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Full text of "Revue des études juives 1890"

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REVUE 



DES 



ÉTUDES JUIVES 



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VERSAILLES 

CERF ET FILS, IMPRIMEURS 
59, RUK DUPLESS1S, 59 



^^ REVUE 



DES 



ÉTUDES JUIVES 



PUBLICATION TRIMESTRIELLE 
1)K LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES JTÎIVKS 



TOME VINGTIEME 



PARIS 

A LA LIBRAIRIE A. DURLACHER 

S3 his , RUE LAFAYE1TK <\^V3 






IOI 
t. 2.0 



RECHERCHES BIRLIQUES 



XIX 



VERIFICATIONS DOCUMENTAIRES DE DEUX DONNEES BIBLIQUES 
RELATIVES A SENNACHÉRIB. 



Jusqu'à ces dernières années, la véracité des récits bibliques 
concernant les faits et gestes des rois assyriens qui ont envahi la 
Palestine n'avait été méconnue que par ceux qui ne pouvaient 
pas ou qui ne voulaient pas jeter un regard sur les documents 
assyriens contemporains qui se rapportent aux mêmes événe- 
ments. Ces prétendus historiens, pour lesquels leur sentiment per- 
sonnel constitue le seul critère décisif de la valeur à attribuer aux 
narrations des anciens auteurs, ressemblent en tous points à des 
ouvriers qui, se fiant à leur habileté manuelle, négligent, de pro- 
pos délibéré, de se servir des outils nécessaires à leur métier. Ils 
manquent leur but et ne révèlent que leur suffisance. Le cas est 
différent quand il s'agit d'écrivains qui combattent l'historicité 
des récits bibliques par des arguments tirés de sources assyriolo- 
giques. De pareils arguments ne se réfutent plus par un simple 
haussement d'épaules ; ils réclament, au contraire, l'attention la 
plus sérieuse et doivent être examinés avec une parfaite impar- 
tialité. Quelque profond que puisse être notre respect pour les 
auteurs anciens et notamment pour les auteurs bibliques, les faits 
qu'ils relatent sans arrière -pensée symbolique ou morale ne 
peuvent être que vrais ou faux, il n'y a pas d'état intermédiaire. 
Dans le dernier cas même, la sincérité des auteurs n'est nullement 
en cause, tout se réduit à la question de savoir si leur source de 
renseignement méritait ou non la confiance qu'ils avaient mise en 
elle. L'esprit humain ne serait, pas ce qu'il est, s'il ne cédait ja- 
mais à cette sorte de surprise momentanée, et les historiens mo- 

T. XX, n° 39. 1 



9 



2 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

dernes, eux-mêmes, sans excepter ceux qui ne s'agenouillent 
devant aucune divinité, n'ont que trop souvent adoré la déesse 
Erreur, Donc, chaque fois qu'une inexactitude historique nous est 
signalée dans la Bible, il est de notre devoir de rechercher si elle 
est fondée, et d'en accepter le résultat dans le cas affirmatif. C'est 
pour accomplir ce devoir, qui consiste à mettre la vérité au-des- 
sus des préférences personnelles et des considérations de sen- 
timent, que j'ai étudié avec soin les cloutes soulevés tout récem- 
ment par un jeune assyriologue allemand, M. Hugo Winckler, au 
sujet de deux données bibliques relatives à Sennachérib. Le verbe 
quelque peu hautain et l'attitude triomphante de l'auteur ne m'ont 
pas empêché de consacrer à ses arguments une étude sérieuse, et, 
malgré ma meilleure volonté, le résultat auquel je suis arrivé, par 
rapport à l'une et à l'autre des questions qu'il a agitées, est abso- 
lument le contre-pied du sien. Non seulement son argumentation 
manque de solidité, mais ses informations épigraphiques et litté- 
raires se sont trouvées disproportionnées à l'importance du sujet. 
Je prends la liberté de fournir dans les lignes suivantes la preuve 
de ce que je viens d'avancer. 

Mais, avant d'aller plus loin, il convient d'indiquer sommaire- 
ment les points en litige, qui mettent en jeu l'exactitude du narra- 
teur biblique de l'histoire concernant Sennachérib, II Rois xvn, 
13-xix, 37. Le premier se rapporte à l'existence du haut fonction- 
naire assyrien mentionné sous le titre de rab-saris, « chef des 
eunuques », dans xvm, 17. Le second est relatif au fils de Senna- 
chérib nommé Sareçer, que l'historien hébreu déclare avoir été 
complice de son frère Adramelec dans l'assassinat dont le roi 
assyrien fut victime pendant qu'il faisait ses dévotions dans le 
temple du dieu Nesouk \ communément appelé Nesroch, xix, 37. 
Comme ce dernier événement a déjà été l'objet de plusieurs com- 
mentaires, je lui donne le pas dans la présente recherche. 



Le verset, II Rois, xix, 37, qui relate la mort violente de Senna- 
chérib est ainsi conçu : « Pendant qu'il (Sennachérib) faisait ses 
adorations dans le temple de Nesroch, son dieu, Adramelec et 
Sareçer [ses fils] le tuèrent avec l'épée ; quant à eux, ils s'en- 
fuirent dans le pays d'Ararat. Son fils Esarhaddon régna après 
lui. » Dans ce passage, le mot vaç, « ses fils », était effacé dans 
le texte massorétique, mais les massorètes eux-mêmes l'ont res- 



1 En assyrien Nusku, héb. ^QU ,« oint, prince », 



RECHERCHES BIBLIQUES ?, 

titué à l'aide du passage identique d'Isaïe, xxxvn, 38, où il se 
trouve en toutes lettres. 11 s'est aussi trouvé dans le texte que 
l'auteur du livre des Chroniques avait sous les yeux, car il 
résume ainsi que suit cet événement : « Il (Sennachérib) entra 
dans le temple de son dieu, et là, quelques-uns de ceux qui étaient 
issus de ses intestins (= quelques-uns de ses propres enfants) le 
firent tomber par l'épée (= le tuèrent). » Les Septante ont égale- 
ment lu dans leur original le mot en question, qu'ils ont rendu par 

01 uioi àuToù. L'annonce portant que Sareçer était le frère d'Adrame- 
lecet son complice dans son acte parricide a donc (iguré dans le 
texte primitif, mais il s'agit de savoir si c'est un fait réel. Jusqu'à 
présent, il n'est venu à l'idée de personne de le révoquer en doute. 
M. Winckler n'est pas de cet avis. Il n'hésite pas à affirmer hardi- 
ment que Sennachérib tomba sous les coups d'un seul assassin. La 
chose, d'un très mince intérêt en soi, prend une certaine impor- 
tance quand on l'envisage au point de vue de la critique des 
sources bibliques; car, si la donnée du livre des Rois était inexacte, 
il en résulterait que l'auteur a puisé ses renseignements dans un 
document rédigé longtemps après l'événement relaté par lui et 
d'une autorité peu digne de foi. Examinons maintenant la preuve 
que M. Winckler fournit à l'appui de son affirmation. Elle se 
borne à un passage de la Chronique babylonienne, qui raconte 
ainsi qu'il suit la mort de Sennachérib et l'avènement d'Essa- 
rhaddon : 

34 (Arah) Tebitu ûmu xx kan Sin-ahî-irba shar Ashshur 55 aplushu 
inasihi iduku[shu xxxinj sJwnâti Sin-ahî-irba sharrûù Ashshur epush 
ûmu xx kan s ha (arah) Tebit adi 27 ûmu II kan sha {arah) Adar sihi 
ina Ashshur sadir 38 (arah) Simanu ûmu xvm kan Ashshur -ah-iddina 
aplushu ina Ashshur ina kusn ittashab. 

« Le 20 Tébet, Sennachérib fut tué par son fils dans une révolte. 
Sennachérib régna 23 ans en Assyrie. Depuis le 20 Tébet jusqu'au 

2 Adar, la révolte dura en Assyrie. Le 18 Siwân, son fils Assurahid- 
din occupa le trône en Assyrie ». 

En prenant au pied de la lettre l'expression « par son fils » au 
singulier, H. Winckler y trouve une contradiction avec le récit 
biblique, qui parle de deux parricides ; mais, s'il en est ainsi, il 
faut aller plus loin et affirmer que le narrateur hébreu a aussi 
inventé de toutes pièces les noms des parricides, Adramelec et 
Sareçer, que le chroniqueur babylonien ne mentionne pas. 
M. Winckler limite cependant sa négation à Sareçer seul, et 
n'ose pas nier l'authenticité du nom Adramelec, parce qu'il est 



4 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

garanti par d'autres témoignages, dont celui de Bérose. Sur ce 
point de détail, le chroniqueur babylonien se montre donc à nous 
moins bien renseigné que la Bible et Bérose ; comment pourrions- 
nous lui attribuer une autorité absolue en ce qui concerne le nom 
de l'autre prince, que ni l'écrivain biblique, ni sa source primi- 
tive n'avaient aucun intérêt à inventer ou à détacher d'un épi- 
sode différent où il aurait eu sa place? En bonne critique, la donnée 
biblique, formelle et précise, se trouve dans une situation beau- 
coup plus avantageuse que le silence de la chronique babylo- 
nienne, dont M. Winckler veut à tout prix faire une contradiction. 
Mais la vérité est que la contradiction n'existe que dans l'imagi- 
nation du commentateur : le chroniqueur babylonien, même en 
admettant qu'il ait connu tous les détails de la révolte, était bien 
libre de suivre la version populaire, qui faisait d'Adramelec le seul 
coupable, comme de passer sous silence le nom du meurtrier, 
pendant que la source biblique suit la version qui admet la com- 
plicité de Sareçer. Il ne faut pas oublier que le drame se passa 
dans l'intérieur du sanctuaire et que le peuple n'en eut d'abord 
qu'une connaissance très imparfaite. En tout cas , la donnée 
biblique porte le cachet de l'authenticité, et il n'y a aucune raison 
pour en affaiblir la valeur à l'aide d'arguments creux et sans con- 
sistance. On sait que la donnée de l'auteur hébreu relativement à 
la fuite des révoltés dans une contrée arménienne est confirmée à 
la fois par un passage d'Abydène et par le récit d'Essarhaddon 
lui-même ; c'est une raison de plus d'admettre en toute confiance 
ses renseignements en ce qui concerne le rôle joué par Sareçer 
dans le drame odieux qui mit fin au règne de Sennachérib. 

Il y a plus, dans sa hâte de signaler une inexactitude historique 
dans le livre des Rois, M. Winckler a également fait bon marché 
du témoignage d'Abydène, qui mentionne entre Sennachérib et 
Essarhaddon le règne d'un prince nommé Nergilus. Il est évident, 
et tout le monde l'a vu, qu'il ne s'agit pas d'un usurpateur étran- 
ger, mais d'un autre fils de Sennachérib. M. Schrader, après Hitzig, 
a aussi vu que le nom complet du prince était Nergal-sareçer (= 
Nergal-shar-uçur , « Nergal protège le roi ») et qu'Abydène en a 
conservé le premier élément (Nergilus = Nergal), et la Bible le 
second [Sareçer)*. Un accord de cette nature intime vaut même 
infiniment plus qu'une identité absolue de forme onomastique, parce 
qu'il prouve l'origine indépendante des témoignages. Bérose, il est 
vrai, tel que le rapporte Polyhistor, dit simplement (page 27) : 
Et slructis ei (Sennacherïbo) insidiis a filio suo Ardumuzano 

1 Die Keilschriften und das altc Testament, p. 330. 



RECHERCHES BIBLIQUES 5 

(corriger : Adramalacd) e vita excessisse, mais le passage est 
sans doute fortement abrégé et passe délibérément sous silence le 
règne éphémère de Nergilus. Le passage complet a encore été 
sous les yeux de Josèphe, parce que, en le mentionnant, il n'y fait 
remarquer aucune différence avec le récit biblique. En tout état 
de cause, l'existence d'un prince du nom de Nergal-sareçer au 
moment de la mort de Sennachérib est attestée par Abydène dans 
le passage suivant, que je cite d'après la restitution généralement 
acceptée de M. A. von Gutschmid : 

... qui (Scnnacheribus)' a filio Adramelo est inleremptus 
(inierimebatur). Deinceps aitlem post eum Nergilus regnavit: 
at hune ejusdem f rater Axerdis ex eodem (uno) pâtre, non 
aidem ex eadem mettre occidit (occidebat) ; et exercitum pro- 
sequutus in Byzantinorum arbem injecit (injeciehat). 

Axerdis, c'est-à-dire Essarhaddon, ayant été le fils de Senna- 
chérib et le frère (unilatéral) de Nergilus, celui-ci, qui gouverna 
l'Assyrie immédiatement après, avec le consentement du meur- 
trier, ne peut être que le frère de ce dernier. Mais alors tout nous 
fait croire, ainsi que le dit l'auteur biblique, qu'il a été complice 
d'Adramelec, à moins toutefois que M. Winckler ne nous apporte 
des preuves sérieuses en faveur de son innocence. 

Enfin, en ce qui concerne le sort des meurtriers, le texte d'Aby- 
dène dit expressément que Nergilus a été tué par Essarhaddon. 
L'auteur biblique annonce au contraire qu'ils se sont sauvés tous 
deux en Arménie. Le début, malheureusement brisé, du prisme 
d'Essarhaddon semble confirmer la dernière version : 

... / usharriVma ushaçriha. . . 2 labbish annadirma iççarih kabatli 
3 ashslm epish sharruti bit abiya nipir shangutiya 4 ana [ilu) Ashshur 
(Un) Sin (ilu) Shamaih (Un) Bel (ilu) Nabû u (ilu) Nergal 5 (Un) Ishtar 
sha Ninua (-hï) (ilu) Ishtar sha Arbailu (-Jii) 6 qâti ashshima imguru 
kibiti 7 ina annishunu kinim shtr takiltu 8 ishtanapparunimma alik 
la kalata 9 idâha nittallakma ninâra girrîJia 40 ishten ûme II urne ul 
ukld pan ummanatiya ul adgul 44 arhaa ul amur piqilti sisi çimitli 
nîri 42 nash unût tahaziya ul agatçur 4o çidît girriya ul ashpuli 4b 
shalgu Jtnççu arali Shabatlm dannat kuççi ul adur 45 kima iççuri sir- 
rinni mupparshi 16 ana sahap zairiya apiâ idâa il harran Ninua (-M) 
pashqîsh urrnhish ardima 48 ellamua ina irçitim Hanirabbat gimir 
quradishunu 49 çirûti pan girriya çabtuma ushallu kakkishun 20 pu- 
luhii ilâni rabûti beliya ishupshmuitima, .24 tib tahaziya danni imu- 
ruma emû mahhutish 22 (ilu) Ishtar délit qabli tahâzi ra'imal sha?i- 
gutiya 25 idâa tazizma qashtasunio tashbir 24 taliazashunu raksu, 
tapthurma 25 ina puhrishunu iqbû umma annû shar-ani 26 ina liibi- 
tisha çirii idâa ittanas-haru iqbû [atia shar-ani ?]. 



6 REVUE DES ETUDES JUIVES 

«... J'ai déchiré [?mes vêtements?], j'ai rugi comme un lion, et 
mon intérieur a été bouleversé. Pour exercer la royauté delà mai- 
son de mon père et revêtir le gouvernement auquel j'avais droit, j'ai 
imploré (mot à mot : j'ai élevé mes mains) Assur, Sin, Shamash, Bel, 
Nabou, Nergal, Ishtar de Ninive, Ishtar d'Arbaïl. Les dieux ont 
exaucé ma prière. Dans leur grâce infinie, ils m'ont envoyé une an- 
nonce encourageante : « Pars sans retard, nous marcherons à côté de 
toi, et nous soumettrons tes ennemis. * Je n'ai différé ni d'un jour, ni 
de deux jours ; je n'ai pas eu confiance dans mon armée, je n'ai pas 
regardé derrière moi ; je n'ai pas distribué le nécessaire des chevaux 
attelés au joug qui portaient les engins de guerre; je n'ai pas amassé 
les provisions de mes troupes ; je n'ai pas redouté la neige et les 
averses du mois de Shabath, qui est la saison la plus pluvieuse, et, 
semblable au faucon (?) qui s'élance, j'ai étendu mes bras pour 
abattre mes adversaires. J'ai pris la route de Ninive, en faisant des 
marches forcées et rapides. Dans le pays de Hanirabbat, les ennemis, 
voulant s'opposer à ma marche, avaient placé devant mes troupes 
tous leurs guerriers innombrables et allaient engager la bataille 
(mot à mot : tirèrent leurs armes), mais la terreur des grands dieux, 
mes seigneurs, les a abattus. En voyant mon implacable bravoure, 
ils ont été saisis d'une grande peur. Ishtar, la dame des combats et 
des batailles, qui aime mon gouvernement, se tenait à côté de moi, 
brisait leurs ares et défaisait leurs rangs serrés. Ils dirent alors tous 
ensemble : « Celui-ci est notre roi. » Par l'ordre sublime de la déesse, 
ils passèrent de mon côté en disant : « [Tu es notre roi ?]. » 

On voit par ce récit qu'au moment de l'assassinat de Senna- 
chérib, Essarhaddon se trouvait en Asie-Mineure, dans la région 
de l'Amanus, et devait, pour se rendre à Ninive, passer par le 
pays de Hanirabbat sur le Haut-Euphrate. Là, les révoltés lui 
livrèrent bataille, mais leurs soldats, ayant pris peur, les abandon- 
nèrent après le premier choc et passèrent du côté d'Essarhaddon. 
Et comme celui-ci ne déclare pas avoir tué les meurtriers, il fait 
présumer qu'ils se sont sauvés dans la région voisine de l'Ar- 
ménie où ils étaient en sûreté. Cette contrée, que les armes assy- 
riennes n'ont jamais réussi à soumettre d'une manière efficace, 
est précisément le pays nommé Ararat dans la Bible, Urartu 
dans les inscriptions cunéiformes, et urbs Byzantinommi dans 
Abydène (Gutschmid) '. 

II 

La seconde contestation de M. Winckler, ainsi que je l'ai dit 
plus haut, se rapporte à l'existence du fonctionnaire assyrien que 

1 Voir Schrader, Keilschriflen und Geschichtforschung, p. 531. 



RECHERCHES BIBLIQUES 7 

le livre des Rois désigne sous le titre de Rab-sarîs, « chef des eu- 
nuques ». Voici le passage en question : 

« Le roi d'Assyrie envoya de Lakis vers le roi Ezéchias, à Jéru- 
salem, Tartan, Rab-sarîs et Rab-shaqê avec une grande ar- 
mée, etc. » 

Le passage parallèle d'Isaïe, x-xxvi, 1, mentionne Rab-shaqê 
seul et omet les deux autres fonctionnaires. 

M. Winckler part de l'omission de Rab-sarîs dans ce dernier 
passage pour déclarer que ce vocable est dû à une fausse étymo- 
logie et qu'un tel officier n'a jamais existé à la cour de Ninive. 

Voici comment il s'exprime : 

« Il est certain que « Tartan » est le Turtanu si bien connu 
des inscriptions assyriennes, et le Rab-shaqê correspond au Rab- 
sag assyrien. Gela est avéré depuis longtemps. Par contre, on n'a 
jamais réussi jusqu'à présent à trouver le rab-sarîs dans les ins- 
criptions. Que nous avons affaire ici à une fausse étymologie 
des Hébreux, que, par suite, le porteur de ce titre n'a nullement 
été « chef des eunuques », cela est déjà rendu vraisemblable 
par l'altération contournée qui a fait de Rab-sag un « chef- 
échanson », mais il faut en chercher l'explication dans t une voie 
différente de celle qu'on a suivie jusqu'ici. Ce mot en entier est dû 
uniquement à la sapience d'un érudit connaissant l'assyrien, qui 
a traduit ou s'est fait traduire l'appellatif sumérien rab-sag en 
langue assyrienne et a introduit cette érudition à titre de glose 
dans le texte. Si l'on veut s'informer de la signification de rab- 
sag auprès d'un Assyrien, celui-ci le traduira dans sa langue par 
rab sha rish (seigneur de la tête), ce qui se rend exactement en 
hébreu D'no "Si, et la façon dont ce mot a été produit explique 
très simplement pourquoi il manque dans le passage parallèle 
d'Isaïe *. » 

Si l'on débrouille l'écheveau phraséologique dans lequel l'au- 
teur a enchevêtré sa prétendue critique, on met à nu les affirma- 
tions suivantes : 

1° L'existence de rab-sarîs, vocable et personne, est suspecte 
par suite du silence du passage parallèle. 

2° Le rab-sarîs ne se trouve pas dans les inscriptions, donc il 
n'a pas existé. 

3° Les Hébreux, grâce à une fausse étymologie, ayant pris le 
mot rab-shaqê au sens de « chef-échanson », ont cédé à la même 
erreur en interprétant rab-sarîs par « chef des eunuques ». 

4° Le mot rab-sag est un appellatif sumérien. 

1 Untersuchungen zur altorientalischen Geschichtc, p. 138, V. 



8 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

5° Ce mot, traduit en assyrien, donne rab sharish, d'où, par 
erreur, la forme hébraïque rab-sarîs. 

Est-il besoin de dire que la fragilité de ces affirmations n'a 
d'égale que l'audace avec laquelle elles sont formulées ? Il m'est 
facile de le démontrer. 

D'abord, en ce qui concerne' le point de départ, savoir la non 
mention de rab-sarîs dans Isaïe, xxxvi, 1. M. Winckler est, à ma 
connaissance, seul à s'en étonner. Il faut ne pas avoir lu ce cha- 
pitre pour ne pas voir que c'est une copie parfois abrégée de 
II Rois, xvm, 13-xix, 37. Il y manque, par exemple, le récit re- 
latif au payement du lourd impôt par Ezéchias (v. 14-16), et ce- 
pendant le payement et la somme même du tribut imposé sont 
confirmés par les textes de Sennachérib lui-même. L'omission de 
ràb-sarîs dans Isaïe n'a donc rien qui puisse étonner, et cela 
d'autant moins que le tartan n'y est pas mentionné non plus; 
celui-ci est-il pour cela moins authentique ? L'inexpérience du 
singulier critique en fait de lectures bibliques est vraiment in- 
croyable. 

Mais que faut-il penser de l'affirmation même qui efface d'un 
trait de plume la fonction de rab-sarîs comme n'ayant existé que 
dans l'imagination de l'écrivain du livre des Rois ? Je renonce à la 
qualifier. Le critique semble ignorer qu'à la prise de Jérusalem 
par Nabuchodonosor, le rab-sarîs se trouva au milieu d'autres 
hauts fonctionnaires babyloniens dans la suite du vainqueur, 
Jérémie, xxxix, 3. Au verset 13 du même chapitre, on lit même 
le nom propre du rab-sarîs , d^o :n jaTOD?, ce qui répond 
exactement à la forme assyrienne Nabushezibannî, « Nébo sauve- 
moi ». Le chef des eunuques ayant revêtu une fonction militaire 
chez les Babyloniens, tout fait présumer qu'il n'en fut pas autre- 
ment chez les Assyriens. L'argument tiré de ce que l'on n'a pas 
encore constaté le mot rab-sarîs dans les inscriptions n'a aucune 
valeur en face de ce témoignage désintéressé. Du reste, ce manque 
de constatation se réduit simplement à notre impuissance à re- 
connaître la prononciation réelle de plusieurs idéogrammes qui 
forment la désignation de divers fonctionnaires ; il est donc très 
vraisemblable que l'idéogramme rendant le mot rab-sarîs soit 
déjà connu depuis longtemps. 

Nous pouvons aller plus loin dans notre démonstration. Par 
une bonne chance vraiment rare dans des cas pareils, nous 
sommes en mesure de prouver, à l'aide d'un document rédigé à 
Ninive même et précisément durant le règne de Sennachérib, non 
seulement l'existence de la fonction de rab-sarîs à la cour de ce 



RECHERCHES BIBLIQUES 9 

roi, mais le nom propre de ce fonctionnaire, qui est très proba- 
blement le pprsonnage mentionné dans la Bible. 

Ce document auquel je fais allusion est une brique conique 
conservée dans le British Muséum et contenant une inscription 
bilingue en assyrien et en araméen, publiée tout récemment, sous 
le numéro 38, dans le premier fascicule araméen du Corpus ins- 
criptionum semiticarum. 

La version araméenne seule nous intéresse ; elle est ainsi 
conçue : 

17 3 5 

onoan .d«b 

« [Cinq mesures] d'orge livrées par le fils du roi à Hamathuth 
de Haddua, 5 à 7 et moissonneurs 5. Archontat du chef des eunu- 
ques {rab-sarîs) Nabusaruçur. » 

Ce témoignage formel date de 682, qui est la dernière année du 
règne de Sennachérib. Nous savons par la liste des éponymes 
assyriens que Nabusaruçur était archonte alors, mais le docu- 
ment araméen nous apprend, de plus, que ce personnage revêtait, 
en outre, la haute fonction de rab-sarîs. La preuve est péremp- 
toire, et l'exactitude de la donnée biblique en ressort avec évi- 
dence. 

Je terminerai par quelques observations à propos des autres 
affirmations du prétendu critique, affirmations qui, bien qu'ayant 
perdu toute valeur par suite de l'écroulement de leur base, peu- 
vent néanmoins nous donner une idée de la légèreté avec laquelle 
leur auteur a combiné l'explication de la création du mot rab- 
sarîs par Técrivain hébreu. 

Il est absolument inexact que les Hébreux de l'époque biblique 
aient jamais pu comprendre sous la forme opcnn un chef des 
échansons ; le qal de rtprâ n'est pas usité en hébreu et, de plus, 
suivant l'analogie de Ma», rtjp, ttçp, nsi, le vocable npô n'aurait 
pu désigner pour eux qu'un objet buvable, non ceux qui donnent 
à boire ; il faut pour cela b*«pite. Mais, en réalité, les anciens ont 
pris nftVjan comme un mot indivisible. Les Massorètes sont d'ac- 
cord là-dessus avec les Septante et Josèphe, qui orthographient 



10 REVUE DES ETUDES JUIVES 

constamment Pa^axyft, Rabsaces, comme ils écrivent aussi en un 
mot Pa^apU, et ils n'ont pas cherché à le traduire. Par contre, la 
Massore sépare o^-p-n^i en deux mots, parce qu'elle y a vu, avec 
raison, le chef des eunuques. La fausse interprétation de îipuJrn 
par « chef des échansons » est due aux étymologistes relative- 
ment modernes et dépourvus d-u vrai sentiment de l'hébreu. 
D'autre part, la forme î-ipôsn rend littéralement l'assyrien 'rab- 
sliaqê, « grand ou supérieur des chefs ». La chuintante assyrienne 
est rendue dans la Bible tantôt par un o, tantôt par un ©. On 
a ainsi ^ÇÉOwbtë, nïÉniÇi 112HD, ^Tl^' wr-Mao en face des 
formes littéraires assyriennes Shulman-ashar{id) , Shar-uçur, 
Shar-ukin, Ashshur-ah'-iddin, Shii?ngir-Nabû. Les transcriptions 
araméennes de l'époque montrent la même fluctuation. Comparez : 
amiBK, dbttJïM, ^"nona, etc., pour Ashshur-labbu, Nabii-shallim, 
Nabu-shar-nçur. Tout cela indique une hésitation dans la pro- 
nonciation de la chuintante chez les Assyro-Babyloniens eux- 
mêmes. C'est une preuve de plus en faveur de l'antiquité de ia 
tradition hébraïque : des auteurs postérieurs auraient mis l'uni- 
formité dans leurs transcriptions. 

Enfin, les affirmations n os 4 et 5 suivant lesquelles la traduc- 
tion assyrienne ' rab-sha-rish du titre sumérien rab-sag aurait 
produit en hébreu rab-sarîs, sont on ne peut plus chimériques, 
car il y a autant d'erreurs que des mots. D'une part, le synonyme 
de rab-sag est non rab sha rish, mais simplement rab rish à 
l'état construit, sans le relatif sha, qui n'a ici aucune raison d'être. 
D'autre part, tout sémitisant sait que m est un mot commun 
à toutes les langues sémitiques, par conséquent, la forme rab- 
sag serait une composition hybride mi-sémitique et mi-sumé- 
rienne. Mais la vérité est que la racine shaqû, « haut, élevé », 
source de l'idéogramme sag et formant le second élément de 
ïijS'ôa 1 !, est d'origine purement assyrienne. Les inscriptions cunéi- 
formes en fournissent les emplois les plus divers : permansif 
shagata, passé ishqû, 2 e voie : ushaqqi (usheqi), shaphel : shu- 
shqû, etc. En dernier lieu, enfin, tout commençant en assyrio- 
logie sait que l'idéogramme de iipç^n se compose des signes gal- 
sag, et non de rab-sag. Après tant d'erreurs sur des points élé- 
mentaires, nous n'avons plus qu'à tirer l'échelle. 

J. Halévy. 



UN MOT SUR LA DOGMATIQUE 

DU CHRISTIANISME PRIMITIF 



Il est impossible de bien comprendre le caractère et l'origine du 
christianisme primitif si on n'en recherche pas la source dans les 
mœurs presque maniaques et dans le mysticisme des Esséniens. Les 
traits que nous présente le christianisme dans les deux Evangiles 
relativement les plus anciens, celui de Mathieu et celui de Marc, 
ressemblent si évidemment aux traits particuliers des Esséniens, 
comme Josèphe les a décrits, qu'il est surprenant qu'il y ait si peu 
de savants qui ramènent l'origine du christianisme à l'essénisme. 
L'horreur du serment, même d'un serment vrai et légitime, l'éloi- 
gnement pour le mariage, le mépris de la propriété privée, du 
mammoii, la retraite dans un ordre fermé, dont les membres 
vivent en communauté de biens, sont des traits qui caractérisent 
d'autant mieux les deux sectes, qu'elles se distinguaient par là du 
judaïsme légal de cette époque, qui, dans des cas déterminés, 
prescrit le serment, qui a des dispositions légales pour protéger 
la propriété privée, qui préconise le mariage, afin que les hommes 
puissent « croître et se multiplier ». 

Mais il semble que le dogme fondamental du christianisme, 
celui delà filiation divine de Jésus, vient également des exagéra- 
tions mystiques des Esséniens, car, au fond, cette conception 
signifie que le Christ est d'essence divine et dépasse de beaucoup 
les dénominations de « fils de David » ou de « fils de l'homme », 
qui sont employées le plus souvent pour le désigner dans les deux 
Evangiles ci-dessus nommés. Le grand-prêtre Gaïphe est tout à fait 
dans la question lorsque, dans l'interrogatoire de Jésus, tel qu'il 
est raconté par les Évangiles, il adresse à Jésus cette question : 
« Es-tu le Christ, fils de Dieu? » Là était véritablement le point 
sensible de la situation, et c'est pourquoi les membres du tribu- 
nal, après avoir entendu l'aveu de Jésus, déchirèrent leurs vête- 



12 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

inents. S'il s'était donné simplement comme le Messie, fils de 
David, il n'y aurait pas eu de raison de le citer devant le tribu- 
nal. Mais la qualité de fils de Dieu était tellement en opposition 
avec la conception de Dieu d'après le judaïsme, qui n'admet pas 
qu'il puisse y avoir une ombre de ressemblance entre Dieu et 
l'homme, que les juges, pour rester fidèles à la loi, furent obligés 
de blâmer qu'il prît ces dénominations au moins équivoques. Il 
est doue surprenant au plus haut point qu'une telle sublimation 
d'un homme jusqu'à la participation avec la Divinité, que ce soit 
homoasia ou homoioiisia, ait pu se former dans le judaïsme 
même. 

C'est chez les Esséniens, si je ne me trompe, qu'il faut chercher 
l'origine de cette idée. Josèphe raconte qu'ils professaient pour le 
législateur Moïse une vénération si extraordinaire, qu'elle ressem- 
blait à la vénération qu'on a pour Dieu, et qu'ils punissaient celui 
qui blasphémait le nom de Moïse comme un blasphémateur de la 
Divinité ! . Cela montre bien, il semble, que les Esséniens ont élevé 
Moïse par-delà la sphère de l'humanité et l'ont rapproché si près 
de la Divinité, qu'ils le révéraient presque à l'égal de Dieu. Il y a 
déjà là une sublimation de l'homme. Il est vrai que l'Écriture 
sainte en avait fourni le prétexte, en plaçant Moïse au-dessus de 
tous les prophètes, en disant qu'il a vu la Divinité face à face, et 
qu'il était à ce point au-dessus de la nature humaine ordinaire, 
qu'il a pu passer quarante jours sans manger et boire. Cette excep- 
tion à la nature humaine, peu choquante pour des esprits naïfs, 
dut être expliquée lorsqu'on commença à réfléchir. Comment un 
homme pouvait-il parvenir au point de s'entretenir avec la Divi- 
nité face à face? Cela ne pouvait se comprendre chez Moïse que 
si ce grand prophète, l'intermédiaire de la Révélation, participait 
lui-même, en quelque sorte, de la nature divine 2 . C'est la même 
réflexion que firent les Esséniens et qui prouve que leur mysti- 
cisme était un fruit de la logique : le législateur Moïse, l'organe 
de la Révélation, méritait la plus grande vénération après la 
Divinité, puisqu'il était d'une nature semblable à celle de la Divi- 
nité ou des anges. Les Pharisiens, et encore moins les Sadducéens, 
n'admettaient pas cette sublimation de Moïse. 

1 Josèphe, B. </., 11, 8, 9 : Esêaç Sa (jtiyKTTOv Tiap' aù-rotç u.srà tov 6eov, to ovo[j.a 
toù vou.o9stou. Kal àv (j).a l .-7çr i u.r ( G7] ti; eîç toOtov, xo)àÇea6cu ôavàxw. 

2 Maïmonide, penseur à la logique serrée, arriva aussi, en cherchant à expliquer le 
caractère de Moïse, à le placer au-dessus de la nature humaine et à lui conférer 
presque la nature divine, ou, du moins, la nature des anges. Dans le commentaire 
sur le Traité de Sanhédrin, chapitre pbït, il lait observer : , , , »*15^"1 TVCilCï 

mbsraa bbsai ï-nmDNbfcr? J-ibs^n w SmOTan \o imb?nn s^n 

D-oab?û:-î. 



UN MOT SUR LA DOGMATIQUE DU CHRISTIANISME PRIMITIF 13 

Or, voici que, pendant la durée du second temple, se produisit 
l'attente d'un Messie, annoncé déjà par les prophètes postérieurs 
à l'exil. Le prophète Malachie avait prédit que le «jour redou- 
table » serait précédé de l'apparition du prophète Elie. Plus la 
situation en Judée devint intolérable par l'oppression et la surveil- 
lance soupçonneuse des Romains, plus vive devint l'attente du 
Messie, qui délivrerait Israël de toutes ses tribulations. Gomment 
sera faite la personnalité de ce Messie attendue? L'imagination le 
représenta d'après un patron connu : il sera au moins semblable à 
Moïse ; Moïse n'avait-il pas annoncé lui-même que Dieu enverrait 
un prophète semblable à lui ? (Deut., 18, 18.) Or, lorsque Jésus 
parut, se fit passer dans son milieu pour le Messie et trouva des 
adhérents, ceux-ci, avec leurs idées juives, ne virent là que la 
confirmation de ce que Moïse avait déjà révélé. C'est pourquoi, 
dans les actes des Apôtres, Pierre et Etienne se réfèrent à ce 
verset (Actes 3, 22 ; "7, 37), et l'Évangile de Jean rapporte cette 
parole adressée à Nathanael : « Nous avons trouvé en Jésus de 
Nazareth celui dont Moïse a parlé » (Jean, 1, 46). Jusque-là la 
croyance au Messie n'avait pas dépassé les limites des idées juives. 
Le Messie qui apparaît est semblable au prophète Moïse, et, par 
suite, plus grand et plus important que les autres prophètes, mais 
il est toujours encore dans la sphère de l'humanité. Il n'y avait 
qu'un seul signe qui manquait pour authentiquer la messianité de 
Jésus, c'était la venue de son précurseur Elie ; mais on se tirait de 
cette difficulté, en attribuant à Jean-Baptiste, qui avait été, lui 
aussi, un zélateur, le rôle d'Elie. 

Ce sont les excès de l'interprétation biblique, dont on ignore si 
elle est née à Alexandrie ou à Jérusalem, et qui voulait tout expli- 
quer, per fas et nefas, qui ont fourni le prétexte de cette erreur 
dogmatique. Les images poétiques de l'Ecriture sainte, surtout 
dans Isaïe et les Psaumes, que les contemporains comprenaient 
fort bien, étaient pour les générations suivantes des énigmes inso- 
lubles. On lisait et interprétait toute l'Ecriture sainte, et comme 
les images et les allusions qui s'y trouvent n'étaient pas comprises, 
on les interprétait faussement. Le verset du Ps. n : « Dieu me dit : 
Tu es mon fils » fut ainsi rapporté par l'interprétation biblique 
(agadique) au Messie attendu l . On alla plus loin avec ce procédé 
naïf d'interprétation à outrance. Parce qu'ils avaient mal compris 
le chapitre dlsaïe sur le serviteur de Dieu (52-53), en le rappor- 
tant également au Messie, les Agadistes sublimèrent à un très 
haut degré la personne du Messie. Le verset : « Vois, mon 

1 Cf. Soucca, 52, et Midrasch sur Psaumes, 2. 



14 REVUE DES ETUDES JUIVES 

serviteur sera élevé, majestueux et auguste », fut interprété 
comme ceci par la Agada : « Le Messie sera plus grand qu'Abra- 
ham, plus élevé que Moïse et plus haut que les anges *. » Ce n'est 
pas peu dire : car si le Messie a une nature qui dépasse en élé- 
vation Moïse, et les anges en intelligence, il faut qu'il soit au 
moins semblable à l'essence divine, homoiousia. C'est le résultat 
d'une gradation nécessaire d'Abraham à Moïse, de Moïse aux 
anges, et les dépassant. Quand on eut, en outre, appliqué au 
Messie le verset : « Tu es mon fils, » les fondements de la dogma- 
tique chrétienne se trouvèrent achevés. Sans doute, les interprètes 
agadistes de l'Écriture sainte auraient rejeté dans un cas concret 
cette conséquence qui approchait du blasphème. Le Sanhédrin a 
précisément condamné Jésus, parce qu'il s'était appliqué cette 
sublimation jusqu'à se déclarer fils de Dieu, ce qui, pour le tri- 
bunal, était un blasphème. 

Le fait que les premiers chrétiens ont adopté cette élévation du 
Messie au-dessus de Moïse et des anges, est prouvé par la parabole 
ou légende de la scène de la Transfiguration (Mathieu, 17, et pas- 
sages parallèles). Jésus conduit les trois principaux apôtres, 
Pierre, Jacques et Jean, sur une montagne, et les isole de leurs 
compagnons, parce qu'il suppose qu'ils ont plus de facilité à s'as- 
similer les idées mystiques. Il veut leur faire voir quelque chose 
d'extraordinaire, et ils aperçoivent dans une extase Moïse etElie. 
Pierre fait cette remarque qu'il faudrait élever trois tentes, une 
pour Moïse, une pour Elie, une pour Jésus (le Messie). Mais une 
voix surnaturelle sort d'une nuée lumineuse et dit : « Celui-ci est 
mon fils bien-airné, en qui j'ai mis toute mon affection. » Le sens 
de cette scène est évident. Au début, Pierre ne donne pas plus 
d'importance au Messie qu'à Moïse ou à Elie ; le Messie n'est pas 
plus que les deux autres prophètes. Mais la voix céleste leur ap- 
prend que Jésus, comme Messie, est de beaucoup supérieur à 
Moïse et Elie, qu'il est le fils de Dieu, participant de l'essence 
divine 2 . 

» Tanchouma, éd. Buber, I, p. 70 : TiNtt ttaAI N'OT ÙTP "Ha? b"OU2"i Î1i£ 

2 Cet exposé de la révélation de Jésus comme un être supérieur a de l'analogie 
avec un autre récit, plus conforme à la vérité historique, parce qu'il n'est pas empreint 
de mysticisme, mais qui offre aussi des contradictions avec celui-ci. On y raconte 
(Math,, 16, 13) que Jésus, ayant conduit ses disciples dans le territoire de Césarée 
de Philippe, leur demanda : < Que dit-on que je suis, moi ? > Les uns répondirent 
qu'on le prenait pour Jean-Baptiste, ou pour Élie, ou pour un prophète. Enfin, 
Pierre trouva la définition exacte en disant qu'il était le Messie, fils du Dieu vivant. 
D'après ce récit, Pierre avait déjà antérieurement reconnu, l'essence de Jésus et cela 
spontanément, sans intervention surnaturelle, et c'est pourquoi Jésus l'en loua. Mais 
alors la révélation céleste sortant d'une nuée de lumière et la transfiguration qui 



UN MOT SUR LA DOGMATIQUE DU CHRISTIANISME PRIMITIF 15 

L'interprétation agadique sur le Messie, à quelle hauteur 
qu'elle le place, n'a pas autrement de portée. C'est une interpréta- 
tion de l'Ecriture sainte destinée à un cercle de disciples, ou une 
homélie pour le public ; c'était pur jeu qu'on acceptait ou n'accep- 
tait pas. Tel interprète explique ce point de l'Ecriture sainte 
d'une façon captieuse ; tel autre, poussé par la même manie d'in- 
terprétation, le rejette justement à cause de cela, comme choquant. 
Le verset de Daniel, 7, 2 : « Je vis comme deux l trônes dressés, 
et l'Ancien des jours s'assit, » a été expliqué comme suit par le 
célèbre docteur Rabbi Akiba : Des deux trônes, l'un était destiné 
à Dieu et l'autre à David, c'est-à-dire au Messie. Là-dessus Rabbi 
José le Galiléen l'interpella en disant : « îoi, Akiba, comment 
oses-tu ravaler au rang de profane Dieu, le Saint ! » Rabbi Akiba 
avait donc sublimé le Messie et l'avait presque mis au niveau de 
Dieu, et son antagoniste s'en était formalisé. La sublimation du 
Messie dans l'interprétation agadique n'était donc pas générale- 
ment acceptée et encore moins proposée sérieusement, pour l'ap- 
pliquer à quelque homme en chair et en os. 

L'essénisme, au contraire, a pris tout à fait au sérieux la glori- 
fication de Moïse et sa ressemblance avec Dieu. Il voulait que 
l'audacieux qui avait tenu un propos injurieux contre le vénéré 
législateur fût puni de mort. Ce n'était plus chez les Esséniens un 
expédient de commentateur qui n'excluait pas une autre explica- 
tion ; mais c'était déjà un dogme. Comme les Esséniens (disciples 
de Jean-Baptiste) étaient en relation avec les partisans de Jésus, 
ceux-ci adoptèrent ce dogme, mais ils le dépassèrent en plaçant le 
Messie, leur Messie, encore plus haut, entre Dieu et Moïse, guidés 
parl'agadaqui dit que le Messie, désigné aussi par l'Ecriture même 
sous le nom de fils de Dieu, doit être partout supérieur à Moïse. 
Les partisans de Jésus firent d'une simple interprétation biblique, 
sujette à controverse, un vrai dogme. Mais si le Messie est ou fut 
plus que tous les prophètes, il faut au moins qu'il fasse ou qu'il ait 
fait au moins autant qu'eux, accompli des miracles, opéré des 
guérisons et ressuscité des morts. De là viennent les mythes des 
miracles opérés par Jésus, et que Frédéric Straus a ramenés avec 
tant de perspicacité aux récits des miracles des prophètes. 

H. Graetz. 

devait avoir lieu plus tard seront complètement superflues. Le premier récit de l'en- 
tretien près de Césarée de Philippe peut être historique. Au contraire, l'autre récit 
de la transfiguration sur une montagne inconnue, à en juger par tout son contenu, 
n'est pas historique. 

1 Le Talmud, Sanhtfdrin, 38 b, et Hagiga, Ma, suppose la variante "piO-D, 
deux trônes. 



OBIGINË DU MOT TALIT 



L'origine des mots mérite toujours un sérieux examen ; mais 
l'étymologie des termes religieux a un attrait tout particulier : 
en dehors de l'intérêt philologique, qui n'est certes pas à dé- 
daigner, on aborde, chaque fois, un mystère de l'histoire de la 
civilisation et l'on résout souvent un problème de théologie. L'a- 
mour-propre national peut y perdre, la vérité y gagne, et l'on se 
pénètre de plus en plus de cette idée qu'aucun peuple ne saurait 
s'isoler, que nul ne vit uniquement de son propre fonds et que 
chacun emprunte à son voisin. 

Le mot mba est très remarquable sous ce rapport. 

Il n'appartient pas à l'hébreu pur, le Pentateuque ne connaît 
que son équivalent isa (Nomb., xiv). Dans son Nenh. et Chald. 
Wôrterbuch (18"?!)}, M. Lévy, fort de l'autorité de Fleischer, le 
rattache au radical bba, qui a conquis droit de cité chez les Juifs 
après le retour de l'exil. On observera, toutefois, que Néhémie, 
qui s'en sert à propos de l'édification d'une porte de la ville (iîi, 
15) : nsbbû'H h^rr son, n'a fait qu'emprunter aux Araméens, ha- 
biles constructeurs, un terme de couvreur : il leur a pris le nom 
avec le procédé *. 

bba correspond à l'hébreu bb^r, et aucune de ses acceptions ne 
permet d'en faire dériver directement n^bù : une transition aussi 
brusque serait encore naturelle, si le substantif existait chez une 
des peuplades syriennes et avait été ensuite transplanté tout fait 
dans l'idiome talmudique. Mais il n'en est rien. Il faudrait donc 
supposer qu'on aurait à un beau moment forgé le terme par un 
parti-pris inexplicable, attendu que bba ne renferme aucun in- 

1 Les Syriens n'étaient pas seuls à s'en servir : les inscriptions sabéennes, dissé- 
minées en Arabie, attestent que le verbe bbt3 était connu dans la Péninsule de longs 
siècles avant l'ère vulgaire et employé, comme au nord, dans le sens de couvrir un 
édifice, cf. D.-H. Mûller, Epigraph. Denkm. aus Arab., Wien, 1889, p. 2G, d'après 
J. Halévy. • 



ORIGINE DU MOT TALIT 17 

dice qui, en s'appliquant à une toge, réussît à la désigner plus 
spécialement que les mots i^a et !rb»©. En admettant même que 
la désuétude dans laquelle étaient tombés les termes archaïques 
les ait fait remplacer par un néologisme araméen, qu'était-il 
besoin de recourir à un jeu d'esprit aussi violent, que d'aller 
chercher pour signifier un manteau une racine qui rappelle l'idée 
de toiture? On eût plutôt pris un mot existant déjà dans le parler 
populaire, ou plutôt il se fût imposé de lui-même *. Et puis, si mba 
était réellement araméen, nous verrions, pour le moins, appa- 
raître à l'origine la forme emphatique amba ; il est vrai que Lévy 
la produit, mais c'est une formation de son cru à l'effet de donner 
un corps à la forme hybride ïrmba (Koh. Rai)., 98 d), qui est 
amenée par la narration en langue vulgaire : mba n'en est pas 
plus syriaque pour cela, non plus que le mot rmn n'est devenu 
arabe sous la plume de Maïmonide, qui écrit rwinba. La forme 
même du mot mba n'est pas insolite ; le nombre des mots se ter- 
minant en m est assez considérable 2 ; cependant , je ne suis 
arrivé à relever que »rpjp3 (le sacrum) qui lui soit exactement 
semblable 3 . Mais ici r» emphatique est bien à sa place, et l'on 
saisit sur le fait le mode de dérivation par le canal de l'adjectif 
p 1 !. On serait donc en droit de déduire, par analogie, mba de bba 
par un ba qui n'existe pas et dont le sens hypothétique m'é- 
chappe complètement. 

De plus, en restant dans le môme ordre d'idées, on est forcé- 
ment amené à faire de mba un féminin à l'image de tous les 
substantifs en m-. Lévy ne s'en fait pas faute et s'appuie sur des 
exemples comme ïrôaa mba et sur les pluriels rmiba 4 et mm'ba-; 
ce sont des arguments spécieux, mais qui sont battus en brèche 
par une autre citation très ancienne, que Lévy, d'ailleurs, n'a pas 
omise : mba fiT nbOTi rmn -iî anb (Bam. Rabba, 8). L'usage 



1 Ainsi DIQ^lÛ, qui était dans la bouche de tout le monde pendant le séjour en 
Egypte, avait fini par devenir incompréhensible ; c'était l'instrument de la prière, on 
comprenait mieux "pb^D, c'est ce mot qui survécut. 

2 En voici quelques exemples : une monnaie rP^TlB, des poissons rP^b^S et 
mïDb'O, des noms d'endroit n*H!H3 et rnanON, des instruments comme rPpY^O, 
des objets de ménage comme rPJPX des termes d'anatomie comme isrpp"!, des 
mots désignant l'état d'une chose comme rnmbnb et NrPabD, des actes comme 
m-D, etc. 

3 mB1BU373 (houlette) ne vient pas d'une racine y"y, mais de 'TUMPi comme 
rP*Tl"IB3J (poussière des grains) de *)B3> par l'intermédiaire d'une forme verbale, 
qui correspond à la IX e forme arabe exprimant l'habitude et la qualité. rnblDE 
(grappin) dérive bien d'un verbe bb'O, mais avec l'annexion de la préformaute jq. 
miS (savon), de "113, ne peut servir de modèle à rnba, à cause de l'inhabileté du 
"1 à se redoubler au moyen du dagesch. 

4 Sanh. j., X, 27 d. 

T. XX, n° 39. 2 



18 REVUE DES ETUDES JUIVES 

constant, qui a prévalu jusqu'aujourd'hui, veut qu'on dise n^ba 
ïltap et BWbtt. Le pluriel en m- que nous avons vu plus haut 
n'est pas plus anormal que m-m du masculin -na : il s'est formé 
par analogie. Le féminin de nbisr) s'explique aisément de la 
même façon, tandis que la persistance du masculin pour un mot 
qui a si franchement un aspect féminin doit faire réfléchir. 

Si mba est du genre masculin, le n appartient au mot même. 
C'est dire assez que Vtû est hors de cause, et que nous avons af- 
faire à une racine non sémitique. 

Burckhardt (1809) nous apprend, à propos de deux proverbes 
arabes (n oS 68 et 97), que les paysans d'Egypte appellent leurs 
sacs, rayés blanc et noir, du nom de tallis. Le général Daumas 
entendit le mot en Algérie *. Gherbonneau le définit ainsi : « Le 
tallis se compose d'un carré long dont les deux petits côtés sont 
cousus sur le milieu de la pièce ; on obtient ainsi deux fourreaux 
qui ont chacun une extrémité fermée ; l'étoffe est une laine 
rayée 2 . » Dombay 3 l'avait recueilli au Maroc, où il désigne un 
tapis non uni (tapes variegatus), ce que Gherbonneau confirme 
en lui assignant cette destination lorsqu'il n'est plus en état de 
tenir les grains. 

Dozy, qui a beaucoup étudié ce mot, pensait, en 1845 4 , qu'il 
dérivait de l'espagnol telliz, qui signifie carapaçon, courte-pointe; 
mais telliz n'est que la transcription exacte de { j»A2, et Phi- 
lippe IV n'a fait qu'employer dans ses vers s un terme qui avait 
été légué à la péninsule ibérique par les Maures. Au commence- 
ment du xvi e siècle, Pedro de Alcala connaissait l'intime relation 
qui existait entre telliz et (j*^, telliza et <WaA;> g . Aussi Dozy re- 
vint-il sur son opinion première et, dès 1869 7 , il n'hésitait plus à 
dériver de l'arabe le terme espagnol et le terme portugais ; il 
conserva jusqu'à la fin s cette manière de voir, et L. de Eguilaz 
s'y est rangé 9 tout simplement, sans rien ajouter au travail de son 
devancier. En effet, les Arabes ont connu le mot au moins dès le 
califat de Mansour, comme en fait foi Beladzori, dans son Kitâb 



1 Dozy, Suppl. aux Dictionnaires arabes. 

2 Ibid. 

3 Ibid. 

4 Dictionnaire des vêtements, p. 370, note, 
s Ibid. 

6 Dictionnaire des vêtements, p. 370, noie, et Gloss. des mots csp. et port, dérives 
de V arabe, p. 3o0. 

7 Glossaire, p. 349-350. 

* Suppl. aux Dictionnaires arabes, s. v. fj^X'S. 

9 Glossario etimologico de las palabras espanolas de origen oriental, por D. Leo- 
poldo de Eguilaz y Yanguaz, Grenade, 1886, s. v. telliz. 



ORIGINE DU MOT ÏAL1T 19 

el-Fotuh «. Ils l'avaient transplanté en Espagne avant le x° siècle, 
car Ibn-Djanah l'employait couramment 2 . Ibn-Batoutah 3 , au 
xiv c siècle, s'en sert très fréquemment ; un passage surtout est à 
retenir, c'est celui où il raconte que la cour d'un sultan prit le 
deuil en revêtant ^4^ ^i j^A*^ «XSj c^^jJî JU^ j^J^Jî 
(joJt^ ^jj^\ « les tellis et les couvertures des bestiaux, après 
s'être répandu sur la tête de la paille et de la poussière. » Que ces 
tellis aient été des sacs ou des caparaçons, il est évident qu'ils 
devaient remplir l'office du pta hébreu dans les circonstances ana- 
logues, et il est impossible de se les figurer autrement que de cou- 
leurs tristes et sombres : il ne serait pas téméraire d'affirmer 
qu'ils étaient, comme aujourd'hui, à raies blanches et noires, car 
ces objets employés par le populaire ne changent guère au cours 
des temps. 

Les Arabes tenaient le mot des Coptes, qui l'écrivent gaxic ; 
Tattam, qui l'avait omis dans le corps de son Lexicon JEgyptiaco- 
Lalinum 4 , l'ajouta dans son appendice (p. 868) : « tamc, operi- 
menium equi, stragula, i. q. oxxic », en avouant qu'il l'avait pris 
dans les notes manuscrites d'Edwards. Un peu plus haut (p. 832), 
il avait consigné gxaic, mesure de blé, mais en l'identifiant malen- 
contreusement avec l'hébreu tcbiû ; c'est une étymologie arbi- 
traire : exxic, sac de blé,, a servi à désigner la mesure même, 
comme son dérivé l ^Aj 5 , dans le même pays d'Egypte, jusqu'à ce 
jour. Les deux articles de Tattam sont donc à réunir en un seul. 
Fleischer, dans ses notes célèbres De Glossis Habichiianis (p. 71), 
et M. Révillout, dans les Mémoires d'Arc/i. Ég. et Ass., p. 182 
(année 1874), ont relevé à leur tour ce 8aXi«, que Dozy a, de 
tout temps, reconnu pour être la corruption du latin trilix, tri- 
licium, qui veut dire une étoffe à trois lisses, un treillis, et qui a 
subsisté dans toutes les langues romanes 6 . 

1 Éd. de Goeje, Glossaire, p. 71. 

2 Hébreu? Roots, éd. Neubauer, p. 805,4, d'après Saadyah ibn Denan : ^X) ptfJ 

3 Dozy, Dictionnaire des vêtements, p. 369, note; Ibn Bat., éd. Def'rémery, II, 
p. 35 et 123 ; IV, p. 381 ; dans le second de ces passages ce n'est pas tapis qu'il faut 
dire : housse, couverture ou caparaçon serait une traduction plus exacte. 

4 Oxford, 1835. 

' Dictionnaire des vêtements, p. 370, note. 

G V. Glossaire des mots espagnols et portugais, p. 349-350, et Littré, Dictionnaire 
de la langue française, s. v. treillis ; remarquez, avec Dozy, l'espagnol terliz pro- 
venant directement du latin, à côlé l'espagnol telliz, qui dérive do l'arabe. — Dans 
les Ment. d'Arch. Eg. et Ass. il ne s'agit que de la mesure, mais le texte est emprunté 
à une inscription d'une très Lasse époque. 



20 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Par l'arabe, il n'a pas seulement pénétré dans les idiomes ibé- 
riques, il a aussi sa place dans les dictionnaires turcs : « ^b 
télés, se dit », d'après M. Samy-Bey Fraschery 1 , « des tissas 
très usés dont les fils sont distincts. » D'une étoffe solide à trois 
lisses, le tellis a fini par devenir en turc un terme qui se rap- 
porte à un tissu usé, justement parce que les sacs des paj^sans 
égyptiens et leurs vêtements présentent sans doute généralement 
un aspect des moins neufs. 

Il suffit de cette excursion pour arriver à la conviction que 
depuis l'établissement de l'influence romaine en Egypte, le mot 
triliœ ou trUiciam a été d'un usage général en Orient. Il a tou- 
jours désigné un tissu de laine à raies blanches et noires ou, à son 
défaut, de feuilles de palmier, qui sert à coudre des sacs ou à 
couvrir la nudité des ermites et des gens du peuple 2 . 

Notre rï^ba, qui a exactement la forme décrite par Cherbonneau 
et sert de châle ou de manteau, est aussi de laine à raies blanches 
et noires. La concordance devient encore plus frappante en pré- 
sence de la comparaison peu respectueuse du Talmud de Jéru- 
salem 3 : -nfcn bu swws nibano mb"jrn, la toge (du rabbi cou- 
pable de simonie) est comme un caparaçon d'âne ; l'un et l'autre 
étaient faits du même tissu de qualités différentes! On saisit fort 
bien pourquoi le mot apparaît dans la Mischna à une époque où la 
prépondérance romaine l'avait fait adopter par les Égyptiens. On 
est'encore en droit de conclure que les pièces de laine qui ser- 
vaient à confectionner les mba venaient d'Egypte, et que notre 
vêtement de prière n'a certainement pas varié depuis deux mille 
ans : le noir avait dès lors remplacé le nbsn, qui existait dans 
l'industrie juive populaire avant les grandes catastrophes du 
royaume, mais ne se retrouvait plus dans les tissus étrangers. 
L'étoffe a donné son nom à l'habit, comme plus tard la *bji des 
Indes désignera en arabe un pagne, une serviette de bain, un 
turban pour la tête, en soie pure ou mélangée 4 . 

Il reste, cependant, à élucider la question philologique ; est-il 
raisonnable de mettre mba en regard de ^^As ? le a peut-il repré- 
senter le 3, et le n — le u* ? Gela n'est pas admissible ; mais les 
deux mots sont des dérivés indépendants du terme copte. 

Le copte dit 'taxic et oaxic ; ce qui prouve que le o n'était pas 
une sifflante au même degré qu'il l'est dans la bouche des Grecs 



1 Dictionnaire turc- français, Constantinople, 1885. 

2 Suppl. aux dictionnaires arabes, s. v. 

3 Btkk. t m, 65 d. 

4 Dictionnaire des vêtements, s. v. 



ORIGINE DU MOT TALIT 2t 

modernes. En effet, les Hellènes avaient primitivement copie* ainsi 
le a ; la prononciation du e lui ressemblait encore parfois assez 
après Alexandre le Grand pour permettre aux Juifs d'écrire •ps^ia 
Gteao; (procession), dra p. 8-jwoç (thon), ïriûfioa — à côté de ïyibéto 
— p. Osaxpov (théâtre), Nprrj p. eoXaxoç (havre-sac), aunaû, p. ewpaS 
(large bouclier, qui couvre toute la poitrine), etc. Le grec s'en 
est éloigné, d'ailleurs, en vertu de la même loi qui a transformé le 
ci saxon, qui est presque un t emphatique, en un th anglais 1 . Et 
puis, il ne faut pas perdre de vue que ce o copte devait rendre le t 
latin de trilix avec une certaine emphase à l'effet de remplacer en 
partie Yr qui avait fondu entre le t et 17; par conséquent, il cor- 
respondait bien au a hébreu. Si l'arabe a un eu 2 , c'est que rem- 
phase a naturellement disparu (taaic) dans les six ou sept siècles 
qui séparent la naissance du néologisme hébreu de l'époque à 
laquelle apparaît le mot arabe. 

Le x copte était probablement plus nourri 3 que le b ou le lam ; 
de là le redoublement en hébreu et en arabe, amené, du reste, par 
la redondance que produisit l'élimination de Yr. 

Le ç de la fin n'est pas l'équivalent de ce franc cr grec, qui se 
rend en hébreu pars 4 : d^ûs = {âdanç, D^Tia = icdtpfa'Atç. C'est la 
transcription d'un x latin tronqué en c ou quelque chose d'appro- 
chant ; surtout à la fin d'un mot et principalement dans la bouche 
d'un peuple étranger, cet x devait ressembler au z espagnol de 
terliz s , ce même z qui sert d'équivalent au <i* arabe . Quoi d'éton- 
nant à ce que le son en ait été rendu par les Juifs au moyen d'un 
n aspiré 7 ? La nuance, encore sensible lors de l'adaptation de iri- 

1 Les montagnards juifs du Caucase, ceux qui soDt tates de langue, prononcent le 
J3 presque comme un % et le p à peu près comme un } ; l'emphase a, par suite de la 
paresse naturelle, dégénéré en un son un peu plus doux. 

2 L'arabe a conservé, du reste, le ta dans un autre mot de môme origine: /jLw^LJo, 
qui, employé en Egypte et ensuite aussi en Espagne, se posait sur les épaules et se 
mettait parfois sur la tête. 11 fut d'abord un vêtement d'honneur porté uniquement 
par les gens de loi ; les grands seigneurs l'adoptèrent, il se répandit plus tard dans 
le peuple. V. Dozy, Dictionnaire des vêlements, p. 278-280. Le mot et l'objet ne sont 
pas bien éloignés du rP5E3. S. de Sacy, Chr. ar., II, p. 269, l'ait déjà ce rappro- 
chement ; les lexicographes dérivent le mot du persan. 

3 Comme en anglais, sans avoir l'intensité de Yi barrée des idiomes slaves. 

4 Si xaXxîç (hareng) devient T^bs, Xottoc; (écuelle) — Nlûb» ).au.7idcç (lampe) — 
iDfab et même Oltth, c'est que le S des cas obliques, plus importants que le no- 
minatif, se fait sentir. 

5 Les Méridionaux disent bien esspliquer pour expliquer; on prononce communé- 
ment Ausserre pour Auxerre, Brusselles pour Bruxelles. 

6 V. Eguilaz, Giossario, p. 17 et passim. 

7 Serait-ce s'aventurer trop loin que de rappeler à ce propos que les noms naba- 
téens nrnn et rY7!33* sont rendus dans la transcription grecque par 'ApsTaç et 



22 REVUE DES ETUDES JUIVES 

lix à la langue égyptienne, se perdit au bout de quelques siècles ; 
et les sujets des Oméiades et des Abbassides mirent simplement 
un sîn là où les contemporains d'Auguste avaient encore cru dis- 
tinguer un n. 

La sainteté du n^bra et sa forme déjà archaïque empêchèrent les 
grammairiens du x e siècle de reconnaître sa parenté avec le i^Jxs 
destiné à des usages profanes et vulgaires. Enfin le respect de la 
philologie a jusqu'ici arrêté les savants du xix e siècle et ne leur 
a pas permis de songer à identifier les deux mots. On a vu 
néanmoins qu'il ne saurait subsister le moindre doute sur cette 
question. 

David de Gunzbourg. 

P. S. Cet article était déjà sous presse quand le compte rendu 
de la séance du 5 mars 1889 de la Société Anglaise d'Archéologie 
Biblique (Proceedings of the Soc. of Bibl. ArcU. y XI, p. 156 et 
157) m'est tombé sous la main. J y trouve une confirmation des 
arguments énoncés plus haut au sujet de la permutation du e 
copte et un a hébreu : dans un texte arabe écrit en carac- 
tères coptes, il y a bien des siècles, le mot &.'ik\±s est rendu par 
oggxâkni * I Cela ne cadre-t-il pas exactement avec ce qui est 
avancé dans le corps de l'article? 

1 Caractères étrangers de l'Imprimerie Nationale. 



NOTES SUR L'HISTOIRE DES JUIFS 



1. Le corps de Méir de Rothenbourg. 

Méir de Rothenbourg fut jeté en prison à Ensisheim, par l'empe- 
reur, en 1286, on ne sait au juste pour quelle raison 1 . En 1288, 
les Juifs allemands offrirent à l'empereur 20,000 marcs d'argent 
pour obtenir la liberté du célèbre rabbin et pour arranger d'autres 
affaires, mais, dit M. Graetz, soit que l'empereur voulût tirer des 
Juifs une rançon plus forte pour ce rabbin si vénéré, soit que Méir 
de Rothenbourg ne consentît pas à être racheté, de peur de créer 
un précédent préjudiciable aux Juifs, il resta encore détenu pen- 
dant cinq ans. Et ce qu'il a d'extraordinaire et d'incroyable, c'est 
qu'étant mort en prison, il demeura sans sépulture à Ensisheim 
pendant quatorze ans ! C'est seulement au bout de ce temps 
qu'un Juif riche de Francfort racheta le corps ou ce qui en restait 
pour une somme très élevée et put l'enterrer à Worms. 

Cette histoire d'un corps gardé sans sépulture pendant 14 ans 
paraît bien singulière, on a peine à y croire ; mais, en réalité, elle 
est des plus simples : il faut seulement connaître, pour la com- 
prendre, les mœurs judiciaires du moyen âge. C'était une cou- 
tume ancienne que les débiteurs insolvables, incarcérés par le 
créancier, s'ils venaient à mourir en prison, ne pouvaient être 
enterrés jusqu'à ce que la dette fût payée par les héritiers. On 
en trouve des témoignages nombreux 2 , elle est prouvée par plu- 
sieurs contes répandus dans le monde indo-germanique, par des 
dispositions légales qui règlent cette coutume barbare ou cher- 
chent à s'y opposer ou à la supprimer. L'histoire du corps de 
Méir de Rothenbourg est donc parfaitement authentique, elle est 
conforme aux pratiques légales des temps, et on peut tout au plus 

1 Graetz, VII, 2 e édit., p. 190-191. 

2 Kohler, Shakespeare vor dem Forum der Jnrisprudem, Wurzbourg, 1884, pages 
19-20. 



24 REVUE DES ETUDES JUIVES 

se demander si la légende, s'ajoutant à l'histoire, n'a pas quelque 
peu exagéré la durée de la détention de Méir après sa mort 1 . 
11 est aussi hors de doute maintenant que Méir de Rothenbourg 
a été en prison pour dette, et que les procédés de l'empereur à 
son égard avaient pour excuse ou pour prétexte la coutume con- 
cernant les débiteurs insolvables. L'empereur avait probablement, 
à propos de l'affaire d'Oberwesel et de Boppard 2 . frappé les Juifs 
d'une amende qu'ils n'étaient pas en état de payer ou qu'ils ne 
voulaient pas payer, et c'est pour cela que Méir s'enfuit, sachant 
bien que l'empereur s'emparerait de sa personne et le tiendrait en 
en gage pour la dette des Juifs. Après la transaction intervenue 
en 1288, le payement ne fut sûrement pas effectué en entier, soit 
que Méir s'y fût opposé, soit pour une autre raison. 

On peut expliquer de la même manière ce passage de l'Or 
Zarua cité par Gùdemann (Erziehangsio., I, 130), où un chrétien, 
parlant d'un Juif capturé et qui était mort sans qu'on eût payé sa 
rançon, dit qu'il avait jeté le corps aux chiens. Évidemment, il 
se considérait comme autorisé à le faire, et croyait être le pro- 
priétaire légitime du corps du défunt. En général, les procédés 
barbares auxquels ont été soumis les Juifs du moyen âge sont, 
dans la forme, moins arbitraires qu'on ne le pense ; ils reposent 
ordinairement sur une conception légale. 



2. Le miracle des croix. 

En parlant, dans la Revue (XVIII, 58), du miracle d'Avila, 
survenu en 1295, et où des croix apparurent sur les vêtements des 
Juifs, nous voulions nous abstenir de traiter le miracle de pure 
invention, et nous nous étions efforcé de supposer que c'était une 
légende reposant sur quelque illusion d'optique ou sur quelque fait 
dénaturé par l'imagination populaire. Nous ne nous étions pas 
rappelé que le même miracle s'était déjà produit à Jérusalem, 
lorsque l'empereur Julien voulut reconstruire le temple 3 . 11 n'y a 
donc pas de doute, ces miracles sont une simple légende qui ne 
repose sur rien, 

1 A moins qu'on ne traite de légende toute l'histoire de la détention des restes de 
R. Méir et même de sa mort en prison, les chroniqueurs chrétiens qui ont parlé de 
lui la passent sous silence, ce qui n'est pas une grande preuve ; voir Rabbins fran- 
çais, p. 156. Cette légende s'expliquerait exactement de la même manière que le fait 
lui-même, s'il est historique. 

2 Graetz, ibid. 

3 Graetz, IV, 2 e édit., p. 373-374, d'après Socrate et Sozomène. 



NOTES SUR L'HISTOIRE DES JUIFS 2i$ 



3. L'accusation du sang. 

L'article de M. Joseph Halévy sur les Juifs de Nedjran l contient 
un passage qui nous a vivement frappé, il est emprunté à une des 
relations qu'on a sur les rapports des Juifs avec les chrétiens de 
Nedjran. Les Juifs, y est il dit, sont habitués à verser le sang et, 
en tourmentant les chrétiens, c'est Jésus-Christ lui-même qu'ils 
voudraient tourmenter 2 . Si nous ne nous trompons, on peut 
prendre ici sur le vif un des procédés psychologiques qui ont 
créé la calomnie du meurtre rituel. On accuse les Juifs de Nedjran 
d'avoir tué, dans une guerre, les chrétiens de cette ville, c'est 
un simple fait d'armes qui n'a absolument rien à voir avec le 
meurtre rituel. Mais immédiatement ce fait se transforme : ce 
n'est pas les chrétiens que les Juifs ont voulu tuer, c'est Jésus- 
Christ lui-même. A l'origine, ce n'est encore qu'une espèce d'i- 
mage de rhétorique, mais, avec le temps, la métaphore sera prise 
au propre et dans son sens matériel, comme il est arrivé pour 
beaucoup d'autres métaphores. Plus tard, on dira couramment 
que les Juifs renouvellent, pour leur plaisir, le supplice de Jésus 
et que, pour jouer le drame de la Passion, il leur faut un enfant 
chrétien. C'est ce qu'on a dit à propos de ce saint Enfant de La 
Guardia dont nous avons raconté autrefois l'histoire dans la 
Revue, ou sur le fameux Simon de Trente. La légende repose, 
comme on voit, sur un simple contre-sens littéraire. 

Si cette explication est bonne, elle nous permettra de trouver le 
sens de deux formes principales qu'a prises la légende au moyen 
âge. Le peuple oublie naturellement la signification primitive des 
légendes et y substitue des explications nouvelles. C'est pourquoi, 
pour les uns, le prétendu meurtre rituel a pour but de mêler le 
sang chrétien aux pains azymes de la Pâque ; pour les autres, 
d'appliquer le sang chrétien à la guérison des maladies qui peu- 
vent atteindre les Juifs. 

Puisque le meurtre de l'enfant chrétien doit avoir lieu, comme 
nous l'avons expliqué, en mémoire de la Passion de Jésus-Christ, il 
est clair qu'il doit se passer à Pâques. Lorsqu'on eut oublié le sens 
ancien de la légende, on se tira d'affaire en disant que les Juifs 
cherchaient du sang chrétien pour les azymes. 

Puisque le meurtre de l'enfant chrétien se rattache à la Pas- 

1 Revue, XVIII, 24. 

a II est clair qu'on pourrait trouver beaucoup d'autres citations analogues. 



26 REVUE DES ETUDES JUIVES 

sion, ceux qui ne savaient pas comment elle s'y rattachait ont 
imaginé que les Juifs cherchaient du sang chrétien pour se guérir 
des plaies secrètes qu'ils portent en punition de leur participa- 
tion au supplice de Jésus. Une fois là, il est facile d'élargir la 
théorie, surtout si on ne sait rien de ces plaies secrètes et de dire, 
d'une manière générale, que les Juifs cherchent le sang chrétien 
pour se guérir quand ils sont malades. 



4. Les Juifs de Saint-Quentin sons saint Louis. 

Notre cher collègue M. Moïse Schwab a bien voulu copier pour 
nous, sur le texte d'une communication faite, le vendredi 6 sep- 
tembre 1889, par M. Léopold Delisle, à l'Académie des Inscriptions, 
le passage qu'on va lire. Les renseignements qu'il contient ont été 
tirés par M. Delisle de feuillets détachés d'un ancien manuscrit. 

« Les 48 derniers articles de nos fragments, dit M. Delisle, ont 
trait aux réclamations que différents habitants de la ville et des 
environs de Saint-Quentin en Vermandois se croyaient autorisés 
à émettre contre les Juifs qui leur avaient prêté de l'argent. Dans 
la plupart des cas, il n*est question que de sommes « usurairement 
extorquées ». Trois fois seulement (§§ 107, 120, 131), on parle de 
la perte des objets engagés chez les prêteurs. 

» Le nombre des Juifs mis en cause est considérable, il y en a au 
moins 50 ; presque tous devaient avoir eu leur établissement dans 
la ville de Saint-Quentin. Il peut y avoir quelque intérêt à en re- 
lever les noms : 



Agnes 
Alia Agnes 
Agnes de Perona 
Agnetis maritus 

— soror 

— frater 
Arnulphus de Ro-ie 
Aunee de Letor 
Bienvenus 

Soror uxoris ejus 
Bonechose 
Bonefille 
Ejus uxor 



Bonele 

Bonevie 

Ejus uxor 

Croissans 

Daniel 

David 

Dieudonés 

Donatus 

Durée 

— maritus 
Elias, Helias 
Emmelina 
Floria 



Founière 

Hixas 

Honorata 

Jacob 

Joseps de Gapi 

Josses 

Juete 1 

Liones 

Manasserus 

Margha 

Marghse maritus 

Marghareta 

Matheus 



Voilà donc fixée l'orthographe et la prononciation de ce nom de femme. 



NOTES SUR L'HISTOIRE DES JUIFS 27 



Melin 


Rebeuse 


Vivans, Vivj 


Meliota 


Samuel 


Vivani uxor 


Onorata 


Samuelis filia 


Ysaac 


Précieuse 


Sanso 


Ejus mater 


Precieuseus 


Sones 


Yvo de Roie 



» Les plus anciens actes incriminés remontaient à 9 ou 10 ans, 
les plus récents à 3 ou 4 seulement. Ces derniers avaient coïncidé 
avec une expulsion des Juifs : a tribus annis, Agnes et soror ejus 
jadea detulerunt vadia sua quando fugati fiterunt a villa 
(§131). 

» Si mes conjectures sur la date de l'enquête sont fondées, la me- 
sure dont les Juifs de Saint-Quentin furent victimes devrait se 
placer vers l'an 1245. 

» Dans les autres registres des enquêteurs royaux, je n'avais 
pas rencontré de séries de plaintes relatives aux prêts usuraires des 
Juifs. Il est cependant facile de s'expliquer comment des plaintes 
de ce genre ont dû être recueillies au cours des enquêtes ordon- 
nées par saint Louis. Lorsque les Juifs furent expulsés de Saint- 
Quentin, toutou partie de leur avoir dut être confisqué et vendu 
au profit du trésor royal. Saint Louis se croyait sans doute auto- 
risé à recueillir la fortune des Juifs, mais il aurait eu scrupule de 
retenir ce qui, dans cette fortune, provenait de gains illicitement 
obtenus au détriment des chrétiens. C'est là une observation im- 
portante qui peut se déduire des fragments mis sous les yeux de 
l'Académie. J'en ai tiré une autre conséquence. C'est qu'il faut 
rattacher aux procès- verbaux des enquêteurs de saint Louis un 
double feuillet qui sert de garde à un ms. de la Sorbonne, aujour- 
d'hui n° 16,471 du fonds latin à la Bibliothèque Nationale. Sur ce 
double feuillet, dont l'écriture rappelle assez bien celle de plusieurs 
registres des années 1247 et 1248, on trouve une cinquantaine de 
réclamations tendant à faire rembourser des sommes qu'avaient 
touchées à titre d'usure ou d'intérêts un homme et une femme dé- 
signés par les initiales J. et H., vraisemblablement deux Juifs 
dont les biens avaient été confisqués par les gens du roi. Les em- 
prunteurs se croyaient parfaitement fondés à réclamer la- resti- 
tution des intérêts qu'ils avaient payés , plusieurs d'entre eux 
avaient même déjà reçu, un commencement de satisfaction. C'est 
ce qui se déduit très clairement de l'art. 15 du fragment : 

« Odilia de Caviuncle, jurata, non habens testem, dicit se et ma- 
ritum suum, alio tempore, quando fiebat restitucio pro dictis J. 
et H., petivisse L solidos parisiensium. Rehabuit autemX solidos 
alb(orum). Petit autem residuum sibi reddi (§ 15). » 

Cette communication de M. Léopold Delisle montre une fois de 



28 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

plus jusqu'à quel point le prêt à intérêt était réprouvé au moyen 
âge, quel que fût le taux de l'intérêt. Il ne faut pas se lasser de 
répéter que ces prêts sont dits usuraires, non pas parce qu'ils 
seraient consentis à un taux trop élevé et abusif, mais unique- 
ment parce que l'argent prêté rapporte un intérêt quelconque, 
fùt-il aussi réduit et modeste qu'on voudra. C'est pour cela que 
saint Louis ne veut pas profiter des intérêts perçus par les Juifs 
et les restitue aux débiteurs. 

Pour diverses raisons que nous n'avons pas pu exposer ici, 
M. Léopold Delisle suppose que l'enquête dont il est question dans 
les feuillets analysés par lui doit se placer en 1247-48, et, par 
suite, l'expulsion des Juifs de Saint-Quentin, qui, d'après un pas- 
sage cité plus haut, avait eu lieu trois ans avant l'enquête, se 
placerait vers 1245. Cependant la procédure suivie à l'égard des 
anciens débiteurs des Juifs de Saint-Quentin ressemble beau- 
coup à celle qui est prescrite par saint Louis pour les confisca- 
tions qu'il avait faites avant son départ pour la croisade ; d'autre 
part, une expulsion des Juifs du domaine royal a eu lieu sous 
saint Louis en 1249 au plus tôt \ et on est tenté d'y rattacher 
celle des Juifs de Saint-Quentin. Nous demandons, par conséquent, 
si, tout en plaçant aux années 1247-48 l'enquête faite à Saint- 
Quentin, on ne pourrait pas supposer que la procédure qui en fut 
la suite et qui est relative à la restitution des usures aurait eu 
lieu trois ans après 1249, c'est-à-dire vers 1252, et si les feuillets 
manuscrits de M. Léopold Delisle ne seraient pas plutôt de cette 
dernière année 2 . 

Isidore Loeb. 



1 La date est très incertaine; on la place tantôt en 1250, tantôt en 1251, en 1254, 
et même en 1257 ou plus tard. Voir nos Expulsions des Juifs de France au xiv e siècle, 
Paris, 1887, p. 1, note 1. 

a La communication de M. Delisle vient de paraître dans les Comptes rendus des 
séances de V Académie des Inscriptions, année 1890. 



NOUVELLES REMARQUES 



SUR 



L'INSCRIPTION JUIVE D'AUGH 



L'inscription d'Auch, dont la publication faite par M. Th. Rei- 
nacli a sûrement intéressé beaucoup de lecteurs de la Revue, 
renferme presque autant d'énigmes que de mots. Nous aurions là 
une pierre tombale à laquelle il manque le mort, car les deux 
noms qu'on y trouve sont revendiqués pour d'autres rôles. Aucune 
date, aucune indication n'y attestent, même de loin, un cas de 
décès. Les formules qu'on y rencontre ne se retrouvent sur aucune 
épitaphe de l'épigraphie chrétienne ou païenne. Déjà le début est 
étrange : jamais on ne commence une inscription funéraire par le 
nom de Dieu. M. Reinach a bien senti les difficultés, en apparence 
presque insurmontables, du véritable début de l'inscription, 
c'est-à-dire de la deuxième ligne. D'après son explication, non 
seulement le nom du mort manque, mais il n'est pas même indi- 
qué qu'il soit enterré là. 

Tous les doutes s'évanouissent dès qu'on se résout à admettre 
l'hypothèse, que je crois la plus naturelle, à savoir que nous 
sommes en présence, non d'une pierre tombale, mais d'une ins- 
cription de synagogue, une plaque dédicatoire. Il ne s'agit pas ici 
d'un mort, c'est pourquoi le nom du mort et les mots « ici 
repose, etc. » manquent. La petite inscription, qui offre tant 
d'énigmes à déchiffrer, est innocente du mal qu'elle a donné. Elle 
nous raconte, en style bref, qu'elle a figuré jadis sur le sol d'une 
synagogue à Auch ou ailleurs, probablement au milieu d'une 
mosaïque artistique, et qu'elle portait le nom du donateur et de 
l'artisan. La synagogue est tombée en ruines, la mosaïque a été 



30 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

détruite, mais la pierre de dédicace raconte encore aujourd'hui 
que Bendit ou Bennid, comme on écrivait alors, a fait faire cette 
mosaïque du parquet de la synagogue par maître Jonas. Bennid, 
ne voulant pas encourir le danger du mauvais œil en appelant sur 
lui, par ce don, l'attention publique, fait suivre son nom de l'eu- 
phémisme usité quand on parle de gens vivants : « Que Dieu soit' 
avec lui », et il se hâte de lancer une malédiction énergique contre 
ceux qui se permettraient de jalouser le riche donateur. 

Peut-être plus d'un lecteur traitera-t-il la présente explication 
de pure rêverie, parce qu'il ne découvrira, dans cette pierre, rien 
qui rappelle une synagogue, ni surtout une mosaïque. Cependant 
cela' nous est révélé par le premier mot de la seconde ligne, 
de la façon de la plus irréfutable, à mon avis. « Ce pavage », tels 
sont les deux premiers mots de l'inscription, après la formule 
d'introduction, car pelester est l'ancêtre du mot français actuel 
plâtre, les mots pelester' qui hic signifient, dans le latin de cette 
inscription, qu'il faut se borner à noter sans le critiquer, « le pré- 
sent pavage » que toi, lecteur de cette dédicace, tu foules aux 
pieds dans ce lieu, et ce lieu, selon moi, est une synagogue. Je ne 
doute pas que la philologie ne puisse fournir de nombreuses preuves 
à l'appui de cette explication. Ces notes expriment gauchement 
ce qui, par exemple, dans la synagogue de Hammam-Lif {Revue, 
XIII, 47), est exprimé par tesselavlt. 

Outre l'intérêt toujours considérable qu'il y a à trouver la vraie 
solution, notre hypothèse nous procure un autre bénéfice : elle 
nous fournit le témoignage de l'existence, à une époque très recu- 
lée, d'une belle synagogue sur le sol français. Peut-être la lacune 
de la ligne 3 porte-t-elle la trace des pieds de zélés visiteurs de 
la synagogue. 



Budapest, le 28 janvier 1890. 



David Kaufmann. 



II 



Le vœu que j'exprimais en publiant dans notre recueil l'ins- 
cription d'Auch, à savoir « de provoquer les observations des sa- 
vants compétents, qui pourront contribuer à élucider les nom- 
breuses obscurités de ce texte difficile », ce vœu a été largement 
exaucé ; dès à présent, les communications que j'ai reçues à ce 
sujet me permettent de corriger sur plusieurs points importants 



NOUVELLES REMARQUES SUR L'INSCRIPTION JUIVE D'AUGH 31 

la lecture provisoire que j'avais donnée. Je vais les passer briè- 
vement en revue, en même temps que la note de M. Kauimann, 
que l'on vient de lire. 

1° Si séduisante que soit l'hypothèse de notre savant collabora- 
teur, elle ne m'a cependant pas convaincu. Quoi qu'en dise 
M. Kaufmann, le caractère funéraire de notre inscription paraît 
nettement indiqué par les symboles (schofar, chandelier, loulou) 
qu'on ne rencontre guère que sur- les pierres tombales, et surtout 
par le mot û"ibl25, qui est absolument de style dans les monuments 
de ce genre. Dès lors l'interprétation de Pelester par Plâtre (!) 
tombe d'elle-même. Si l'on pouvait faire abstraction de la destina- 
tion de l'inscription, j'aimerais encore mieux la spirituelle con- 
jecture d'un de mes amis, qui ne m'a pas autorisé à le nommer : 
il lisait la première ligne 

Peleger qui (h)ic bennid (pour venit) . 

« Le pèlerin qui vient (ou : est venu) ici. » 

Mais, je le répète, le caractère funéraire de notre texte ne peut 
faire aucun doute. 

2° Un autre de nos collaborateurs, M. Simonsen, de Copenhague, 
dans une lettre particulière qu'il a bien voulu m'adresser, propose 
de considérer le mot qui, de la 2 G ligne, comme une abréviation de 
quiescit, « repose ». C'est une conjecture fort ingénieuse, mais que 
je ne puis accepter, parce qu'elle ne trouve aucune confirmation, ni 
même aucune analogie, dans l'épigraphie latine de l'époque. En 
revanche, M. Simonsen me paraît avoir touché juste quand il re- 
connaît dans les mots oculi invidiosi crêpent une allusion, non 
pas à un verset des Psaumes, comme je l'avais cru, mais à un 
verset de Job (xi, 20) : rîrron û^izn W. « Les yeux des mé- 
chants se consumeront *. » La Vulgate traduit : Oculi aulem im- 
piorum déficient. L'intérêt de l'observation de M. Simonsen con- 
siste surtout en ceci : elle nous montre que le rédacteur de 
l'épitaphe ne faisait pas usage de la Vulgate; il devait avoir 
sous les yeux une de ces traductions en latin populaire dont 
l'existence paraît démontrée pour les premiers siècles du moyen 
âge. Remarquons enfin, avec M. Simonsen, que le verset en 
question est très bien à sa place dans une épitaphe, puisque 
quelques lignes plus haut l'ami de Job vient de lui dire : « Tu re- 

1 On peut comparer encore Proverbes, xxx, 17 : « Les corbeaux crèveront l'œil de 
celui qui se moque de son père 



32 REVUE DES ETUDES JUIVES 

poseras sûrement, tu te coucheras et nul ne viendra te troubler. » 
L'écrivain biblique parle du repos terrestre du juste ; le lapicide 
d'Aucli détourne ingénieusement ces versets de leur sens littéral 
-pour les appliquer au repos de la tombe, que ne troubleront pas 
les méchants. 

3° M. E. Le Blant a étudié la pierre d'Auch en même temps que 
moi et en a fait l'objet d'une communication récente à l'Académie 
des Inscriptions. Cette communication n'a pas encore été publiée 
in extenso, mais M. Julien Havet Ta résumée dans la Revue cri- 
tique. M. Le Blant, sans s'occuper des premières lignes du texte, 
propose de lire, à la ligne 4, De Bel domim (de di donvm), au lieu 
de Dédit donum (dedi donvm), et il traduit par « avec la fortune 
que Dieu lui a donnée » *. Cette locution, qui appartient à la phra- 
séologie chrétienne, se rencontre, paraît-il, dans l'épigraphie, et le 
solécisme De. . . donum, au lieu De. . . dono, n'a rien d'extraordi- 
naire à cette époque : c'est de la grammaire mérovingienne 2 . On 
pourrait s'étonner de voir abréger Del en DI, alors qu'à la ligne I 
ce mot est écrit en toutes lettres ; mais on remarquera qu'à la ligne 
3, Deus est écrit DS ; notre scribe ne se piquait pas d'uniformité. 
Quant à la ligature que j'avais admise — I pour IT — , elle ne 
s'appuyait guère que sur l'exemple du mot précédent CREPEN 
pour CREPENT : j'avais supposé que la seconde partie de l'N ser- 
vait en même temps pour le T et que la barre supérieure de cette 
lettre se confondait avec le trait de séparation des lignes ; mais il 
est tout aussi rationne} de supposer que le graveur a simplement 
oublié le T final de Crêpent, d'autant plus que cette lettre, dans 
les autres mots où elle figure [eslo, fecet), n'a pas les formes rec- 
tangulaires qu'exigerait mon hypothèse. Bref, la conjecture de 
M. Le Blant, après m'avoir surpris au premier abord, me paraît 
d'autant plus plausible que je l'examine davantage ; je crois même 
que la découverte de M. Simonsen lui apporte une nouvelle confir- 
mation, car si le donateur Jonas s'est servi de la locution métapho- 
rique Dei donum pour signifier « ma fortune », n'est-ce pas préci- 
sément parce qu'il songeait au verset fameux de Job (i, 21) : 
« L'Eternel a donné, l'Eternel a ôté, que le nom de l'Eternel soit 
béni ? » 

4° Si les deux exemples de T en ligature, que j'avais cru cons- 
tater dans l'inscription d'Auch, doivent être abandonnés, il n'y a 

1 Pour "m = Dei, voir Le Blant, n° 258, 1. 1, etc. 

2 Grégoire de Tours (préface de son De gloria confessorum) s'accuse lui-même de 
confondre l'accusatif avec l'ablatif, et Ton trouve de nombreux exemples de cette 
confusion dans les inscriptions tumulaires chrétiennes (Le Blant, préface, p. cxvi). 



NOUVELLES REMARQUES SUR L'INSCRIPTION JUIVE D'AUCIl 33 

plus de raisons suffisantes pour lire pelester le premier mot de 
la ligne 2 Revenons donc à la lecture peleger, qui m'avait été 
suggérée depuis longtemps par MM. Isidore Loeb et Israël Lévi. Le 
mot Peleger, dont je ne connais d'ailleurs pas d'exemples, serait 
une forme abrégée de Pelegrinus pour Peregrinus, correspon- 
dant exactement à l'allemand Pilger\ Un nom semblable a pu 
être porté par un juif, peut-être dans le sens de « prosélyte », 
guer. C'est ainsi que nous trouvons au xvn e siècle un historien 
judéo-portugais d'Amsterdam, Abraham Peregrino, dont il est 
question notamment dans l'opuscule de Daniel Lévi de Barrios 
récemment réimprimé dans la Revue par M. Kayserling (t. XVIII, 
p. 282). Dans notre inscription, le défunt a pu s'appeler Bennicl 
Peleger, c'est-à-dire « Bennid le prosélyte ». On peut encore 
supposer que Bennid était un juif « étranger » ou « pèlerin » 
mort pendant un voyage à Auch et qui fut enterré aux frais de 
Jonas, le Grésus de la communauté. 

En tenant compte des observations précédentes, je crois devoir 
proposer la lecture suivante de l'inscription d'Audi, ediïio altéra 
emendala — en attendant mieux : 

In Dei nomine scli (= sancti). 
Peleger qui ic (Jiic) Benuid, 
Ds (Deus) esto c[u]m ipso ! Ocoli (oculi) 
invidiosi crepen[t] ! De Dl (Dei) 
donum Jona fecet (fecil). 
tnbc. 

Théodore Reinacii. 

Post scriplum. — Cette note était imprimée lorsque j'ai reçu 
une longue lettre, ou plutôt un véritable mémoire de M. Gaston 
Maruéjol, de Nîmes, sur le même sujet. Mon savant correspon- 
dant croit que l'inscription est en vers qui assonnent en i ; il 
propose de lire à la deuxième ligne quiic(dit) pour quiescat, etc. 
Ces propositions ne me paraissent pas admissibles, mais je n'en 
rends pas moins hommage au zèle et à la science de M. Maruéjol, 
que je remercie vivement de son intéressante communication. 

T. R. 



T. XX, n° 30, 



CONTRIBUTIONS 

A L'HISTOIRE DES JUIFS EN ITALIE 



LES DUCS D'ESTE ET LES BANQUES DE PRÊT DES JUIFS DE FERRARE. 



Malgré la rareté des documents pouvant servir à l'histoire de la 
participation des Juifs aux affaires d'argent au moyen âge, le peu 
que nous possédons suffit cependant à montrer les Juifs sous un 
meilleur jour que celui sous lequel on les a présentés par parti 
pris ou par ignorance *. Les états et les villes d'Italie n'auraient 
assurément pas pris à l'égard des banquiers juifs une série de 
mesures d'exception des plus favorables, si on n'avait considéré 
leurs établissements financiers plutôt comme un bienfait que 
comme un fléau. Ce qui témoigne surtout en faveur des Juifs, c'est 
que ce furent les meilleurs et les plus éclairés d'entre les princes, 
sous le gouvernement desquels les divers pays arrivèrent au plus 
haut degré de floraison, qui accordèrent aux banques juives les 
privilèges les plus étendus. En première ligne il faut citer ici la 
maison princière des Este de Ferrare, sous la protection bienveil- 
lante desquels la communauté de Ferrare devint une des plus 
importantes parmi les communautés juives de l'Italie , par le 
nombre, par le niveau de culture intellectuelle et par la richesse. 
Grâce au trésor des documents concernant les Este qui se trouvent 
dans les archives royales de l'État à Modène, nous pouvons cons- 
tater chez les quatre premiers ducs de Ferrare de la maison d'Esté, 
durant un siècle entier, la continuité de cette protection légale et 

1 Antonio Ive, Revue des Études juives, II, 175 et suiv. ; N. Lattes, ibid., V, 220 
et suiv. 



CONTRIBUTIONS A L'HISTOIRE DES JUIFS EN ITALIE 35 

de cetle politique qui appréciait les services rendus par les 
banques juives. 

Borso, le premier duc de Ferrare, considérait le maintien des 
banques juives dans les villes de ses Etats comme tellement 
important, qu'il obtint du pape Nicolas V une absolution plénière 
pour cette infraction aux lois canoniques et l'autorisation illimitée 
de laisser des Juifs résider dans ses Etats et de continuer leurs 
affaires de banque. En outre des locaux nécessaires à leurs affaires, 
l'établissement de synagogues était également accordé par le pape, 
avec autorisation, pour les Juifs, de percevoir des intérêts modi- 
ques et validation de toutes les conventions passées avec eux par 
le duc (Pièce I). 

Après la mort de Borso, en 1471, son successeur Hercule I er 
étendit encore les faveurs accordées par celui-ci à ses sujets juifs. 
Dans son décret du 16 décembre 1473, il déclara que, dans l'intérêt 
du pays, il ne voulait pas se priver des banquiers juifs et que, 
pour empêcher leur départ, il leur accordait la. protection néces- 
saire et mettrait fin aux contributions excessives que les com- 
missaires du pape aimaient à leur extorquer. Le duc promettait 
même de leur faire restituer, aux frais des caisses de l'Etat, ce 
qu'ils avaient été forcés, dans certains cas, de payer contrai- 
rement à ses ordres. L'importance de la protection ainsi accor- 
dée aux Juifs nous apparaîtra dans tout son jour si nous son- 
geons que c'est précisément sous le règne de ce duc que le 
prédicateur et fondateur de banques, le prototype des socialistes 
chrétiens, Bernardin da Feltre, traversa les villes de l'Italie 
comme un véritable fléau pour les Juifs. Aussi les monte cli piéta 
surgirent partout du sol comme des champignons * ; c'étaient des 
entreprises de concurrence contre les Juifs qui donnaient l'argent 
à bon marché, pour ruiner le commerce d'argent des Juifs, mais 
à Ferrare, les Juifs restèrent les maîtres de la situation. 

Ce fut un des premiers actes gouvernementaux d'Alphonse I er de 
confirmer, à la date du 11 juin 1505, le décret de son père au sujet 
des Juifs et de rassurer ainsi ces derniers sur ses dispositions 
bienveillantes. 

Aussitôt après l'avènement d'Alphonse, les banquiers juifs de 
Ferrare, Modène et Reggio lui adressèrent une pétition lui deman- 
dant de faire contribuer les autres Juifs de ses États aux impôts 
exorbitants supportés par eux seuls [Pièce II). Aussi, dans le dé- 
cret du 11 juin 1505, le duc ordonna que les Juifs des autres villes 
du pays, comme Garpi, Gento, Pieve et autres, devraient contri- 

1 Boccardo, Nuova enciclopedia italiana, XIV, 654-660. 



36 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

huer dorénavant aux impôts spéciaux et aux impôts personnels, 
suivant l'état de leur fortune, qu'ils fassent banquiers ou non, 
afin, disait-il, d'établir parmi les Juifs de son pays une égalité 
complète. En 1507, Ferrare vit bien aussi s'établir un mont-de- 
piété, mais sans que pour cela les Juifs pussent être supplantés *. 

Quand Alphonse I er mourut, le 31 octobre 1534, — Joseph ha- 
Cohen a jugé le jour de sa mort digne d'une mention 2 — , il y eut 
d'abord pour les Juifs de Ferrare des jours de prospérité et de 
faveur. Dès le 20 novembre 1534, par conséquent au début de son 
règne, Hercule II confirma le privilège qui leur avait été accordé 
par son père et son grand -père. En termes fort gracieux, il pro- 
clama la fidélité de ses sujets juifs envers lui et son pays, ainsi 
que leur loyale soumission (Pièce III). Il trouva bientôt l'occasion 
de donner des preuves de sa bienveillance envers eux. Encouragé à 
la pratique de la tolérance par son épouse Renée, fille de Louis XII, 
habituée à accueillir dans ses États ceux qui étaient persécutés pour 
cause de religion — en 1535, Calvin était à sa cour —, il ouvrit les 
portes de ses villes aux marranes fuyant le Portugal. 

Ces dispositions, sans doute, ne se maintinrent pas toujours. La 
proximité de Rome ne pouvait manquer d'avoir pour les Juifs 
des suites fâcheuses. Déjà sous Jules III, on laissa l'Inquisition 
s'établira Ferrare. Pendant l'année 1553, où le Talmud fut brûlé, 
Ferrare vit aussi ce genre d'auto-da-fé 3 . Sous le règne du terrible 
Paul IV, nous voyons le duc Hercule II devenir l'allié du pape. 
Combattue par son propre époux, la noble duchesse tomba elle- 
même victime de Hnquisition 4 . Isaac Abravanel, le fils du méde- 
cin Joseph Abravanel, fut jeté en prison par ordre d'Hercule II, 
sous la prévention de haute trahison, mais, grâce au témoignage 
de deux savants chrétiens qui répondirent de son innocence, il fut 
rendu à la liberté 5 . Toutefois, en ce qui concerne les banques 
des Juifs, la tradition de la maison d'Esté semble s'être main- 
tenue, car, même lorsque Pie V défendit aux Juifs de prêter 
de l'argent à intérêt et voulut décider aussi Ferrare à faire exé- 
cuter la bulle qu'il avait publiée sur ce sujet, sa tentative échoua 
devant la résistance du duc Alphonse II 6 . 

1 Selig Cassel. dans Ersch et Gruber, Encyclopédie, II, 27, p. 155. 

2 Wiener, traduclion de YEmek habacha, S0-1, 206, note 263. 

3 Joseph ha-Cohen, chez Wiener, p. 90. L'élégie de Mordochaï b. Juda di Blanis 
que Oz. H. Schorr, Hechalouz, XIII, 109, rapporte, avec raison, à la destruction du 
Talmud de Tan 1553, a sans doute été composée après l'auto-da-fé du Talmud à 
Ancône. C'est le même poète qui a chanté la mort des victimes de l'auto-da-fé d'An- 
cône, comme je l'ai démontré dans la Bévue, IV, 93, n. 1, et XI, 152. 

4 Hanke, Die romische.n Papule, I, 170, 187. 

5 Voir J. B. Levi, Û^Dn mspn, p. 9-10. 

6 Joreph ha-Cohen, chez Wiener, p. 113. 



CONTRIBUTIONS A L'HISTOIRE DES JUIFS EN ITALIE 37 

Ce serait faire un examen incomplet des faits historiques si, 
à propos de cette autorisation donnée aux Juifs do se livrer au 
prêt d'argent, on négligeait de signaler l'opposition de plus en plus 
vive que les banquiers juifs rencontraient chez leurs coreli- 
gionnaires. On connaît, par la Consultation 192 de Joseph Colon 
Trabotti 1 , l'antipathie qui régnait dans les communautés ita- 
liennes contre les banquiers juifs ; on était heureux de n'être 
plus obligé de les accueillir une fois qu'ils avaient quitté un en- 
droit. Dans un admirable document de Mantoue qui se trouve 
dans un recueil de lettres hébraïques provenant d'Italie dont 
je possède le manuscrit, on énumère cinq points par lesquels les 
prêteurs d'argent sont inférieurs aux négociants et aux boutiquiers 
(bottegaji). Ici le mécontentement contre le prêt à intérêt, qui n'a 
attiré aux communautés juives que de la jalousie, des persécu- 
tions, des tracasseries et des exactions, prend une expression 
nette et franche. 

Au synode de Ferrare 2 , tenu le 21 juin 1554, et dont R. Méïr 
b. Isaac Katzenellenbogen semble avoir eu la présidence, il fut 
décidé, en dernier lieu, que le prêt d'argent secret était interdit 
partout, excepté dans les villes de Rome et de Bologne, et que 
ceux-là seulement qui auraient reçu des autorités une concession 
formelle pour cet objet pourraient exercer ce commerce. Quoique 
cette décision paraisse avoir eu pour but d'obtenir la protection 
ducale pour les banques juives déjà existantes, on y reconnaît 
aussi la tendance à voir ce commerce dangereux . réservé unique- 
ment à ceux qui avaient obtenu des autorités la permission de 
l'exercer. 



II 

ARRIVÉE DES JUIFS D'ESPAGNE A FERRARE EN 1492. 



Il existe dans les Archives des Este à Modène une lettre du duc 
de Ferrare Hercule I er [Pièce IV), qui complète très heureusement 

1 Gûdemann, Geschichto des Erziehunqsw.scns, III, 246 et s., a laissé passer 
inaperçu ce nom, qui est le véritable nom de famille de Joseph Colon. Joseph signe 
lui-même son nom de cette manière. V. Berliner, Magazin, II, 46. Cf. par ex. le 
catalogue de Kaufmann, n° 14, p. 95, n° 41 : "^imi: "Jl^lp Sp*P'"l ntf?J HDD 
'?-n a"7DO Î9 'T! 

2 J. B. Levi et S. J. Halberstamm Ù^^^n nijpn p. 7-8 et Abramo Pesaro, 
Memorie storiche sulla communità israelitica ferrarese, p. 30. Avec les documents 
publiés par moi ici pour la première fois et dont les éléments concernant l'histoire 



38 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

le document tiré par M. Modona des Archives de la Communauté 
de Vérone {Revue, t. XV, p. 117 et s.), et qui jette quelque lumière 
sur la manière dont les Juifs exilés d'Espagne furent accueillis 
dans ses États 1 . On y voit avec plaisir s'affirmer les sentiments 
d'humanité de ce bienfaiteur des Juifs, qui, en 147(5, installa à 
Ferrare la première imprimerie juive. Dans cette lettre, nous 
apprenons aussi, pour la première fois, d'où venaient ces Juifs 
d'Espagne. Ils n'arrivaient pas directement de ce pays, mais de 
Gênes, où les navires qui avaient servi à leur fuite les avaient je- 
tés. Nous ne croyons pas nous tromper en supposant que ce fut 
Éléonore, belle-sœur du roi de Hongrie, Mathias Corvin, et fille 
de Ferdinand I er , roi de Naples, ce prince si secourable aux exilés 
d'Espagne-, qui décida son époux Hercule I Gr , duc de Ferrare, à 
suivre l'exemple de son père et à accueillir ces malheureux dans 
ses États. C'est sans doute à son intervention que se rapporte le 
préambule de notre lettre. Les vingt et une familles qui jouirent 
de la faveur de cet accueil échappèrent, pour ainsi dire, une seconde 
fois à la mort, car durant leur séjour sur le môle de Gênes, elles 
avaient connu des angoisses plus terribles que les dangers de la 
persécution 3 . Hercule fit dire à ces malheureux qu'ils pouvaient 
venir en toute sécurité dans son pays avec leurs familles et leurs 
biens, et qu'ils y seraient traités et considérés avec bienveillance. 
Comme leur cœur dut se réjouir d'entendre le duc leur dire qu'ils 
s'applaudiraient chaque jour de plus en plus d'avoir demandé la 
protection de sa maison ! En effet, les sept clauses dont la lettre 
contient un aperçu sommaire étaient de nature à réaliser toutes 
ces promesses. Par leur teneur comme par ce qui s'y trouve omis, 
elles sont un témoignage éclatant de la bienveillance du prince. 
Dès le début, il donne aux réfugiés l'assurance qu'au cas où ils 
seraient forcés de quitter Ferrare, ce qui n'arrivera pas, à ce 
qu'il pense, il leur serait accordé un délai d'un an. Ils pourront 
exercer librement la médecine chez les chrétiens, sans crainte 
d'être punis, et le duc est prêt, pour plus de garantie, à intervenir 
auprès du pape Alexandre VI pour obtenir à cet effet une licence 
formelle. Ils auront le droit d'acheter la ferme des impôts et des 



de Ferrare sont restés ignorés de l'auteur de cette monographie, celui-ci aurait pu 
établir du même coup la haute antiquité de la communauté de Ferrare, car déjà Boiso 
dit que les Juifs y résidaient depuis un temps immémorial. 

1 Ibid., p. 118, 1. 11, au lieu à'observamus il faut lire évidemment : observandissimus. 
Par suite, la conclusion de M. Modona à la fin de la p. 121, est inadmissible. La signa- 
ture, p. 121, 1. 6, doit, sans aucun doute, se lire comme au bas des autres décrets 
d'Alphonse I er , Hieronymus Magnanimes. 

2 Voir la Chronique de Kapsali dans Wiener, Emeli Œlabacha, p. f w l, 

3 Wiener, ibid., p. 200, note 233. 



CONTRIBUTIONS A L'HISTOIRE DES JUIFS EN ITALIE 39 

douanes, ils pourront exercer des métiers et tenir des pharmacies 
publiques. Tous les effets de ménage qu'ils apporteront seront 
francs d'impôts et de taxes; pour les articles de commerce seuls 
ils auront à payer les droits de douane que l'État a affermés, mais 
ils seront affranchis de tous les droits non affermés. Aucun empê- 
chement ne sera mis à leur départ éventuel, le duc ne voulant 
retenir personne de force dans ses États. Ils jouiront de tous les 
privilèges à l'égal de tous les autres sujets juifs, à l'exception des 
banques de prêt. 

Hercule était prêt à envoyer à ce sujet des lettres patentes aux 
exilés, qui, à ce moment, se trouvaient encore à Gênes, mais ils le 
firent prier par leurs intercesseurs d'en différer la rédaction 
jusqu'au moment où ils seraient arrivés à Ferrare. Le duc accéda 
aussi à cette nouvelle demande, et se borna à leur envoyer un 
passe-port leur donnant libre accès dans son pays, et à leur 
assurer la stricte exécution des promesses qui leur avaient été 
faites oralement. Notre lettre est datée du 20 novembre 1492, le 
document publié par M. Modona contient un vidimus de l'acte défi- 
nitif et officiel signé par Hercule en faveur des Juifs, cet acte est 
du 1 er février 1493 ; l'installation des vingt-une familles à Ferrare 
a donc eu lieu dans cet intervalle. Cet acte officiel, qui développe 
seulement quelques points du projet primitif tel qu'il est contenu 
dans notre lettre, prouve que celui-ci maintint fidèlement toutes 
les mesures gracieuses qu'il avait promises aux Juifs. 

On trouvera ci-dessous le texte de notre lettre d'Hercule I or qui 
fait l'objet de ce petit article. 



III 



la situation des juifs dans le royaume de na.plks 
de 1533 a 1540. 

Nous savions par une lettre manuscrite d'un rabbin de Naples, 
David b. Joseph Ibn Iahya, en date du 27 février 1533 l , que 

1 Isid. Loeb, Revue, XVI, 37 et 46. Je possède un ms. d'une traduction hébraïque 
de l'ouvrage philosophique Makâsid de Gazzali, provenant de la main de ce savant 
rabbin de Naples, comme le prouve une note ajoutée à la fin par son petit-fils, 
Thistorien Gedalya Ibn Iahya : Sp-p 'pNSr» *1*1ÏTQD*3 l'afc'i ïlibia "^N TJfc 

nson ïit anîD r;"nbî ijpï *7T7 -nïroa bran *p»3in *ji» b"*T »nni "j 
iras nssîi bs ï-p^m m in» i:zb 11731 tpom -p-nr: 1731*3 ttJ7373 1**7173 
ffiarsnni mina iaii -ns un» mi ïisnb vb^ rm b» Dira pbi 
l"2Éi 13a 1331 m an» hsian baai nr*m. 



40 REVUE DES ETUDES JUIVES 

l'expulsion de la communauté juive du royaume de Naples, fort 
petite par le nombre, mais jouissant d'une grande considération 
et de beaucoup d'aisance, était déjà décidée lorsqu'elle s'épuisait 
encore en efforts pour améliorer le sort de ses malheureux coreli- 
gionnaires emmenés en captivité de Coron, Patras et Zante, par 
André Doria. Mais ce qu'on ignorait, c'est la raison pour laquelle 
cette expulsion n'eut lieu que sept ans après 1533 et à qui on dut 
cet ajournement ; on ne savait davantage si. durant cet intervalle, 
les Juifs ne jouissaient plus d'aucun droit ou s'ils avaient obtenu 
de nouveaux privilèges. Toutes ces questions se trouvent désor- 
mais résolues par le document qu'il nous est donné de publier ici, 
grâce à la bienveillance de la direction des Archives royales de 
l'Etat à Modène [Pièce V). 

Cette pièce nous apprend qu'effectivement Tordre d'expulser 
tous les Juifs du royaume de Naples avait été communiqué, dès le 
5 janvier 1533, par l'empereur Charles-Quint à son vice-roi, Pierre 
de Tolède. Six mois après cette date, aucun Juif, sans exception, 
ne devait plus se trouver sur le territoire du royaume, sous peine 
d'appartenir comme esclave à celui qui l'arrêterait; en outre, le 
délateur recevait un cinquième de ses biens, et le reste était attri- 
bué au fisc. 

Dans son édit de proscription, l'empereur déclare qu'il n'avait 
autorisé le retour des Juifs en Sicile que parce qu'il espérait que 
leurs rapports avec la population chrétienne amèneraient leur con- 
version au christianisme. Or, l'expérience ayant été faite sans que 
cette espérance se fût réalisée, il avait décidé l'expulsion des 
Juifs, hommes, femmes et enfants, dans un délai de six mois. 
Mais au moment où David Ibn Iahya se lamentait à cause de cette 
terrible sentence, des tentatives étaient déjà faites pour l'annuler. 
Ce fut encore Samuel Abravanel, l'illustre fils de don Isaac, qui 
avait fixé à Naples sa demeure, ouverte à toutes les œuvres de 
science et de philanthropie, dont l'influence parvint à faire révo- 
quer cet édit. Les six mois s'écoulèrent, et les Juifs continuèrent 
à résider dans le royaume. Le 16 février 1535, il arriva même 
de Madrid un ordre formel de l'empereur de proroger le délai 
d'expulsion, ordre que Pierre de Tolède fit publier le 28 février de 
la même année. Peu de mois après, le 30 novembre 1535, il y 
eut même une convention véritable entre la Couronne et les Juifs, 
en vertu de laquelle ceux-ci eurent le droit de rester dans le pays 
pendant dix nouvelles années, moyennant le paiement de 10,000 
ducats. Charles-Quint avait besoin d'argent ; il lui fallait équi- 
per une flotte contre les infidèles, ce n'était pas le moment de se 
priver d'une source de revenus en renvoyant les Juifs napolitains 



CONTRIBUTIONS A L'HISTOIRE DES JUIFS EN ITALIE 41 

au-delà de la frontière. Samuel Abravanel avait réussi non seu- 
lement à obtenir le droit de séjour, mais encore à faire mettre 
dans le nouveau traité, scellé du sceau impérial, des conditions 
extrêmement favorables aux Juifs '. Les Juifs eurent de nouveau 
le droit de séjourner librement dans le pays, on permettait même 
l'immigration des Juifs étrangers, à la condition qu'ils annon- 
çassent leur présence à Samuel Abravanel et aux quatre autres 
représentants des Juifs prés du gouvernement. Naturellement ces 
émigrants, admis à séjourner dans le pays, ne devaient être que 
des riches. Les clauses particulières de ce traité, qui ne s'éclairent 
complètement que par l'histoire du droit et du gouvernement de 
la Sicile de ce temps-là, nous fournissent un tableau historique de 
l'état intellectuel des Juifs de ce royaume. 

Ils habitaient principalement les villes de Naples, Tarente et 
Lecce, cependant il y en avait aussi dans les petites villes et loca- 
lités du pays. La liberté du culte, l'égalité, au point de vue des 
droits, avec les autres habitants du royaume et la faculté d'émigrer 
librement, tels sont les points remarquables de ces dispositions 
favorables que Samuel Abravanel fut heureux d'obtenir pour ses 
frères, grâce à son dévouement et à sa position influente. Toute- 
fois les détails de ce traité méritent un rapide aperçu : 

1) Liberté d'acheter tous les vivres, et protection des autorités 
pour les acheteurs juifs contre les vendeurs. 

2) Suppression de toute obligation de prêter de l'argent sans gage 
ou de fournir aux fonctionnaires de l'État des lits et autres usten- 
siles de ménage, comme l'avait ordonné aux Juifs de Palerme le roi 
Frédéric, à la date du 19 avril 1321, se référant en cela à l'usage exis- 
tant dans d'autres localités de la Sicile 2 . 

3) Recouvrement par le soin des autorités des créances légitime- 
ment dues aux Juifs, et cela selon le procédé sommaire, « sans le 
bruit, la figure et l'appareil de jugement 3 ». 

4) Liberté pour les Juifs d'abattre leurs animaux sans avoir rien à 
payer aux bouchers chrétiens ou sans empêchement de la part de 
ceux-ci. 

5) En cas de perte d'un gage ou de remise, par erreur, d'un gage 
à un autre qu'au propriétaire, quand l'iutention frauduleuse ne peut 
être prouvée, le prêteur juif n'aura à payer au propriétaire que la 
moitié de la valeur de l'objet. 

1 On le trouvera démontré parfaitement par une comparaison attentive, par£xemple 
des privilèges accordés aux Juifs de Pirano [Revue, il, 178 et suiv.), d"Aroto (ib., V, 
219 et suiv.) et de la Savoie [ib,, 223 et suiv.) avec les concessions accordées aux 
Juifs de Naples. 

1 Quod ofûcialibus venturis providealur de robba et lectis per Judaeos ; voir L^gu- 
mina, Codice diplomatico dei Giudci di Sicilia, I, II, p. 38. 

9 Voir Ive, Revue, II, 180, note 3. 



42 REVUE DES ETUDES JUIVES 

6) Suppression, pour les Juifs, de la nécessité de comparaître devant 
le forum de la police et de supporter les suites ordinaires de cette 
comparution, consistant en amendes et en vexations. 

7) Pour les prêts sur gages, tout mois commencé sera considéré 
comme mois plein, quant aux intérêts. Après un an, les gages appar- 
tiendront simplement au prêteur, qui pourra en disposer librement. 

8) L'autorité judiciaire est avisée d'avoir à faire aux Juifs droit 
sommaire et sans délai, « hors de tout appareil de jugement », 
dans toutes les affaires et surtout pour les réclamations de capitaux. 

9) Les erreurs qui peuvent se produire dans les comptes et pour 
lesquelles il n'y a pas de preuve de vol, n'entraînent aucun châ- 
timent. 

10) Les contrats de vente et les reçus de dépôts des Juifs ont pleine 
valeur légale. 

11) Les Juifs ne peuvent être contraints à assister aux sermons et 
controverses religieuses, ni à contribuer au traitement des membres 
du clergé régulier ou des inquisiteurs. Sous Frédéric II, les Juifs de 
la Sicile 1 avaient dû pourvoir à l'entretien de l'inquisiteur des hé- 
résies et de ses serviteurs. 

12) Les Juifs de tout le royaume participent à tous les privilèges 
et droits de faveur de leurs lieux de résidence. 

13) Permissiou de circuler dans tout le pays sans avoir à payer 
d'impôt à cet effet. 

14) Pendant les sabbats et les fêtes, où les Juifs ne peuvent pas, par 
scrupule religieux, porter du feu ou de la lumière, il leur est permis 
de sortir la nuit sans lumière. 

15) Les cimetières juifs n'existant que dans les communautés im- 
portantes ; dans les endroits qui ne sont habités que par une seule 
famille, la translation des corps est autorisée, sans paiement d'aucun 
droit spécial de péage, etc. 

16) Les prisonniers juifs, à l'exception des condamnés à mort, sont 
relâchés sous caution suffisante, pendant la durée des sabbats et fêtes. 

17) En raison des tracasseries résultant pour les Juifs du port de 
signes spéciaux, ceux-ci sont supprimés. Ni les autorités temporelles, 
ni les autorités ecclésiastiques n'ont le droit d'imposer aux Juifs le 
port de ces marques distinctives. 

18) Personne ne pourra forcer un Juif à faire l'office de valet de 
bourreau ou de torture ou à remplir tout autre service judiciaire 
(Nous savons, d'ailleurs, que cette défense n'était pas superflue, car, à 
cette époque, les Juifs de Candie 2 et d'autres lieux étaient effective- 
ment contraints de remplir l'office de bourreau, ce métier étant con- 
sidéré^comme infamant 3 ). 

1 L. Zunz, Zur Gcschichte, p. 503. 

2 L. Zunz, Die synagogale Poésie des Mittelalters, p. 55. 

3 L'ordonnance de police de Francfort do 1577 place encore côte à côte « les femmes 
de mauvaise vie, les bourreaux et les Juifs, » voir Schudt, Jûdischer Merhvilrdig- 
keiten, IV, 2, p. 112. 



CONTRIBUTIONS A L'HISTOIRE DES JUIFS EN ITALIE 43 

19) Liberté complète du culte ; quant à la construction de temples 
juifs ou de mosquées, comme on les appelait aussi en Sicile 1 , et 
quant à l'usage des livres de doctrine religieuse et de prières, aucun 
empêchement ne pouvait y être mis par les autorités temporelles ou 
ecclésiastiques. 

20) Les contrats et surtout les reconnaissances écrites de créances 
qui se trouvent entre les mains de créanciers juifs obligent le débiteur 
à payer sans rémission. 

21) Les Juifs peuvent prêter sur tout gage solide ou mobile, et 
même sur des gages volés ou déjà engagés, s'ils n'en connaissent pas 
la nature; à l'expiration du délai de remboursement, les gages de- 
viennent leur propriété. 

22) Tous les livres et écrits des Juifs et de leurs employés font 
entièrement foi dans toutes les affaires de banque et de commerce. 

23) Les Juifs sont exempts de toutes représailles et impositions 
frappant leurs lieux de résidence. 

24) Les prêteurs juifs n'ont pas à répondre des dommages ou de 
la destruction des vêtements mis en gage. 

25) Dans les accusations contre les Juifs, la procédure judiciaire 
seule est autorisée, à l'exclusion de la procédure inquisitoriale; de 
même, les Juifs ne sont tenus de répondre qu'à une accusation judi- 
ciaire ordinaire. 

26) Si un Juif, en achetant des habits ou autres objets volés, ignore 
qu'ils proviennent d'un vol 2 , il ne sera pas puni et aura même droit 
au remboursement de ses dépenses. 

27) L'enregistrement des exemplaires du présent privilège se fera 
sans droits de sceau à payer. 

28) Les actes moratoires obtenus par certains débiteurs n'ont pas 
de valeur en ce qui concerne les créances des Juifs. 

29) La permission donnée aux Juifs de fréquenter librement tous 
les marchés du royaume doit être respectée parle fermier du marché 
et toutes les autorités. 

30) Tous les commerçants voyageant dans le pays, indigènes ou 
étrangers, doivent être traités comme les sujets chrétiens sous le 
rapport des droits de douane et des impôts. 

31) Les Juifs ne peuvent être emprisonnés pour dettes s'ils four- 
nissent caution et ceux qui sont emprisonnés n'ont rien à payer aux 
valets pour des dettes d'un ducat et moin?. 

3*2) Les doutes s'élevant sur la validité de privilèges antérieurs 
doivent être interprétés en faveur des Juifs. 

1 Voir Gùdemann, Geschichte des Erziehungsmsen der Juden in Italien, p. 281. 

2 Voir Simonis Majoli Dierum ccmicularum (éd. OrFenbach), I, 553 [De perfidia 
juda»orum coll. ]] : de rébus furtivis apud Judeeos iuventis de quibus per totam 1ère 
Italiuin extant statuta et privilégia, qua> concedunt facultatem Judaeis mutuandi sub 
usuris pecuuiam etiam super rébus l'urtivis, neo illa domiuis traderc coguntur, nisi 
prius eisdem restituto capitali sub usuris. 



W REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

33) En cas de changement de domicile, on ne peut demander aux 
Juifs d'impôts spéciaux, s'ils paient les droits ordinaires. 

31) Le témoignage de filles de mauvaise vie ou de proxénètes sur 
le commerce sexuel des Juifs avec des chrétiens n'est pas valable. 
Aucun juge n'a le droit de se fonder là-dessus pour mettre des Juifs 
à la torture. (Cette disposition, vu la peine de mort qui était la 
conséquence de ce genre d'accusations, était une mesure vraiment 
libératrice.) 

C'est le 24 novembre 1536 que ce traité, avec ses dispositions 
extrêmement favorables dans les détails, fut communiqué par le 
vice-roi Pierre de Tolède à toutes les autorités du pays. Mais 
encore une fois, ce furent des promesses sur le papier, et le privi- 
lège accordé aux Juifs de Naples ne fut qu'un document inutile. 
En vain Samuel Abravanel avait employé son influence, tous les 
sacrifices d'argent et de biens' auxquels les Juifs durent l'a- 
journement de leur expulsion furent inutiles. Sept ans ne s'é- 
taient pas écoulés qu'il n'y avait plus un Juif dans le royaume de 
Naples '. 



IV 

LES. SIGNES JAUNES DES JUIFS A FERRARE, A ROME, LT A MILAN, 



L'histoire du chapeau jaune des Juifs attend encore son his- 
torien, elle n'a été qu'effleurée par M. Ulysse Robert dans son 
étude sur la roue 2 . Il faudrait préalablement rassembler les or- 
donnances des États italiens et des autres pays qui montrent 
comment cette marque distinctive se propagea peu à peu avec 
une sorte de légalité. C'était un dogme, un axiome du bon sens 
humain, que les Juifs devaient être distingués même extérieure- 
ment de tous les autres hommes. Il appartenait, dès lors, au pou- 
voir législatif de régler cette séparation par des prescriptions plus 
ou moins tracassières, il n'était pas nécessaire de craindre des 
contestations sur ce sujet. En effet, il ne venait à l'idée de personne 
qu'un Juif n'avait pas besoin d'être muni d'une marque distinc- 
tive. Aussi, dans les rares sources que nous réunissons ici pour 
l'histoire de ce genre de vexations, nous voyons, au xv c et au 
xvi° siècle, les autorités temporelles et spirituelles unies à ce 

1 Graetz, Geschichte der Judcn, I, 327, note 1. 

2 Revue, VII, 95 et s. ; cf. IV, 94. 



CONTRIBUTIONS A L'HISTOIRE DES JUIFS EN ITALIE 45 

sujet dans un accord touchant. Le chapeau jaune des Juifs appa- 
raît comme une sorte de nécessité naturelle et légale. 

Le 13 avril 1498, Hercule de Ferrare, d'ailleurs protecteur et 
bienfaiteur des Juifs dans ses États, crut devoir ordonner à ses 
sujets juifs, dans toutes les villes de ses États, de porter la bar- 
rette jaune, à partir du dimanche, huitième jour après la Pâque 
de l'an 1498'. La mesure ne semble s'adresser qu'aux hommes ; 
du moins, l'édit ne mentionne pas les femmes. La pénalité de 
quatre coups de fouet et de 200 ducats d'amende, en cas d'in- 
fraction, montre bien combien tout cela était pris au sérieux. 
L'édit avait été adressé au commandant des villes de Modène, 
Reggio, Romagnola, etc., aussi bien qu'au gouverneur de Ferrare. 
Le seul adoucissement que les Juifs de Ferrare purent obtenir, ce 
fut un court délai jusqu'au 1 er mai 1498. Cette mesure imprévue 
dut provoquer une grande consternation, Hercule lui-même re- 
connut qu'avant de l'appliquer, il fallait d'abord fabriquer les 
chapeaux jaunes, et, dès le 17 avril, il fit dire au commandant de 
la ville de Modène de donner encore un sursis aux Juifs pendant 
tout le mois d'avril, pour qu'ils pussent prendre les dispositions 
nécessaires. 

Les dépèches de févêque d'Anglone 2 nous reportent aux jours 
néfastes de l'avènement de Paul IV. Celui-ci monta sur le siège 
de saint Pierre le 13 mai 1555. Peu de semaines après, une série 
d'ordonnances apprirent aux Juifs des États de l'Église qu'une 
ère de persécution allait commencer pour eux. Joseph Cohen et 
Guedalya Ibn Iahya mentionnent ses cruelles mesures dans leurs 
chroniques et spécialement les signes jaunes pour les hommes, 
les femmes et les enfants ; mais ces dépêches, malgré leur conci- 
sion, nous fournissent des traits nouveaux. Le samedi avant le 
23 juillet 1555, les Juifs de Rome mirent pour la première fois le 
chapeau jaune. Beaucoup d'entre eux préférèrent s'habiller entiè- 
rement de jaune, pour atténuer l'effet du chapeau. Les Juifs 
avaient offert au pape 40,000 scudi pour le décider à révoquer 
sa bulle, mais ce fut vainement. 

L'édit du duc d'Albuquerque 3 , du 3 septembre 1566, nous trans- 
porte dans le Milanais, qui venait de passer sous la domination 
hispano-autrichienne. Le chapeau jaune des Juifs y avait déjà 
été introduit pendant l'occupation française. Joseph Cohen nous 
parle des chapeaux jaunes hauts et pointus que « Monsignor » Lau- 

1 Pièces justificatives n°* VI et VII. 

2 Pièces justificatives n os VI11 et IX. 

3 Pièce justificative a X. 



46 REVUE DES ETUDES JUIVES 

trec avait imposés, en 1521, aux Juifs du Milanais '. Cet édit nous 
fournit le texte des ordonnances dont le même historien nous 
parle en ces termes 2 : « Au mois de septembre de l'an 5327 (1566), 
Philippe, roi d'Espagne, ordonna aux Juifs du Milanais de porter 
des chapeaux jaunes et leur défendit de prêter à intérêt. Les 
femmes devaient porter également une marque distinctive. Les 
Juifs en furent très mortifiés et en mirent les mains sur les reins » 
(Jérémie, xxx, 6). L'édit devait être exécutoire dix jours après la 
promulgation faite sur les places publiques de Milan au son des 
trompettes. Les enfants dès l'âge de dix ans étaient soumis à la 
même mesure. Ailleurs le signe distinctif n'était obligatoire qu'à 
partir de l'âge de quatorze ans. Pour les hommes, le règlement 
ordonnait des barrettes ou des chapeaux jaunes, pour les femmes, 
des collerettes jaunes par dessus les vêtements. Les parents étaient 
déclarés responsables pour leurs enfants, les maîtres pour leurs 
domestiques. Pour se procurer des surveillants sans bourse dé- 
lier, il fut stipulé qu'un tiers des 100 scudi fixés comme amende 
en cas de contravention serait attribué au délateur, le reste re- 
venait au fisc. 

Le prêt d'argent aux chrétiens 3 était interdit sous peine des châ- 
timents les plus sévères. La confiscation des biens était la consé- 
quence inévitable de toute contravention à cette mesure, qui 
avait pour but de supprimer le prêt à intérêt des Juifs. Là aussi, 
on eut recours à la délation payée; le délateur recevait le quart 
des biens confisqués au profit de l'État. 

Ces tracasseries n'étaient ici, comme toujours, que les sou- 
papes par lesquelles se faisait jour l'animosité contre les Juifs. 
Nous savons par Joseph Cohen que Philippe II ordonna à ses 
gouverneurs de chasser les Juifs du Milanais, et que le cardinal 
Borromeo se hâta d'exécuter dans le Milanais les affreuses bulles 
de Pie V. Comme il arrivait souvent, la population était venue, 
sans le savoir,- au devant du désir de son souverain, et, de son 
côté, avait demandé, comme le prouve le préambule de notre 
édit, l'expulsion des Juifs. Les tracasseries du signe jaune les 
préservèrent de souffrances plus grandes, ce fut comme une 
saignée qui écarta le danger d'une destruction complète. 



1 S. Cassel, dans l'Encyclopédie d'Ersch et Gruber, II, 27, p. 157, parle à tort de 
chapeaux verts. 

2 Traduction Wiener, p. 106. 

3 Même pièce, n° 5. 



CONTRIBUTIONS A L'HISTOIRE DES JUIFS EN ITALIE M 



LA QUÊTE POUR LES MARRANES EXPULSÉS DE PESARO. 

Je suis aujourd'hui en mesure de placer en pleine lumière les 
lettres que {Revue, XVII, 71-72) je n'ai pu éclaircir complète- 
ment. Dans une collection de 249 lettres, dont je possède le manus- 
crit, j'ai trouvé, aux numéros 87, 91 et 170, des copies de circu- 
laires qui, à la vérité, ne sont pas datées, mais que, sans craindre 
de me tromper, j'ose rattacher à celles que j'ai publiées précé- 
demment [Pièces XI, XII et XIII). 

Les effroyables atrocités commises par Paul IV envers les Mar- 
ranes qui s'étaient réfugiés en Italie durent leur ouvrir les yeux 
sur ce qui les attendait s'ils ne cherchaient pas rapidement un 
asile en lieu sûr. Guidubaldo, duc d'Urbin, ayant fait mine de 
vouloir accueillir les fugitifs dans ses Etats, les villes de Sinigaglia 
et tout particulièrement celle de Pesaro devinrent de véritables 
ports francs où affluèrent de nombreux fugitifs cherchant asile 
et espérant s'établir sur le territoire du duc. Les communautés 
juives de ces villes gémirent sous les charges que leur imposa 
l'entretien des immigrants. Mais, quand il fut avéré que le duc lui 
aussi retirerait sa protection aux pauvres marranes, il fallut avi- 
ser aux moyens de préserver ces héros de la foi d'une destruction 
certaine. Tous les regards se tournèrent vers la Turquie , le 
Levant, comme on disait alors, où l'humanité du sultan Soliman 
promettait aux bannis une nouvelle patrie. Les Juifs de Pesaro 
entreprirent de sauver les malheureux persécutés ; il s'agissait de 
fréter pour eux des navires et de préparer des provisions et de 
l'argent pour le voyage. C'est en déployant les plus grands efforts 
qu'ils avaient pu subvenir aux charges de l'hospitalité qu'ils 
avaient accordée aux marranes ; il leur avait fallu vider les 
caisses de la communauté et les caisses de bienfaisance. Les 
femmes avaient rivalisé avec les hommes pour secourir ces mal- 
heureux, mais la tâche était trop lourde et dépassait leurs moyens. 
Les marranes étaient venus à Pesaro des Etats de l'Eglise, de la 
Marche, de la Romagne et de la Gampanie. Le nombre des fugitifs 
s'était élevé à 700 âmes et on sentit la nécessité de demander des 
secours près des coreligionnaires du reste de l'Italie. 

Salomon Mazliah b. Raphaël Elia Finzi de Recanati, tel est le 
nom de l'homme de cœur qui fut choisi par la communauté de 



48 REVUE DES ETUDES JUIVES 

Pesaro pour lui confier la mission de recueillir les contributions 
des autres communautés israélites d'Italie. On le munit d'une lettre 
de créance par laquelle on priait les communautés de lui donner 
prompte satisfaction, la chose étant urgente, et de le faire accom- 
pagner d'une escorte sûre. En même temps on lui remit un registre 
de 58 feuillets, où les communautés et les sociétés devaient inscrire 
leurs dons. Nous pouvons suivre notre quêteur pendant une partie 
de son voyage. A Mantoue, il réussit rapidement à stimuler les sen- 
timents charitables de la communauté. Il ne s'y arrêta pas jusqu'à 
ce que la quête fût terminée et continua sa route jusqu'à Crémone. 
La communauté de Mantoue, qui était importante et influente, 
recommanda (lettre 81) aux communautés cette œuvre d'assis- 
tance. Elle fit savoir, en même temps, à celle de Pesaro qu'il y 
avait déjà 150 scudi de réunis ; que, toutefois l'argent serait remis 
aux émigrants suivant la manière dont en déciderait un comité 
spécial qu'on allait nommer. Mais le malheur devait s'acharner 
contre les marranes. Joseph Cohen nous a conservé les dates du 
l el * et du 27 avril auxquelles deux navires portant. des marranes 
quittèrent le port de Pesaro : aucun de ces marranes n'atteignit 
le Levant, toutefois il est certain qu'ils cherchèrent effectivement 
à gagner la Turquie en passant par Venise, comme cela résulte 
de nos lettres (n os 87, 170). Cette hypothèse est confirmée par le 
récit de Joseph Cohen, d'après lequel les fugitifs du second na- 
vire, se voyant poursuivis en quittant Ancône, se firent conduire 
en Istrie, parce qu'ils étaient persuadés d'être en sûreté sur le 
territoire des Vénitiens. 

Budapest, le 8 octobre 1889. 

David Kaufmann. 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 



I. 

Nicolaus Enscorus Servus Servorum dei. Ad perpetuam rki 

MEMORIAM. 

Solet sedis apostolice circumspecta benignitas mansuetudine tem- 
perare rigorem et quod juris negal severitas nonnuaquam de gratia 



CONTRIBUTIONS A L'HISTOIRE DES JUIFS EN ITALIE 49 

indulgere prout exacta consideratione personis locis tetnporibus et 
causis eorumque circumstantiis universis in domino cognoscit 
expediref.J Sane pro parte dilecti filij Nobilis Viri Borsii Marchionis 
Estensis nobis nuperexhibita petitio continebat quod cum in civitate 
diocesi et districtu ferrariensi atque dominio dicti Marchionis a 
multis transsactis Annis et a tanto tempore cuius initij memoria 
hominumnon existit propter Civium etlncolarum atque Comitatino- 
rum et districtualium ipsius Givitatis nec non forensium et aliorum 
comoditatem per ipsius Marchionis predecessores in eisdem Civitate 
et dominio Judei permissi fuerint et tollerari consueverint ut Judei 
ipsi initis per locorum dicti dominij Cives et habitatores compositio- 
nibus et pactis accepta certa quantitate pro centenario pecunias sub 
pignoribus ad fenus possent mutuare ac Cives et Incole ceterique 
supradicti propter plurima tam publica quam privata ordinaria et 
extraordinaria eis pro tempore incumbentia onera graviora eis in suis 
mobilibus et immobilibus detrahendis bonis in supportandis oneri- 
bus predictis paterentur damna si hoc remedium accipiendi pecunias 
mutuo sub usuris adinuentum non fuisse(n)t ac christiani inter se 
hoc fenus forsan perpétrassent quod Marchio et eius predecessores 
huiusmodi nullatenus permittere potuerunt licet in Civitate et diocesi 
ferrariensi eiusque Marchionis territorio et dominio predictis a 
tempore huiusmodi et adhuc de presenti Judei ipsi conducti ac cum 
eis initis pactis et compositionibus ad fenus pecunias mutuare 
publiée permissi fuerint domos eisdem ad fenus et usuras huius- 
modi excercenda ac ad habitandum prout in nonullis alijs locis fîeri 
solitum existit locando quodque Marchio et sui predecessores ante- 
dicti prefati Judeis ut exercicium huiusmodi in eisdem Civitate 
diocesi Terris atque dominij s citius et facilius facere inibique 
residere valerent multa décréta et pacta eorum vite comoditatem con- 
cernentia inierunt certumque Judicem pro eorum quere(r)[l]is inter 
ipsos et Christianos super usuris huiusmodi exigendis et pignori- 
hus ad hoc inpignoratis pro moderata quantitate huiusmodi super 
pignoribus ipsis ad usuram datis decidendis deputaverunt que omnia 
tam ab ipso Borsio quam predecessoribus suis Marchionibus huius- 
modi non tamen in contemptum fidei Chatolice sed pro necessitate et 
commoditate ac causis antedictis actenus permissa fuerunt et etiam 
observata prout in certis auctenticis de super confectis litteris et 
instrumentis dicitur plenius contineri. Quare pro parte ipsius Borsij 
Marchionis nobis fuit humiliter suplicatum ut sibi suisque succes- 
soribus Marchionibus nec non omnibus et singulis civibus habitato- 
ribus et Incolis civitatis diocesis territorio et dominij predictorum 
tam civis quam defunctis de absolutionis beneficio ab excomunica- 
tionis aliisque sententiis censuris et pénis Ecclesiasticis quas 
propter premissa quomodolibet incurrerint et alias eis in premissis 
oportune providere de benignitate aspostolica dignaremur. Nos igi- 
tur qui salutem querimus singulorum in premissis prout ex debito 
pastoralis tenemur oficij providere volentes, nec non litterarum et 
T. XX, n° 39. 4 



50 REVUE DES ETUDES JUIVES 

Instrumentorum predictorum formas et tenores presentibus pro 
expressis habentes huiusmodi suplicationibus inclinati Borsium ac 
eius predecessores qui fueruut pro tempore Marchiones Estenses 
huiusmodi omnesque alios et siûgulos supradictos qui Judeis huius- 
modi ut prefertur promiserunt, ac cum eis pepigerunt cum usuris 
abeis mutuo pecunias recipiendo seu domos ad hoc fac[i]endum vel 
ad habitandum seu pro Sinagogis eis locando, aut alias composue- 
runt ab excomunicationis suspensionis et interdicti, aliisque senten- 
tiis censuns et pénis ecclesiasticis in eos occasione huiusmodi tam 
a iure quam ab homine quomodolibet latis et inflictis auctoritate 
apostolica et etiam de potestati plenitudine absolventes et absolutos 
censentes omnem inhabilitatis et infamie maculam sive nolam 
per eos occasione predicta quomodolibet habita abolemus ipsosque 
omnes et singulos in pristinum statum fa ma m et honores in quibus 
antequam premissa per eos committerentur quomodolibet erant 
plenarie et intègre restituimus et reponimus et nichilominus litteras 
ipsas gratas et ratas habentes Borsio eiusque sucessoribus Marchio- 
nibus Estensibus nec non civibus habitatoribus et Incolis ac subditis 
prefatis in ferrariense predicta nec non Mutine Regio et aliis quibus- 
cumque civitatibus Castris locis terris et dorninijs sub dominio dicti 
Marchionis consistentibus presentibus et futuris ut Judeos ipsos sic 
fenerantes imperpetuum fenerare ac cum eis pro eorum necessitate 
commoditate aut alias impune componere et pacisci pro moderata 
quantitate pro centenario exigenda ab ipsis Civibus habitatoribus et 
incolis iuxta arbitrium dicti Borsij et suorum suc[c]essorum Marchio- 
num estensium pro tempore existentium sub modo forma et lege per 
Borsium et predecessores antedictos iuxta dictarum litterarum teno- 
rem observari solitis compositionesque et pacta in premissis per eos 
mita et firmata iuxta tempus tune inter ipsos et dictos Judeos 
expressum confirmare et eo finito quotiens opus fuerit pacta et com- 
positiones huiusmodi renovare seu cum eis ut prefertur de novo 
componere domosque et habitationes tam pro usuris fenoribus 
huiusmodi aut Sinagogis nec non ad habitandum eisdem Judeis 
dari solitis aut alias ipsis Judeis locare arrendare nec non annuam 
pensionem dare et concedere possint et valeant eidem auctoritate et 
tenore et ex certa scientia licentiam damus perpetuo et facultatem. 
Non obstantibus premissis ac Constitutionibus et ordinationibus 
apostolicis decretis quoque legibus et statutis et consuetudinibus 
generalibus vel spetialibus in contrarium editis etiam si de illis ac 
eorum lotis tenoribus de verbo ad verbum presentibus habenda 
foret mentio spetialis et quibus ipsis alias in suo robore duraturis 
iuquantum rffectui presentium adversari possent illorum tenores 
etiam pro presentibus expressis habentes spetialiter derogamus 
ceterisque contrariis quibuscumque. Nulli ergo omnino hominum 
liceat hanc paginam nostre absolutionis restitutionis repositionis 
dationis et derogationis infringere vel ei ausu temerario contraire. 
Si quis autem hoc atemptare presumserit indignationem omnipo- 



CONTRIBUTIONS A L'HiSTOïRE DES JUIFS EN ITALIE M 

tentes Dei et beatorum Pétri et Pauli aspostolorum eius se noverit 
incursurum Data Rome apud Sanctum Pelrum Anno incarnationis 
Dominice Millesirno quadringentesimo quinquagesimo primo Pridie 
Nonas Julij Pontifkatus noslri Anno Quinto. 

Pe. de Noxeto. 
D. de Luca. 

(R. Archivio ai Stato in Modena — Ebrci — DocumentiJ. 



II. 

Alfonsus Dux. 

alfgnsus Dux Ferrarie Mutinœ et Regij Marchio estensis co- 
mesque Rodigij etc. Supplicaverunt Dobis hebrei bancos foeneraticios 
exercentes bac in nostra Civitate Ferrariœ et etiam nostris iu civi- 
tatibus Mutinœ et Regij se plurimum gravatos fuisse ab uno anno 
proximo prœterito et citra : quottidie magis gravari varijs, et diver- 
sis oneribus et impositionibus eis in communi impositis, tanquam 
subditis nostris. Quibus soli et de per se minime satisfacere pos- 
suut : miuusque in futurum poterunt : nisi et alij hebrei in oppidis 
nostris Garpi Ceuti et plebis habitantes et qui alij s in locis quœ sub 
Dictionem nostram venient comorabuntur ad ea secum conférant et 
contribuant equaliter ; pro portionibus suis habita ratione facultatum 
suarum : Et ut sic velimus pro Communi eorum omnium bono et 
couservatione Superinde Declarare atque committere. Nos autem 
animée vertentes œqum esse subditos nostros equaliter in prœmis- 
sis procedere debere Motique alijs instis et rationabilibus de causis 
ex cerla scientia et de plenitudine postestatis nostrœ per présentes 
nostras Litteras et Decretum declaramus mentem nostram esse : et 
ita Volumus, atque Mandamus omnes et singulos hebreos habitantes 
et qui in futurum habitabunt dictis in oppidis nostris ; Genti et 
Plebis, ac Carpi pro parte ad Nos spectante et pertinente : alijsque 
in locis qui sub Domin[i]um nostrum venient tam bancos fœneralitios 
exercentes quam non exercentes Gonferre, et contribuere debere ac 
omnia, et singula onera et gravamina tam realia quam personalia : et 
seu mixta : et ad omnes, et quascunque impositiones in Comuni 
Impositas a dicto anno proxime preterito et citra : et in futurum im- 
ponendas ipsis hebreis nostris Ferrarie Mutinœ et Regij pariter cum 
eis et e converso pro virilibus portionibus suis et habita ratione fa- 
cultatum suarum Dummodo ipsi quoque citentur ad faciendum, 
et fieri videndum estimum suum cum dictis hebreis nostris fer- 
rarie et aliis predictis : ut inter eos omnia aequa lamœ procédant 
et equaliter sub impeiïo nostro tractentur Non obstantibus litteris 
sive Decretis privilegijs aut capitulis aliquibus nostris, aut quondam 
Illustrissimi Genitoris nostri : eisdem concessis, vel etiam conce- 



52 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

dendis ad eorum, vel aliorum preces, aut motu proprio nostro nisi 
de his de verbo, ad verbum fieret in eisdem mentio et descriptio 
Spetialis et expressa: et aliis quibus cunque in contrarium facienti- 
bus etiam non obstantibus Quibus omnibus et singulis etiam si 
talia essent de quibus habenda esset mentio spetialis et individuo 
per présentes nostras de eadem certa Scientia et plenitudinse potes- 
tatis nostrœ Derogamus : et derogatum esse volumus, atque Manda- 
mus, in quorum fidem et robur présentes nostras litteras et Decre- 
tum fieri iussimus et Registrari nostrique maioris Sigilli consueti 
appensione muniri : Datum Ferrarie in Palatio nostro Anno nativi- 
tatis Doininicse Millesimo quingentesimo quinto, indictione octava 
Die undecimo Junij. 

(Con sigillo pendente). 

HlERONIMUS MAGNANINUS. 

(Archivio di Stato in Modena — Cancelleria Ducale — 
JEôrei, Universita, Decreti DucaliJ. 



III. 

Hercules Dux. 

Hercules Secundus Ferraria3 Mutina3 et Regij dux quartus Gar- 
nutum primus Marchio Estensis, Rodigijque et Grisortis cornes, et 
Garpi ac Montis arguti Dominus etc. Concessum fuit per Illustrissi- 
mum et Excellentissimum Dominum D num Herculem olim Ducem 
Ferrarise et mox, confirma tum per Illustrissimum et Excellentis- 
simum genitorem nostrum Nobis colendissimum Decretum super 
decimis et collectis a Gommissariis Ecclesiasticis exigendis Hebreis 
fœnerantibus et fœnus exercentibus in territorio et dominio nostro, 
cuius Decreti et couflrmationis de verbo ad verbum ténor et sen- 
tentia hic subscripta est videlicet. Alphonsus dux Ferrariae Mutinae 
et Regij, Marchio Estensis Rodigijque cornes etc. Concessit Illustris- 
simus Princepset Excellentissimus Dominus Dominus hercules olim 
Dux Ferrariœ pareus noster observandissimus infrascriptis hebreis 
totius Dominij nostri Decretum infrascriptum videlicet Hercules Dux 
Ferrariee Mutinœ, et Regij Marchio Estensis et Rodigij cornes etc. 
Gum sciamus populos nostros hoc tempore per maxime indigere 
pecuniis hebreorum quee hactenus foenerate sunt et hodie fœneran- 
tur hic Ferrariœ, Mutiuœ, Regii Monticuli in terris nostris Carfag- 
nanœ, Sancti felicis, Bondeni, Massœ Fiscaliœ, Pollicini Rodigij, 
Argentœ, et Romandiolse ' et alibi in locis nostris curandum esse 

1 Carfaguana, S. Felice sub Panaro, Bondino, Massafiscaglia, Polesine, Rovigo, 
Argenta, Romagnola, d'après les renseignements de mon ami le rabbin Giuseppe Jaré 
à Ferrare. 



CONTRIBUTIONS A L'HISTOIRE DES JUIFS EN ITALIE 53 

censuimus, ut ad commoditatem ipsorum populorum ita habeatur 
erga ipsos hebreos quod causam non habeant abeundi ex terris ipsis 
cum eorum familijs pecunijs et rébus quod contingere posset quando 
illa onera et gravamina sibi imponerentur, quœ minime sustinere 
valerent, et quia ipsi hebrei, ut nobis exposuerunt gravati sunt 
multis extra-ordinariis expensis praster onera familiarum suarum : 
Quibus vix sufficere et satisfacere possunt : Metuentes ne sibi in 
futurum veniant molestiœ ab Romana Curia ut sunt impositionis 
decimarum aut vigesimariis et huiusmodi Quas nulla tenus sustinere 
valerent, Immo potius ad alias urbes, et loca Nobis non subiecta cum 
familijs et rébus suis se conferrent, refugium ad nos habuerunt 
supplicantes, ut superinde sibi de remedio opportuno providere 
velimus nec causam habeant discedendi ex terris nostris quas 
libenter habitant, his itaque intellectis et optime examinatis Decrevi- 
mus huicrei pro bono et contentamento, atque commodo subditorum 
nostrorum providere hoc modo videlicet Nam tenore harum nostra- 
rum patentium literarum ex certa scientia et animo deliberato decer- 
nimus et promittimus omnibus et singulis Hebreis et eorum Socijs, 
ac familijs ut supra in dictis Givitatibus, terris, et locis nostris 
Bancos fœneraticios conducentibus tenentibus, et exercentibus qui 
pendentibus eorum affictibus conductis iam inceptis ; et his qui 
incipere debent in Galendis Januarijs proxime futuris nullo modo 
permittemus ipsos, aut aliquem eorum, gravari, molestari, et 
inquietari, super ullis Decimis et collectis per Commissarios seu 
Exactores apostolicas GameraB imponendis Nisi eatenus quantus 
gravari contigerit Laycos et Seculares etiam solventibus clericis et 
personis Ecclesiasticis nec aliter nec alio modo, immo hebreos ipsos 
ab huiusmodi decimis ut supra imponendis difendemus Et casu quo 
ipsis super huiusmodi collectis ; de quibus supra solvendis precep- 
tum fieret, defensionem ut non solvant, in Nos suscipiemus omnibus 
expensis Caméras nostras Quod si eos solvere oportuerit vel aliquod 
damnum pati eos contigerit ipsos Immunes Indemnes expensis 
caméras nostras conservare promittimus In quorum robur, et fidem 
has nostras fieri iussimus, et registrari nostrique sigilli appensione 
muniri. Datas Ferrarias in palatio Curias nostras Anno nativitatis 
Dominicee Millesimo quadringentesimo septuagesimo tertio Indictione 
sexta, die sexto decimo mensis Decembris. Cum pro parte hebreorum 
suprascriptorum Nobis supplicatum extiterit, ut velimus eis Decretum 
ipsum approbare decrevimus eos exaudire harum ergo nostrarum 
patentium litterarum tenore et Decreti, série ex certa scientia et 
animo deliberato, ac de plenitudine potestatis nostras, omnique alio 
meliori modo, quo magis et melius possumus, Decretum ipsum, et 
omnia in eo contenta, hebreis ipsis, socijs et famulis eorum appro- 
bamus et confirmamus ac de novo in quantam expédiât coucedimus 
promittimus et impertimur in omnibus et per omnia pro ut in eo con- 
tinetur. In quorum robur et testimonium présentes nostras literas, 
et Decretum fieri iussimus et registrari, nostrique maioris Sigilli 



5i REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

appensione muniri : Datas Ferrariœ in palatio nostro Anno Nativi- 
tatis Dominicsc Millesimo quingentesimo quinto Indictione octava 
Die undecimo mensis Jimii hieronimus Magnarnimus, Post obitum 
vero prei'ati Illustrissim(œ)[i] et Excellentissimi genitoris nostri prefati 
hebrei ad nos recurrerunt et humiliter supplicarunt, ut ea benigni - 
tate et clementia in se utamur, qua olim predecessores nostri Illus- 
trissimi benignissime usi fuerunt, dignemurque sibi ipsis confir- 
mare et approbare ipsum decretum et ipsius Decreti confirmationem 
et omnia et singula, que in ei(u)s plenius continentur, Nos vero 
considérantes ipsorum hebreorum in Nos et statum nostrum fideli- 
tatem, et synceram animi devotionem eorumque preces non inlo- 
destas, aut inhonestas esse decrevimus benigno et inclinato animo 
pro eorum incommodis, et dispendijs sublevandis, ipsorum votis 
annuere et satisfacere. Tenore itaque harum nostrarum patentium 
Literarum et Decreti série ex certa scientia et de plenitudine potesla- 
tis nostrœ, omnique alio meliori modo, quo firmius et validius fieri 
potest, confirrnamus, comprobamus, et ratificamus suprascriptum 
Decretum Ipsiusque Decreti confirmationem et omnia et singula, 
que in eis descripta continentur prefatis hebreis in terris et dominio 
nostro fœnerantibus eaque de novo in quantum opus sit ipsis et 
socijs concedimus et nrma, rata et stabilia esse volumus et eadem 
auctoritate ducali nostra edicimus et mandamus. In quorum omnium 
robur et testimonium présentes has nostras literas fieri registrari, 
nostrique rnaioris sigilli appensione muniri iussimus. Datas Fer- 
rariee in Palatio nostro Ducali, Anno Nativitatis Dominical Millesimo 
quingentesimo trigesimo quarto Indictione septima, Die vero vige- 
simo mensis Novembris. 

Alexander Guarinus. 
Nicolaus Codecha 
Nic s ma AR. 

(R. Archivio di Stato in Modcna — Ebrei — Documenti). 



IV. 

Ad Dominum Conradohim Protonotorium Stangam ac ducalem ecc. 

Reverendissime in Ghristo pater ecc : havemo visto et inteso 
quanto scriveti a la nostra Illustrissima Consorte in resposta de 
quanto a die passati La vi scripse cirea lo inviare qua ad habitare 
in questa nostra Gitta et Dominio alcune de quelle famiglie de Judei, 
che sono capitati lie a Genova venute da le parte' de Spagna. Et ha- 
vemo visto li nomi de le persone et famiglie che se contentano de 
venire Et similmente liCapitoli che dimandano che li siano concessi 
per noi, li quali havemo ben considerati, et perche il se intenda più 



CONTRIBUTIONS A L'HISTOIRE DES JUIFS EN ITALIE 3» 

chiaramente la resposta che li facemo ve remettemo qui inclusa la 
Copia perche quella de vostra mano la retenimo cum la vostra littera 
presso de noi Et dicemovi che liberamente e poteti respondere in 
nostro nome che Noi siamo. multo ben contenti che vengano ad nabi- 
tare qua cura le loro famiglie, et che li conducano le sue robe perche 
da noi sempre, serano ben visti et tractati in tute quelle cose che 
poteremo, et rendemosse certi che ogni die più se contenterano de 
essere venuti a Casa nostra et quanto sia per la parte de Capituli ve 
respondemo per il modo infrascritto videlicet. 

Al primo siamo contenti concederli che quando fussemo pur Con- 
strecti ad farli parlire che non lo oredemo gli daremo tempo uno 
anno ad partirse come domandano. 

Al secondo se dice che quanto sia per noi non li impediremo mai 
la f'acultà del medicare ne quando se exercitarano — nel arte sua li 
imponeremo per tal cagione pena alcnna, mai si credemo li sia ne- 
cessario havere licentia da la Sta del papa del potere medicare 
Christiani, a la impetratione dellâ quale gli prestaremo ogni favore 
possibile et havendola saran securi da ogni contradictions 

Al tertio siamo contenti che possano arendare et condure ad afficlo 
datij et Gabelle et altre cosse come domandano. 

Al quarto Gapitolo ?iamo contenti che possano fare arte et tenire 
appoteche publiée facendo quello che fanno li altri artesani, excepto 
alcune cose le quale a Judei non convengono. 

Al quinto concedemo che possano venire cum le famiglie sue et 
robe liberamente, intendendo che per le cose de casa et per suo uso 
non habiano a pagare cosa alcuna ne a li Datij et Gabelle per noi 
locate ne à li retenuti in noi ; Ma quanto sia per le mercantie, le 
quale condurano, non li possemo far gratia se non per li datij li 
quali non havemo locati, per liquali siamo contenti che non pagino 
cosa alcuna, per quelli autem che sono locati sera necessario che se 
intendano cum li conductori liquali li faran al piacere, in che non li 
mancaremo anchora de favore. 

Al sexto li Gompiacemo integramente de ciô che domandano perché 
non saperessemo tenire persona alcuna a forza. 

Al ultimo dicemo che siamo contenti de Concederli tuti li privilegij 
et immunité che sono concesse a li altri hebrei qui al présente ben 
cum li modi et limitatatione che hanno loro exceptuando sempre 
da ogni nostra concessione lo imprestare ad usura come anche loro 
se contentano : et far contracti usurarii. 

Et contentandosse dicti Judei de queste nostre resposte come se 
hano ad contentare, li posseti confortare ad venire securamente 
senza alcun respecto poiché se li observarà ad unguem quanto de 
sopra è dicto inviolabiliter, et se li séria mandato una nostra pa- 
tente sopra questi Capitoli se non fussemo ora cussi confortât! da 
questi hebrei qui quali ni hano facto instantia de queste nostre res- 
poste, et de la conclusione in suo nome, dicendoni essere meglio et 
più al proposito de epsi Judei differire la Expeditione de li privi- 



56 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

legy quando sarano gionti qui, perche se poterano fare cou più sua 
cautione et satisfactione essendoli loro présente Non di meno volemo 
che questa nostra acceptando loro il partito del venire, la sia ex 
nunc per publico et auctentico décrète- et Privilégie- nostro. 

Et adeiô che cognoscano la nostra bona voluntade verso de loro se li 
manda una Lettera de passo patente qui alligata bona et favorevole 
Corne vedereti cussi per li nostri passi, corne per quelli d'altri Quale 
gli potereti dare quando vengano et non altramente Et cussi ge po- 
tereti dare questa nostra Lettera et Gapitoli per sua cautione sopra 
li quali se potera ad ogni suo piacere formare il decreto in auctentica 
forma, et de la fatica et opéra vostra vi regratiemo infinité volte 
Offerendoni a tutti li vostri beneplaciti del Gontinuo Parati. 

Ferrariee die xx novembris 1492. 

Hercules Dux Ferrarle, etc. '. 

(Archivio di Stato in. Modena — Cancelleria Ducale — Ebrei, 
Universita, Decreti Ducali). 



JHESUS. 

CAROLUS Quintus divina favente clementia romanorum Imperator 
semper augustus rex germanise Joanna eius mater et Idem carolus 
eius films reges castelle aragonum utriusque sicilie hierusalem 
ungarie dalmatie croatieque, etc *. 

DON petrus de Toledo Marchio ville franche prefatarumqne Gesa- 
reae et Catholicae Maiestatum In hoc regno vice-rex locumtenens 
et Gapitaneus generalis etc. universis et singulis presentium 
seriem inspecturis tam presentibus quam futuris : soient reges, et 
principes ad ea que regiorum subditorum utilitatem et comodum 
concernunt benivolos et benignos se prebere ibique libenter annuere 
ubi ipsorum subditorum et aliorum comoditas accedit recolimus pre- 
teritis temporibus de mandato et ordinatione Gesareae et catholicae 
Maiestatum fuisse emanatum quoddam bannum pro discessu ebreo- 
rum In hoc regno tenons et continentiae subsequentis videlicet : 
Garolus quintus romanorum imperator semper augustus rex ger- 
manie etc. : Joanna eius mater et Idem carolus : eius fîlius reges 
castelle aragonum utriusque sicilie hierusalem ungarie dalmatie 
croatieque, etc., banno da parte dello Illustrissimo Don pedro de 
Toledo marchese de villa franca vicere Gapitaneo et locotenente ge- 

1 Par suite d'une erreur survenue dans la composition de cette pièce, les y de la 
fin des mots ont été remplacés par des i. Ce petit accident n'a, du reste, aucune 
importance. 



CONTRIBUTIONS A L'HISTOIRE DES JUIFS EN ITALIE 57 

nerale nel présente regno, la Maestà Gesarea hâve tollerato multo 
tempo che li Judei habitasseno la questo regno de napoli credendo et 
tenendo per fermo : che con la communicatione delli christiani vene- 
riano ad cognosimento de la verita et se convertariano a la Gatholica 
fede de nostro Signore Jesu Christo como sua Maestà lo hâve de- 
siato et desea et perche la experientia hâve demostrato che non so- 
lamente non se hâve exequito lo buono eflecto che sua Maestà 
pensava anci con lloro conversatione hanno facto raulti dapni in 
questo regno et semiûate multe usure et daîiati le conscientie de 
multi cristiani Iograti del servitio de dio nostro Signore : per questo 
sua Maestà Gesarea ordina et comanda che tucti li dicti Judei mas- 
coli et femene piccoli et grandi non exceptuandone alcuno escano et 
se partano dali termini di tucto lo dicto regno de napoli : dentro il 
termine de sei mesi immédiate seguenti sotto pena che collui che se 
troverà dentro al dicto regno passato il dicto tempo de sei mesi sia 
fatto schiavo de quello che quello piglierà et perda tucta sua robba 
cussi mobile como stabile de la quale la quinta parte sia de quello 
che lo accusera et Faltre quactro parte per la corte et se alcuni de 
dicti Judei infra lo dicto tempo se volessero convertire ad nostra 
Santa fede et recepere lacqua del santo bactismo loro merceda Data 
in Gastello novo neapoli die quinto Januarii 4533. Don Pedro de To- 
ledo vidit, de colle Regens vidit, Goffredus Regens, bernardinus 
martiranus secretarius et licet tempus dicti banni fuisset elapsum 
post modum fuisset prorogatus terminus dicti banni per plures 
alios menses pro ut apparet per quasdam provisiones prorogationis 
predicte quo tempore elapso noviter in quibusdam literis Gesareaeet 
Gatholicae Maeiestatum sub data en madrid die xvi° februarii 4 535. 
Per quoddam capitulum suarum literarum fuit nobis scriptum et 
iDjuntum In hune qui sequitur modum Videlicet Cernemos assi mis- 
mo por bien que nos a Judeos delo que puoderetes saccarda los Judios 
desse veino por permectir que quedan alcun tempo y os remectemos 
que los concerteis et assenteis como nos parecier que muscunple a 
nostro servitio vigore Guius quidem preinserti capituli licterarum 
predictarum volentes nos ut tenemur Gesareae et Gatholicae Maiesta- 
tum obedire mandatis pro causis predictis et comoditati dictorum 
regiorum subditorum et pro subveniendo necessitatibus régie curie 
occurrentibus et signanter pro construenda felicissime classe contra 
Ghristiane fidei Inimicos pro servitio omnipotentis dei et predicto- 
rum Maiestatum venimus ad conventionem et Capitolationem cum 
dictis ebreis eisdem predictarum Maiestatum nomine Concessimus 
prout per présentes concedimus terminum decem aliorum annorum 
et alias prorogativas et gratias contentas In capitulis cum dictis 
ebreis celebratis tenoris seguentis videlicet lo que se hâve apputando 
con los Judios del présente reyno de napoles y con Don Samuel 
abrauanell' en su nombre es lo infrascripto. 

Primeramente que vostra Excellentia en nombre de su Magestat 
concédera y darra licentia que enel dicto reyno puodan habitar y 



i)8 REVUE DES ETUDES JUIVES 

estar todos los Judios que enel estan y querrau venir a morar salvos 
y securos ellos y sus familias y bienes con todos los privilegios gra- 
tias y facultades que por su Magestat in la capitulation passada les 
fueron concedidos como por il privilegio que de su magiestat tienen 
parece los quales capitulos gratias y l'acultades seles agan de obser- 
var ad unguem por todos los tribunales deste reyno de napoles y 
esto por spacio de diez annos desde la dia que seles despachare in 
Cauta forma su privilegio y de Inde Incidebant ad beneplacitum de su 
Magiestat con desdicba de diez y ocho meses delà misma maniera 
que por el privilegio passado tenian. I quanto al privilegio que dictos 
Judios chiereu de tener Juez compétente se contenteran siendo ser- 
vitio de Sua M tat de non darselo de negozar del dicho privilegio con 
tanto que seles de por Juez en las cosas civiles al conseyo de santa 
clara y en las cosas criminales ala vicaria secundo es costumbre de 
la dicta gran corte délia vicaria fiât, etc. 

Item che expediendose il privilegio de la maniera supra dicha 
dichos Judios pagueran ala dicha regia corte dos mil ducatos cor- 
rientes de tribudo In cada uno anno di dichos diez annos de los 
quales anticiparan diez mill ducados corrientes por el tribudo de 
mill ducados de dicho mill ducato 1 y los mil ducatos de tribudo res- 
tantes sean obligados dar persona que los compre a razon de diez 
por ciento ai anno con carta de revendita o comprar los ellos mismos 
con que dicha Regia corte Cautele in. Gauta forma a quienquera que 
comprara dichos mil ducatos o, a, quieu dichos Judios bracan en 
caso que ellos los compren que puodan posseer y gozar dicta venta de 
dichos mill ducatos todo II tiempo que dicha regia corte non tornerà 
dichos diez mil ducatos y passados dichos diez annos que los Judios 
steran securos de stare nel reyno et che dicha regia corte non puoda 
desterar dichos Judios ne lunovarles cosas ninguna sin primero 
pagar dichos mil ducatos fiât. 

Item passados dichos diez agnos por II tiempo que demassteran 
dichos Judios enel reyno con el bene placido de su Magiestat sin que 
seles hayan desdicha hayan de pagar mill ducatos de tribudo a 
lanno y los otros milla quien los compraren por los dichos diez mill 
ducatos y en caso que la corte los tornasse sean obligados de pagar 
los dos mill ducatos de tribudo a lano y dicho tribudo passado dichos 
diez annos les pagaran de la maniera que asta agora le han pagado 
ala regia corte fiât. 

Item por que la corte sopradicha haya los diez mill 1 ducados que 
dichos judios an de antecepar de la maniera sobredicha y los otros 
diez mill por la eompra delos dichos mill ducados de tribudo en Caso 
que fuessen ellos los compradores seran obligados los electos de los 
Judios de napules de dar II repartimento dellos al thesaurero gênerai 
d'esté reyno con que declaran lo que tocca ad pagar alos Judios que 
viven en cada una délias provintias I el turno li harà cobrar por 

1 Lire : de dictos dos mill ducatos ? 



CONTRIBUTIONS A L'HISTOIRE DES JUIFS EN ITALIE 19 

mano delos Regios perceptores con brcvitad coa que en casu que si 
las provintias en quien dieren el reparlimento oscada una délias uon 
fueren taur bastautes para exegir il reparlimento que seles be care 
que los, dictos electos I Judios de napoles y del reyno los raaior pa- 
rados sean obligados ad bazierlos buonos baziendolos perceptores su 
derada diligentia promictiendo dichos electos delos Judios de napoles 
que in casu que alcunas de la provintias se agraviasse de tal repar- 
limento que pagado que avran staran con eilos ad razon y queuta 
fiât, etc. 

Item que se concédera alos dichos Judios que negun Judios que son 
fuera del reino non pueda enel venir a morar ni mandar robba sua 
Siuque pagaran la parte que les sarra tassada quales toccha pagar 
en esto pagamento i en otras dispesas que sobra esta negotiacion los 
Judios tienen heza y dicba taxa seles aga de aser por don Samuel 
abrauanel y otros quatros Judios que para esto seran deputados con 
que sua Excellentia sea primiera Iuformada delas personas que venie- 
ren enel reyno de dichos Judios (delos que) venerria ad noticia de 
dichos deputados y qualquier Judio que veniere nel reyno sin ser de 
adcordo con dichos deputados sera Inpena de ducentos ducados la 
meitad para la Regia corte y la m(ari)[ei]tad para II comun del Judio 
del reyno fiai, etc. 

Item porque dichos Judios desean de bien vivir y non queria que 
porlaculpa de uno se sequesse infamia ad todos supplican les con- 
céda que in napoles non puedan inprestar si non personas facultuosas 
y di bien non puoda morar enello ningun Judio vacabundo et que a 
toda requesta delos electos delos Judios se baya da hezar dal reyno 
qualquier Judio que non viviesse buona y honestamente secund los 
costumbre delos buouos Judios y esto paraciendole ad Vostra Excel- 
lentia convenirse conforme ad Justicia bat, etc. 

Presentia capitula exemplata fuerunt in castro novo neapoli per II- 
lustrissimum Dominum viceregem locumtenentem capitaneum gene- 
ralem die ultimo l'ebruarii 4535 por mandato de sua excelentia antuin 
de puonto susecretario et ul premissa gratia et nova concessio facta 
dictis ebreis et cuilibel ipsorum ac capitulatio pre Inserta omniaque 
in dictis capitulis et ipsorum quolibet contenta suum debitum sor- 
ciantur effectum : mandamus Illustribus spectabilibus magnificis 
nobilibus et Egregiis viris magno suique regni Gamerario eiusque 
locumtenenti presidentibus et rationalibus régie Camere summe pro- 
thonotariis et deputatis in sacro regio consilio santa clare magistro 
Justiticiario regenti et Judicibus magne Curie vicarie scribe t por ni 
thesausario generali seu officialia predicta Regentibus baronibusque 
titulatis et non titulatis gubernatoribus et auditoribus provintiarum 
regni predicti thesaurariis Commissariis magistris poi nis portuum 
custodibus capitaneis uuiversitatibus sindicis electis et aliis ot'ficia- 
libus et personis tam demanialibus quam baronum tocius prefati 
presentis regni Geterisque aliis officialibus ad quos spectabit et pré- 
sentes pervenerintpresentibus et futuris seu eorum locumtenentibus 



60 REVUE DES ETUDES JUIVES 

et substitutis ad quos seu quem présentes pervenerint spectabunt et 
fuerunt quomodolibet presentate quatenus servata forma pre inser- 
torum capitulorum ac nove concessionis gratie prefacte predictis 
ebreis et cuilibet ipsorum durante tempore predicto annorum decem 
a die date presentium capitulorum computandorum lu omnibus et 
peromniaad unguem et Inviolabiliter observent observarique faciant 
per quos decet Juxta dicte nove concessionis et gratie ac preinserto- 
rum capitulorum seriem et continentiam pleniores omni dubio et 
difficultate cessantibus et contrarium non faciant pro quanto gratiam 
predictarum Cesarese et Catholicœ Maiestatum curam habent ac 
penam VII mille cupiunt evitare. lu quorum fidem hoc presens pri- 
vilegium fieri Jubsimus magno predictarum Cesareee et Catholica3 
Maiestatum sigillo pendenti munitum. Data in civitate neapoli die 
ullimo mensis novembris 1535. Don Petro de Toledo vidit de Gosse 
Regius vidit Goffredus Regens vidit figueroa Regius vidit Alfonsii 
Sanchez Generalis thesaurarius Hieronimus locumtenens magni 
Gamerarii L. vice prothonotarius dominus vicerex locumtenens 
generalis mandat mihi coriliano martirano prosecretario solutos 
etiam XII salernitanos pro taxatore in par : locumtenentie XVI 
Jux mo quinternionurn Régie Camere summe f. GGL : Adrianus regis- 
tret in caméra, etc. 

Capitula. 

1. lu primis dicti Judei supplicano la prefata Maesta se degna con- 
cederli che ogni judio possa comparare nanti tempo como ei, oglio 
vini et grani et ogni altra leguma et victuaglie et pedatico et ogni 
altra cosa et quello comparando et usando che li debituri siano tenuti 
de darli tutto quello li haveranno venduti et promesse et lo ofnciale 
sia tenuto quando lo debitore non volesse pagare dicti Judei con- 
streogereli summe et de piano ad farli dare tucto quello hauno com- 
perato per lo paxato como ad quello compereranno per lo advenire 
placet Régie Maiestati, etc. 

2. Item li dicti Judei supplicano la prefata Maestà se degna conce- 
derli che non possano essere constricti da qualsevoglia comunita o 
officiali tanto de domanio como de baruni prestar dinari senza pigno 
ne etiam possano esser constricti per dicta communità o officiali ad 
imprestare lilloro lecti massarie o altre cose loro mobile placet Régie 
Maiestati. 

3. Item che ogni Judio en haverà ad recepere par Instrumento o 
senza constando légitime de debito che dicta Maestà se degna coman- 
dareli sia facta expedita Justicia summe sinpliciter et de piano sine 
strepilu forma et figura Judiciis sola facti veritate actenta considéra to 
le maugiarie sono facte placet Régie Maiestati. 

4. Item li dicti Judei supplicano la dicta Maestà se degna concederli 
che ipsi Judei possano fare macellare carne Intro delloro et non 
siano tenuti pagare scannagio seu sangue et per li offitiali chris- 



CONTRIBUTIONS A L'HISTOIRE DES JUIFS EN ITALIE 61 

tiani non li possa essere data la assisa et che de dicti Offitiali contra 
farrà casche in pena de milli ducati placet Régie Maiestati de carnibus 
macellandis inter supplicantes ipsos. 

5. Item che perdendose qualche pigno como sole accadere o per 
furto o che fosser restituito o venduto ad altri che alo patrone et 
Judio credendose che lo habia havuto lo patrone etiam che fosse 
cassato dallo quinterno che se digna sua Msestà providere et conce- 
dere ad dicti Judei che taie perdita non li possa essere attribuita ad 
manchamento o falsità de quinterno per la corte ne non habbia ad 
pagare altro che la mita del valore Justo del dicto pigno acteso che 
questo non procède se non per Inganno li ei facto placet Régie Maies- 
tati dum modo non tuerit In evidenti et expresso dolo. 

6. Item Supplicano dicti Judei che se degna Nostra Maestà conce- 
dere de gratia che non posseno essere convenuti aie corte deli 
bagliui actento li danni et magiarie et Interesse li succedeno in 
dicta corte placet Régie Maiestati nisi dapnis datis per eorum ani- 
malia servatis tamen privilegiis regni per supplicationem de supra 
actenta. 

7. Item supplicano dicti Judei ala predicta Maestà del S re re che lo 
mese Incomenzato sia per complito et Integro senza alcuna exceptione 
et che in questo li offitiali de la predicta Maestà bisognando ad lloro 
debiano prestare ogni aiuto et favore li serra necessario et oppor- 
tuno. In casu quo li pigni ad ipsi Impignati tanto quelli che teneno 
al présente quanto quelli che tenerranno In futurum non fossero 
riscossi In fine anni computando dal di del Impignoratione de quello 
sia licito ad ipsi Judei et ad ciascuno de ipsi conJuntim vel divisim 
de poserle vender dicti pigni ad chi lloro piacerà sine decreto curie 
et sine requisitione deli patroci et quelli donare alienare et tenerseli 
per se e per qualsevoglia da ipsi como ad cose lloro propie senza 
alcuna satisfatione o restitutione et che adcordandose ipsi con quelli 
veneranno con li pigni ad farnose Imprestar alcuna quantità de dinari 
sia liceto ad ipsi Judei et ad ciascuno delloro ad farnose pagare la 
usura del primo mese allora che presteranno li denarii senza Incur- 
sione de pena alcuna placet Régie Maiestati. 

8. Item supplicano li predicti Judei alla dicta Maestà che ad ogni 
requisitione loro et de qualsevoglia de ipsi o delloro, procuratori li 
officiali de epsa Meestà li debbiano ministrare Justitia expedila In 
qualsevoglia loro occurentie et presertim sopra la solutione del capi- 
tale, de quello loro havessero prestato et de lo guadagno Indefacto 
procedano super premissis ipsi officiali summe et de piano, sine figura 
Judicii sola Inspecta veritate calumniis omnibus et frivolis exami- 
nions refectis contra de qualsevoglia persona de qualonche stato grado 
et conditione se sia placet Régie Maiestati. 

9° Item supplicano li dicti Judei ala prefacta Maestà che se per caso 
conJuntim vel divisim li dicti Judei alo fare de li cunli con loro 
debituri vel credituri commectessero aluni errori de Gunti como nce 
sole Intervenire non li possa essere reputato in fraudem nec per 



62 REVUE DES ETUDES JUIVES • 

dicta causa de loro possa essere exapta peoa alcuna Jurando ipsi 
Judei o quelli ad chi serra successo tal caso secundo la sua lege si 
taie caso essere sucesso per errore et senza malitia et lu eo casu 
habia ad revedere li Cuuti et redure la cosa al debito placet Régie 
Maiestati. 

10. Item volumus quod dicti Judei possint et valeaut conficere 
Instrumenta emptionis et depositi et alios quoscumque contractus 
duratura et vires habitura non obstanle aliqua perscriptione sex (?) 
amorum 1 contra dictos contractus et Instrumenta ebreorum vel aliis 
in contraria facientibus quibuscumque. 

11 . Item che nesciuno de dicti Judei possa essere constricto contra 
sua volunta andare aie prediche ne ad dispute et similmente che 
nesciuno de loro possa essere constricto contra sua volunta ad 
pagare nesciuno pagamento ne salaiïo ad qualsevoglia frati o InqUi- 
sitori de qualsevoglia ordine officio et preheminentia se sia placet 
Régie Maiestati. 

12. Item ciaschuno de dicti Judei per tucto lo dicto regno sia 
tractato como li homini de quilli lochi dove habiteranno et che pos- 
sano gaudere quello che li homini de quilli lochi dove habiteranno 
zoè che lo Judio che serra habitatore de napoli taranto o leze os altri 
cita et lochi del regno, in qualsevoglia parte dove fosse del regno 
possa gaudere deli privilegii et gratie che in quelli lochi gaudeno 
quelle de lecie taranto et altre citate placet Régie Maiestati. 

13. Item che ciascuno deli dicti Judei che partisse et fosse par- 
tuto da una terra ad un altra et andasse et fosse andato In terra de 
domanio non sia tenulo ne possa essere constricto ad pagare scala- 
tura placet Régie Maiestati. 

14. Item supplicano li dicti Judei nele nocte dele loro sabati et 
altre feste chenon ponno portare foco ne caméra ad lloro sia licito 
de posserno andare liberi et securi senza lume ne foco et non siano 
tenuti ad pena alcuna non obstante li banni et cousuetudine et 
altre ordinatione facte vel faciende placet Régie Maiestati. 

15. Item supplicano li predicti Judei che Yostra Maiestà se degna 
concedere ad ipsi et ad ciascuno de ipsi che considerato de li 
predicti Judei ne habitando ne fando loro domicilio ad alcuui ter- 
reni et castelle soli senza altri Judei et quando alcuni delloro tra- 
passono da quisto mundo et \oleno andar ad seppellire quillo corpo 
trapassato in uno altro loco dove sono seppelliti li corpi deli altri 
Judei ali loro lochi deputati et voleno portar dicto corpo li sia licito 
de posserlo portar senza esserli dato Impaccio alcuno ne farli pagare 
alcuno pagamento et maxime de passi ponti et scafe ne altro qualse- 
voglia pagamento non obstante qualsevoglia previlegii cousuetu- 
dine o altro che In contrario nce fosse comandado : sia observato lo 
suprascripto sub pena de ducati mille placet Régie Maiestati. 

16. Item che vostra Regia Maestà concéda ali Judei predicti, et 

1 Voir l'article 20 : « gratis, gratia et amore ». 



CONTRIBUTIONS A L'IUSTOIKE DES JUIFS EN ITALIE 03 

ad ciascheduno di loro In solidum che non possano essere detenuti 
in presone et constricti de di de sabati ne de altre loro feste do- 
nando Idonea ptegiaria passata la festa tornare In presone reservalo 
se fosscro tennti de morte placet Régie Maiestati In civilibus et In 
criminalibus In quibus necessaria fuerit fide Jussoria Cautio, etc. 

'17. Item che vostra Regia Maestà concéda ali dicti Judei et ad 
ciascheduno de loro Insolidum che non siano tenuti portare alcuno 
signale actenlo le grande mangiarie et compositione che socto questo 
colore sopra delloro sono facte si per questo supplicano Vostra Regia 
Maestà li concéda la dicta gratia non obstante qualsevoglia privile- 
gio lege constitutione, o alia quacumque Causa In contrario facta o 
facienda et che nullo et qualsevoglia predicatore Inquisitore et qual- 
sevoglia altra ecclesiastica persona vel seculare ut supra de loro se 
abiano ad Impacciare ne Innovarli cosa alcuna contra de loro placet 
Régie Maiestati. 

18. Item che vostra Regia Maestà concéda ali dicti Judei et ad 
ciascheuno delloro ch'non possano esser non constricti ne pigliati 
ne per manigoldi ne ad martoriare ne ad fare alcuno altro acto de 
Justitia o, de qualsevoglia officiale o altra persona che contrafarà 
casche in pena de ducati mille placet Régie Maiestati. 

4 9. Item che la predicta Maestà de novo concéda ad ipsi ebrei 
et ciascauno delloro non derogando ali altri privilegii loro lo privi- 
lezo ch'inperpetuum possano et sia ad lloro licito tenere templi et 
moschee et In quilli celebrare officii secondo lo modo lloro tenere 
libri testi, et glose juxta la lloro lege non obstante che In li lloro officii 
et libri nce siano cose contrarie alla religione christiana et volendo 
sua Maestà che per taie causa ne ad lloro sia data alcuno Inpaccio 
ne molestia tanto alli officiali temporali quanto prelati predicatori 
sive inquisitori et altri officiali spirituali per li quali non se possa 
ne debia dare ne Inferire Inpaccio ne prohibitione alcuna. 

20. Item sua Maestà lloro concède che tucti li lloro debituri 
quale siano obligati per Instrumento o per contracto o per polisa o 
altre scripture che dal termino passato siano tenuti pagare lo gua- 
dagno finché satisfaranno ali dicti Judei non obstante sia scripto 
in lo Instrumento gratis gratia et amore et non obstante lo Jura- 
mento etiam et ogni altra obligatione facta intro le parte. 

21 . Item sua Maestà lloro concède che possano prestare sopra 
ogni pègno mobile et stabile furato et Incarricato, o ad altrui obli- 
gato non sapendolo dicti Judei et se si trovasse non preJudicà aie 
loro ratione ma ne possano disponere et venderno paxalo lo tempo 
et farne tucto quello che li piacera o In vendita o in pegno che lo 
tenessero, anchora che li dicti Judei li havessero promesso farli la 
revendita dopo lo tempo siano absoluti et liberati ad lloro bene- 
placito et questo se lnlenda tanto por lo paxato como per lo adve- 
nire placet Régie Maiestati. 

22. Item suplicano la predicta Maestà alloro concéda li sia data . 
fede ali lloro libri quinterni et scripture lanto In facto de bancho 



64 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

quanto la qualsevoglia altra cosa et merckantie facte tanto per mano 
de loro bancheri et garzoni quanto per loro facturi et altri subditi 
placet Régie Maiestati. 

23. Item quod Judei predicti circa represalias et quavis arres- 
tationes concessas vel concedendas contra civitates terras castra et 
loca In qua ipsi domicilium habent non possint aliquo modo gra- 
vari sed potius a talibus represaliis et arrestationibus sint liberi 
nisi dum taxât ipsi forent manifesti debitores et principales placet 
Régie Maiestati. 

24. Item quod dicti Judei non teneantur si dicta pignora In pannis 
consistentia (tinea) violentur vel devastarentur legibus constitu- 
tionibus capitulis editis pragmaticis ceterisque aliis In adversum 
omnibus pro expressis nullatenus constitutis placet Régie Maies- 
tati. 

25. Item che Vostra Regia Maiestà concéda ali dicti Judei et ad 
ciasceduno delloro che reservato in crimine lèse Maiestatis contra de 
lloro non se possa aliquo modo procedere per via de Instrutione et 
Inquisitione si non per accusatione et che non siano tenuli de res- 
pondere fino In tanto che lo accusatore habia data Idonea pregiaria 
provare la sua accusa per idonei testimonii et che In casu quo non 
provasse la accusa per Idonei testimonii casche In pena talionis et 
satisfatione de danni et interesse ala parte et che lo accusatore Ha- 
bia tempo cinquedi ad pentire de la accusa et che lo officiale sia 
tenuto ad intendere la repenitentia et che lo accusato non sia tenuto 
pagare se non tre grana de cassatura et che lo officiale et qualse- 
voglia altra persona che contravenerà casche In pena de ducati 
mille et altra pena In arbitrio de Vostra Maestà reservata placet Régie 
Maiestati. 

26. Item che la Maestà predicta se degna concedere ali Judei che 
abitano In napoli et altre terre che comprano et vendeno panni et 
altre robbe fossero furati ipsi Judei non siano tenuti In casu che li 
panni et altre robbe che comparassero et vendessero fussero furati 
che li dicti Judei non havessero noticia et non possesse monstrare 
legittime che li havesse venduti dicti panni et robbe fossero furati 
ipsi Judeii non siano tenuti ad alcuna pena et nesciuno et qualsevo- 
glia officiale possa procedere contra de lloro et ciascuno de lloro reser- 
vatola restitutione de quello che havessero comprato che legittime 
constasse essere furato non obstante ogni altra cosa che in contrario 
facesse placet Régie Maiestati. 

27. Item supplicano li faccia gratia ali dicti Judei che li privi- 
legii quali se havranno da fare de li presenti Gapituli siano franchi di 
sigillo placet Régie Maiestati. 

28. Item che nesciuna moratoria o quinquendale tanto Inpe- 
trata quanto Inpetrande per qualsevoglia persona non possa valer» 
ne havere alcuna efficacia contra de dicti Judei etiam se in quella 
fosse facta expressa mentione che non obstante de questo capitulo ex 
nunc dicte moratorie quinquendale quanto adpertene ad ipsi Judei 



CONTRIBUTIONS A L'HISTOIRE DES JUIFS EN ITALIE 65 

et se Intenda non revocate et annullate placet Régie Maiestati dum- 
modo ipsi supplicantes non utantur moratorïïs et quinquedalibus 
ad usus eorum creditorum. 

29. Item che Vostra Regia Maestà concéda ali dicti Judei et cias- 
cuno in solido che anderanno per lo mercato de questo reame de 
sicilia citra farum che aliquo modo non possano essere constrlcti 
ne chiamati ne vexati davanti de nesciuno mastro de merchalo et 
de qualsevoglia altro offitiale de merchato et maxime dalo mercato 
de la madalena de cusenza che sono multe fiate multo malameote 
tractati ma solamente siano constricti et chiamati davanti allô 
offitiale ordinario de la terra dove se farà lo merchato o qualunque 
altro offitiale o mastro di mercato presumesse fare lo contrario cas- 
chi in pena de mille ducati placet Régie Maiestati. 

30. Item supplicano li predicti Judei alla dicta Maestà che tanto 
ipsi Judei che sono hahitanti in napoli quanto in questo regno como 
quelli che veneranno in futurum ad habitare in ipso regno et cussi 
li Judei forastieri che praticheranno se degni farli franchi et exempti 
che possano passare per ogui passo como ali cristiani et cussi trac- 
tati et anco possano passare che etiam passano per gabelle scafi ponti 
et altri passi piaze tanto regniculi como forastiere habiano ad essere 
tractati como ad cristiani como vaxalli et regnicule de ipsa Maestà 
tanto de offitiali gabelloti scafari passageri ala pena de onze vinte- 
cinque et dove per li dicti Judei ne fosse facta querela o al consiglio o 
al consiglio o al signore régente o ad qualsevoglia altra corte debia 
procedere légitime in exigere la pena predicta et fare satisfare lo danno 
etinteressi ad dicti Judei per quello che serra facta la querela pla- 
cet Régie Maiestati. 

31. Item dicti Judei supplicano la predicta Maestà se degna con- 
cederli che li officiali non passano ne debiano metere presone li 
dicti Judei per debito volendono donare pregiaria de stare ad 
ratione et Gasu quo non trovasssero io pregiaria et per dicti officiali 
fossero posti presoni che da uno ducato ad bascio non siano tenuti 
pagare presonia actento li malitie li dicti offitiali usano contra li 
dicti Judei per pagarnose delà presionià placet Régie Maiestati. 

32. Item supplicano la dicta Maestà se degna concederli che quello 
capitulo che parla de le inhibitorie In li loro privilegii paxati 
che se debiano intendere in Golloro favore per lo paxato et perlo 
advenire tanto quello quanto ogni altro capitulo che se trovasse 
essere dubioso In dicti privilegii placet Régie Maiestati. 

33. Item dicti Judei supplicano la dicta Maestà se degna con- 
cedere ad tucti Judei che quando se vorranno partire dale terre de 
baruni con le robbe famiglie et tucte lloro cose che ad lloro piacere 
et voluntà se possano partire et andarno ad habitare dove li piacerà 
per lo regno si per casu se partessero o fossero partuti che non 
possano esserno constricti ad nisciuno pagamento tanto ordinario 
quanto extraordinario pagando dicti Judei dove anderanno ad habi- 
tare li dericti spectanteno alla regia corte placet Régie Maiestati. 

T. XX, N° 39. 5 



66 REVUE DES ETUDES JUIVES 

34. Item che V. S. Regia Maestà concéda ali predicti Judei et 
ad ciascheduno delloro insolidum che nenguna bagascia ne fernina 
de maie adfare ninguno roffiano ne homo de mala fama contra de 
dicti Judei et ciascheuno de loro possa deponere ne testificare et 
che se alcuna Judea fosse nominata che carnalmente havesse usato 
con Christiani nengono officiali la possa aliquo modo martoriare 
considerato le grande compositione et subordinatione che occulta- 
mente per questo ne bisognia fare subto colore placet Régie Maiestati 
quod non admictantur contra eos testes qui in legittimi fuerint etc. 
finis. 

GAROLUS QUINTUS, ETC. 

Don petrus de toledo marchio ville franche Gesaree et Gatholice 
Maiestatum In presenti regno vice rex capitanius et locumtenens 
generalis etc. alli Illustrissimi spectabili et Magnifici gran protho- 
notario et consiglieri del sacro consiglio de santa clara gran came- 
rario suo locumteuenti presidenti et rationali de la regia caméra 
de la summaria gran Justiciero regenti et Judici délia gran corte 
délia vicaria gubernaturi audituri capitanei de guardie comissarii 
alguzirii et altri officiali et tribunali maiuri et minuri et persune 
qualsevogliano ali quali la présente pervenerra et serra quomodoli- 
bet presentata siguificamo como sua Maestà ei stata servita che ad 
tucti Judei commoranti In questo regno de napoli se li observano 
sui privilegii gratie et facultate secundo che con la regia corte hanno 
capitulato Juxta la forma del privilegio per noi expedito et volendo 
éxequire quanto sua Maestà comanda ve dicimo ordinamo et coman- 
damo che debiate observare et far observare per quos decet a dicti 
Judei et ciascuno de ipsi li dicti soi privilegii gratie et facultate 
Juxta loro forma continentia et tenore che taie ei nostra volunta. 
Data in civitate Neapuli die XXIIIJ Novembris 1536 Don petro de 
Toledo vidit de colle Regens vidit Gofïredus Regius dominus vicerex 
locumtenens generalis mandat mihi Bernardino martirano solutis 
etiam Ij s saler 110 pro tax re . 

Extracta est presens copia capitulorum ad quibusdam capitulis In 
carta de pergameno scriptis sigillo magno eiusdem vicarie sigillatis 
et signo notarii et litterarum 111. proregis a suo originali pntanti 
inst : terii facta collactione cum eisdem meliori semper salva et In 
Me premissorum ego notarius Sebastianus Francaperris. .. eiusdem 
me mea propria manu subscripsi et signo meo solitonotariatus 
signavi cum impressione sigilli Inst. 

[B. Archivio di Stato in Modena — Cancelleria Ducale — 
Documenti di Stati Esteri — Napoli.) 



CONTRIBUTIONS A L'HISTOIRE DES JUIFS EN ITALIE 67 

VI. 

Ad Capitaneum Mutine. 

Dilectissime noster. Parendoci cosa conveniente che li hebrei habi- 
tanti in le terre et luochi nostri siano chiaramente cognosciuti da li 
Christiani, havemo deliberato che epsi hebrei da mo innanti habiano 
a portare le Brete Zale, aciô che per taie signo siano bene distincti 
per tanto ve dicemo che debiati subito mandare per li hebrei pres- 
tatori, in quella nostra Citade, et comandarli da parte nostra, che 
loro debano portare dicte brete zale, comenzando la Domenica de la 
octava de quesla Pascha de la resurectione proxima ventura, et che 
loro medesimi debano fare intendere a tutti li altri hebrei habitanti 
in quella nostra Cittade Burgi,et ducato, questa nostra deliberatione 
et ordine, aciô che Xuti faciano il medesimo, cum dirli che se Hebreo 
alcuno sera ritrovato fuori de casa senza la breta zala incorrera in 
pena de tracti quattro de Corda, et de ducati 200 — d'oro per cadauno, 
et per cadauna volta, che se contra farà, oltra ogni altra pena che ni 
paresse de arbitrare, le quale pêne, pecuniarie se>abiano applicare 
a la Caméra nostra. Et questo medesima provisione et ordine pave- 
mo facto qua a Ferraria, et in le altre nostre cittade et luochi. 

Ferrarie XIII Aprilis 4 498. 

Idem scribatur ad Capitanium Regii pro hebreis illius Civitatis et 
ducatus et etiam pro illis qui habitant Brixilli, et in Castro novo 
parmense. 

Item scribatur ad Comissarium generalem in Romandiola. 

(Archivio Ai Stato in Modena — Cancelleria Ducale — Ebrei 
— Documenta). 

VIL 

Ad Capitanium Mutinae. 

Dilectissime noster. Per unaltra nostra te havemo scripto che tu 
debi fare Intendere a quelli hebrei prestatori lie che nostra Inten- 
tione, e, che tuti li hebrei portino le brete zalle, incominciando a la 
octava de la pascha: Et perché li Hebrei prestatori qui in questa 
nostra Citade ne hanno pregati che vogliamo differire taie cosa, 
acciochè li hebrei habiano più tempo a prepararse, volemo, che tu 
faci Intendere a dicti hebrei prestatori lie in Modena, corne nui siamo 
contenti de differire questa cosa per tutto il présente mese de Aprile, 
et che il primo die de Magio habiano a commintiare a portare le brette, 



G8 REVUE DES ETUDES JUIVES 

et che epsi hebrei p resta to ri lo poterano significare ali altri et cussi 
passato il termine predicto farai che se exequisca questa nostra deli- 
oeratione. 
Ferrarie XVII Apri : 4498. 

Idem scribatur ad Gapitaneum Regii pro hebreis illius Givitatis et 
Ducatus et etiam pro illis qui habitant Brixilli, et in Castro novo 
parmense. 

Item scribatur ad Gomissarium generalem in Romandiola. 

(E, Archivio di Stato in Modcna — Ebrti — Documenti). 

VIII. 

Die XVII. Julii 1555. 
lLL mo ET ECC mo S or ET PATRONE GOL mo . 
• ••••••*••••••••«••• .•• 

Nel concistorio d'hoggi hanno ragionalo délia publicazione de tre 
bolle espedite, Tuna délia refonnalione delli hebrei, che portini la 
beretta gialla, laltra de un Jubileo per la pace di questi principi, et 
laltra délia recuperatione aile Ghiese de béni emphiteotici mal alienati 
cosa che altre volte si è trattata ma non ha mai havuto effetto. 

Di V. Illma Ecctw. 

Humil mo et Fidel mo Serviiore, 

Il Vesgovo de Anglone. 

(R. Archivio di Stato in Modcna — Canccllcria Ducale 
— Dispacci degli Oraton Estensi a Roma). 



IX. 

Die XXIIIIJuliil555. 
ILL™ ET ECCmo S r ET PATRONE COL m °. 

• .......... 

Questi poveri hebrei sabbaio se uasligurano con le loro berelte 
gialle, et ve ne sono molti che si vogliono vestire tutti de giallo, per 
esser tanto più riformati, nondimeno havevano già fatto offerta de 
2>-£ scudi per la natione hebraica, et sin mô non li è stato dato 
orecchie. 

Di V. Illma Ecct'a. 

Humilmo et Fidel™ Servitore, 

Il Vescovo d'Anglone. 

(R. Archivio di Stato in Modem — Cancelleria Ducale — 
Dispacci degli Oratori Estensi a Roma). 



CONTRIBUTIONS A L'HISTOIRE DES JUIFS EN ITALIE 69 



MDLXVI alli 2 di Setl". 

Essendo stato fatto moite querele da diversi sudditi de lo stato che 
per esser tollerati gli hebrei ad habitare In esso, senza alcun segno, 
per lo quale possano esser conosciuti ne seguono alla giornata molti 
Inconvenienti oltra che con le usure loro gravissime vengono ad 
esser la rovina de infiniti sudditi Ricercando con molta instantia 
che si vogliano licentiare dallo stato o per qualche altra via pro- 
vedere-a tali Inconvenienti ha risoluto l'Illustrissimo et eccelentis- 
simo Signore II SignorDon Gabriel delacueva Ducà de alburquerque 
Marchese de cuellar Conte di Cedesma, et Huelma etc de la Regia et 
catholica Maesta Governator de lo stato di milano et suo capitano 
générale In Italia, havula prima la consideratione che si conviene 
sopra tal cosa, et participatola col senato ancora col parère suo et 
del consiglio secreto et secondo l'Intentione di sua Maestà, che si 
faccia il présente bando, Per il quale ordina et comanda sua Ecce- 
lentia a tutte le persone di quai conditione voglia si sia délia detta 
setta et natione hebrea che si trovino o trovaranno In questo stato 
che doppo la publicatione del présente ordine per termine de giorni 
dieci debbano con effetto portar sopra le teste loro berette o capelli 
gialli di lana, o panno, discoperti el manifesti, talmente, che senza 
impedimento veruno si possano vedere e conoscere particolarmente 
dali Ghristiani et le donne portino un coletto gialdo similraente 
scoperto sopra tutti li panni, Il quai sia o di panno, o di salia sotto 
penna di scuti cento et magiore o minore al arbitrio di sua Ecce- 
lentia o del senato secondo la qualità del fatto, et de le persone de la 
quai pena la terza parte sia del accusatore et l'altre duc de la Regia 
Ducal caméra, et che se Intendano esser obligati tutti, i maschi, e 
femine passati anni diece de la eta loro et che II pâtre sia obligato 
per li figli, et descendent! maschi et femine, et il patrone per il Ser- 
vitore et servente, et altri di sua famiglia, et tutti i predetli si 
punirano ancora che non siano deprensi in fragranti et più vol sua 
Eccelentia et comanda col voto predicto del senato et ut supra, che 
alcuni hebreo, o, hebrea non possa prestare ad usura ad alcuno chris- 
tiano in questo stato sotto pena, a, chi si trovara contravenire de la 
confiscatione de béni, de li quali le tre parti siano delà Regia Ducal 
caméra, et il resto sia de l'accusatore, Et In oltre di pena corporale 
al arbitrio di sua eccelentia, o, del senato avertendo, che passato 
detto termine si procédera Irremissibilmente contra d'essi, a, l'esse- 
cutione de la detta pena, In Milano per II senato, capitano di giusti- 
tia et altri giudici ordinarii, et nelle citta et altre giurisdittione per 
li suoy Giudici ordinarii, referendo al senato quello sara da refterire, 
signalo el Duque de Albumquerque cum signo Illustrissimi Herrere 



70 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

et Augustinus Mont 8 et sigillato etc. Concordat cura originali signato 
et sigillato, ut supra Augustinus mont s . 

Gridata super platea arenghi et in broleto comunis mediolani per 
Johanem ambrosium pisonum preconem dicti comunis die uiartis 
tertio Septembris 1566 soqo tubarum premisso. 

(R. Archivio di Stato in Modena — JEbrei — Documenti). 



XL 



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w^rim ïrruri iaa ftaittiiia ^a [n](n"i)ia"rtprî [n](-i:)bnpi avrr nb«a nbia 
t^i^ p?abi irittsynri na^^n^û aab p w \ a^tartb inwNo^a p"pb ^teaH ba 
a^-n >aibh ■jri^ 'n ba ^a .arj- hSnfi bhfct aa^ "jabi ,ïmia^b T112 
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taaaina mabi nanonb i«a nia» ft^naaM bbaa 133^3 nia^ r-ianin 
li^mNna tjan ^a n"a^b îttw .^b» ^a ûnpa»s ni25N H^bHà^i l^ai 

1 = iîwae, XVI, 69, 1. 19. 



CONTRIBUTIONS A L'HISTOIRE DES JUIFS EN ITALIE 71 

Ib'tëtë Nb yina '■jb^n hall Bfib nna -hun ^"pr: ntë*ib bbflYtàÉM 
htiîtf fi» hjKôfl bwN rori "j^ K*^*ittb ISlft* I3aplî3 1y liûptJ s*bl 
hra"j2!-rta )e^M9 lab aia •«oa ^bb o\n ©■** -isn^j-i ,hr:^ lattJpa 
Bïltt BTOIMb nnb ïru rtr îpd B^bm i— r^^b rnm^p r-prtf) 
r<b 1^ irbwN Brlifô "itëfcb i-r.n:nnb robb BTt "WM i*nn^^ ^anïi 

*aipa ca^3«fl s-i^b lan^ s-tîe iiûHb nnn isma Brfë w* 
Bbom ^(l)T^ B!-pd bro Wâ'iîjSfê p"p MMM tflfft "nna hiSM Mtott 
Wrîttb âfcFil "tea f*Tû bbîi ib 'T^n MblSfift fflîflbilia mû^b srw 
W1&E b^n ŒMtft dsmbtti ,na*73ttE ï-rfrann ?*lbatf*fâ dboin 1iBè*b 
Nbi f-rb^n imbiba hfcttBai hraiî^ipa r-ûbb 3>813 TUF ^2S6 HfêbtiJ 
nnx nbs lab ^ /fiaisn fh^bSh bs an *& ï\h 5S3>fi?ïb 13b iftffiS 
a^ton *ïtëfc ï&lla bss ùrir: Û^iËhasb a^ùïib bwatë ban }W ba> imasb 
■VfWi Miy "jas ïnabs ba> tm^i \mv i-rb^n 6*4^3 'M btf £531 W 
tWp'n ynari fniô5S 2â"ttta 'tonlM y^p^ f*oï-n labana n^a i»W 
.'ibœb imacn ttW n&m ùiTism b^asta dana wam Msa 



XIII. 



ba "jn '-îbo bw D5b B*lfâ13*fi ban©^ ^SÉpi -naan yp 
i-tttiab snmpïi ba fia ïbb^âfia tt'irtjtoi ïni3feb§> 2 ia>n^ nb« 
fMtb "ùbai ^m ba irra B'bbifl B^ma B^tfba i^ma^a s — i^b^nizD^n 
ba> tDTn tz-p ib* -îasrprs ^hWtfl îmnn baa î-rriï3 rttë tprn 
ins» isma r<b n^aô Wibatètt h©*ib ba» ©•« ^«^ BK ib'tfiWf 

13b lÛtft .bitïb» 1*1^1 C]^5 pwN Û^Opl73 d^HD n-lp^T 5]nO "ûn3 Û1wNP5 

bo SnrtN n^ttJ ra btj M*l ï~it™ ^in^- '■jï'i&rt Jmb^n lâsibtt r-i^nn 
fclb *i\b^ flib^tofi hsttS "in ^"in Sa^itëSHb B^ja^ 1« B^ m^i f-»-np 
B*iâlïî 3 ?<'jnr! H^H !n^D?2 "n-i;*- "jw Bs'ttK ^wN b*i3> n^br rtb^ 
Bfeihtos MM nlb^ai mâlbFfi mnn ninst ptîi m.Nbn B^n nb^D 
H« bnob i-i^^^^rr L2D^/^ i— ï^n*^ n^ ï-rn^n^b piana a^n N^usb 
mpi^ mnnnb i5b iuâ ^br; Wr±sa nbblfirl î*1^bi« b^ nabi^ïl 
b^nai ïiitta 4 â i »Mb fc iN*ip isn B^n i»Til3» 'M ^p^* 1 n^ B^lbm 
irniN-in Nnb^ 'N2»^D 7 n nuy bl^i riTT nni^ Wi'ta l'iîâtn W.5Bapi 
Bft^bi tzirpcs tzr niN3 t-nbnpi nn^ai srnnnn Hnna t-nrù 
•p^nn t-wr. ^àbta Bttîôâb ifrrp ^b i^No^fi îid bai^ BWa ï=:=:*l:i 
nx t^*»ï23 r^bi i^pbN 7 - n^N ïTra^ai ridbi i^tdn ^d Bbipb 103 
iib fcrpban rncrn^ ibiN fcrn 'i^ libffii ittîK Bip^a irmuisD 
, i^b^ tnn^i 13^3^ s-iN ï-r^-i^ anûin i-r , 03>»b is^matona sthn C]"i^i 
rtaniîa D"i3?û n^n wîi s— ïNtri TJrt ^ b^^tii i3^^ ^a bD tsminm 

1 Is., lxvi, 20. 
* Is., xxi, 4. 

3 Bera/chot, 33 d. 

4 Jer., xxxi, 10. 



72 REVUE DES ETUDES JUIVES 

t-nwfc ï-imam n^Aa taîa^biïrb "pari ^ti iaaïib nnb tabioi 
M^iani îip'nN^b^ fczppimrn fcr , a*np!rj t-nniaoii batt )dh î-ibnaii 
ta^pa^ ^a "w y>Ti *ny •pa a^ab mn •pan a-i^a t^Dalapi inSm 
nn ba pim?a aaip^n ba taab baa ■nasb "î^pba 'n taa» î-naïi 
nj>u5!-î ^a i^rn&nai oanabi ib m-nnb p^ist -^nnî inar atan lïHpn 
ûitDbrrb lasab&im i^nai ta^iaaa 'ri Irtwa isba na^p ^ab wna 
^a prnb laierû b^v t*wba '^aao i^ba> iibn fca^aaïi i-inrû ns 
naaaa ba> Dira ^ïbn "isan i^bi b^n tnnia^b taaab na y^abi aa^p 
'tt ma nninaa isp^ia-i na^an p "nnan n«ïa i-iai i-wsab "ûaî-rfi 
!-nam î^Dip npn^ïi^ i-îa\nn *pbn na ^nnai nattE wia a^ptt baa 
iab*> aiatti rKo3ra' , na aaranb Yb narp ruais -marna 1*1 œaa bab nnb 
wbjn f<b mvaTam ta^a it £a^ nn*n ï-nîa>a taipr; rma ba 
tp^ii yvoh . ma^rn î-irno* 'pio fira ins ba iaa»?aai a a arrw 
^a ,aa^:nfr« Ywn n^wn irna^i ab aiiaa iab^ )ynh tsrbb'avxn 
bna brrp ^a i^ t-r»rj mm ^a ï-iaabîab r-mi i-maa>rî "pa , ta^aa 
ï-iNitinn ba in&NBb baia ab pnm?a aaipto ba fnabb îr-rarr naw 
tanb innb s— i"on unprr to maaa ^a '^aai r<ab rirn^n s— inîï-t 
isaaba u^n nb^b la-imi ^tta^ï-pa imbrip ^a ba iawia p ba> , -iaa>)a 
s-rnan i-iDtt aaa> * -nT3>b ma>ja ao wn taanmn *naa ^aab ^m ms 
ama nnb "paô lann ï-ib-iaw r-rnnaî y-ia* baai naîa mn msab 
qa ^wniïï» '■pai ^b?^ n^^ n^ baai irpba 'n iiaab naatn»a a^abnnb 
^^pi?a ^atî^a !r^b« "na mbxtt 'n ittio n»« wo^tTib^ ^«lewr , , »ba , i 
a^niD?an ^ a^anbi ab^nb nttNi ion. nbbn û^d^o aa> N3 iu:j> 
î^ab »Tn3n ta^na^ï-» ir;aa> ^nn^ bn^aa^ w tt^dm .to^n^^ïn 
paa i^ni ï-^n i^ia^ a^b arto ^a i-nias: hira a^aïj» w tart 
ban •j-'s't n"D ^d^d itasbnanp apaa nanoa ï-it la^mb© ^^an lanb 
rrifinrt _ inajan b"an ap^aa nana^ S-ipiat bu: naip ban nbnpn i-rbnp 
mi^a ^bN im« innsn as b«i muD^b iw niaN» wnprt n"naa>b 
'•'Dûb nabb dn ^a t-jT«îTtt nT«aa»b ri^n^n"« b^ !-it iaanp^n« n"a 
antri tn«i spart rn^i na?aa> ^a a© a-n^in aip?a baan n^i n^ b** 
maa ^dd^ aa ip^nm lapaaa lana ^"npïi n^narb nann t^k 
ta^nrja i^a^ pnh ynn *^ rinri^a .inb\a-« Mbnp bai aa^nr; 
i^pa^ ipnrat laiar sint nwai ï—jtî-î bn^i^rt ba>iab tio • tnnb 
13a babn J-ipi^n tiyt ba^D ï-i"d ^172^^-1 ta^^h^n ïiywr* t-iinpaa 
.'Ta» b^nia^ ba b3>i n^ba» np^i inuauan !-in73u:T ï-itin î-i^nvbN^^ 

1 II Sam., xviii 3. 



L'ACCENT TONIQUE EN HÉBREU 



Dans les mots hébreux le ton occupe une place déterminée et 
invariable, tant que le mot lui-même n'est pas modifié. En outre, 
le ton est le même pour une classe de mots semblables. Ainsi, 
tous les sêgolés ont l'accent sur l'avant-dernière syllabe, tous les 
passés, à la troisième personne masculin singulier, ont l'accent 
sur la dernière. Mais quand les mots sont modifiés, l'accent lui- 
même peut changer de place, par exemple le vav conversif change 
les passés qui sont milleèl en millera. Donc, pour expliquer la 
place de l'accent, on a deux sortes de problèmes à étudier : 

1° Pourquoi telle catégorie de mots a-t-elle le ton sur l'ultième, 
et telle autre catégorie sur la pénultième. 2° Pourquoi certaines 
modifications des mots amènent-elles le changement du ton? 

Pour répondre à ces questions, il faut se reporter à l'époque où 
l'hébreu possédait : 1° toutes les désinences qu'a conservées 
l'arabe littéral ; 2° toutes les voyelles brèves qui se sont affai- 
blies depuis en schevâ nâ. Supposons qu'à cette époque préhisto- 
rique, tous les mots, sans exception, étaient milleêl, aussitôt 
toutes les obscurités de l'accent tonique disparaissent. Que s'est-il 
passé en effet? Ceci, que tandis que les terminaisons tombaient, 
le ton s'est maintenu à la place qu'il occupait primitivement. Ou, 
pour parler plus exactement, c'est la prépondérance de la syllabe 
accentuée qui a entraîné, comme en français, la chute de la syl- 
labe finale. Celle-ci, étant devenue insensible à l'oreille, a fini par 
ne plus être prononcée du tout. Telle est la cause qui a changé 
une foule de mots milleêl en millera, ainsi nçE jadis matarum, 
mettant, dn^ de dabarvma, •pbap^ de yaqiulmia. 

D'un autre côté, les lois de la phonétique hébraïque se sont mo- 
difiées complètement, certains sons brefs n'ont pu se maintenir 
dans une syllabe ouverte (sauf devant les gutturales fortes), ils 
ont dû ou bien être renforcés soit par l'allongement de la voyelle 
ex. mâtar, soit par le redoublement de la consonne suivante 
ex. gemallim pour gemalim, ou, au contraire, être affaiblis en 
simple schevâ, ex., ùnbup de qatallumu. Parfois même la syllabe 



74 REVUE DES ETUDES JUIVES 

brève accentuée s'est changée en schevâ et a perdu, par consé- 
quent, le ton, ex. ïib'jp de qatalat, nbça^ de yaqlulû. 

Les noms qui n'avaient pas de voyelles avec la seconde con- 
sonne radicale, lorsqu'ils ont perdu leur désinence casuelle, ont 
reçu une voyelle furtive et ont conservé l'accent sur la première 
syllabe. Ainsi abd est devenu Ta*, pilh est devenu fins, w#?i 
•jttî etc. De même, les mots terminés par une gutturale comme 

Quand les mots n'ont pas perdu leur désinence, ils sont restés 
milleêl, ainsi njibôî?, Ftaïs, sobçajjj à côté de nbap (pour qatatti), 
btyp (pour qalstla), etc. De même les noms qui ont conservé l'an- 
cienne terminaison de l'accusatif devenu locatif ex., SWa, h&'lft. 

Les principes que nous avons posés trouvent également leur 
application dans les suffixes pronominaux des noms : ■vjïio est mil- 
lera parce que l'ancien pronom était ia (ainsi que le montrent l'a- 
rabe, l'éthiopien, l'assyrien) ; on a. ensuite ^çjio de sïisakha, ^çno de 
sûsakhi, iDiD de sûsahu, ïw.d de sûsuhâ, wpqo de sûsmiu, ùppis 
de silsahhnmu , *jap^iD de siîsakhunna, b^o de sûsahumu , et 
•jcnD de sitsahmina. 

Gomme toute règle, celle que nous donnons souffre des excep- 
tions, mais ces exceptions s'expliquent facilement. Ainsi les mots 
Wsfâlâtt ^V^sn devraient être milleêl, mais il y a là, sans doute, 
une confusion avec le suffixe i. de la première personne. Dans 
les adverbes tels que ùan, ûkrs la première syllabe avait sûre- 
ment le ton à l'origine, mais ia terminaison, étant devenue la 
marque de l'adverbe, a acquis une grande importance et a attiré 
l'accent. On a, en arabe, un exemple tout à fait semblable, La 
langue vulgaire a, comme on sait, perdu les terminaisons des cas, 
cependant le mot mptxi « toujours » a conservé la désinence de 
l'accusatif, et l'on ne prononce pas dâiman, mais da'imkn. 

Quoi qu'il en soit, notre hypothèse nous paraît pleinement jus- 
tifiée par les résultats auxquels on arrive en l'appliquant. La 
place normale de l'accent d'un mot dépend uniquement des modi- 
fications que ce mot a subies par la chute de la désinence et des 
voyelles brèves. On peut y trouver, entre parenthèses, la preuve 
que les désinences de l'arabe ne sont pas une invention des gram- 
mairiens, comme on l'a soutenu quelquefois ; elles appartiennent 
bien à l'antique langue sémitique. 

Il nous reste à aborder la seconde partie de cette étude, à exa- 
miner les causes qui enlèvent à l'accent sa place normale. Ces 
causes sont au nombre de quatre : 1° la rencontre de deux syllabes 



L'ACCENT TONIQITH M HÉBflfcU 73 

accentuées ; 2° la rencontre d'une syllabe finale ouverte, non 
accentuée, avec une consonne gutturale; 3° la pause; 4° le vav 
conversif. 

La première cause est facile à comprendre (tous les grammai- 
riens l'ont expliquée) : il est naturel que, lorsqu'un mot doit finir 
par une syllabe accentuée, et que le mot suivant commence égale- 
ment par une syllabe accentuée, on évite le choc des deux tons en 
faisant remonter l'accent du premier mot de l'ultième à la pénul- 
tième, ex. ftb'jb N"ip. C'est ce que l'on appelle le -nrut aiDîfc Nous 
reviendrons cependant, plus loin, sur ce phénomène. 

L'influence qu'exerce la gutturale sur la syllabe finale non ac- 
centuée paraît, au premier abord, plus obscure. Elle s'explique 
néanmoins' d'une façon satisfaisante. L'aspiration de la gutturale 
n'offre pas une barrière suffisante entre la voyelle qui termine le 
premier mot et celle qui commence le mot suivant. Si la pre- 
mière voyelle ne prenait pas le ton. elle risquerait d'être absorbée 
dans la seconde ou de l'absorber. Ainsi, dans brnb* nnr, Vain ne 
sépare pas assez la voyelle ^ du titan; en donnant à *ïï le ton, toute 
confusion devient impossible. Ce cas se présente fréquemment 
pour ttfôb, qui devient ïifàb devant une gutturale. 

La pause a pour effet général de rétablir les voyelles dispa- 
rues, ex. ïlbpp, pause nby^, de qatalat; ïibçap;;, pause ibbp\ de 
yaqlulû; "ns pour "j-jç, pause "ns, ^9 pour w, pause ■£$. Le ton 
retrouve tout naturellement sa place, quand la voyelle qui l'avait 
primitivement reparaît, ou plutôt la pause maintient la voyelle 
et son accent. On aura donc rmâp, :ibbp\ *is, rsb. La pause remet 
également l'accent à sa place, lorsque pour une cause quelconque 
il avait été déplacé. Ainsi r?3fct, îifin devaient avoir, selon la règle 
énoncée plus haut, l'accent sur la pénultième. Pour une raison 
assez difficile à déterminer 1 , ces mots sont devenus millera, à la 
pause ils reprennent le véritable ton : ftnÇ, *p5&. Quand le vav 
conversif, que nous allons étudier, change le ton, la pause le ré- 
tablit, ex. p^sbi mb^Mi, n?3*i et nfo*i. 

t : itt : ^t: -t : t,T- , t- 

Le vav conversif exerce une influence très singulière sur l'ac- 
cent tonique : au passé des verbes, il fait passer le ton de la 
pénultième à l'ultième, ex. inbûp, ^nbtapi ; au futur, dans beau- 

• : |-'t r s — 't : 

coup de verbes, il fait passer l'accent de la dernière syllabe à 
l'avant-dernière : ^ vrn, afcy< w, A la suite de ces règles assez 
étranges viennent des exceptions encore plus bizarres. Les verbes 

1 Peut-être ces mots se sont-ils trouvés souvent devant des gutturales comme 
dans la formule si fréquente : i^^N "OblS- 



76 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

n"b TD, au qal, gardent l'accent sur la pénultième : wtb*, wiçjn ; 
dans les verbes i'y *n, ^Fi»p donne ipflûj?*!, mais njapn est mz£- 
leêl, etc. A première vue, on serait tenté d'y voir de simples 
caprices de la prononciation, et l'on croirait impossible de mettre 
de l'ordre dans ce chaos. Il n'en est rien. Un examen attentif des 
lois de l'accent tonique montrera que ce désordre est plus appa- 
rent que réel, et que les changements' produits parle vav con- 
versif se ramènent à quelques règles précises. 

On a vu que l'hébreu évite le choc de deux syllabes accentuées. 
On connaît aussi'le rôle du mêtèg : toute syllabe ouverte séparée 
d'une syllabe accentuée au moins par un schevâ nâ (qui repré- 
sente une ancienne voyelle), reçoit un semi-ton. On voit que 
l'hébreu aime à faire alterner les syllabes accentuées et les syl- 
labes non accentuées, et établit une sorte de cadence analogue 
aux temps forts et aux temps faibles de la musique. Ainsi dans 
db^n^rnca il y a trois temps faibles : a (car le schevâ compte 
pour un temps), b et in, et trois temps forts : là, i? et ûs. Suppo- 
sons maintenant une tendance à commencer les mots par le 
temps faible, et à accentuer, par conséquent, les syllabes de 
rang pair, c'est-à-dire la deuxième et la quatrième en comptant 
de droite à gauche, nous aurons l'explication des effets contra- 
dictoires du vav conversif. Dans ""nbap l'accent est à sa place 
primitive, et en même temps il est conforme à la loi que nous 
venons d'énoncer, il est sur la deuxième syllabe. Quand le vav 
conversif, qui compte pour une syllabe, s'ajoute, la loi de la 
cadence exigera que l'accent se reporte sur la dernière syllabe, de 
façon que les syllabes accentuées soient la deuxième et la qua- 
trième : on aura Tibùpn. Au contraire, prenons le mot Ti\ Quand 
on ajoute le vav conversif, c'est le pronom qui devient la deuxième 
syllabe, c'est donc lui qui recevra le ton, en dépit de l'accentua- 
tion primitive. On aura comme : Wi, aiï3"i, bia^, bttSi**!, ata^i, etc. 

x vi— T it- v ir- v | - v ]••- 

Dans piipsn pour rintp^n, \w pour rt3B*n, &3*ï2, la perte de l'accent 
dans la dernière syllabe fait tomber la syllabe elle-même, et la 
première radicale reçoit souvent un segôl ou un petâh furtif. 
Il va sans dire que la transposition du ton ne se produit pas, 
quand les deux dernières syllabes sont fermées, le changement 
serait trop violent. 

Passons aux exceptions : si l'on compare wtoi à ■wbùp'!, on 
remarque que dans wtoan toutes les syllabes sont ouvertes, dans 
"•pbdpn la seconde syllabe est fermée. Si subtile que paraisse cette 
distinction, c'est bien là qu'il faut chercher la raison pour laquelle 
le qal des verbes ïi"b ^ro échappe à l'influence du vav conversif. 



L'ACCENT TONIQUE EN HÉBREU 77 

Nous en trouvons la preuve : 1° dans le piêl et le hifil, de ces 
mêmes verbes, qui suivent la règle commune, la syllabe après le 
vav étant fermée ; 2° dans la troisième personne féminin singulier 
et la troisième personne pluriel des verbes à première radicale 
yod ou à deuxième radicale vav, qui sont milleêl, comme rnnârn, 
rrnim, les trois syllabes étant ouvertes. La raison de ce phéno- 
mène paraît être celle-ci : la syllabe qui a l'accent dans le passé 
étant semblable aux deux syllabes qui l'entourent, il n'y a pas de 
raison pour qu'elle perde son accent en faveur des deux autres. 
Au contraire, dans wpK, iri^opïi toWpPW» la syllabe du milieu 
diffère de l'une des deux autres, elle peut donc être considérée 
comme lui étant inférieure, et la cadence devient possible. C'est 
peut-être la même raison qui fait que, lorsque les deux dernières 
syllabes d'un mot sont fermées, la dernière ne perd jamais l'ac- 
cent ; en effet, elle a la même valeur que l'avant-dernière, il n'y a 
donc pas de motif suffisant pour qu'elle perde le ton. 

Si dans THa^i-n l'accent est sur la dernière syllabe, bien que les 
trois dernières syllabes soient ouvertes, c'est que i est nécessai- 
rement un temps fort et ri un temps faible, le tpn ne pouvant 
avoir d'accent. La cadence se continuant p et in seront des temps 
forts, et itt un temps faible. D'ailleurs, la forme iniftprn, pour 
inttprn, est modelée sur le passé des verbes géminés irrsÇÏIÏÏî et 
la forme étant empruntée, le ton aura pu l'être également. 

Pour inp^i, opposé à topi., il faut se reporter à la période an- 
térieure à ia contraction de la racine. Si, en effet, nous comparons 
weqawamti à weqawamû, nous trouvons la même différence 
qu'entre inbop. et waçn. La pénultième, dans weqawamû, étant 
une syllabe ouverte comme les deux autres, aura conservé son 
accent; elle l'aura perdu dans weqawamti ; et les mots, une fois 
contractés auront conservé l'accent tel qu'il était avant la con- 
traction. 

En résumé, nous obtenons, pour l'accent tonique, les règles 
suivantes : 

1° Le ton normal des mots hébreux est sur l'avant-dernière 
syllabe, mais les mots prennent l'accent sur la dernière, quand la 
voyelle d'une des deux dernières syllabes disparaît ; 

2° La tendance de la phonétique hébraïque à faire alterner les 
syllabes non accentuées et les syllabes accentuées, fait passer, 
suivant les cas, le ton de la pénultième à l'ultième et de l'ultième 
à la pénultième ; 

3° Cette tendance ne s'est pas exercée quand toutes les trois 
dernières syllabes étaient ouvertes. 

Mayer Lambert, 



ANTIQUITES JUDAÏQUES 

EN TRIPOLITAINE 



1 



L'établissement des Israélites en Tripolitaine et en Cyrénaïque, 
comme en Tunisie, remonte à une très haute antiquité. Ils s'y 
trouvaient à l'époque du second temple, venant sans doute 
d'Egypte ; on connaît l'inscription, actuellement à Aix, que les 
Israélites de Bérénice avaient l'ait graver et placer à la synagogue 
de cette ville, en l'an 40 avant l'ère chrétienne *. Cependant, depuis 
l'époque où les Romains abandonnèrent la côte d'Afrique et pen- 
dant les premiers siècles de la conquête musulmane, si quelques 
historiens font bien mention des Juifs d'Afrique, aucun document 
cependant n'avait jusqu'ici constaté spécialement leur présence 
en Tripolitaine. En voici un, absolument authentique, qui prouve 
qu'en l'année 963 de l'ère chrétienne des communautés israélites 
existaient en Tripolitaine. C'est une inscription funéraire que j'ai 
vue à Tripoli ; elle est sur marbre blanc, mesure 19 centimètres de 
long sur 15 de large et se compose de cinq lignes d'une écriture 
peu soignée et légèrement effacée, mais assez lisible. En voici la 
transcription : 

p i©i mb naprj rrr 
■snm -jïaspîi ypy 

n^ma nr^ "q$ ^n 
mN?3 ^noi trsba 

Traduction : « Ceci est la tombe d'Isaï, fils de Jacob, décédé en 
adar II de l'année 4*723 (de la création). » 
Cette inscription avait été découverte vers la fin du siècle der- 

1 Voir D'Avezac, Histoire de la Cyrénaïque, Afrique ancienne, p. 123 (collection 
de l'Univers pittoresque, Paris, Didot, 1844J. 



ANTIQUITÉS JUDAÏQUES EN TRIPOLITAINE 7'J 

nier. Le rabbin Abraham Halfon, auteur d'un ouvrage de casuis- 
tique intitulé ùmaN ""n (édité il y a quelques années à Livourne), 
et qui vivait alors à Tripoli, raconte dans ses mémoires, encore 
inédits, qu'ayant passé, un samedi, la journée dans un jardin des 
environs de la ville, dans lequel on creusait un puits, il vit retirer 
des décombres une pierre sur laquelle il remarqua des caractères 
hébraïques dont il donne la copie l . Le rabbin Halfon ne fait plus 
nulle part mention de cette pierre, et on en avait complètement 
perdu la trace, lorsqu'il y a une vingtaine d'années, on la trouva 
parmi les décombres provenant de la démolition d'une partie de la 
muraille de la ville, à proximité du quartier juif, à l'endroit où se 
trouve aujourd'hui la porte dite Bab Djedid. 

On remarquera la simplicité et la pureté relative du texte de 
cette inscription. Non seulement, elle ne contient aucune trace de 
prière, de souhait ni de formule liturgique, mais même le nom de 
la personne dont elle devait perpétuer le souvenir n'est pas suivi 
de l'expression b"i ou y"î, formules si prodiguées depuis. 

D'autres inscriptions mortuaires, de quelques siècles moins 
anciennes, existent encore à Tripoli. J'en ai vu une datée de 
l'année 1159. Elle est un peu mieux gravée que la précédente, 
bien qu'on s'aperçoive encore de la maladresse du graveur. La 
pierre, qui mesure 30 centimètres de long sur 15 de large, a treize 
lignes; en voici la copie : 

■*Xi 2 pn^ b&our bsb 
?"3 Epi" 1 n"3 2"3 ûNttn 

û^ba n?a^a nra 
3>ram ma» sirom 

nnn tviV i^nb» ùbi^ 

3^ntt3 osn ù^nn yy 

tW*l% bu: rnrû 

-ibmm npbn ï-nrr 

1 La copie donnée par Halfon est identique à celle qui vient d'être transcrite, sauf 
dans la première ligne, où Halfon écrit "rçÔ^IJ '"lb, ce qui est sans doute une erreur, 
le mot Bischi pour Moïse, aujourd'hui très usité dans la régence, étant certainement 
d'invention moderne. 

2 Cette expression est très usitée parmi les israélites du nord de l'Afrique ; elle est 
souvent écrite en abrégé (TD""Om 2"3b3). Elle est également très employée parmi 
les musulmans. 



80 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Cette pierre, d'après l'inscription, recouvrait la tombe de 
R. ùNttn b. Josef, décédé le lundi 22 sebat 4919 de la création. 

Cette date correspond au 13 janvier 1159. 

Cette pierre se trouve déposée à la !-nY3> de la grande synagogue. 
On dit qu'elle y a été apportée de Fessato, dans l'oasis de Djebel, 
à environ 150 kilomètres au sud de Tripoli. La tradition populaire 
attribue d'ailleurs à cette oasis l'origine des Israélites actuellement 
établis à Tripoli. 



II 



Une famille juive de Tripoli conserve pieusement une Bible fort 
ancienne, écrite sur parchemin, en Tannée 1312, à Soria, en 
Espagne. Ce manuscrit est excessivement curieux et mérite une 
description détaillée. 

En premier lieu, l'ordre des vingt-quatre livres de la Bible n'est 
pas le même que celui qui est adopté actuellement, pas plus que 
celui que suit la traduction des Septante. Ainsi, les seconds Pro- 
phètes sont placés dans l'ordre suivant : Jérémie, Ezéchiel, Isaïe, 
Petits Prophètes. Les Hagfographes sont dans l'ordre suivant : 
Ruth, Psaumes, Job, Proverbes, Koheleth, Cantique des Canti- 
ques, Lamentations, Daniel, Esther, Ezra, Chroniques. 

Les livres de Samuel, des Rois et des Chroniques ne sont pas 
divisés en deux dans notre manuscrit, mais forment chacun un 
seul livre divisé en chapitres. Ezra et Néhémie ne forment égale- 
ment ensemble qu'un seul livre, et le commencement de Néhémie 
de nos Bibles n'est même pas, dans ce manuscrit, en tête d'un 
chapitre. La division en chapitres de ces livres n'y est d'ailleurs 
pas la même que celle de nos Bibles modernes ; ainsi les deux 
livres de Samuel ne forment ensemble que 34 chapitres, et le 
commencement de notre second livre actuel se trouve au 21 e cha- 
pitre. Or nos Bibles modernes, ainsi que la traduction des Sep- 
tante, divisent Samuel I en 31 chapitres et Samuel II en 24. 

Il en est de même des Rois, dont le commencement de notre 
deuxième livre actuel est au chapitre 16, et dont tout le livre 
compte 34 chapitres. Dans nos Bibles modernes, la première partie 
en compte 22, la deuxième 25. 

Ezra et Néhémie comptent ensemble 10 chapitres, et le com- 
mencement de notre Néhémie se trouve au milieu du chapitre 4. 

Les Chroniques sont divisées en 25 chapitres, et le commence- 
ment de notre Chronique II se trouve au milieu du onzième cha- 



ANTIQUITÉS JUDAÏQUES EN TRIPOLITAINE 81 

pitre. Dans nos Bibles modernes, Chroniques I compte à lui' seul 
29 chapitres et Chroniques ÏI en a 36. 

Il ne m'a pas été donné d'examiner si dans les autres livres les 
chapitres concordent avec ceux de nos Bibles actuelles, soit 
comme nombre, soit comme point de départ. 

Il est impossible d'attribuer ces divergences à des erreurs du 
copiste. Celui-ci a porté un soin infini, non seulement clans l'indi- 
cation des chapitres, mais même de toutes les nvimD, soit mrnna 
ou manno, non seulement dans le Pentateuque, mais même dans 
les Prophètes et les Hagiographes, en ayant soin d'en faire men- 
tion toutes les fois que des ouvrages massorétiques indiquent des 
divergences sur la matière. 

Cette Bible, nous l'avons dit, est écrite sur parchemin. Les 
feuilles ont 35 centimètres de long sur 26 de large. Chaque page 
est divisée en deux colonnes de 31 lignes chacune. Les diverses 
nwnB, à savoir la û^n rn"H23, la irîtffi rrriç et la 'm rn^iû sont 
écrites en forme poétique, avec hémistiches séparés. 11 en est 
de même de la totalité des trois livres poétiques, les Psaumes, Job 
et les Proverbes. Mais le scribe n'a pas observé 'les mêmes règles 
pour les Lamentations et le Cantique des Cantiques. 

Le copiste a apporté à son travail un soin minutieux; ainsi 
toutes les lettres, d'un bout à l'autre de la Bible, sont munies de 
leurs "pan, attachés ou détachés, horizontaux ou verticaux; les 
points-voyelles, les meteg, les accents toniques, etc., y sont soi- 
gneusement portés ; en outre, autour de toutes les pages, en haut, 
en bas, à droite et à gauche, se trouvent des observations masso- 
rétiques, d'une écriture très fine et souvent fort bien conservée. Le 
milieu, le premier et le dernier quart de chaque livre, en versets, 
en mots et en lettres, sont indiqués en marge, de même que les 
keri et les ketib, les lettres grandes ou petites, les mTOiB, 
mmnû ou rnnaino, et les variantes des massorètes et du fameux 
livre ibbït. 

A la fin de chaque livre se trouvent des indications sur le 
nombre des chapitres, des versets, des mots, des lettres contenus 
dans le livre, ainsi que sur les n-ptû-is, mmns ou mttino ; et 
à la fin de chacune des quatre grandes divisions de la Bible, 
Pentateuque, premiers Prophètes, seconds Prophètes, Hagio- 
graphes, se trouvent plusieurs pages d'indications massoré- 
tiques. 

Dans le Pentateuque, le commencement de chaque tmo est in- 
diqué par une vignette dorée, jamais la même, placée dans la 
marge, à droite et à gauche du texte. Le même procédé a été 

T. XX, n° 39. 6 



82 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

employé dans les Prophètes, pour indiquer les Haftaroth de cha- 
que ktio et celles des jours de fête 1 . Les chapitres des livres 
sont indiqués par des vignettes rouges, également variées, mais 
placées au milieu des deux colonnes du texte. 

Outre la division en chapitres, les trois livres poétiques, 
Psaumes, Job, Proverbes, sont divisés en un certain nombre de 
parties égales ; le livre des Psaumes est divisé en dix-neuf par- 
ties, ceux de Job et des Proverbes en huit chacun. 

Le livre des Chroniques étant terminé à la première colonne 
d'une page, le copiste s'est servi de la deuxième colonne pour 
dater et signer son travail. Voici textuellement l'inscription qu'il 
a tracée dans un cartouche ayant la forme d'un portique arabe : 

bbian iDDn ï-ït ^narû •paw p ïV'nbï taïnaa ia aiu ùuî ^n 
*no à* traînai tansoaa srnna tznrrnoi ta^so ï-r^anai tmu:? 
û^aœ nau:a ^9 î-iavjï". "fthtn *to ^n^yb "pr-n^m vr\Tp^ b"n 
nmo?aa 'pmrasn ^na iea wirran 3 a^tt armiûa 2 b-isb tariwi 
'ijannoîn 'nmnort nruneft mn^i nom tàK pa -rm^i nbTwri 
tok t-naipfctt baa ■ni îtwvdïi -naa raamow ^s bj> v»aw ^b 
■paTpsn ^trana HT»m»n t-nm^i ïîrmpbrrcn taïmio pa» ti-dt 
na taom3?3rî Taaa mwia p\Ni r-nraia ^n- ns>oa nnoaan f-nsoi 
rTfrp Tna rrmriBa viwto a-nain idb trwQaïm rmnn "pa aman 
.1»» ba b^ ïibJim ^anT* tiûn b&niai iftba 

Le scribe parle d'une préface (ïirpns) qu'il avait mise en tête 
du manuscrit ; elle manque malheureusement, ainsi que le fron- 
tispice de l'ouvrage et la première feuille du livre de la Genèse. 
Au commencement des Hagiographes, il manque également le 
livre de Ruth et les premiers psaumes, jusqu'au milieu du Ps. 34 
[n'ai n ^sàn nain). 

Sur une feuille restée vide au verso, et dont le recto est rempli 
d'observations massorétiques, se trouve une dédicace écrite en 
caractères courants, adoptés de nos jours par les israélites 
d'Afrique. S'agit-il d'une copie du texte de l'une des feuilles qui 
manquent, ou bien serait-ce là l'œuvre d'un des possesseurs de 
la Bible qui aurait voulu, par vanité de propriétaire, donner à son 
ouvrage une grande importance, en le plaçant, pour ainsi dire, 
sous les auspices des Geonim ? Il n'y a pas lieu de supposer que ce 

1 11 ne m'a pas été possible d'examiner les rites des Haftaroth indiqués par le 
copiste, ni si celles du rite Aschkenazi y sont portées. 

2 C'est-à-dire dans l'an 5072 (1312 de l'ère chrétienne). 

3 L'abréviation ft"^n n'est guère usitée. Signiûe-t-elle ïinbTtt Û^T 1 &TÏ3!"Ï ou 
une expression analogue ? 



ANTIQUITÉS JUDAÏQUES EN TRIP0LITA1NE 83 

soit là la préface dont parle le scribe, cette préface, d'après l'ins- 
cription citée ci-dessus, devait donner des indications qui ne sont 
pas dans la page en question. 

Cette dédicace, dans laquelle se trouve une généalogie des Géo- 
nim remontant jusqu'au premier homme, est d'un sens assez 
obscur, et le commencement ne correspond guère à la fin. Il y 
est dit que le manuscrit a été écrit nœa fcpïDaîi mbtfï "i£> Tnab 
SïTiïto, dont le nom est suivi d'une série d'éloges et de bénédic- 
tions, puis il y est dit : ïts'Djbïi rtosîi rrobœ'n 13ST7N mmo ^iïïDï-j 
irrww p prisse 'n nanm i^nft n'a J in b»i ùbn ba d^d: aônxa 
\ndt p «^UîDrt nabifl p mm p ïTTrtr p. Suit la série des naçis 
telle qu'elle est donnée dans les divers ouvrages, en remontant 
jusqu'à Schealtiel et Zorobabel, puis des rois de Juda jusqu'à Da- 
vid, et la généalogie de ce roi jusqu'aux patriarches et à Adam. 
Viennent ensuite quelques lignes de prières pour l'âme de tous ces 
morts. Après cette longue généalogie, sans autre explication ni 
transition, et sans qu'on voie ce que cela vient y faire, se trouve 
le passage suivant : mnart ©anïi p'is *ob»'n drvnbinb ûmao rrbai 
r»*o»!rj on^D mn yz ^d irïai»»i «iran 2 î-îD^br> n'jna raiD^n 
-înm mta ïi'ra ïi:"û:oîi împTn ^biam 3 iet ba na n'jna 
'•di ban wiw îïrnotr wmm. 

Quels sont ces quatre personnages ayant des titres honorifiques 
arabes ? A quoi correspondent ces titres ? Dans quel pays et en 
faveur de quels fonctionnaires étaient-ils employés ? Rien dans la 
dédicace ne le dit ni ne le fait supposer. Je ne saurais expliquer 
les obscurités de ce texte. 



III 



Il a été ci-dessus question du rabbin Abraham Halfon. Ce rab- 
bin, qu'on désignait également sous le nom de Caïd Abraham 
Halfon, avait la manie d'écrire, de recueillir des autographes, de 
copier les documents qui lui paraissaient curieux et d'enregistrer 
les événements qui se déroulaient sous ses yeux ou les nouvelles 
qu'il apprenait. Il a été publié de lui un volume intitulé ^n 
dîna», ouvrage de casuistique, tel qu'en ont publié plusieurs rab- 
bins orientaux. Il a laissé, en outre, deux gros volumes manus- 

1 Mots arabes qui signifient : Maître dont les paroles reflètent la pensée du gou- 
vernement et de la religion. C'était sans doute le, titre arabe de l'Exilarque. 
s Le savant lieutenant (du Calife musulman?). 
3 Le savant administrateur du temporel. 



84 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

crits fort curieux à feuilleter. L'un de ces volumes est une sorte 
de journal contenant les dispositions (rnspn) prises par la commu- 
nauté israélite de Tripoli, les événements survenus du temps de 
l'auteur, des notes sur les rabbins notables qui ont visité la ville 
et surtout leurs autographes, etc. Le second volume contient une 
collection de poésies hébraïques de divers genres, recueillies par 
Halfon soit pendant ses voyages ou dans ses lectures, soit parmi 
ses connaissances, surtout parmi les rabbins de passage. Un cer- 
tain nombre de ces compositions, qu'il donne comme inédites, 
ont été publiées depuis; d'autres ne le sont pas encore. 

J'ai trouvé dans ce recueil une élégie attribuée au célèbre com- 
mentateur Abraham Ibn Ezra et portant comme date a"jH tpN P3U3 
N"aain p"Ei-pa la-inb, correspondant à l'année 1140 de l'ère chré- 
tienne. L'auteur s'y lamente sur les souffrances des Israélites dans 
plusieurs villes d'Espagne, aux î!es Baléares, à Malte, dans les 
villes du Maroc, de l'Algérie, de la Tunisie et de la Tripolitaine. 
11 est inutile que nous reproduisions ici cette pièce en entier, 
elle a déjà été publiée par M. Ad. Neubauer, dans le Letterbode, 
6 e année (1880-81), p. 32, et dans le Diicân des Abraham ibn 
Esra, de Jacob Egers, Berlin, 1886, p. 68, n° 169 K Voici d'abord 
le début de la pièce, d'après notre manuscrit : 

Le reste de la première strophe , sauf des variantes de peu 
d'importance, est comme dans l'édition Egers 2 . 

Draw i» :n nso b* tv rtï-ia 

'd^Y 1 id-i nNîb ans>72 bv an tdo 

•fittÈW^N *p*n h$ tpwo 12*9 maa 

ïtoid nbian nu nab Dta »•»« pai 

. 5 rtro a^auîi û*»3td t|b« ^iv t]bn ^ba 

1 Notre cher collaborateur M. David Kaufmann, que nous avons consulté avant 
d'étudier la pièce, a bien voulu nous aider dans l'explication de cette élégie. Il 
nous en a d'abord indiqué le mètre, qui est de 6 syllabes par hémistiche, en ne 
tenant pas compte des demi-voyelles [hatef] ni des vav du commencement des mots, 
etc. (Isidore Loeb). 

2 Au vers 7 d'Egers, notre ms. au lieu de J-ftS ITlin ba ^D, a T^bn ba ">a 
ÏIjD. Levers 8 d'Egers est, dans notre ms., ITEN 33Ha EPâTOSI Û^jTI!! DÏTI 
!"ï3N1. Au vers suivant, au lieu de J-jbDn fPab, notre ms. a ^b^ STPab ; proba- 
blement, d'après M. Kaufmann, il faut Ù^b^bfi? rpab. 

3 Ce vers, qui ne se trouve pas dans Neubauer ni dans Egers, a probablement 
été ajouté en Afrique, comme les interpolations dont nous parlerons plus loin (Isid. 
Loeb). 

4 Lucène. 

5 C'est-à-dire 1070 ans après la destruction du temple, ce qui revient à l'année 
1140 (ou même 1138) de l'ère chrétienne. Les persécutions dont il est fait mention 
dans la pièce, sont donc celles d'Ibn Tumart (M. Neubauer l'a déjà indiqué) que 



ANTIQUITÉS JUDAIQUES EN TRIPOLÏTAINE 85 

Dans la seconde strophe, notre texte compte Séville et Cordoue 
(ïiSB^ïip ), comme dans Egers, vers 12 et 15; après le vers 16 
d'Egers, notre manuscrit a le passage suivant : 

irfcltt mpVn KaMfcriin Nasa dm 

ÏTn» £HS nN1ï53 ttb NûbfiMai KpbTfittai 

rroia ^a> Tan nitj ban fconod ban 
^î-nisa lia nnttB ïipanttb Npnv&wi 

Dans la troisième strophe, au vers 22 de redit. Egers, le ms. a, 
par erreur, STnaba nbïip b3> au lieu de iiDNttbas nb'np ba> (Sed- 
jelmesse) qu'on a chez Neubauer et chez Egers. Entre le vers 25 
et 26 d'Egers notre texte a introduit le vers suivant : 

. 8 !-îonrafi osn-ie ruinai î-Dibàîrwi 

Enfin, entre les vers 30 et 31 de l'édit. Egers, notre ms. ajoute 
les vers suivants : 

3 nsïo ban osin ba> nsa>a i-nabônKi 

ïita'ixnni N^^'-^abN ba> wnb ba» rûa dm 

^Dm^ïT oaapb wpa ^ab saai 

rt&ra^a nwa Dbranab *n">asi 

.ïtok mrpb natta b'Wp Ta triDrrp da? 

La quatrième strophe n'offre rien d'intéressant. Elle est la der- 
nière chez Neubauer et Egers ; notre ms. en a une cinquième, 

M. Graelz place (t. VI, p. 171) en 11/Ï6. Comme la pièce contient des interpolation?, 
elle ne doit être utilisée par les historiens qu'avec précaution (I. L.}. 

1 Les vers 1, 4 et 5 de ce morceau ne se trouvent pas chez Neub. ni chez Egers. 
Le premier de ces cinq vers nomme £<nS3 et Grenade. Les deux localités du 
deuxième vers sont sûrement Majorque et Malaga (voir Neub. et Eg.), de sorte qu'il 
faut, pour le mètre, lire Npbttftl ou bien (Neub. et Eg.) Npb^fa "P^l. Les Juifs 
espagnols prononçaient probablement Malaca ou Malca (comme ils disaient Polcar 
pour Polgar), peut-être disaient-ils Majolque pour Majorque. Si cela n'était pas, on 
changerait J*pb"PN73 en NpTPN'ft. Les deux derniers vers sont interpolés ou sont 
une variante qui s'est glissée dans le texte. C'est ce qui explique la répétition de 
Majorque. Au vers 2 de ce passage, au lieu de ÏT^afcO, il faut sans doute lire 
ÏT^aNI Dénia. Cependant Dénia est bien loin, et tous ces événements se passent 
dans le sud de l'Espagne; nous préférons donc lire, avec Neub. et Eg., 'jfcoaa ou 
'{NSa, à Jaen. Le nom suivant, comme nous le fait aussi remarquer M. Kaufmann, 
est sûrement fcp^Nfàbfil Alméria. Nous ne savons quelles sont les deux localités 
mentionnées dans le vers suivant. (I. L.) 

* Ce vers a été ajouté en Afrique, comme les vers qui vont être reproduits 
(I. L.) ; dDtnfa est la ville du Maroc. 

3 On reconnaît, dans ces vers, les villes de Tunis, Sousse, Mehdia, Gabès et 
Tripoli de Berbérie. Dans les six vers précédents (voir Egers) soût nommées Fez, 
Tlemcen, Ceuta, Mekinez et Draa, au Maroc, 



REVUE DES ETUDES JUIVES 



évidemment ajoutée par un auteur africain, et que nous repro 
duisons ici. 



nrûtt nYBTpB nsrp 

1 mdï ab aw-pàn 

riVw dmsn 

2 NnabDtt bïip dm 

ntB5 dSTIûbl 

iiniap tmaan 
nn^ iy iàa Nbn 
rirons tom *iwi 

ïrnbd diD&si d^sn 
îinNa ab nmi»i 



N£Dp dm a»Nnb T3> 

mba a-™ îbd n^a 

tpjyouïi i&wnas m* 

bïrp dn nrûiBi 

b*tt dm ten 

d^dfa ûïrb* îinai 

niai dnitp -jbî-n 

«a-pàb iba n£p 

ÏKWmb ^bn dirai 

d^a-™ ùiW ba 

ïirrnïi n3>b d^iptt 

^"» in anà"> d-n 



: d^2 ttW 1 *^3> ^y 

A la fin de cette élégie se trouve une dernière strophe, ajoutée 
postérieurement par une personne moins habile à manier la 
langue et surtout la poésie hébraïque. Le continuateur, qui paraît 
être Djerbien ou Tripolitain, voulant réparer les omissions de 
l'auteur, cite, en Tunisie et en Tripolitaine, un certain nombre de 
villes qui servaient de demeure aux Juifs, et à propos de Masrata 
il fait mention d'un exode des israélites qui y habitaient et qui 
émigrèrent à la suite des exigences de l'autorité locale. Voici cette 
strophe qui paraît assez curieuse : 



nb*rt d5W 

6 Nnabd2tt br;p dm 

'«nfcnatta d^aïasrs 

ntoa dm^bn 

nn^p irtwi 

ïinr u iaa abi 



mba a-na iba -im 

bïip na nnattn 

d^oto dîrby wm 

mai dnxp ^brn 

aa^rab iba nïp 

"^wri^b iabn di-pm 



1 El Hamma, en Tunisie ; Gafsa, au sud de la Tunisie ; Djerba, île, dans le golfe 
de Gabès, en Tunisie. 

2 Sourman, en Tripolitaine ; Meslata, dans l'oasis de Djebel, en Tripolitaine. 

3 Mesrata, dans la même oasis. 

4 Ce mot est fautif, nous ne savons quelle est la bonne leçon. 

5 Sourman, en Tripolitaine. 

6 Meslata, dans l'oasis de Djebel, en Tripolitaine. 

7 Mesrata, dans la même oasis. 

s On ne comprend pas trop ce que l'auteur veut dire. Sans doute il a mis |"in ,, î"ï 
pour les besoins de la rime, et ce vers, formant cheville avec le suivant, peut s'expli- 
quer peut-être, en substituant toutefois "pïi à ftn^ïl. 



ANTIQUITÉS JUDAÏQUES EN TRIPOLITAINE 87 

nnbs ûtts:n arsn û^^ii» aî-w bs 

ttnaa «b ïims^i nrrnin nyb tripa 

Û^IDN p ri» a:n toi "p nw ar 

ara rtrrp ■w ^r* 

Le rabbin Halfon donne cette dernière strophe avec le reste de 
l'élégie, comme si le tout était du même auteur, ce qui prouve 
que le supplément même était déjà assez ancien au moment où 
le rabbin Halfon le transcrivait ; pourtant la différence est bien 
sensible entre les deux fragments, et comme langage et comme 
prosodie. 

Quoi qu'il en soit, le document et le supplément présentent un 
certain intérêt pour l'histoire des communautés juives de l'Afrique 
du Nord. 

Tunis, 22 novembre 1889. % 

D. Gazes. 



LES JUIFS D'ORIENT 

D'APRÈS LES GÉOGRAPHES ET LES VOYAGEURS 



SUITE 



II 



M. Gaffarel a récemment publié sur André Thevet une notice 
intéressante, quoique un peu maigre, à laquelle nous renvoyons 
nos lecteurs [Bulletin de Géographie historique et descriptive, 
Paris, Leroux, 1888, p. 166-201). Contentons-nous de rappeler ici 
que Thevet, né à Angoulême en 1502, avait pris de bonne heure la 
robe de cordelier ; en 1547, il s'embarqua à Venise et voyagea 
dans le Levant jusqu'en 1552. Quelques années après, il repartit, 
pour visiter, cette fois, le Nouveau-Monde. Bien qu'il affirme sou- 
vent ne décrire et ne raconter que ce qu'il a vu, on ne peut douter 
que la compilation des témoignages d'autrui n'entre pour une 
forte part dans les siens. Ce serait un travail instructif, mais qui 
n'a encore tenté personne, de faire la lumière à cet égard, par la 
comparaison du texte de Thevet avec les ouvrages des autres cos- 
mographes, ses prédécesseurs ou contemporains. La rareté de ces 
livres ajoute malheureusement à la difficulté d'une pareille re- 
cherche. En lisant la Cosmographie Universelle, pour en extraire 
les passages qui suivent, nous avons cru devoir élargir un peu 
notre cadre et signaler, à titre accessoire, certaines indications 
d'ordre archéologique ou philologique qui n'ont pas un rapport 
immédiat à l'histoire du judaïsme. La Cosmographie est si peu 
lue et si peu lisible qu'elle ressemble à un pays d'accès difficile 
où le voyageur est tenu de recueillir des renseignements divers. 
J'ajoute qu'elle se termine par un index fort étendu, mais com- 

i Voir la Revue de 1889, tome XVIII, p. 101-107. 



LES JUIFS D'ORlEJNT D'APRÈS LES GÉOGRAPHES 89 

posé suivant des principes si absurdes qu'il est à peu près im- 
possible de s'en servir. 

Voici le titre exact du premier volume de l'ouvrage de Thevet 
que j'ai sous les yeux : La Cosmographie universelle é^André 
Thevet, cosmographe du roy, illustrée de diverses figures des 
choses les plus remarquables veuès par V auteur et incogneuës 
de nos Anciens et Modernes. A Paris, chez Pierre l'Huilier, rue 
Sainct laques, à l'Olivier, 1575. Avec privilège du Roy. 

J'ai cru tout à fait inutile de respecter l'orthographe du texte, 
qui n'ajoute rien à l'intérêt des extraits que l'on va lire. 

P. 14 : « Quelques seize lieues de la ville de Maroc, tirant vers 
le soleil levant, il y a de très belles montagnes fertiles, aux- 
quelles se tient un certain peuple More, lequel porte de père en 
fils une croix à la joue droite, et n'ai jamais pu savoir la raison, 
sinon de trois esclaves, lesquels me dirent et assurèrent que c'é- 
tait en mémoire de leurs ancêtres, qui jadis étaient chrétiens. Et 
m'ont aussi certifié avoir vu es maisons desdits Mores grand 
nombre de livres, comme Bibles et Nouveaux Testaments, et 
quelques histoires romaines, toutes écrites à la main. » 

P. 22 : « A voile déployée vinrent mouiller l'ancre devant la 
forteresse de Lepte (nommée des anciens Juifs et Arabes du pays 
Leheman, du nom d'une ville de Judée, les seigneurs de laquelle 
en furent les premiers bâtisseurs). Les Alarbes ou Arabes, voire 
les Mores du pays, appellent cette ville Mahemedia. » 

Il s'agit de l'ancienne Leptis Minor ou Lepte Minus dont les 
ruines sont à peu de distance de la ville arabe de Méhédia, sur 
la côte orientale de la Tunisie. Un peu plus loin (p. 23), Thevet 
décrit la « ville d'Afrique, jadis appelée Aphrodisie » et ajoute 
que « les Africains barbares l'appellent El Mahdia, du nom d'un 
Mahdi, calife ». Il s'agit bien ici de Méhédia, ville arabe située sur 
le promontoire dit Gap d'Afrique, aujourd'hui ras Méhédia. Je ne 
connais pas d'autre témoignage qui attribue le nom de Mahemedia 
aux ruines de Leptis [Lemta). 

P. 25 : Le passage de Thevet relatif aux inscriptions phéni- 
ciennes de Malte a été déjà reproduit dans le Corpus inscriptio- 
num semiticarum, t. I, p. 149. 

P. 34, verso. « Je me suis laissé dire, étant sur les lieux, et 
même les Arabes disent l'avoir par écrit en leurs histoires, que, à 
l'endroit où est assis ledit château (d'Alexandrie), furent autrefois 



90 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

les sépultures des plus illustres seigneurs du pays alexandrin, 
et que faisant les bâtiments d'icelui, au lieu plus proche de la 
marine, fut trouvée une sépulture de marbre noir, autour de la- 
quelle étaient écrites et gravées plusieurs lettres grecques et mo- 
resques, par lesquelles on connut que c'était la sépulture d'une 
femme nommée Hypatia, fille de Théonis philosophe, qui, de 
son vivant était renommée pour son singulier savoir aux langues 
grecques et hébraïques et lisait si doctement en public qu'elle atti- 
rait à soi plus d'auditeurs que ne fit jamais Platon. En ce même 
lieu aussi, furent découvertes les sépultures de ce grand person- 
nage Amazias, onzième roi de Judée et d'un roi d'Egypte nommé 
Sutach, et d'Anaximander philosophe, premier inventeur des 
horloges. De mon temps, les Turcs fouillant sous terre, en ce 
même lieu, furent pareillement trouvées plusieurs statues et mé- 
dailles antiques, qui me fut un plus grand argument de croire 
ce qu'auparavant j'en avais ouï dire aux Égyptiens, amateurs des 
antiquités. » 

Tout le passage relatif aux ruines d'Alexandrie est fort inté- 
ressant et doit être signalé aux archéologues (p. 34, verso — 
35 recto). « Vous ne sauriez être longtemps en cette ville-là sans 
y voir quelque singularité, parce que les Juifs qui sont curieux et 
avares vous montreront assez de quoi. » 

P. 38, Thevet dit que les mameluks « étaient tous chrétiens ou 
Juifs reniés, ou des enfants que l'on ravissait du sein de leur 
mère , . . Aucun ne pouvait venir à ce rang de chevalier mamelu 
(sic) s'il n'était fils d'un Chrétien ou d'un Juif. » 

P. 38, verso : « Je pense qu'il n'y a nation plus sujette à se 
mahométiser que fait le Juif 1 ; non qu'il se soucie de l'Alcoran, 
mais afin d'avoir quelque présent des seigneurs; et puis, étant 
ailleurs, ils reviennent à leur Judaïsme. Et de tels, j'en ai vu un 
dans notre navire, qui, étant en Constantinople, se fit Turc, et 
puis je le vis en Egypte judaïsant avec ses compagnons. Cela me 
fit penser que quelque mine qu'ils fassent, ou de se chrétienne^ 
ainsi que plusieurs font en Italie, France, Espagne et ailleurs, c'est 
pour en tirer de leurs parrains et marraines quelque riche pré- 
sent : ou se mahométiser, c'est pour la liberté du trafic et afin de 
converser avec eux sans soupçon, ou crainte avec tout le monde. 
Aussi sous le ciel n'y a point gens plus fins, traîtres, dissimulés, 
vanteurs et menteurs pour la vie, que sont les Juifs baptisés, 

1 II s'agit des Juifs d'Egypte. 



LES JUIFS D'ORIENT D'APRÈS LES GÉOGRAPHES 91 

comme j'ai connu partout où j'ai été : et vous dirai que le plus 
souvent ils reçoivent le christianisme pour se moquer de notre 
religion ou pour être atteints et convaincus de leurs rabbins du 
péché de sodomie, auquel ils sont volontiers sujets, aussi bien que 
les Arabes, ou pour servir d'espions par la chrétienté, sous titre 
de trafiquer, que pour affection et zèle qu'ils aient à la religion 
chrétienne. Qu'il soit ainsi, de notre temps, à Rhodes, les villes 
de Modon, Choron, Napoli de Romanie et Belgrade, même celle de 
Bude, furent-elles pas toutes trahies par Juifs baptisés ? Et en 
d'autres lieux, ce sont eux qui ont donné les avertissements au 
Turc. Le dernier empereur chrétien à Gonstantinople fut trahi et 
délivré entre les mains de ses ennemis par huit marchands juifs 
qui s'étaient chrétiennes cinq ans auparavant. Qui devrait ap- 
prendre les chrétiens à l'avenir de ne se fier point à eux, et aux 
rois et princes n'en avoir point à leur suite. » 

P. 42, verso, Thevet parle d'un « Juif médecin » qu'il vit à 
Alexandrie. 

P. 43, verso : « Jaçoit que les susdits Égyptiens aient été céré- 
monieux outre mesure en leurs sépultures, si est-ce que les Juifs 
ne leur ont jadis cédé en cela. Qu'il soit ainsi, entre les villes de 
Gazera et Larisse, qui ne sont comprises en Egypte, ains sous la 
Judée, se voient de longues et grosses masures, faites à la façon 
d'un théâtre et vieux château, que le vulgaire du pays appelle 
Robohot, près lequel y a un petit canal d'eau salée, venant de la 
mer. Et sais bien que du temps que j'étais par-delà, en fouillant 
la terre pour dresser une forteresse, afin de résister aux courses 
des Arabes, l'on découvrit, en moins de quatre jours, plus de 
cent cinquante corps momies, dans les anciens fondements, les 
uns en tombeaux de marbre blanc et noir, les autres dans des 
pierres fort larges et dures, toutes écrites de divers caractères, 
effacés par l'injure du temps : toutefois, l'on connaissait bien que 
c'étaient lettres hébraïques, arabesques et moresques. J'y en vis 
d'aussi entiers, tant hommes que femmes, que s'il n'y eût eu que 
sept ou huit jours qu'on les y eût mis, et à tous on pouvait faci- 
lement juger qu'on leur avait ôté les entrailles. Les vilains qui 
fossoyaient jetaient ces corps tout ainsi que vous feriez une 
pierre, sans en faire aucun compte ni état. En ce même lieu, je vis 
une sépulture toute de jaspe, tirant sur le rouge, dans laquelle n'y 
avait aucun corps, ni autre chose que deux statues de bronze 
toutes vertes qui la soutenaient, la figure desquelles était d'un lion 
du ventre en bas et le reste à la semblance d'un homme, et l'autre 



92 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

d'une femme. Contre ce tombeau étaient engravés, en langue des 
anciens Égyptiens, ces mots qui s'ensuivent HABIBI ANTA-MA- 
LIEH, qui est à dire, selon l'interprétation que j'en peux avoir 
de certains Arabes : « Mon ami, vous êtes beau. » De l'autre part, 
était écrit en mêmes caractères : SATEY, ANTA-MALEIKA, 
c'est-à-dire : « Dame, vous êtes belles. » Et pour n'entendre le 
sujet, je ne puis vous en donner autre interprétation. » 

P. 44 : « Quelque temps avant que je fusse en Egypte, on avait 
aussi trouvé plusieurs autres corps momies auprès du rivage du 
Nil, en une montagnette nommée Fartai, au pied de laquelle il y 
a de merveilleuses antiquités de bâtiments, où à présent se trou- 
vent plusieurs Arabes, lesquels apportent infinies médailles aux 
marchands. Au reste, allez-vous en au Caire, à Roussette, Da- 
miette, Alexandrie et autres lieux d'Egypte, les Turcs, Arabes et 
Mores blancs vous montreront dans quelques secrètes boutiques 
de leurs apothicaires (qu'ils nomment Elhanoct) une infinité de 
momies, et les Juifs surtout; combien qu'ils soient falsificateurs 
de cela, aussi bien que de toute autre drogue. » 

P. 51 : « Il me souvient avoir lu dans certains mémoires que 
quelques Juifs me donnèrent, étant en l'île de Bebel-Mandel (sic), 
posée assez avant dans la mer Rouge, que entre la péninsule 
(nommée des Indiens Hedas et marquée en nos cartes marines 
Calicut, à cause d'onze petits promontoires qui l'environnent) 
bien près de là, il y a une rivière dite desdits Indiens Mahalem : 
et que pour autant qu'elle est en tout temps dangereuse à ceux 
qui la naviguent, au rivage d'icelle se voit une colonne haut éle- 
vée, de marbre noir, par laquelle ceux du pays connaissent tous 
les ans son accroissement. » 

P. 56, verso (description de l'île de Méroë) : « Étant ledit Seleu- 
cus paisible de ces pays-là, en mémoire de ses heureuses victoires, 
fit dresser douze colonnes d'une merveilleuse grosseur et hauteur, 
lesquelles, par tremblement de terre, furent depuis ruées et culbu- 
tées du haut en bas, en l'an mil cent dix-sept. D'avantage me suis 
laissé dire à quelques vieux Abyssins, natifs de la même île, 
qu'en plusieurs endroits d'icelle, fouillant aux fondements de 
quelques villes et forteresses du pays méroïen, se trouve grand 
nombre de riches médailles d'or, d'argent et de cuivre, ayant leurs 
inscriptions alentour en lettres grecques, et autres hébraïques 
et chaldées. » 

P. 58, Thevet décrit le fabuleux royaume d'Ethiopie, soumis à 



LES JUIFS D'ORIENT D'APRÈS LES GÉOGRAPHES 93 

un roi chrétien, qui va d'un tropique à l'autre. « Les Juifs du pays 
(vu que c'est une nation qui est vagabonde par tout le monde,) ont 
mis dans leurs histoires et l'observent encore, ainsi que je me suis 
pris garde, que cette région a et porte le nom de Suttcliirn, qui 
signifie Cham, et les Arabes Jeremiel. » 

P. 76, Thevet raconte la réception amicale qui lui fut faite par 
le roi de Cap de Verd [Cap-Vert). Ce roi avait des esclaves de di- 
verses nations. « Entre autres était un Juif, natif du Maroc, âgé 
de quarante-neuf ans, qui aussi avait été vingt-six ans serf, tant 
en Afrique qu'en quelques endroits des Indes Orientales d'Asie. 
Ce misérable auparavant portait le nom de Jonadab, qui lui fut 
changé par les Barbares, pour ce qu'il n'avait pas voulu recevoir la 
loi moresque, et le nommèrent par dérision Alhanar, qui signifie 
en leur langue serpent ou vipère. Ce Juif, pour menace et crainte 
qu'on lui fit, ne voulut jamais quitter son judaïsme, ne ressem- 
blant en rien plusieurs de la secte, que j'ai vu tant en la Grèce, 
Egypte qu'en la Palestine , lesquels étant Juifs se faisaient chré- 
tiens , et au contraire étant chrétiens , la première fantaisie 
qui les prenait, renonçaient le christianisme, pour embrasser la 
loi de Mahomet. J'ose bien dire qu'alors que le pauvre Alha- 
nar vivait, il avait la plus heureuse mémoire d'homme qui fût 
au monde, car il savait parler de vingt-fruit sortes de langues 
toutes différentes et en chacune d'elles lire et écrire : et s'il 
eût ouï un homme dix ou douze jours entiers conversant avec 
lui, et lui donnant les choses à entendre, il en eût plus appris 
en ce peu de temps qu'un autre n'eût fait en deux ans. 11 me 
souvient qu'un marchand anglais, étant de mon temps par-delà, 
averti de la mémoire gaillarde de cet esclave, le voulut avoir 
avec lui pour lui servir de truchement; ce que Adallach, son 
maître, accorda ; comme de fait l'Anglais le tint environ un mois, 
communiquant ordinairement avec lui... Deux mois après notre 
département, comme nous sûmes par ceux-mômes du pays, étant 
ce pauvre homme averti que le roi de Cap de Verd le voulait 
avoir à sa cour et le contraindre de recevoir sa Loi, il en prit si 
grande fâcherie qu'il en fut malade et à la fin mourut d'une fièvre 
pestilentieuse, à laquelle le pays est fort sujet. D'avantage l'on 
m'avertit et assura qu'il dénonçait aux mariniers la mutation du 
temps, la contrariété des vents, pluies, orages, tonnerre, tempêtes 
et dangers de mer, qui devaient prochainement advenir ; et, di- 
sait-on, qu'il aurait appris ceci par les signes qu'il avait vus et 
connus, voyageant sur l'Océan. Et n'y avait personne sous le ciel, 
de son temps, qui décrivît mieux l'horoscope et nativité des 



94 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

hommes et l'heur et malheur qui leur devait advenir, qu'il fai- 
sait. Après sa mort, fut trouvé en la maison de son maître, qu'il 
avait servi six ans entiers, des écrits et mémoires, autant qu'un 
cheval en eût pu porter, le tout en rouleaux, à la façon de par- 
delà. Entre autres choses, il avait mis et rédigé, par état et en 
bon ordre, les mœurs et façons de vivre quasi de tous les royaumes 
de la haute et basse Afrique, ensemble la nature des bêtes, pois- 
sons, oiseaux, herbes, plantes, arbres, fruits et température des 
climats ; et ce qu'il avait le plus observé, était en l'art de méde- 
cine, à savoir la méthode et manière de laquelle les médecins 
étrangers usaient envers les malades. » 

P. 86, verso, à la fin d'une description de l'île de Madère : 
« Encore que l'opinion plus commune soit que cette île est mo- 
derne, si estimé-je qu'elle a été connue et habitée de la mémoire 
de nos anciens pères : prenant mon argument sur ce que la der- 
nière fois qu'elle fut peuplée, un vieil pilote qui m'en donna des 
mémoires en la ville de Lisbonne, m'assura y avoir vu gravé, 
contre quelques larges pierres dures, certaines lettres les unes 
moresques , et les autres hébraïques , contenant ces mots : 
NOHNA ADNI NARHABOVG, AB1SVE, ABITOB, BEHEMOTH, 
GAMARIAS : l'interprétation desquels je ne pus avoir autrement 
que d'un esclave juif, natif de Tremissan, qui disait être telle : 
« Nous te prions, père de salut, père de bonté, avoir pitié et 
laisser en repos tes enfants. » Quant à plusieurs autres, ils 
étaient effacés par la vieillesse et antiquité, même du vent de la 
marine. » 

P. 103, verso, Thevet raconte que les rois de Magadoxo et 
d'Adel conquirent et occupèrent, pendant sept à huit mois, l'île 
d'Albargra (Madagascar) et qu'avant de partir ils y firent dresser 
« en plusieurs endroits Them,enya Sarya, savoir huit colonnes, 
en forme pyramidale, là où était engravé un brevet de telle 
substance, écrit en langue chaldéenne : « Ce grand et puissant 
royaume a été subjugué et mis sous la pression de notre grand 
roi Magadoxo. » — Les rois dont parle Thevet étaient tributaires 
du grand roi chrétien d'Ethiopie. 

P. 113 : « Je sais bien, pour avoir conversé avec ce peuple abys- 
sin, que leur langage participe quelque peu du Chaldéen ; même 
leurs dits caractères, qui sont quarante-sept en nombre , lesquels 
je vous ai bien voulu représenter et effigier, afin que le docte lec- 
teur, curieux des choses rares, ait de quoi se contenter et con- 
naisse la diligence que j'en ai faite. » 



LES JUIFS D'ORIENT D'APRES LES GEOGRAPHES 95 

La gravure sur Lois qui accompagne ce passage donne un ta- 
bleau très altéré de l'alphabet éthiopien ; c'est le premier, croyons- 
nous, qui en ait été publié, du moins en France. 

P. 127, après avoir décrit la rhubarbe : « Je ne veux oublier la 
ruse et méchanceté dont y usent les marchands juifs, qui de toute 
ancienneté trafiquent de toutes sortes d'épicerie, pour être gens 
fort pécunieux et qui courent généralement tous les endroits où 
ils savent qu'il y a en abondance de ces choses rares et précieuses. 
Ces paillards donc retaillés, voyant les marchands étrangers, soit 
ceux d'Alexandrie, du Caire, Damiette, Roussette, Alep, Tripoli, 
Damas et Baruch, villes principales d'Egypte et petite Asie. . . ou 
autres, qui viennent pour acheter et emporter ces simples et dro- 
gues aromatiques, prennent sa racine encore fraîche et avec une 
alêne ou autre chose pointue, frappent dix ou douze coups dedans, 
la mettant cependant sur des petits vases bien nets, comme ils 
sont adextrés à ce faire, de sorte que le jus s'en écoule peu à peu 
dans ces vases (ce que j'ai vu faire étant avec eux, même par ré- 
création j'ai pris quelquefois plaisir à pinceter ce rhubarbe) et, 
ayant ainsi recueilli le meilleur et plus naïve substance, la met- 
tant dans des fioles, vendant le reste ainsi desséché pour fin rhu- 
barbe, aux chrétiens et autres marchands étrangers. Cette liqueur 
et quinte essence est par eux gardée et soigneusement conservée, 
et n'en donneraient pour chose du monde à homme qui soit, ains 
la serrent chèrement pour payer leur carach au grand seigneur, 
l'envoyant au bâcha d'Egypte pour leur tribut dû à celui qui re- 
çoit le timare dudit seigneur. Les insulaires Dalaccayens en ayant 
acheté, usent aussi à présent de même tromperie que les Juifs, 
l'ayant appris d'eux plutôt que de bien faire, et en font leurs pré- 
sents tantôt au roi de l'île, ores au grand monarque d'Ethiopie, et 
quelquefois au bâcha d'Egypte, au muphti qui est leur patriarche, 
et aux autres officiers... qui ne demandent qu'à ronger et par- 
ticiper au larcin. » 

P. 128, verso. Thevet décrit les dangers que présente la naviga- 
tion de la mer Rouge aux environs de l'île de Cademoth, près de 
la côte d'Arabie, station de ravitaillement sur la route d'Aden à la 
Mecque. Du temps que Thevet s'y trouvait, un vaisseau, venant 
des Indes, chargé de fines épiceries, manqua se perdre près de 
là, sur une roche « n'eût été que plusieurs Indiens et leurs es- 
claves s'avancèrent, lesquels faisant bien pour le vaisseau et les 
richesses qui étaient dedans, y demeurèrent aussi pour les gages 
et furent noyés. Or, en ce même jour, et pour la perte advenue à 



U6 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

ces Indiens barbares, furent occis misérablement par eux cinq 
riches marchands juifs, pour ce (disaient-ils) que ceux-ci avaient 
été cause de la ruine de leurs compagnons ; et entendez la maigre 
raison qu'ils mettaient en avant, savoir que pour l'amour des Juifs 
ils avaient pris port en cette contrée. Sur quoi il faut noter que 
lesdits Juifs, qui ne vivent que de trafic et qui sont par tout le 
monde sans posséder un pouce de terre, dès qu'ils entendent que 
les Éthiopiens et Indiens sont voguant par la mer Rouge, ne fail- 
lent de venir à Cademoth ou Camaran, vingt jours ou un mois 
auparavant que ces noirs y arrivent, les uns d'Egypte, les autres 
de Syrie et Palestine, et autres diverses provinces lointaines, afin 
d'essayer par subtils moyens de faire quelques gains sur les 
étrangers et leur marchandise. Ce sont des plus sages, fins et 
accorts trafiqueurs que l'on sache, et surtout les plus méchants et 
qui sophistiquent mieux toute espèce de droguerie, ou qui savent 
falsifier la pierrerie (car c'est de quoi ils se mêlent le plus) 
d'autant que pour les rhubarbes, aloës et autres simples, pour des 
roches, des rubis, diamans, émeraudes et perles fines, ils attirent 
grande quantité d'or non monnayé de ces étrangers et ont des 
muscs, civettes, ambre et porcelaine à meilleur prix que tous les 
autres. Au reste, ils n'ont garde de se charger de ce où ils ne 
voient la dépêche assurée et le profit tout évident : ce qui est 
cause qu'ils ne s'amusent guère à acheter des étrangers de petits 
lions , léopards , tigres , mones , guenons , sagouins , perroquets 
grands et petits, peaux de bêtes monstrueuses, plumage et autre 
diversité, tant de bêtes que d'oiseaux, pour ce que l'argent n'y est 
pas sitôt recouvert et qu'ils se contentent que les autres nations 
en sont assez curieuses, sans qu'il faille qu'ils y emploient leur 
industrie, et qu'aussi ce qu'ils ont besoin pour le trafic qu'ils font 
avec ceux de la chrétienté, ne consiste en ces étrangetés et Choses 
rares sans profit. Quoi qu'il en soit, les pauvres Juifs lors ne 
firent guère bien leur cas à cette fois avec les Indiens, qui pen- 
sèrent que ce désastre leur fut advenu par le commerce qu'ils 
avaient avec ceux : comme aussi il n'est guère nation qui n'ait le 
Juif en haine et détestation et qui ne sache bien qu'il n'accoste 
personne, de quelque religion que ce soit, que pour en tirer profit 
et s'en aider selon la saison. Ce peuple leur donne le nom de 
Ilelyahoc et aux chrétiens Annazara. 

Salomon Reinach. 

[A suivre). 



LES JUIFS D'ORIENT D'APRES LES GEOGRAPHES 97 



III 



Michel Febvre, Théâtre de la Turquie , où sont représentées 
les choses les plus remarquables qui s'y passent aujourd'hui/ tou- 
chant les Mœurs, le Gouvernement, les Coutumes et la Religion des 
Turcs, et de treize autres sortes de Nations qui habitent dans V Em- 
pire Ottoman. Le tout confirmé par des exemples et cas tragiques 
arrivez depuis peu, traduit d'Italien en François par son auteur. — 
Paris, 1682, in-4°. 

Michel Fébure ou Febvre était un missionnaire de l'ordre des 
Capucins, qui était resté dix-huit années en Orient. Son Théâtre 
de la Turquie (paru en 1682) fut accueilli avec faveur par le 
public, et au dix-huitième siècle il était entre toutes les mains. Les 
renseignements qu'il donne sur les Juifs de Turquie devaient em- 
prunter au crédit de Fauteur une plus grande vraisemblance. On 
verra par l'exemple seul de l'histoire de Shylock, qu'il raconte 
gravement, le fond qu'il faut faire de sa science et de son juge- 
ment critique. 

Page 376 : 

Il y a deux sortes de Juifs dans la Turquie, à sçavoir les naturels 
ou originaires du païs, et les étrangers, ainsi dits parce que leurs 
ancestres sont venus d'Espagne ou de Portugal. Les premiers portent 
le turban comme les Chrestiens, mêlé de diverses couleurs : en sorte 
qu'on ne peut les reconnoistre d'avec eux que par leurs souliers 
lesquels sont noirs ou violets, et ceux des Chrestiens rouges ou 
jaunes. 

Les seconds portent une coëffure ridicule semblable à la forme 
d'un chapeau Espagnol sans aucuns rebords, ceux-cy ont leurs 
sépultures séparées des autres, et ne conviennent pas avec eux en 
certains articles de leur Religion. 

Les uns et les autres se trouvent en quantité dans la pluspart des 
Villes du Grand Seigneur, particulièrement dans les lieux de com- 
merce, comme à Smirne, à Alep, au Grand Caire, à Thessalonique, 
etc. Leurs emplois ordinaires sont d'estre Banquiers, de changer les 
monnoyes, de les rogner ou falsifier, de prester à usure, de filer l'or 
avec la soye, d'acheter les choses vieilles et les revendre comme 
neuves, après les avoir raccommodées, de servir dans les douanes, 
d'estre sansals ou entremetteurs de marchez, Médecins, Droguistes, 
ou Interprètes. Ils n'exercent gueres d'autres métiers que ceux-là, 

T. XX, n° 39. 7 



96 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

parce qu'ils sont plus lucratifs, et qu'ils les fatiguent moins, outre 
qu'il leur est plus facile de tromper et de frauder en ceux-cy qu'en 
d'autres. 

Ils sont si adroits et industrieux qu'ils se rendent nécessaires à 
tout le monde : il ne se trouvera pas une famille considérable entre 
les Turcs et les Marchands étrangers où il n'y ait un Juif à son ser- 
vice, soit pour estimer les marchandises et en connoistre la bonté, 
soit pour servir d'Interprète, ou pour donner avis de tout ce qui se 
passe. Ils sçavent dire à point-nommé et en détail tout ce qu'il y a 
dans la Ville, chez qui chaque chose se trouve, son prix, sa qualité 
et quantité, si elle est à vendre ou à échanger, si bien qu'on ne peut 
prendre que d'eux les lumières pour le commerce. Les autres 
Nations Orientales comme les Grecs, les Arméniens, etc., n'ont pas 
ce talent, et ne sçauroient arriver à leur adresse : ce qui oblige les 
Negocians de se servir d'eux, quelque aversion qu'on leur porte. Le 
Lecteur sera surpris d'entendre le récit de ce qui m'a esté raconté 
sur ce sujet par des Marchands de Smirne dignes de foy. Les Juifs, 
me dirent ils, ont sceu si bien se fixer dans les maisons où ils 
rendent ces sortes de services , qu'il est comme impossible d'en 
chasser aucun, quand mesme ce seroit pour en prendre un autre, 
quelque desordre qu'il fasse, l'eust-on surpris plusieurs fois dans le 
vol, et convaincu d'une infinité de fourbes et de tromperies : dautant 
qu'ils s'accordent et conviennent ensemble de ne se supplanter 
jamais les uns les autres. Et si quelqu'un tenté par un esprit de 
convoitise vouloit enfraindre ce bel ordre, et envahir la place de 
celuy qu'on veut chasser d'une maison pour ses fripponneries; il 
seroit d'abord excommunié par les Ministres de la Synagogue, et 
censuré de tous les Anciens comme un faux frère, sur les plaintes 
qu'on feroit de luy, de manière que le Marchand qui veut se défaire 
de son Juif, est obligé de le reprendre malgré de luy, ou de n'en 
avoir point du tout, et de voir par conséquent ruiner son négoce : 
dautant que c'estoit les Juifs qui luy procuroient les pratiques et 
qui empescheront à l'avenir qu'il ne luy en vienne. Il arrive de là 
qu'ils volent en toute liberté, et qu'ils font mille méchancetez au 
préjudice de celuy qu'ils servent dont ils mangent tout le profit, a 
moins qu'il n'ait les yeux bien ouverts sur leurs déportements : 
mais il est bien difficile qu'il n'y soit attrapé, et qu'il ne succombe à 
leurs fourbes, qui sont si bien tramées qu'on ne peut s'en apperce- 
voir qu'après que la chose est arrivée. 

Page 378 : 

Ce sont les plus grands usuriers de toute la Turquie, ils prestent 
à vingt-cinq pour cent, à condition que l'on payera tous les trois 
mois, à faute de quoy ils prennent l'intérêt de l'intérêt, et ruinent 
ainsi quantité de pauvres familles, qui se voient obligées de recou- 
rir à eux dans la nécessité. Ils ne prêtent que sur des gages, et en 
tirant une obligation dans laquelle ils font écrire l'intérêt avec le 



LES JUIFS D'ORIENT D'APRÈS LES GEOGRAPHES 99 

principal et fout avouer que Ton a receu tant, encore bien qu'il s'en 
manque le quart, afin qu'on ne les puisse convaincre en présence 
des juges d'avoir preste à usure. 

Michel le Febvre n'a pas peur des inconséquences : ici il affirme 
que les Juifs sont les plus grands usuriers de tonte la Turquie, 
puisqu'ils prêtent à 25 0/0 par trimestre, mais il oublie qu'au com- 
mencement du volume (p. 27), il a fait aux Turcs le même re- 
proche, et dans les mêmes termes ; la palme ne revient donc pas 
aux Juifs. Bien plus, il rapporte que l'usurier turc, pour ne pas 
violer ouvertement la loi, met, par exemple 20 écus dans un mou- 
choir et les donne à l'emprunteur en disant : reçois cela pour 40, 
et cela pour six mois seulement, ce qui fait du 200 0/0. « Aussi, 
ajoute-t-il, ce malheureux prêt désole la plupart des familles et 
les réduit à l'extrémité » (p. 28). 

On jugera de la crédulité de notre auteur et du crédit qu'il 
faut accorder à ses notices par le passage dont il fait suivre ces 
derniers mots : « Ils (les Turcs) racontent plusieurs exemples 
touchant les chastiments sévères et épouvantables que la justice 
divine a fait de ceux qui s'enrichissent à force d'usures. Je me 
contenteray d'en rapporter un seul arrivé à Kelles, depuis quel- 
ques années, qui m'a esté raconté par des personnes originaires 
du païs qui estoient présentes sur les lieux, lorsque la chose se 
passa. » Un riche Turc usurier mourut subitement ; après qu'il 
fut enterré, on entendit sortir du tombeau des cris épouvantables. 
On alla en informer le Cadi, qui d'abord n'y voulut pas croire, 
mais qui se décida à aposter des gardes près du sépulcre. Ceux-ci 
ayant confirmé le bruit public, le juge fit déterrer le corps, puis 
lui fit trancher la tête par le bourreau. Après quoi, le cadavre fut 
remis dans la fosse, et depuis lors on n'entendit plus de cris. 

Or, ce conte appartient au cycle des historiettes dont les usuriers 
étaient les héros depuis de longs siècles, car, en 1240, Etienne de 
Bourbon en raconte de toutes semblables : tantôt l'usurier, après 
avoir reçu la communion, crie que sa bouche, puis sa main, puis 
tous ses membres brûlent, et sic mortuus est et consamptus est ; 
tantôt il demande à être dévoré par les serpents, pour que son 
âme ne soit pas dévorée plus tard. 

La suite du passage concernant l'usure des Juifs n'est pas moins 
étonnante : 

Ils (les Juifs) voudraient leur faire (aux Chrétiens et aux Turcs) 
pire encore s'ils pouvaient que de les ruiner par leurs usures, je 
crois qu'ils ne s'y épargneraient pas comme vous verrez par l'exemple 
suivant. 



100 REVUE DES ETUDES JUIVES 

Il arriva un jour qu'un Juif ayant preste à interest une somme 
d'argent à un Chrestien, et voyant qu'il ne pouvoit satisfaire à la 
dente dans le temps prefix, il luy fit offre d'attendre encore quelques 
mois, à condition que s'il ne le payoit pas alors, il luy couperoit une 
dragme de sa chair, ou bien il luy donneroit une certaine somme 
d'argent de surplus, en veuë de son attente : qu'autrement il l'alloit 
faire mettre en prison et l'y laisseroit croupir, jusqu'à ce qu'il i'eust 
remboursé. Le pauvre homme se voyant réduit à l'extrémité s'ac- 
corda à tout ce que voulut le Juif. Le terme estant écheu, il fut 
sommé de s'acquitter de sa promesse ou dfe payer; estant dans l'im- 
puissance de faire l'un, et ayant horreur de venir à l'exécution 
de l'autre et de se couper la chair vive, considérant d'ailleurs 
que le Juif estoit inexorable à toutes ses prières, désespéré de le 
pouvoir fléchir, s'alla jetter aux pieds du Cadi les larmes aux yeux, 
en reclamant sa justice contre cet usurier qui vouloit l'obliger à un 
acte si barbare, et luy raconta par le menu le pacte et les conditions 
qu'il avoit esté contraint par la nécessité de passer avec luy. Le Cadi 
fut si indigné et scandalisé de cette inhumanité du Juif, qu'il le fit 
citer d'abord à comparoistre, et l'interrogea de la vérité du fait, avec 
dessein de le chastier rigoureusement s'il le trouvoit coupable de ce 
dont il estoit accusé. Ce misérable qui ne manquoit point d'adresse, 
tourna la chose en raillerie, et dit au luge qu'il ne luy avoit fait cette 
proposition que pour l'épouvanter et se mocquer de sa simplicité ; 
qu'il n'y avoit aucune apparence qu'il en voulust venir à l'exécution, 
veu que cela ne luy apporteroit aucun avantage, et qu'il aimoit 
mieux son argent qu'un morceau de chair d'asne. Le Cadi voyant 
qu'il avoùoit la chose, et qu'il s'excusoit seulement touchant l'inten- 
tion, luy dit, je ne juge que de tes paroles, et n'ay que faire de ton 
intention, c'est à Dieu à en connoistre, et ainsi puisque tu as fait le 
pacte de la sorte, il faut que tout présentement tu l'exécute devant 
moy : mais prend bien garde (ajoûta-t'il) en luy mettant un cousteau 
enire les mains, qu'en luy coupant la chair tu n'en enlevé ny plus ny 
moins que ce qui t'est dû, car je t'en feray couper quatre fois davan- 
tage de la tienne. Sois si juste qu'il n'y ait précisément que ce qui 
t'appartient suivant ce dont tu es convenu, autrement je ne t'épar- 
gneray pas. Le Iuif considérant qu'il estoit comme impossible de 
faire ce que luy proposoit le Cadi, et craignant d'excéder ou d'en 
couper trop peu, et qu'ainsi il ne reprist au double sur luy le sur- 
plus ou ce qui auroit manqué, refusa d'en venir à l'exécution, allé- 
guant derechef qu'il n'en avoit jamais eu le dessein. Non, non, 
répliqua le Cad], il faut que tu lé fasse, et que tu accomplisse le 
pacte, ou que tu ly cèdes ce qu'il te doit. Ce malheureux se voyant 
pressé par le luge, aima mieux quitter sa chemise que sa peau, et 
céder la somme plûtost que de s'exposer au péril évident de se faire 
couper demie livre de chair vive, qui estoit le traitement qu'il avoit 
voulu faire au Chrestien en haine de sa Religion. 



LES JUIFS D'ORIENT D'APRES LES GEOGRAPHES 101 

Un lecteur non prévenu et n'ayant pas lu Shylocli pouvait-il 
clouter de la véracité de ce récit ? C'était, à ses yeux, une preuve 
de plus de la cruauté des Juifs et de leur haine de la religion 
chrétienne. On verra encore, par un autre exemple cité plus 
loin, le procédé d'investigation de notre voyageur, qui est aussi 
celui de la plupart des voyageurs du moyen âge : leur source 
d'information était le peuple, ils interrogeaient tous les badauds 
disposés à causer et acceptaient de bonne foi tout ce qu'on leur 
racontait. Si, en effet, on compare le récit. de Michel Le Febvre, 
avec le conte serbe « Un drachme de langue » (Louis Léger, Re- 
cueil de contes popidaires slaves, Paris, 1882 ; voir Revue, tome 
VII, p. 301), on reconnaît, à première vue, qu'il est emprunté au 
même fonds populaire. 

Page 379 : 

Ils prestent plus volontiers à usure aux Ghrestiens qu'aux Turcs, 
tant à cause qu'ils se font payer plus facilement d'eux que des autres, 
que pour pouvoir par ce moyen les ruiner, et se nourrir de leurs 
labeurs. Ils vont pour l'ordinaire leur demander les intérests ou le 
remboursement de la somme les jours de Dimanche, afin de les 
obliger en faisant ce payement à une action estimée d'eux une es- 
pèce de travail, et par conséquent à une transgression du précepte, 
qu'ils ont de sanctifier ce jour-là comme eux le Samedy, qu'ils ob- 
servent si rigoureusement qu'ils n'allument pas mesme du feu 
dans leurs maisons, et ne font point de cuisine, bien loin de li- 
quider des comptes, de recevoir de l'argent, et de faire aucune chose 
lucrative. 

Quand ils sont en voyage avec une caravane, ils font scrupule de 
la suivre le Samedy, ils s'arrestent, ou bien ils la devancent, et font 
le Vendredi autant de chemin qu'elle fait en deux jours, afin d'arri- 
ver dans le lieu où elle doit se rendre que le Samedy qu'ils passent 
dans le repos à l'attendre. Je n'ay pas remarqué que ce jour-là ils 
fassent plus de prières qu'à l'ordinaire, si bien que cette prétendue 
sanctification du Sabat ne consiste qu'à vivre dans l'oisiveté. 

Il semble que ces sortes d'observances ridicules, et ces lavemens de 
viande si réitérez, les devroient rendre propres dans leur manger ; 
cependant ils sont les plus sales de toutes les Nations ; personne ne 
veut manger avec eux, et un chacun les estime immondes. Les Turcs 
mesmes qui sont naturellement gourmands, ont horreur de gouster 
aux viandes qu'ils ont préparées, et ne reçoivent d'eux que du pain, 
du vin, et quelques bouteilles d'eau-de-vie ; qui selon leur opinion 
ne peuvent contracter d'impureté, de quelques mains qu'ils partent. 

Dans les temps de peste le mal commence d'ordinaire par la contrée 
des Juifs, qui est séparée des autres, et en remporte respectivement 
plus que d'aucune autre secte, ce que l'on attribue à ce qu'ils sont 



102 REVUE DES ETUDES JUIVES 

mal propres dans leurs maisons: En effet, j'ay remarqué plusieurs 
fois en passant dans leur cartier, qu'il en sortoit une puanteur et une 
infection capable d'empester, et dans le doute où j'estois que ce ne 
fust l'imagination qui agist, et l'antipathie naturelle que l'on a 
contre-eux Je Tai dit à plusieurs personnes, qui m'ont toutes témoi- 
gné qu'elles experimentoient la mesme chose, et que cela estoit 
causé par quantité d'immondices qu'ils laissent dans leurs cours, et 
par le peu de soin qu'ils ont de tenir leurs maisons propres et 
nettes. 

Il ne sera pas hors de propos de rapprocher de ce passage la 
description qu'un autre Père, le P. Labat, trace du quartier juif de 
Livourne en 1116 (P. Labat, Voyages en Espagne et en Italie, 
Amsterdam, 1731, t. II, p. 88 et suiv.) ». 

Leur quartier comprend trois rues, les maisons y sont belles, mais 
les rues y sont plus sales que dans tout le reste de la Ville. Il semble 
que la saleté soit l'appanage de cette malheureuse Nation. On sent 
une odeur fade et désagréable dans leurs maisons, et quoique la 
plupart soient très bien meublées, on n'a que faire de demander en y 
entrant si elles sont habitées par des Juifs, l'odorat le découvre assez. 
J'ai souvent entendu disputer sur l'origine de l'infection qui sort de 
ces gens-là. Les uns disent qu'étant partout pauvres et misérables, 
se nourrissant très-mal, et de mauvaises viandes, étant extrêmement 
serrez dans leurs maisons, où souvent un méchant trou renferme 
toute une famille très nombreuse, il arrive par une suite nécessaire 
que Tair se corrompt, s'infecte et se remplit des odeurs mauvaises 

1 Les notices du P. Labat ne manquent pas dïntérêt. En 1710, d'après lui, 
Livourne comptait vingt-deux mille Juifs (p. 88) parlant portugais pour la plupart et 
faisant leurs écritures dans cette langue (p. 90). « Il me semble, ajoute-t-*il, que cela 
ne lait pas honneur à la Nation Portugaise, et que le Prince qui la gouverne, qui est 
si puissant dans les quatre parties du monde et si jaloux de la gloire de ses Sujets, 
devrait tout mettre en œuvre, pour les empêcher de se servir de sa Langue... » La 
description qu'il fait de la synagogue de cette ville paraît exacte (p. 91-93). Il nous 
apprend que « le rabbin est habillé d'une robe longue rouge, avec un éphod (talit) de 
toile d'or sur les épaules, et un bonnet couvert de même étoffe, fait comme un mor- 
tier de Président sur la tête. Son aide, ou vicaire, a une robe et un éphod de même 
façon, mais il n'a point de bonnet et porte son épbod sur son chapeau > (p. 92). Les 
femmes, à la synagogue, sont communément habillées de noir à la Française, avec des 
colliers de perles et quantité de pierreries. Les hommes sont habillez de noir a la Flo- 
rentiue ou à la Génoise, c'est-à-dire qu'ils ont un juste-au-corps, une veste, et un 
manteau, avec une perruque (p. 93). Les Juifs aiment à paraître, surtout à l'occasion 
de leurs mariages. Un riche fermier du prince, mariant son fils, invita le Grand Duc, 
aux noces, et on lui montra « que la chambre des époux, leur anti-chambre et la 
grande salle où l'on dansait étaient pavées de briques d argent d'un pouce d'épaisseur 
que le père du marié avait fait faire exprès et mettre en la place des carreaux de 
fayence dont ces lieux étaient garnis avant le mariage > (p. 9y). Le P. Labat ne dit 
pas d'où il tient ce renseignement. Il vit, pendant son séjour à Livourne, des Juils, 
en pénitence ou excommuniés, qui se tenaient sur les degrés de la Synagogue sans 
oser y entrer, et semblaient prier avec plus de dévotion et d'attention que ceux qui 
étaient dedans. Ils étaient en linge sale et en habits déchirés (p. 94). 



LES JUIFS D'ORIENT D'APRES LES GEOGRAPHES 103 

que la mal-propreté ne manque jamais de produire. Mais cette raison 
ne devroit pas avoir lieu à Livourne, ils sont logez aussi au large qu'il 
leur plaît. Ils étendent leur quartier tant qu'ils veulent. On se plai- 
gnoit en 1710, quand je passai par cette Ville, que leur nombre crois- 
soit à vûë d'oeil, qu'ils loûoient des maisons qui n'avaient jamais été 
habitées que par des Chrétiens, et que si le Prince n'y mettoit ordre, 
ils rempliroient bien-tôt toute la Ville. D'ailleurs ils sont tous ou 
presque tous riches, bien vêtus, s'ils se nourrissent mal, c'est leur 
faute, et c'est ce dont je ne suis pas assez bien informé. D'où, vient 
donc cette mauvaise odeur ? Bien des gens croyent qu'elle est at ! achée à 
leurs corps, et quelques-uns soutiennent que c'est une partie de la puni- 
tion qu'ils ont méritée par le déicide exécrable qu'ils ont commis, et 
dont jusqu'à présent on ne voit point qu'ils se repentent. Je n'aime 
pas à décider, il suffit que j'aye rapporté ce que j'ai entendu dire là- 
dessus. Je laisse au Public la liberté d'en porter tel jugement qu'il 
voudra 1 . 



Il y a certains lieux particuliers dans la Turquie où les habitans 
les ont tant en horreur qu'ils ne les y veulent pas souffrir, encore 
bien qu'ils ayent permission du Grand Seigneur d'habiter dans toute 
l'estenduë de ses Estats, pourveu qu'ils luy payent les mesmes 
droits que les Chrestiens pour avoir liberté de conscience. Cette 
aversion qu'ils ont conçeuë contre-eux vient, à ce qu'on m'a dit, de 
ce qu'ils ont exercé autresfois dans ces mesmes lieux des cruautez 
inouïes, et telles, que toutes les Histoires n'en remarquent pas de 
semblables, lorsqu'ils y estoient les plus forts. Celles-cy entr'autres 
les a rendus plus abominables. Ils garotoient celuy qu'ils vouloient 
tourmenter, et après l'avoir écorché depuis les épaules jusqu'à la 
ceinture, ils prenoient un corps mort auquel ils avoient fait le 
mesme, et les lioient estroitement tous deux ensemble dos à dos, 
jusqu'à ce que le mort corrompist le vif, auquel ils donnoient cepen- 
dant à manger pour prolonger son supplice, qu'ils faisoient durer 
avec cette invention diabolique des semaines entières. 

Les Turcs et les Chrestiens Orientaux asseurent communément, 
que ces malheureux font mourir tous les ans le Vendredy Saint, avec 
des supplices horribles quelque pauvre esclave Chrestien, en detes- 
tation de nostre sainte Religion, et en confirmation de qu'ils vou- 
droient encore faire une seconde fois, s'il leur estoit possible, et 
disent qu'on les a surpris diverses fois dans cet acte barbare, en 
plusieurs lieux, dont ils ont esté chastiez exemplairement par la 
Justice : de sorte qu'à présent ils le font le plus secrètement, qu'ils 
peuvent, dans quelque maison particulière, en présence seulement 
des plus confidens, de crainte de surprise, et que la chose ne soit 

1 Voir, à ce sujet, notre article sur Pierre de l'Ancre, Revue, t. XIX, p. 249, note 
3 ; et la Conférence de M. Isidore Loeb, plus loin p. lu et suiv. 



104 REVUE DES ETUDES JUIVES 

révélée ; ce qui leur est très-facile, sans qu'on s'en apperçoive, à 
cause du grand nombre d'enfans esclaves qu'ils acheptent des Turcs, 
et dont ils peuvent disposer comme bou leur semble ; c'est dire les 
vendre ou les donner à d'autres, sans que personne y puisse trouver 
à redire. 

Ils ont une ridicule pieté envers leurs deffunls, qui consiste à 
danser comme à des nopces sur leurs sépultures, pour donner par là 
à entendre, que s'ils pleurent leur mort et leur séparation d'avec 
eux, ils se réjouissent à mesme temps du prétendu bonheur dont ils 
jouissent dans le Ciel. 

Ils ont encore une autre pratique plus louable que la précédente, 
et qui m'édifia lorsque je leur vis observer en Alep il n'y a que 
quatre ans. Un riche Turc, nommé Mustafa affendi, ayant fait 
creuser dans une place marchande, dite Judaide, qui se trouvoit 
autrefois hors les Fauxbourgs de la Ville, et qui estoit le lieu des 
anciennes sépultures des Juifs, à dessein d'y jetter les fondemeus 
d'un édifice magnifique qu'il a fait bastir depuis, on découvrit quan- 
tité de tombeaux ou timbres de pierre avec leurs inscriptions dessus 
en lettres Hébraïques, qui faisoient connoistre, et le nom des def- 
funts, et le temps de leur mort arrivée pour d'aucuns depuis treize 
siècles. Les Turcs voyant que c'estoit des sépultures d'Infidelles, 
brisèrent à coups de marteaux les tombeaux, et répandirent ça et là 
les ossements, en leur donnant mille malédictions, de quoy les Juifs 
ayant esté avertis, ils allèrent dabord trouver l'Affendi, et obtinrent 
de luy à force d'argent la permission d'enlever ces ossements pour 
les porter aux nouvelles sépultures. Ce tyran exigea d'eux une 
somme considérable pour leur accorder ce qu'ils luy demandoient, et 
les obligea de luy donner cinq ou six ouvriers pour travailler à la 
fabrique, et à aider à transporter les terres. Ces pauvres malheureux 
Juifs s'y accordèrent : et députèrent outre les susdits ouvriers, 
quatre ou cinq personnes de leur Nation, pour ramasser soigneuse- 
ment jusqu'aux moindres esquilles ou parcelles d'ossemens, ce 
qu'ils firent avec tant d'exactitude, qu'il sembloit à les voir qu'ils 
cherchoient des perles ou des pierreries : en quoy ils témoignoient 
plus de pieté envers leurs ancestres, que les Huguenots n'en ont 
pour les plus grands Saints de l'Eglise : dautant que bien loin 
d'avoir du respect et de la vénération pour leurs Reliques, ils les 
brûlent, les prophanent, et les foulent aux pieds, comme l'on peut 
voir dans une infinité d'Eglises qu'ils ont ruinées et démolies, après 
en avoir tiré dehors et dissipé tous les sanctuaires. 

Les Juifs prennent à tasche, autant qu'il leur est possible, 'de se 
faire enterrer dans leur païs natal, proche les sépultures de leurs 
parents, imitans en cela les anciens Hébreux, qui transportèrent 
d'Egypte les ossemens de leurs pères dans leur Patrie. 

Il arriva il y a quelques années qu'un jeune Juif estranger estant 
mort en Alexandrie, ceux chez lesquels il estoit logé, firent tailler 
son corps en pièces et morceaux, et le salèrent dans un petit baril, 



LES JUIFS D'ORIENT D'APRÈS LES VOYAGEURS 105 

comme on auroit fait de la chair de porc, pour le transporter plus 
facilement en son païs, suivant les ordres de sa mère, qui l'aimoit 
uniquement, et qui leur avoit recommandé tres-expressement, qu'en 
cas que son fils vinst à mourir, oa luy envoyast son corps, pour 
estre inhumé proche le sien, et celuy de son mary. L'occasion de le 
faire s'estant présentée par la partance d'un vaisseau, les Juifs por- 
tèrent le baril sur le Port, et l'embarquèrent avec les Marchandises, 
sans dire ce qu'il y avoit dedans. Ils se contentèrent de recomman- 
der aux Mariniers, et les supplièrent avec d'instantes prières, de le 
mettre dans un lieu particulier, où personne n'y touchast, avec 
promesse qu'on les recompenseroit amplement de leur fidélité. La 
crainte qu'ils eurent que ces Mariniers ne l'ouvrissent, fit qu'ils ajou- 
tèrent des menaces aux suppliques, et leur dirent que s'il y manquoit 
la moindre chose, qu'on s'appercevroit bien du défaut, et qu'il en 
arriveroit du bruit. L'homme se porte naturellement contre ce qui 
luy est deffendu, et il semble que la prohibition qu'on luy fait d'un 
objet, ne serve qu'à exciter son appétit et sa passion à en faire la 
recherche : aussi cette recommandation si expresse fit naistre la 
tentation à ceux-cy de sçavoir ce que ce pourroit estre, et de voir ce 
qu'il y avoit dans le baril. La crainte et la honte les retinrent 
quelque jours : mais enfin elle se fit si violence, que ne pouvant plus 
y résister, l'un se déclara a l'autre ; et après en avoir communiqué 
ensemblement, la conclusion fut, qu'ils feroient secrètement l'ouver- 
ture du baril ; ce qui lut exécuté avec tant de précipitation, dans 
l'appréhension qu'ils avoient, que les autres qui n'estoient point du 
complot ne s'en apperceusseut, qu'ils ne firent aucune reflexion sur 
la qualité de la chair. Ils crurent d'abord que c'estoit quelque viande 
particulière qu'on envoyoit par régal à un amy, ne pouvans sïmagi- 
ner que ce fust d'un corps humain; ce qui leur donna l'envie d'en 
manger par curiosité et en dépit des Juifs, cstimans qu'il estoit bien 
raisonnable qu'ils en eussent leur part, outre que Ton ne pourroit 
pas s'appercevoir du déchet dans une si grande quantité Ils la trou- 
vèrent si à leur goust, qu'ils revinrent à la charge une seconde fois, 
sans reconnoistre non plus que la première, ce que c'estoit, dautant 
que les choses les plus remarquables, comme la teste, les pieds et 
les mains avoient esté mises dans le fond du baril. Le vaisseau 
estant arrivé à bon port, on envoya d'abord, suivant la coutume, les 
Lettres d'avis à leur adresse. La Juifve, mère du defTunt, apprit par 
les siennes la mort de son fils, et l'arrivée de son cadavre. Elle 
se rendit sur le Port avec d'autres personnes de sa parenté pour 
retirer le dépost. Les Mariniers qui avoient mangé de la chair du 
Juif, furent bien estonnez, lors qu'en leur délivrant le baril, ils virent 
cette femme se jetter à corps perdu dessus, avec c^s paroles qu'elle 
arrosoit d'un torrent de larmes. mon cher enfant! faloii-il que je te 
receusse en cet estât plus a/pÂgeant que si je Vatois vu mourir entre mes 
bras? Est-ce la le retour heureux que tu me faisois espérer de ton 
voyage? Quoi, mon /ils, ne m' as-tu quittée que pour aller finir ta vie 



106 REVUE DES ETUDES JUIVES 

dams un Pa'is loingtain? Et n'en retournes-tu maintenant que pour me 
donner le coup de la mort, par la veuë d'un si triste spectacle. Ces 
complaintes accompagnées de tant de pleurs, les surprirent extrême- 
ment, et firent naistre un doute dans leurs esprits, qui commen- 
eoit à leur causer de l'horreur et de la nausée tout ensemble : 
néanmoins pour s'en éclaircir davantage, ils s'enquirent à voix basse 
de quelques particuliers, du contenu dans ce baril ; et sur la réponse 
qu'on leur fit, conforme à la vérité, leur imagination se troubla si 
fort, que le cœur leur souleva d'abord, comme s'ils eussent voulu 
vomir, ce qui ne fit que trop connoistre aux assistants leur frippon- 
nerie, et qu'ils avoient esté attrapez par un effet de leur gourman- 
dise, en mangeant de la chair humaine, et d'un cadavre mort pour 
celle d'un animal. Ils ne purent jamais le cacher, quelque violence 
qu'ils se fissent : de sorte que le bruit s'en répandit par tout à leur 
confusion, et qu'ils en furent raillez du depuis, en vengeance de 
quoy ils ne s'épargnèrent pas de donner des malédictions aux Juifs, 
qui ont des pratiques si absurdes et si ridicules. 

De nouveau, Michel le Febvre s'en est laissé conter, il a recueilli 
une facétie qui courait les rues à Gonstantinople, puisqu'elle figure 
dans le Sottisier de Nasr-Eddin-Hodja (trad. Decourdemanche, 
Bruxelles, 1878, p. 125-128). Que dire des mots : « Il y a quelques 
années », quand on voit que, plus de deux siècles auparavant, le 
Pogge (1380-1459) avait déjà inséré ce récit dans ses Facéties, sous 
le titre de Vivian sepalchriim, « le tombeau vivant » ? Voici cette 
histoire : Deux Juifs de Venise se trouvant ensemble à Bologne, 
l'un d'eux y meurt. Le survivant, désireux de ramener le corps de 
son ami à Venise, mais ne pouvant le faire ouvertement, coupe le 
corps en petits morceaux, qu'il met dans un baril avec force aro- 
mates et miel. Un Florentin, sur le navire, alléché par la bonne 
odeur qui se dégage du tonneau, va nuitamment l'ouvrir et y 
goûte. Il trouve la nourriture si délicieuse, que, lorsque le bateau 
arrive à Venise, presque tout est mangé. Le Juif pousse des cris et 
réclame le corps d'un des siens : on s'explique, et le Florentin 
apprend qu'il est le tombeau vivant d'un mort. 

Dans la variante turque l'aventure est mieux contée. Le Juif 
confie le cadavre de son père au serviteur d'un cadi qui se rend à 
Jérusalem, mais, comme les morts juifs ne peuvent entrer dans la 
Ville Sainte, il a recours à un stratagème : il transforme le corps 
en pasterma (viande séchée) (Voir Mélusine, II, 421 ; III, 69). 

Page 384 : 

Aucuns d'eux ne croyentpas à la future Résurrection de nos corps, 
comme faisoient les Saducéens : quelques autres sont de l'opinion 
des Samaritains, et en portent encore aujourd'huy le nom, qui pour 



LES JUIFS D'ORIENT D'APRES LES VOYAGEURS 107 

cet effet sont haïs et abhorrez des autres Juifs plus que les Chres- 
tiens mesmes. Ils font leur demeure à Damas et aux environs. Les 
uns célèbrent la feste dans un temps, ceux-là dans un autre : en un 
mot ils sont si divisez et de si diderens sentiments, suivant ce que 
j'en ay pu connoislre dans les disputes que j'ay eues avec eux, 
qu'on peut dire qu'il y a presque autant de Religions parmy eux 
que de particuliers : mais ils s'accordent tous en ce point qui est la 
pire et la plus grande de toutes leurs erreurs: à sçavoir, que le véri- 
Messie n'est pas encore venu; et quoy qu'ils soient contraires et 
opposez les uns aux autres dans tout le reste, cependant ils sont 
unis quand il s'agit de combattre cette vérité. 

Page 385 : 

Je n'en ay jamais veu qu'un de tous ceux avec lesquels j'ay eu 
quelque conférence, qui se soit rendu à la raison, et qui ait témoi- 
gné se vouloir convertir : encore n'en auroit-il rien fait, pour toutes 
les preuves et authoritez que je luy aurois pu alléguer, n'eust esté 
que dans ce mesme temps-là leur prétendu Messie, nommé Sabatai 
Levi, qui avoit fait tant de bruit dans l'Empire Ottoman, s'estoit fait 
Turc en présence du Grand Seigneur a Andrinople, où il changea 
son nom en celuy de Mahomet : Ce qui choqua tellement les Juifs, 
que plusieurs d'entre-eux se firent Mahometans, de rage et de 
désespoir. 

L'auteur, ensuite, rapporte « la dispute qu'il eut avec un Juif » 
(p. 385-387), « ses réponses aux objections du Juif » (p. 387-394) ; 
enfin « l'histoire du faux Messie Sabatai Sévi », qu'il appelle 
toujours Levi (p. 394-400), dont il est assez bien informé. Il 
termine par ces mots : 

Il y a quelques années qu'en Perse on les voulut contraindre à 
prendre la Religion du Païs, fondé sur la promesse qu'ils en avaient 
faite 20 ans auparavant, en cas que le Messie qu'ils attendaient, ne 
vinst point avant ce temps-là, qui leur fut prescrit pour terme : ce 
qui n'estant pas arrivé, on les somma de la part du Roy de s'acquitter 
de leurs promesses. Quelques-uns acquiescèrent aux volontés des 
Persans et renoncèrent leur Foy. D'autres se rendirent à force d'ar- 
gent ; et quelques-uns qui ne purent foncer aux appointements, 
souffrirent la mort plùtost que de professer le Mahométisme. 

Il se peut que cette notice fasse allusion à la persécution que 
subirent les Juifs d'Ispahan en 1656. 

Israël Léyi. 



ADDITIONS A L'HISTOIRE DE LA PERSÉCUTION DES JOIES 

DANS LA HAUTE-SILÉSIE EN 1533 



Il est très étonnant que nous ne possédions, sur la persécution 
des Juifs de la Haute-Silésie en 1533, que les rares renseigne- 
ments du Journal de Joselmann et les litres que nous publions 
ici. Les historiographes des villes de la Silésie, tels que Weltzel, 
Schnurpfeil, Biermann, Worbs et Minsberg, ne font pas la moin- 
dre mention de cet événement. Et cependant, il a dû produire en 
son temps une très vive émotion. 

Ni Joselmann ni nos Lettres n'indiquent les motifs delà persé- 
cution. Le premier dit que trois personnes, le président de la 
communauté et deux autres Juifs furent brûlés, tandis que 
d'après les Lettres le président seul périt sur le bûcher et les 
deux autres accusés moururent en prison. 

Les lettres, qui paraissent être des documents isolés, sans con- 
nexité aucune avec les actes du procès, ont été écrites peu de temps 
après la catastrophe, c'est-à-dire vers 1533. Les actes allemands 
commencent seulement en 1534 et vont jusqu'en 1544, et, en outre, 
il y a encore quelques actes de 1535. Ces Lettres présentent un 
certain nombre de difficultés, elles sont écrites dans le jargon 
judéo-allemand de l'époque et paraissent être traduites en partie 
de fhébreu ; elles sont souvent prolixes, répétant plusieurs ibis 
les mêmes faits. Elles nous montrent la situation pénible des 
Juifs, leurs efforts pour l'améliorer, l'envoi de députés à la cour 
du margrave Georges, à Onobzbach. Ces députés ne semblent 
avoir obtenu aucun résultat, Joselmann n'en fait pas mention 
dans son journal, ce fut lui qui réussit à conjurer le danger qui 
menaçait les Juifs. Il est probable, d'après les actes allemands, 
que de nouvelles accusations s'élevèrent bientôt contre les Juifs, 
car, en 1543, le margrave Georges autorise, par un privilège 



PERSECUTION DES JUIFS DANS LA HAUTE-SILES1E EN 1533 109 

spécial, les habitants de Leobschùtz (et peut-être d'autres localités 
encore) à expulser les Juifs f . 

J. Kracauer. 



I 

Les administrateurs de la Communauté israélite d'Ober-Glogau, détenus en prison, 
communiquent aux administrateurs de Frankenstein deux lettres: une lettre en alle- 
mand du roi Ferdinand de Bohême, et une lettre en hébreu de R. Iczmann et de 
Saiomon de Kremsier. Les deux lettres sont destinées à Elias et à Balgel d'Œls. 
Elles contiennent la nouvelle, extraordinairement importante, que le Juif condamné 
au bûcher s'est rétracté. Les auteurs de la lettre prient d'annoncer cette nouvelle par 
des messagers à Elias et à Balgel et de chercher en même temps à obtenir du duc 
Charles de Munsterbenz; une déclaration écrite de l'innocence du Juif. 



August 1. Oberglogau. 

ZU DER GESELLSCHAFFT KINDER ISRAHEL IN DER STAT 
FRANCKENSTEIN 2 . 

Zwischen den gemerck 3 ... Er soll euch beschirmen, der aile berg 
beschaffen hat, ewig zu kinds kind euch, ir liebhaber, geselschafft 
in Israhel der statt Franckenstein. Wir lassen euch wissen, das da 
ist herkumen am dinstag des auxslmons 4 ein eigentlicher bott von 
den juden auss Merhern 5 vnd hat getragen ein brieff von dern 
kunig, ein deutschen brieff mit des kunigs sigill, der soll geben 
werden Abraham Balgel, vnd Helias gen der Oels, das sy sollen 
zeugnuss auffheben von wegen des heiligen 6 , das er hat widerruft. 
So wirt mit der hilff gottes aile sach auff das best werden ; der 
brief ist seer gutt von dem kunig 7 , besser dan das rnaii es euch 
schreiben kan. So hat man ein brieff von Kremssyr 8 von dem Rabi 
lczman (?) vnd von Saiomon daneben auch geschriben, ein judischeu 
brieff, das die obgemelteu Abraham vnd Helias haben sollen die 
meinung von des kunigs brieff furnemen. So hat der bott den 

1 Les lettres et actes allemands ont été copiés autrefois par M. Neustadt de 
Breslau, ils se trouvent dans le * Allgem. Reichsarchiv • de Munich. M. Neustadt 
m'a autorisé, avec la plus grande bienveillance, à faire imprimer les Lettres dans la 
Revue,- je lui en exprime ici tous mes remerciements. Il m'a également commu- 
niqué ce fait que les habitants de Jâgerndorf accusèrent les Juifs, en 1534, d'avoir 
empoisonné les puits (Voir, du reste, son article dans Monatsschrift de Graetz, 1884, 
p. 183-192). 

* Band 183, no 168 h. 

3 Traduction de d'Hoir! *p3, les trois semaines qui s'écoulent entre le 17 de 
Tamouz et le 9 d'Ab. 

4 Août. 

5 Mâhren. 

6 A la marge : » das ist der, der verbrennt ist Word en » . 

7 Ferdinand de Bohême. 
s Kremsier. 



110 REVUE DES ETUDES JUIVES 

judischen brieff hie gelassen, als ir wol sehen werdt in dem briefï", 
den wir Abraham vnd Helias geschrieben haben. Darumb Heben 
freunt, ist Abraham Balgel vnd Helias nit bey euch, so scliickt 
sy bold, das sy mogen wissen, wie die sach zugee. Ein bott ist 
nun auff dem weg geweiit mit den brieffen vnd hat wider vmbkert. 
So haben wir dornach kein botten mer kunuen haben, das wir sy 
eer kuntten geschickt haben, dan wir sen (sind) gefangen und kein 
weib dar 1 nit zu der s'ait hinauss von wegen unser sundt, der 
dan vill send 2 und man kan kein botschafft nit haben vor grosser 
ibrcht; man hatt verbotten, kein bott soli nirgent hingeen zn keinem 
juden. So richtet doch ir etwas auss mit herzog Karl 3 , ob er ein 
wissen hett von dem obgeschrey (?), das er wolt geschribne kunt- 
schafft geben; ir darfït euch nit saumen vnd das t'ueg ich euch zu 
wissen, vnd also entpfacht gruss vnd frid von der geselschafït der 
heiligen versamblung der statt G-log[au]. (Oberglogau). 

Datum am ersten freytag in aller frue des monat Augusti. 

Lieben freundt, spart nit gelt, als wir hie thun ; wir sparn kein 
gelt, wo es anders von notlen ist, vnd wir bitten euch, last vns ein 
antwort wissen, auff ails sach vnd in sunderheit, das vns ist 
gesagt worden, das der herczog Karl hait zeugnus geben auff das 
geschrey, obs also sey oder nit. 



Il 



prié de répandre partout la nouvelle de la rétractation, en la faisant accréditer par 
les autorités. En même temps, l'auteur de la lettre espère qu'il en résultera un bien 
pour les prisonniers de Jagerndorf, sur l'état desquels il est mal renseigné. D'après 
ce qu'on lui a appris, deux d'entre ces derniers seraient déjà morts à ce moment. 

4533. VIII. 1. Kremsier. 

Zu der heiligen versamblung der statt Oels zu der handt vnserm 
liebhaber und hern Abraham Balgel vnd Heliass oder irn weibern 
und wer disen brieii' ausserhalb k irer list, der soll im ban sein. — 
Am neuen auxstmond sol euch wol gefallen gott und vatter, ir lieb 
haber, und die wirdigen gelobtteu ; mein haussher, der hoch 
geacht ist, Abraham Balgel, behutt in sein schepffer vnd vnsern 
geliebtten vnd wirdigen Helias vnd ailes wass zwischen vnss ist, 
sey mit frieden ! Wir mussen euch in deusch schreiben, ob ir nit 
daheimen werdt. das iderman den brieff kunt lesen; wist das vns 
des kunigs brieff ist gereicht worden am freytag des neuen monds 
augusti vmb mittag, so haben wir in euch als bald geschickt 

i Darf. 
s Sind. 

3 Charles l or de Mùnsterberg (Silésiej, né le 4 mai 1476, mort en 1536. 

4 Ausser, en dehors de. 



PERSECUTION DES JUIFS DANS LA HAUTE-SILÉS1E EN 1533 111 

der brieff ist deusch geschribeu vnd mogen den judcn, die zu 
Iegerndorff siczen, irer gerechtikeit helffeu vnd der kuntschafït 1 
geben vnd kurczlich zu wissen, vnd dunckt vns gutt sein, als wir 
ho-tïeu, vnd wissen wol das vil leutt wisseD, das er 2 hat widerrufft, 
das man in hat so beinlich 3 gefragt, das er hat i'alsch reden mussen, 
darumb lieben freundt, neben dem brieff mocht ir woll kuntschafft 
auffbringen 4 nach euer weisheit, vnd in iclicher kuntschafft soll 
sten vnd gemeit sein, seidtmal 5 das sy des kunigs meinung haben 
gelesen vnd vernumen, so sy wollen die gerechtikeit nit verhalten; 
lieber bruder, habt vns niciits verubel, wiewol ir der sachen 
genugsam erfarn seidt, doch in solchen sachen vergist man offt 
ein sach, da vill anligt; der brieff von kunig ist seer gutt vnd so 
man bringt kuntschafft onuerhert 6 , das hat zu dem reciiten nit vil 
krafft, man darff auch nit vil lernen ; ein weiser verstett eins bey 
dem andern woll. Lieben freundt, fraueu vnd man, wer daheim ist 
in der heiligen versamblung der statt Oels, wer sach 7 , das Abraham 
vnd Helias nit daheim werden bald, schickt in den brieff mit sampt 
des kunigs brieff vnd bey dem bolten last vnss aile sach wissen, 
wie es vmb die gefangen steet; gott helff in vnd sy erledigen; wir 
haben gehort, wie ir zwen gestorben sen in der gefencknus, des wir 
dan kein gruntliche warheit haben; des kunigs brieff mocht ir 
lesen lassen allemal, mit dem geschehe, was euch lieb ist, vnd 
gott, der almechtig ist, soll euch gluck geben in der gefangenen 
handlung vnd in ail eueren sachen. So bitten euere gutte gunner 
Rabi Iczman vnd Salomon Kremessir. 

Datum freitag augusti am neuen 8 . — Der brief ist neben des 
kunigs brieff ausgangen. 



III 



Nouvelle leLtre des administrateurs d'Ober-Glogau à Elias et Balgel. Se référant 
à la lettre de H. Iczmann, ils ajoutent qu'il est désormais notoire que le condamné 
a rétracté son aveu. Cependant le roi Ferdinand (I) parait encore ignorer ce fait, ainsi 
que le margrave Georges, tandis que le duc Charles de Mûnsterberg doit en être ins- 
truit et avoir envoyé à ce sujet un messager au margrave (en Franconie). Les au- 
teurs de la lettre expriment le vœu que le duc informe aussi le roi de la rétractation 
qui a eu lieu. 

Post scriptum : Le signataire, Joachim Nicolas, se dit en mesure de fournir de plus 
amples détails sur la mort du condamné et sa rétractation ; il a visité les prisonniers 
de Jâgerndorf le 8 juillet, au lendemain de l'exécution. 

1 Kuntschafft, témoignage en justice. 

2 Le supplicié. 

3 A la torture. 

4 C'est-à-dire : produisez des témoins qui confirment la rétractation du supplicié. 

5 Siutemal (puisque). 

6 Non enregistré, par conséquent sans valeur. 

7 Were es sach : dans le cas où. . . 

8 Sous-entendez ; Monat (août). 



412 REVUE DES ETUDES JUIVES 

Ein ander brieff auch geschickt in die statt Oels ausgangen von 

Glog[au]. 

4533 Aug. 5. Glogau. 

Zu der handt der hern des lands, die do zeunen den zaum vnd die 
do sten fur die bruch am ersten, der wirdig als ein her Abraham 

Balgel vnd dem milden Elias Soll behutten euch der behutter 

derberg vnsere geliebtten vnd hern haushalter, als der her Abraham 

vnd Mosse Lieben freund, wir lassen euch wissen, das des 

kunigs brief ist hie gewesen zu Glog uor dem thor, da sen wir vnser 
sundt halben, der vil sen, ail gefangen auff en thurm, des vnser 

keiner nit hat konen zu dem botten kumen , wir haben dem 

bottea auch nach geschickt mit euerm brieff, das ir euch wist, 

darnach zu richten, als ir dann wol werdet sehen in dem brief 

von Rabi Iczman vnd von Salemon von Kremssir, das der kunig 
schreibt, wo* 1 man kein kuntschafTt haben, das der jud hat wid- 
deruffen von seiner bekantnus ; so 2 mocht die sach mit der hilff 
gottes gutt werden; wann wir mit der hilff gottes ledig werden, so 
mochten wir euch kuntschafTt zuwege bringen, wen es ist offentlich, 
als weit das land ist, das er hat wideruffi im feuer ; darumb lieben 
freundt, thut nach euer weisheit vnd saumbt 3 euch nit vnd berdtt (?) 
euch wol auff die sach, das ir mogt freuntliche 4 kuntschafTt zu 
wegen bringen, dan wir kenen 5 woll mercken, das der kunig die 
bekantnus weiss, aber von dem widerufTen hat er kein wissen. Nun 
forchten wir vns, das man nit, da gott vor sei, vnsern margraffen 6 
auch also hat geschrieben von der bekantnus vnd von keinem 
widerruffen. So wer es, da gott vor sei, nit gutt, vnd dem 
botten, den man dem margraffen hat geschickt mit der bekantnus, 
der soll aile stund vnd augenblick kumen, gottes nam werd gelobt, 
gebs allen von Israhel zu guttem. Auch hat man vns gesagt, das 
euer furst herczog Karl 7 sol wissen haben von der widerruffung vnd 
ein eigen botten zu dem margraffen geschickt ; wen er dan auch wolt 
an den kunig kuntschafTt geben, wie gutt wer es mit der hilfT gottes. 
Darumb lieben freund, last vns aile sach wissen, dan der text ist an 
vnss war worden : « Sy haben gebaut ein zaun vmb mich. » Und 

i Wo = ob (si). 

2 Dans ce cas. . . 

3 Sâumt. 

4 « Fur euch gùnstig > (heureux pour vous). 

5 Kônnen. 

6 Georges le Pieux (1484-1543), de la branche franconienne des Hohenzollern ; 
c'était le petit-fils du prince-électeur Albrecht-Achille. Après la mort de son oncle, 
le roi Wladislas II, il eut, en qualité de tuteur, le gouvernement de Bohême et 
trouva alors l'occasion d'acheter la principauté silésienne (1523). Eu 1532, Ferdinand 
lui hypothéqua les principautés d'Oppeln et de Ratibor, auxquelles appartenaient les 
villes de Leobschùtz, Neustadt et Ober-Glogau. 

7 Un de ses fils était beau-frère de Georges. 



PERSÉCUTION DES JUIFS DANS LA HAUTE-S1LÉSIE EN 1533 113 

schreibt vns wider mit dem botten, das wir konen mercken, ob ir 
vnser [brief emp] fangen habt. Der bott ist von hinnen vnd wir 
sen mit im einss worden, das wir im sein Ion nit wollen geben, 
ess sey dan, er bring ein antwort wider von euch. Ir dortft dem 
botlen nichts geben ; wir werden in hie bezalen. Also sagt die gancze 
geselschafft der heilig versambluDg der statt Glog., die do warten 
gottes hilff. 

Datum am dinstag des V tags augusti. 

Post scriptum. 

Lieben freund ! Wir lassen euch wissen, als man dan den 
juden verbrent bat am mitwoch des sibenden lags des heumo- 
nats 1 , so bald morgens frue am dornstag am VIII lag dises 
monets 2 Joachim Niclas Rudingers schreiber zu Iegerndorff gewest 
bey den juden, die do gefangen sen zu Iegerndorff, von der schuld 
halben, die im die juden schuld sein, die do gefangen sein. Der 
selbig schreiber wirt gewislich vil haben gehort zu Iegerndorff vnd 
gewislich von der widerruffung auch, vnd an dem freytag des VIIII 
tags dises monetz so ist auch da selbst gewest Hans Lormich (?), 
Wmszigs eydem vnd Sebald Hans légers schreiber von schuld 
wegen der gefangenen vnd auch etlich juden in der landschafft de- 
nen (?) auch schuldig sein. (Ici une lacune.) 



IV 



Lettre d'un des Juifs envoyés à Onolzbach (Franconie) à ceux de Frankenstein et 
à Elias et Balgel. Il parle d'abord du projet, si habilement déjoué par le margrave, de 
bannir les Juils de Leobschûtz, et invite ses coreligionnaires à n'épargner aucun sa- 
crifice pour combattre avec succès les intrigues de leurs adversaires. Il se plaint du 
manque d'argent qui l'a obligé, lui et ses compagnons, à contracter des dettes. Per- 
sonne ne voulait leur prêter. Il recommandait qu'on pourvût aux besoins de sa fa- 
mille. Toutes les démarches nécessaires près du margrave seront faites par lui et ses 
collègues. 

Post scriptum: Prière d'envoyer la lettre à Leobschûtz. D'après l'auteur de la lettre, 
ce sont les manières orgueilleuses et l'amour du luxe chez les femmes qui ont donné 
prétexte à la persécution. — L'auteur cite ensuite le nom des personnes présentes 
au moment de la rétractation et prêtes à en témoigner. 

Von statt Onolczpach ausgangen [1533 Juli 31] zu der stat Francken- 
stein, zu der handt meinen liebhaber vnd gesellen, wo er iczond ist. 

Schickt die briefT gen Lubschucz 3 vnd Iegerndorff vnd das sy 
Abraham Balgel in die hand kumen. — Wist lieben meister vnd 
gesellen, das wir hoffen, ob gott wil, das es kein nott haben wirtt ; 
an freytag am 32 tag des heymonds seind die beleidiger kumen, der 

» Juillet. 

2 Idem. 

3 Leobschûtz. 



T. XX, N° 39. 



114 REVUE DES ETUDES JUIVES 

statschreiber von Lubschucz, sein nam werd ausgetilgt, vnd sunst 
ein brecher ' vnd Psirsky vnd einer heist Tbomas der mondt, nemen 
den juden Mordechey vnd haben gross geschrey gemacbt vnd vili 
brieff gebracht von stetten vnd von der herczogin 2 vatter vnd 
mutter briefï bracht, das die berczogin soll bitten von wegen irer 
vatter vnd muiter, das man sy [Juden] vertreiben soll zu Lubschucz 
vnd ist gebliben gewest 3 in rath zweymal, das sy sollen vertriben 
werden, aber gott sey gelobt, bat es wider vmbkertt zu guttem 4 , 
dan sy haben klag eingelegt ; man kan sy nit so boss gedencken, ist 
noch so vil mer (= es ûbersteigt ailes, was wir nur sagen kônnen) ; 
darumb lieben meister, haben wir grosse mude 5 vnd ein supplica- 
cion vber die ander eingelegt. Aber in summa die beleidiger send 
nidergelegt worden ; des sy der her 6 (den gott behutt), der frum ist, 
gott sey lob; vnd es ligt noch, gott sey lob, an den bnelïen gar 7 , 
wie euch der Mosche, der gegenwertig, sagen wirdt, das ir euch nit 
saumen werdt ond ein iclicher zu wegen bringen mit gelt vnd mit 
guit auch nichts sparn, den die kugel ligt bey dem zil noch 8 , gott 
sey gelobt, das die brecher werden die wurczel auss dem grundt 
treiben zuuor auss 9 ; der her selbst, den gott behutt, seczt aufï den 
Bendorffer aile sach, darumb seit klug vnd bringt leutt aufï. 

Zum andern habt ir mich vnd Isaac heergeschickt, mir sollen vil 
ausrichten, aber wir haben wenig gelt gehabt vnd wissen weitter 
nit, wie mir heim kumen sollen ; Wir send schuldig zu Onolczpach 
ober XXVIII schock 10 , vnd Isaac hat versetzt X ring vmb XV schock; 
dorumb lieben meister oder hern, last vus nit in den notten vnd 
besechl u vnd schickt vus gelt, dan niemandt wil vus kein pfennig 
leihen vnd Monusch der jud macht vnss vnd im, das man nit, vns 
wil ein pfennig leihen, dan er schwert, er hab kein pfennig, vnd die 
leutt sagen, er hab wol gelt bey im (sich) ; er spricht man soll sy 
verbrengen 12 ; im lig nichts daran ; er macht auch mit seinem bosen 
maul, das aile Schlessinger mussen sein entgelten. Mer 13 ! Simon 
Auerbach l * vnd andere juden auss dem kreiss herumb thon im (sich); 
genug vnd schicken gelt, aber sy wollen vns darleihen gar nichts^ 
auch fur die zerung nicbts, darumb daug es nit, das ich weg kan 

1 Bracher, pracher, mendiant. 

2 Emilie, iille du duc Henri de Saxe. Le 31 août 1532, elle se maria avec le mar- 
grave Georges, qui avait déjà eu deux femmes. Elle mourut le 9 avril 1594. 

3 C'est-à-dire : la décision l'ut prise. 

4 Cependant dix ans plus tard les Juifs furent expulsés de Leobschùtz ; voir Mins- 
berg, Q-eschichte der Stadt Leobschùtz. 

3 Mut. 

ti Le margrave. 

7 Tout dépend maintenant des lettres. 

» Nahe. 

9 Peut-être : agissent inconsidérément. 

10 De gros bohémiens. 

11 Versehet. 

12 Verbrenneu. 

13 Bien plus, ensuite. 

14 A la marge : jud zu Schwabach. 



PERSÉCUTION DES JUIFS DANS LA HAUTE-S1LÉSIE EN 1533 115 

kumeo, biss die sachen eia endt kum, dan ich hab mich auff alel 
supplicacioti gesigelt * vnd den hern 2 , gott behutt in, angeloffen 
muiKlLlich vnd sehrifftlich ; darumb lieben meister vnd hern, ich hab 
dasbest gethon vnd versaum das mein daheim, darumb secht vnd 
lest (verlasst) mein weib mit zerung nit, biss ich heim kam, ob gott 
will; lieben meister vnd hern, secht vnd bringt zu wegen bey dem 
fursten, das er euch den brieff geben wolt, den der haubiman 
geschriben hat dem furstem bey dem Geisler (?), das er wollt still 
halten biss auff des margraffen schreiben vnd wol weitter nichts 
handeln, vnd hat den heiligen 3 daruber verbrent; darumb thut 
nichts anders vnd brengt im den brieff ja zuwegen, dan er ist seer 
von notten, vnd seidt klug vnd schreibt vns bald wider. 

Zum andern niemandt wil kein gelt mer auss geben, die weil die 
von Brach * kein [gelt] nit schicken. Auch sagt man heraussen 5 , wie 
zu der Œlss sollen Ile gl. ligen; das macht die deuschezen 6 ver- 
drossen, das niemandt kein gelt schickt, vnd wir auch kein zerung 
teglich, die wir haben mussen, haben ; darumb, lieben hern, thutt 
nach euer weissheit. 

Ich weiss euch sunst nichts besunders zuschreiben vnd mit dem 
entpfangt gruss vnd frid von mir dein liebhaber. 



Kauffman, 
Leussel, 
Isaac Eliagkomss 7 . 



Datum am dornstag am augstmon abends, das ist ein tag vor irem 
neuen austmond (?). 

Post scriplum. 

Lieben meister vnd hern, schickt den brieff genLubschicz vnd auch 
gen legerndorff auch den gefangenen. 

Lieben hern, secht vnd mestet mein walachen wol auss, das er 
frisch werd, dan ich verdienss wol vmb euch, vnd gebt im genug, 
ich wils vmb euch verdienen. 

Auch hab ich euch vergessen zu schreiben, das das getummel 8 , 
gewislich heer kumen sey von der hochzeit ; sy geben an, die juden 
gen heer 9 , wie die brecher 10 , das sy nichts geben auff die rathhern, 

I 

1 Soussigné. 

2 Le margrave. 

3 A la marge : mit nomen Abraham von Lubschùcz. 

4 Prague. 

5 Dans l'empire allemand. 

6 Les Juifs allemands, par opposition à ceux de Silésie. 

7 Eljakim. 

8 Bruit contre les Juifs. 

9 Gehen einher. 

10 A la marge : das ist die edelleut. 



110 REVUE DES ETUDES JUIVES 

vnd die weiber gen heer brangen l vnd sunst des geruchs i?t vil. 
Es stett geschrieben auff den brieffen, die von dem margraffen 
kumen sein : vnsern haubtleutten zum Neuenstettlein vnd Ratbor, 
rethen vnd lieben getreuen Bendorffer, Pellican von Morick vnd 
Hansen Harthum gen icz zu legerndorff. 



Dieser brieff gehert Abrabam Pelp-cl , welcher oben gemelt ist, oder 
Relias : Wist Heber Abraham vnd Helias, das der boit bat vnss des 
kunigs (gott behutt in) brieff gebracht vnd gebt im ein antwordt, wie 
aile sach steett vnd mer ; wist, das ein richter ein viertellmeii wegs 
von legerndorff, der ist gewest bey der widerruffung vnd wil zeug- 
nuss geben, vnd der jung Macboffczky vnd der Cruel ein halb meil 
von Krappicz, den die juden schuldig sein, vnd seidt ir gutte for- 
schung habet, nach euer weisheit, dan der richter ist ein schreiber, 
das heist prescht?) 2 



1 Prangend. 

2 Incompréhensible. 



DEUX INVENTAIRES D'ANCIENS LITRES HÉBREUX 

CONSERVÉS DANS UN MANUSCRIT DE LA BIBLIOTHÈQUE 
DE L'UNIVERSITÉ ROYALE DE BOLOGNE. 



Parmi les manuscrits hébreux de la Bibliothèque de l'Université 
de Bologne ! , il s'en trouve un sur vélin (n° 3,574 B = 20 de mon 
Catalogue), assez important, qui contient plusieurs traités de 
médecine traduits, à l'exception d'un seul, de l'arabe, à différentes 
époques, entre le xiv e et le xvi e siècles. Un seul de ces traités 
porte la date de la copie, l'an 1306 2 . Mais ce qui surtout rend inté- 
ressant ce manuscrit, ce sont deux Inventaires de livres hébreux 
qu'un des possesseurs y a inscrits. L'un comprend des ouvrages 
d'exégèse biblique, des commentaires talmudiques, de philosophie 
et de liturgie, et occupe la face intérieure de la couverture d'en 
haut ; l'autre contient une longue liste de traductions hébraïques 
d'œuvres de médecine, et occupe le premier feuillet du ms. Il 
s'ensuit que le possesseur des livres décrits dans ces listes a dû 
être un médecin ; c'est, d'ailleurs, ce qui résulte aussi du titre qui 
précède le second de ces inventaires. Plusieurs des œuvres qui y 
sont mentionnées nous sont connues, ainsi que leurs auteurs; 
d'autres, au contraire, prêtent au doute quant à leur contenu et 
au nom même de leur auteur. L'on voit par là l'intérêt qu'offrent 
ces listes pour la bibliographie aussi bien que pour l'onomastique 
hébraïque. Pour cette dernière, en particulier, ces listes sont pré- 
cieuses, car elles nous donnent une généalogie, incomplète et in- 
suffisante, il est vrai, d'une famille dont quelques membres seule- 

1 Le catalogue de ces manuscrits, que j'ai dressé depuis longtemps, vient de paraî- 
tre récemment dans la Raccolta dei manoscritti orientali di alcune Biblioteche d'Italia 
qui se publie à Florence aux frais du Ministère de l'Instructiou Pub'ique. 

2 C'est le Livre des Aphorismes, ou J1H1SHÏ1 11)3511 "'pHD de Moïse ibn Maïmon, 
traduit de l'arabe par Nalhau ha-Méalhi. 



118 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

ment nous étaient connus jusqu'ici : la famille ip^ns (Nomico), 
l'une des plus distinguées, à ce qu'il paraît, de celles qui habi- 
taient l'île de Candie au xv e siècle, et qui est restée longtemps 
propriétaire de notre manuscrit. Le médecin à qui ces livres ont 
appartenu était de cette famille. Nous croyons qu'il ne sera pas 
inutile de faire connaître ces Inventaires, en les faisant suivre de 
quelques remarques, soit sur les titres des livres et de leurs 
auteurs, soit sur plusieurs noms de famille qu'on y rencontre et 
qui, peut-être, fourniront quelques renseignements nouveaux sur 
l'histoire des Juifs de Candie aux xv e et xvi e siècles. 

Nous parlerons d'abord des membres de la famille « Nomico » 
qui y sont mentionnés. 

I. Le surnom de « Nomico » hp^in] n'a été probablement à 
l'origine que le grec Nofuxdç = jurisconsulte*, nom de profession, 
comme je le pense, qui aura été donné pour la première fois à 
quelque rabbin de cette famille très connu et fameux pour ses 
consultations légales (n"-itfj) ou décisions talmudiques, afin de le 
distinguer de quelque autre de ses parents qui avait porté ou 
portait encore le même nom de personne. M. Steinschneider. 
dans ses importants articles sur l'Histoire littéraire de Candie, 
insérés dans le Mosê de Corfou ( 2 e -6 e années ) , n'en fait pas 
mention ; M. Berliner, dans son opuscule Ein Gang durch die 
Bïblioth. Italiens, Berlin, 1877, p. 21, nomme un « Jermija 
Nomiko ben Mose », copiste du ms. du Vatican miscella.neus 
qu'il acheva de copier, comme il le déclare, en prison, où ses 
ennemis l'avaient fait mettre injustement pour dettes, pt qui 
porte la date de 1453. Ce « Yermiyah » est appelé aussi ittbavp, 
peut-être du lieu d'où provenait sa famille, ou bien de celui de 
sa propre naissance. Dans la signature ou formule de clôture 
du ms. du Vatican susdit, il souhaite de pouvoir se venger de 
ses ennemis « dans son pays » [tie'tn by *nvm], mais il ne dit 
pas quelle est sa patrie (Voy. Berliner, loc. cit., p. 31, note 45). 
Dans un manuscrit que possède également la Bibliothèque de 
Bologne (n° 3,574 = 12 de mon Catalogue) et qui semble avoir la 
même provenance que celui qui nous occupe, se trouve une longue 
liste de noms dlsraélites morts de la peste qui désola l'île de 
Candie en 1592, parmi lesquels un personnage appartenant à cette 
famille est mentionné dans les termes suivants : TOtt 'iïï ùtinri 
"ttvibïipb nsiD ipws, le savant R. Moïse Nomico, scribe de notre 

1 Nomico est un nom de famille qui subsiste toujours parmi les catholiques 
d'Alexandrie. Un C. Nomico était en 1874 le rédacteur du journal Le Faro parais- 
sant dans cette ville. 



DEUX INVENTAIRES D'ANCIENS LIVRES HEBREUX 119 

Communauté [de Candie] ; un autre, simplement aussi : « Abraham 
Nomico sofer ». A notre connaissance, il n'est nulle part parlé 
d'autres membres de cette famille, qui pourtant a dû compter des 
personnages distingués. En effet, la possession d'une bibliothèque 
de livres rares [o^sn] r° ur le temps en est un indice suffisant ; 
en outre, on voit par les notes de la 2 e liste, que l'un des mem- 
bres de cette famille, Lévi Nomico 1 , était médecin, profession 
importante à cette époque en Orient, et que, grâce à sa position, 
il put être utile à une coreligionnaire qui avait été soumise à 
la question (Voir n° 46 de la première liste). 

M. Steinschneider dit (Mosé, 3 e année, p. 281, art. iv sur 
Candia) que le xv e siècle semble avoir marqué l'apogée de l'érudi- 
tion dans l'île de Candie, et qu'à la fin du xvi c siècle, la plupart 
des Candiotes juifs provenaient de familles distinguées [^m^û] 
allemandes. (Ibid., 2 e année, art. i, p. 413.) On verra par nos 
listes que plusieurs d'entre eux étaient d'origine espagnole et 
peut-être aussi française (Voir les surnoms : Salvat, dans la 
l re liste, n° 4; Roussillon, l re liste, n° 22; Cousi [n ?], 2 e liste, 
n°28). Les Juifs d'Espagne avaient dû s'y réfugier en 1492, et 
vraisemblablement y avoir adopté, comme leurs coreligionnaires 
qui s'y trouvaient déjà établis, des surnoms grecs. En effet, 
M. Lattes, dans ses Notizie e documenti di letter attira e storia 
giudaica, Padoue. 1879, p. 32, rapporte qu'Elia Kapsali, dans 
le 2 e livre de sa « Chronique Turque », rapporte plusieurs tra- 
ditions, recueillies de la bouche de quelques-uns d'entre eux, 
qu'il avait accueillis dans sa maison dans cette circonstance. 

IL Voici ces listes : 

PREMIÈRE LISTE. 

mjavirj d? ^so nsptt dïi dbio ^b ©to d^Bort dn nb« 

b"^ d^sn dn ùb-oi d^b^ar? bra 

mrn ïn-Dbï-n b"T iejn i^ai irrobîri *n «fi fc^n mis noo 1 
.iDirq d-nna d^mi b"T d"n*nb 

bo toiaîiMa 'nm (sic) mito -n^ 'an ta^iDD 's ia en idd 3 
Sainam mi-ttiiïi d^ î-ipinai s-Brrro n-obim b"T it^ibp 

. û'nnN 

1 M. Berliner me communique que le nom de Lévi Nomico ben Elia se lit aussi 
sur le ms. du Vatican, n° 105. 



120 REVUE DES ETUDES JUIVES 

«"atmb man»m mVwDrn b"r ^aaibiû btTia» 'nb tr*fcîàM isa 4 

.ù"nnK û^nam b"T 
. a-nna* d-'inn ^ana an^i mnb'wu ^i-do 5 
ittïrm t-nVen ^t-psi b"T n©« '^anb ^"n rrobïi in w naa 6 
srrnïr '^anb rmnrt "Wpn wi s-nwi n^anb s-rnnrt 
, lama aran b"nriK û^m TDtift 
bab ruina*) ï-hb-ib ba ba> s-nurm niai ni^b» "îa uî-n nao 7 

, rmnn 
. ■•bttTa -cra-a natp «"n *inN ido 8 
, i-!"-bT n-abic anr? "ja b"T l-nina imai air- na-irna a^^n nana -idd 9 
rrnttA» aa-o-i a->a-i-amp ta-<ai fca-na*- na U5"n "prap *-in** nsa 10 

»V't v'iûib b nttbnïi ba> a-na-i-va-i a^paaTan 
iiTobnn i» r-nna matpi nvnbKi fc-nvaûi m»an na «"n ^ao h 
rmm 'i air- na-ma ina yanpa awbpa *iao"i b'WT-m 

.b"T srjpbrc an'- p b"T pan 

. m'ttii [fcnjî-n nrix niap ib tt" 1 12 
a 1 -)!-» ->apT ■mnb i^nto d^im^i mapn na ©"n ina imp ib »i 13 

, naa aonntt 'ift awapi b""£ *ob 'n 
">ainp pa baa?a 'nbb innm wa m» buj mina ^"r- ib ta" 1 i4 

. dbu: "irai ■"an© *p** "ô «51 15 

, ïibia mviïn ba> ■■"sn ib ©1 16 

. îrtmD ^ab iniN "-n-na^-a ira -nitra ib w m 

©mim i^bin ba> rheoin ""pis (sic) ib "OT liap nna nsa *>b «•■ 18 

.ia anrtwN d-o^ian ibtt» 
ana Y'a* "»anw "jaN "O trbia^ï b"T ip^ana wb» ,'na ib ^p" 1 "jan 19 

, rmnîi ba> ^"ïïi "»b 
k-rnp'" s-nurm t-"-waa» ï-»nrt ia ia-n aa -na» "p*- nso tis» 20 

.b"T (sic) o^i "ia arma Sa'^Wi na^rtuî 
^•n» ^n^pia i^b^a ^n-i^a aj> V't ^a^N niîa bu: n^amn ^b «^ 21 
bapb ^b ^ "n^n ib nt:3>u: it anaa riwN-ia l^a^a n^tj» 'n 
, b^b natarr bu: 1*71 anaa n^na ntûNa ù^bp 'a ia^^ 
.ïf'îib't iN^b^^nn î-mîT^ 'n ann garnis mï-ttîiïi û3> ^buj nitrnart 22 
nnai inbai inn ^iioi rtb'fla n^-ia n^oi a^arj a^^b ppn Titron 23 
ta^o^i ^ai?ûD ar iaaib7a i"aîan?i br: sn^sm mab» 

.E]aa bus 
. "jbcap ^ab nna iiffra ^b »i 24 
an!-; ™5»tt3 mb^n na «^i t^ y^ai bo pp Tn» yaip ^b wi 25 

. sonnai b"T N-»bN 7 n 

,ibtt n^btam i^b^nM 26 

.ap^-» 'n ">b anao a'^n ïi"n bia rtfiratnM 27 

■jli anaa sn^na nttNa pn^"« '*ntt ^mjpia maio bra i-TN^3Tnn 28 

, ^b Î"!U53»U5 



DEUX INVENTAIRES D'ANCIENS LIVRES HÉBREUX 121 

. ïid^i ïibma nriN ïiVwa ^b »* 20 

, TOïïm a^ttn '^ ^b mb^tû btwrt Mnnm ^b te 30 

. nbna ïrnnnln ba br ïittnnûn ^b ©1 31 

■nba fnap nnN rw.73 ^b tt)i 32 

•paob 'n wn *as i-rb^a '112 awspœ fca^nba a^anna ib ©1 33 

,b"T ht^bN '-i ann fa 

.(?) *n iï5 na tra-i d^a* (sic) na-^n ten ^dd ^^ 34 

rwroa rtfinsta "173a ■nb 'n -n-n p ntonja» wapw ï-wrann ^b »i 35 

.ibœap bNitott 'na vji b? ^b ntayiB 

,b"T "nsa^a pnifci 'n "neoE wapiD ina nsa 36 

♦ N"bî ^a n b anaia rwn irnni idd 37 

, ^b nana laatt ï-nnnïr ba bv dnann nsa 38 

.na a-nsa nanm nbt-ip d^mon -puî ara '"»b •noa 39 

,b"î ^a na^na w bu 'n mm» 40 

.in d'nriN '"naon a"attn 'ib d:> ianpnaa *p*is na «yn "120 41 

. naina n^na p^nain mai v\yom na urn nsa 42 

. 1!»n ïY'n b"» ">sa naTû rmaart ■ inap nsa 43 

. b"T rça na-^rna nmnn b^ ^npîn -iso 44 

,b"T ^ab na B*nnN d"nan r-snDnn b* -iso 45 

Tinpbtt) ^biû nysin va îijb'Yi'np m» ^b ïiinaia ïrnnn by nsa 46 

.«jnfinoçnpn rrb rprnaa 

REMARQUES *. 

1) Û^n mnN '0. S'agit-il ici du livre de médecine de R. Vidal 

dntBb^a (ce nom se lit sur les mss. tantôt rttbra, tantôt an^btfa) 
ou Maestro Vidal (I3ii-1368), pseudonyme de Moïse de Nar- 
bonne (voir Steinschneider, Catalogue de Munich, 276 et 243 2 ), 
qui porte ce titre ; ou bien, plus vraisemblablement, de la 
première partie du ^ni? njtibtt) de J. Karo (1555), attendu que 
la plupart des livres mentionnés dans cette première liste ap- 
partiennent à la Halakha et que, plus loin (v. n° 37), il est ques- 
tion de la seconde partie du même ouvrage (1556). Les Halakhôt 
de R. Ascber (ben Jehïel de Rothenbourg) qui s'y trouvaient 
unies, tout comme les Halakhôt dé 'où, le compendium d'éthique 
bien connu de Moïse ben Maïmou, semblent confirmer mou 
doute. 

2) nttpn la '0, de R. Behay ben Ascher, impr. à Constantinople, 

en 1515. Se trouve ms. à la Bodléienne d'Oxford. (V. Neubauer, 
Cat., 1283, 1 ; 1284.) 

3) Ce livre de rites contenait donc ceux de R. Isaac de Dûren (1334) 

sur les choses « permises et défendues » [Tnm TlDN], dont le 

1 Le numéro de chaque note correspond au numéro d'ordre que porte dans les listes 
le livre dont il est question. Où il n'y a rien à remarquer, le numéro est omis. 



122 REVUE DES ETUDES JUIVES 

titre bien connu est amntt "nJiû (non Tntt comme on lit sur 
notre liste), et dont la Bibliothèque de Parme, à elle seule, 
possède trente manuscrits, un avec miniatures (fond Stern, 
74) ; il a été imprimé pour la première fois à Riva di Trento, 
puis à Gracovie en 1534 et à Venise, en 1547 et 4 564; et ceux 
de Abraham 'Klausner, rabbin de Vienne (Autriche), en 4 380, 
et comprenant les û^ïiaia de plusieurs communautés alle- 
mandes du Bas-Rhin [û'^'n = Rhein] comme celle de Rothen- 
bourg pTinSEm]. Dans le coïofon du ms. de la Bodléienne (2256 
du Gâtai. Neubauer), le titre du livre est ainsi conçu : [Oeste- 

reÀch) ^"nEraiN Tto trai-wtt (sic) wibp dmaa 'itik to^td. Un 
Mendel Klausner est aussi l'auteur de glosses auxdits fr^insE. 
(Voir n° 690 du dit Gat.) 

4) Un livre du titre a^Etoïi (peut-être avec le sens de compendium, 

breviaHum. promptuarium de û*aïi3?a ?) n'est pas connu. Le 
nom UJ^&obu) a= Salvat se trouve aussi parmi ceux des Juifs 
de Perpignan sur lesquels, en 4 413, on avait levé une taille 
(Voir l'art, de M. Loeb, dans Revue, XIV, p. 70). L'auteur de 
notre livre avait été donc, très probablement, un rabbin fran- 
çais, Les mb^UJn qui s'y trouvaient réunies étaient, sans 
doute, celles de R. Salomon b. Adret de Barcelone (m. 4308), 
(N"3T25*i) au lieu de tf'aiïï'r, comme on lirait plutôt sur le ms. 

5) Les nlrt^fiflb ou Consultations et décisions de casuistique de 

R. Ahay ha-Gaon de Sabkha ; édité à Dyhernfurth (voir Neu- 
bauer, Cat. Bodl., 539, 540). Il y en a pourtant plusieurs com- 
pilations et plusieurs commentaires. 

6) C'était donc un recueil d'ouvrages halakhiques de plusieurs au- 

teurs : R. Ascher b. Jehïel (v. ci-dessus, n° 1), auteur de 
msbïi sur les rites et la liturgie de plusieurs solennités, et de 
rnsoin sur les traités talmudiques de MegiUael Houllin; Jesaia 
de Mali de Trani [senior, 1250), auteur de rnsoin aux traités 
talmudiques: Sabbat, Haghiga, Taanit et QiddoucMn imprimés 
dans plusieurs recueils, et auteur aussi d'un commentaire sur 
les rrniD-iD de nbitt'n * d">;ddOT 'OHas (voir Zunz, Zur Oesch. u. 
Lit., pp. 58 et 101); entin R. Jehuda Tbnîl, qui est ici nommé 
comme l'auteur de Novelles sur le Pentateuque [ÏTlintt "niîTrn] 
est certainement le R. Jehuda le Pieux ben Samuel de Re- 
gensburg ou Ratisbonne (ms. 1217 ; ces novelles furent re- 
cueillies probablement à l'origine par ses disciples et auditeurs 
(V. Zunz, loc. cit., p. 76). 
9) Le d"WJr» lyw de R. Gerschôm b. Salomon, livre de spéculation 
philosophique sur l'âme, dont l'on a plusieurs mss. à Oxford, 
Cat. Neub., 5 54.3 (Micti., 353) ; 4324.4 ; à Munich, 295 12 ; et in- 
complètement dans beaucoup d'autres bibliothèques. Il a été 
imprimé pour la première fois à Venise, en 4 547. 
': 4) Comme on le voit, c'était un manuscrit misceltanens, qui contenait 
des ouvrages de spéculation talmudique et des Novelles, en 



DEUX INVENTAIRES D'ANCIENS LIVRES HÉBREUX 123 

même temps qu'un traité d'astronomie. R. Jehuda b. Salomon 
ha-Kohen vivait à Tolède en 1245. Astronome et mathématicien 
distingué, il fut consulté par l'empereur Frédéric II de Sicile, 
sur la figure de la circonférence. Il traduisit de l'arabe en 
hébreu les Éléments d'Euclide, dont on connaît plusieurs 
mss., et qui forment la seconde partie de son œuvre iû*Vitt 
ïittsn qu'on conserve à Parme dans les mss. 421 et 771 De 
Rossi ; à Oxford à la Boodêienne (V. Neubauer, Cat., 4 321 ; 
2006,3) et à la Bibl. Royale de Munich (V. Steinschneider, 
Cat., 246 6 ;. Le livre mentionné ici est assurément le ûwbptf 'o 
ou Livre des Climats, qu'on conserve à la Bibliothèque Gasa- 
nata, à Rome. 

13) C'était un livre où se trouvaient réunis des Commentaires bi- 
bliques, des Institutions [mapn], et qui avait appartenu à son 
grand-père, rabbin, dont il relevait le nom. Est-ce le père 
de son père Élia , ou bien celui de sa propre mère qu'il 
indique ici par "'DpT, et dont un fils s'appelait Matatia? 

44) Mikaël Kohen [Balbo] ben Sabtai, sur qui l'on peut consulter 
Steinschneider [Mosè, 4° année, pp. 305-307, et 5 e année, 
pp. 267 68) ; auteur de plusieurs poèmes et d'une élégie sur la 
mort de son père, qu'on lit dans le ms. Vatican n° 105. C'est le 
même qui disputa [mD'n] sur la métempsycose avec Moïse 
Kohen Aschkeuazi (4 474-75, et en 4 478, Cod. Vatican 254), son 
proche parent ["'STip]. Il se peut que la mère de Lévi Nomico 
ait appartenu à cette famille Kohen [Balbo], et que ce Mikaël 
fut son frère aîné. (V. aussi la note n° 21 de notre 2 e liste.) 

15) liïiD "ps ou plutôt "13^-iir? 138 = Aben Sô'ev, suivant la prononcia- 
tion hébreo-allemaude, pour Scho&b. Il s'agit ici probablement 
du très diffus commentaire sur les Psaumes de R. Yoël Aben 
ou Ibn-Schoeïb de Tudèle en Navarre, composé en 1489 sous 
le titre mbnn NTû, dont on a plusieurs mss., et qui fut im- 
primé pour la première fois à Salonique, en 4569, in-4°. — 
Lévi Nomico nous dit, en effet, que le manuscrit de ce livre, 
qu'il ne possédait qu'incomplet, lui fut complété par son fils 
Elia, qui lui avait copié aussi le Commentaire de Raschi sur 
la Tora (V. n° 4 9 de la liste). 

47) Sur le ms. on lit effeclivement -nntt, mais il est clair qu'il faut 
lire Tiîrra, que le propriétaire dit avoir copé lui-même pour 
l'un de ses fils qui était vivant [ÏTrTO] ; Élia, lorsqu'il écrivait 
ces listes était déjà mort (Voir au n° 4 9 de la liste, le signe b"T). 

18) Les 1"ô"inb3> nhDOin ici mentionnées étaient assurément celles de 

R. Ascher ben Jehïel de Rothenbourg. (Voir note 6 ci-dessus.) 

19) Cet Elia, fils de Lévi Nomico, était, comme on le voit par le signe 

b"î, déjà mort à l'époque où son père rédigeait ces listes. 

20) Auteur et livre inconnus. Peut-être doit-on lire 03~"pJ> en un 

seul mot : espèce de calembour ou jeu de mots sur le nom 
Ergas, ville d'Espagne. Ce serait alors les û^naE de la com- 



124 REVUE DES ETUDES JUIVES 

munauté de cette ville que ce livre aurait contenus, o^i *n, 
suivant toute apparence, doit être un euphémisme. Le signe 
n"*n (dans la prononciation hebréo-allemande ris), d'après 
Zunz [Zur Geschichie und Litter., p. 369), indique Jehuda b. 
Abr. Hasniri, qui vécut au xin e siècle, et l'on trouve aussi Ris 
(n""n) employé par euphémie dans Oppenheim, Katal., p. 341, 
n° 910 (V. Zunz, op. cit., p. 453). Nous aurions donc ici la sigle 
du nom d'un rabbin qu'il est difficile, aujourd'hui, d'expliquer. 

21) ïlîOSîn, mot qu'on trouve répété plusieurs fois dans ces listes, 

est l'appellatif que les Garaïtes donne au Rituel. (Voir Stein- 
schneider, JMosé, 3° année, p. 285.) Un oncle de Lévi Nomico 
s'appellait donc Azarya, 

22) Le surnom de l'auteur de ces mîrttrt décélerait-il une origine 

française, et devrait-on le lire Rousillon, nom d'un bourg dans 
les Pyrénées-Orientales *? — Un Abraham ben David de Rous- 
sillon est mentionné par Renan (Rabbins français, p. 542) 
comme le grand-père deMenahem b. Salomo ha-Meiri de Per- 
pignan (1249-1306) '. 

23) fya^H btii nb^Dn. On a plusieurs Hymnes et Prières attribués à 

Nachmanide disséminés dans divers ù'n'nD et D"mTrra de tous 
les rites ; il est pourtant difficile, pour ne pas dire impossible, 
de dire de quelle prière il s'agit ici. Ce livre qui recueillait, 
outre les prières pour les quatre solennités, les rituels pour 
noce et circoncision était, comme on le voit, recouvert de lames 
[!"Di:a5] d'argent avec des crochets ou agrafes du même métal, 
ainsi qu'il en a été la coutume jusqu'à nos jours chez les riches 
israélites pour les û^TTttft qui servaient à l'usage individuel. 

24) Il semble que le rite catalan différait quelque peu de celui qu'on 

appelle communément ^TiDD ou espagnol. M.Neubauer a donné 
un spécimen des deux types, dans son Catalogue des mss. de 
la Bodléieune aux n os 1132, 1137. Les D1D^U5"iïi, au moins, ne 
sont pas les mêmes. Peut-être est-ce le plus ancien des deux. 

25) Il est impossible aujourd'hui de reconnaître les rabbins men- 

tionnés dans ces listes, soit comme auteurs, copistes ou même 
vendeurs des livres dont il est question, sur la simple indi- 
cation de leur nom propre, qui pourtant à l'époque où elles ont 
été écrites, devaient être connus. 

34) C'est le Tanîiuma. 

33) wnx. ïibfcTïa. Ce doit être un double surnom : « Miela » (Méli, 
Melli ou Mieïi, nom de famille très répandu et qu'ont porté 
plusieurs rabbius du xv e au xvn e siècle), et « Ceba » ou Tein- 
turier (de n J*yi teindre), qui existent tous les deux encore au- 
jourd'hui en Italie. A cette vente avait été témoin un R. Lion 
ou Léon ben R. Eliézer. 



1 Sur les Juifs des anciens comtés de Roussillon et de Cerdagne, voir Vidal, 
Revue, XV, p. 19 ; XVI, p. 1 et p. 170. 



DEUX INVENTAIRES D'ANCIENS LIVRES HÉBREUX 125 

35) hlttwa = arabe Menewesch. D'après M. Chwolson, qui trouva ce 
nom sur une épitaphe tumulaire de Grimée de date incertaine, 
ce serait un nom de femme dérivé d'un adjectif tatare ou turc, 
qui, suivant le dictionnaire de Meninzki, signifie : pourprée et 
chez les Caraïles : la violette (de Parme). C'est donc l'italien : 
Viola, Violet'a. L'on aurait ici le même nom au masculin 
(Voir Ghwolson, Corpus I» script. Behr., V, col. 349, et VI, col. 
489,4). Il est bon de remarquer aussi qu'en grec vulgaire la 
ileur susdite s'appelle : {«veÇéç, ce qui s'approche phonétique- 
ment de tt5ï[D]5Jfl == M anuso , M-avouao; qui est un surnom grec 
moderne. Ce Manuso, Lévi Nomico déclare qu'il était fils de 
son oncle Lévi. Celui-ci portait donc le même nom que lui et 
ce nom avait été porté déjà auparavant par son aïeul aussi 
(Voir au n° 13 de cette même liste). La quittance de Manuso 
avait été rédigée par Samuel Kapsali. Il n'est pas nécessaire de 
s'arrêter sur ce nom de famille. Serait-ce un membre jus- 
qu'ici inconnu de l'illustre famille dont MM. Moïse Lattes et 
Steinschneider ont dressé la généalogie presque complète? 
— Elia Kapsali, auteur de l'Histoire de l'Empire Ottoman (1523), 
semble avoir eu pour aïeul un David Kapsali, lui aussi rabbin 
à Candie. (Voir Steinschneider, loc. cit. ; année III, pp. 53 et 
suiv.) 

36) Le surnom iwstïîn n'est pas nouveau à Candie. R. Samuel Asch- 
kenazi ben Jehuda Loeb , compilateur de ïra^nfi mtt"ibj>n, 
était disciple du R. Joseph del Medigo de Crète (Candie) ; 
M. Steinschneider cite un Joseph b. Alkana Aschkenazi vers 
4464, et un R. Moïse ha-Kohen Aschkenazi fut envoyé par ses 
coreligionnaires de Jérusalem à Candie pour la dispute sur la 
métempsycose avec Mikaël Kohen (Ballot) b. Sabtai (ben Elia, 
suivant Zunz , en 1474-75, comme on l'a dit au n° 14 ci-dessus). 
Si j'ai nommé ce dernier, quoique demeurant en Palestine, 
c'est pour relever qu'un Saùl Kohen Aschkenazi b. Moïse de 
Candie est cité par M. Steinschneider sous l'année 1523 (Voir 
Mosè, 6 e année, p. 17). N'existait-il aucun lien de famille entre 
le R. Isaac nommé dans notre liste et ces personnages? 

40) T* bia TïïnE veut dire certainement suivant le 5ni?û de Candie, 

c'est-à-dire le rite grec. 

41) Les ApJwrismes d'Hippocrate, avec le Commentaire de Moïse b. 

Maïmon, traduits en hébreu par Moïse ibn Tibbon entre 1257 
et 1267. (Mss. Munich, 275 30 ; Oxford, 2135,7; 1319,4 du Cat. 
Neub.) 

44) Assurément le ^jlpTn '0, Commentaire de R, Hiskia ben Manoah 

(1240 environ), sur le Commentaire de Raschi, sur le Penta- 
teuque. Édité pour la première fois à Venise, 1524; puis à 
Crémone, 1559, in-4°. 

45) Le b de 13 nb est-il un dativum possessoris ou bien un datizum 

causœ ? En un mot, le livre de médecine dont il est question, 



126 REVUE DES ETUDES JUIVES 

avait-il jadis (V'T) appartenu à Elia Nomico qui aurait été lui 
aussi médecin, ou plutôt aurait il ce médecin pour auteur? 
46) hWjip, quoique mal vocalisé, rend sans doute le nom italien de 
femme Stella. La circonstance, ici indiquée, par laquelle Lévi 
Nomico resta possesseur de ce livre « sur la Tora » mérite 
quelque réflexion. Avant tout, il est à remarquer que c'est la 
propriétaire même qui le lui avait passé (^b ïnns), et non avec 
droit de possession, mais seulement, à ce qu'il paraît, à titre 
de dépôt durant des interrogatoires (©JWÇffijpEï = hck-quaes- 
tiones) qu'elle eut à soutenir devant le magistrat. On sait que 
ces « quœstiones » dans la phraséologie légale du moyen âge, 
souvent comportaient la torture. D'autre part, Lévi Nomico 
ajoute que le fait s'était produit pendant ou après qu'il y 
avait eu une calomnie (?) contre lui pbtt) ^y^r, n*a ou 1?a), 
Le mot "i^X, comme on le sait, se prête à plusieurs interpré- 
tations. 11 peut signifier humiliation, misère (voir Job, xiv, 21) 
aussi bien que douleur, contrainte et métaphoriquement calom- 
nie, infamie. Je pense que c'est ce dernier sens qu'a ce mot 
dans notre cas. Quoique les prétextes ne fissent pas défaut au 
moyen âge pour calomnier les Juifs contre lesquels existait 
toujours une haine latente, il est difficile aujourd'hui, surtout 
lorsqu'il agit comme ici d'un médecin, de deviner le genre de 
calomnie dont il a pu être l'objet. Toujours est-il qu'il dut s'en 
défendre, ainsi que, vraisemblablement, quelqu'un de ses pa- 
rents ou amis ou simplement coreligionnaires, parmi lesquels 
aura pu se trouver cette e Stella ». Cette dernière pensa, il 
semble, qu'il était périlleux pour elle, ses interrogatoires du- 
rant, de laisser chez elle un livre (il est impossible, aujour- 
d'hui, de soupçonner à quel titre) dangereux ou précieux 
comme souvenir de famille. Quoi qu'il en soit, Lévi Nomico 
devait être un personnage distingué et respecté pour qu'en 
dépit des accusations dont il fut l'objet etson procès durant, 
il n'ait pas craint de se faire le dépositaire d'un livre qui 
aurait pu être dangereux ou n'être pas sûr dans la maison de 
sa propriétaire. Qui sait quelle lugubre histoire résume cette 
courte note ! 

III. SECONDE LISTE. 

■pp TùpKh S|03 nsptt 

ip^»i3 ^*ib "na^în "mb 

pa ïttrhïi ban inErr^ 
/•jfcN "p^m bab miû ^dûs roptt dbns *w&*fri ^bo dit îrbaï 



DEUX INVENTAIRES D'ANCIENS LIVRES HÉBREUX 127 

.pBYi ïruan ^banum pfiarb mnnp nso 2 

, nna yaipa sp*nm pibn-n maa» naa s 

naïuaiD in en û^bian naai "ran nwa ar o"n^b nnan» nao 4 

,*7fW yaipa abian &"nco 

. anao rtttiB in en b"T ù"372"i ^pna naO s 

, 3>"3 3>u5ibfi? 'n ^aaan na^nia ariwi nao 6 

. tpan (sic) ^nû* 1 )V9 nao 7 

, nna yaipa rn^iD^rt nao d^ fan prer 'nb Niaïïïi nao 8 

. 3>"3 (? ATB] ina brjft '112 wapu) û^amn pTfc nao 9 

, a"aNb n^ab dtqo nao 10 

, ana^ÊW 'ib a* canpinsb a^pnan -120 11 

. pnar; ba bj> '^ai narp o"«*i van nao 12 

.b"- nani 'n "naott waptt a^onaaiprï 13 

p ï-pek na^na n>ban "pabai ^an^a araorr maw ia en nao 14 

• hbï ba ia« p t^t? ba ana? 

♦ b"T a"atnï-; bia nahaîm 15 

(sic) swa&ni anpiaab taa^pnan iU3an ia î»-»i pp 'ina nao 16 

, la a-nna 

aa^pna Nim iwa» tobitu» p tsmaa 'n na-ma "jmap nao 17 

♦ ianpias -pn hv 

t )isp mxaîa nao 18 

rtn*aai lip^nai iî^ai (sic) î-rpnaa ta-nooft ba -ia »*i naa 19 

, tta^naai 

. nnn« rrpnaï-ra maa» nso 20 

. b"t *jïia \naia n"na ^b nanaia ta^bnsn ba> nwa nao 21 

.n&nann b$ ■wnavnwï i^nsna ncao-wa nso 22 

ftwsot mev *3ûïi ba» nai» som i^an pab "jnçap ^na nao 23 

, a^iNi 

.naittm n^wo b"£ fan Nia» nao 24 

, ia a-nnN a^nam b^ttOft rn»ta nso ^b ©1 25 

. ib* onam wapœ nmT p naa ^b ©i 26 

. (sic) ibia ia2 -i n cjot» n"aïï vpapœ yttwius naa "-b w 27 

nniïtt waptt Nim aa^nn a-nns te-nam nmi p naa ^b ^^ 28 
♦ b"T T»p smït 1 'nb n^b^ naVi iria^a 

.a^an a^no-1731 mat^bai a^nan ia ©^ naa 29 

,b"T ^a DTnnti aonT* 'n ^naa^ rrapuî nao 30 

, -ia a^nn» û^nam ^bOT ©ii»i !TT»ar»rt nao 31 

.ïn"r» b"T ^a ^aaiN rr^bu: r n ^nso^ rrapo nso 32 
irrpmïn Nbi fvinbrt] ^[b] naiT haa^Ki mana 1121 ^^nsoa "rnbrt 33 
, [ab©i Nbn] yusn [!rn]b impnit annb nnv ^b 



128 REVUE DES ETUDES JUIVES 



REMARQUES. 



Comme on le voit, ce sont tous des livres de médecine. La plu- 
part d'entre eux sont bien connus, aussi me bornerai-je à en don- 
ner simplement le titre là où il n'y a lieu de faire des remarques 
spéciales. 

1) Le premier livre du « Canon » d'Ibn Sina (Avicenne), avec com- 

mentaire (on ne dit pas lequel) à la marge des pages. 

2) Le livre « des fièvres » et les traités sur l'urine et sur le pouls 

de Isaac ha-Isreeli. 

3) TlSSO '0, cité plus haut aussi (voir plus haut au n° 20), qu'on 

trouve même cité ainsi : , mDJab« mfinsH '0, ou bien "n^ttba 
= médecine Mansourienne ; c'est le traité que Mohammed ben 
Zakhariya Al-Rhazi dédia à Abu Djafar El Mansouri, 2 e Khalife 
Abasside (136 de l'Hég. =754 de J.-C) ; traduit du latin en 
hébreu par R. Schem Tob ben R. Isaac (Voir Assemani, Cat. 
Vatic, CCCLXXIV, 4 ; Neubauer, Cat. Bodl., 2090,4 ; 2091, '1). 

4) Le traité o des fièvres » (îrrTWNi en arabe) ou le IV e livre du 

Canon d'Avicenne, avec l'exposition d'Ibn RosdouAverroës, et 
le « Kitab al-Kollyât », c'est-à-dire : Litre universel de médecine 
mieux connu sous le titre latin de « Colliget » d'Averroës. Ce 
dernier a été traduit de l'arabe en hébreu, sous le titre de 
bbDa '0, par Salomon ben Abraham ibn Daud (TifiH). Il se 
trouve ms. à la Bibl. Nation, de Paris, Cod. 1172, et à la Bod- 
léienne d'Oxford, n° 21 12 du Cat. Neubauer. 

5) Les Aphorismes d'Hippocrate commentés par Moïse b. Maïmon 

et traduits par Moïse ibn Tibbon, dont il est question aussi à 
la note 41 de la première liste. 

6) ftrwaft '0. C'était vraisemblablement un livre de diéthétique ou 

d'hygiène sur les tempéraments du corps humain (rabbinique : 
û^NM M = iemperamentum hominis). L'on sait que l'ancienne 
médecine distinguait dans la constitution de l'individu quatre 
tempéraments, suivant lesquels elle réglait son traitement ; 
on les appelait : frigidus, humidus, calidus et siccus. Il est vrai 
pourtant qu'on ne connaît aucun ouvrage de ce nom. 

') tp#7 "noi )T9 '0. Sur le ms. on lit i^ien, mais il est probable 
qu'il faut lire "nO\ ce qui donnerait le titre « Livre de l'obser- 
vation des afflictions du corps », c'est-à-dire métaphoriquement 
des maladies : ainsi ce serait un livre de médecine pratique 
fondée sur l'observation, ou de diagnostique. 

8) Le titre du livre dont il est question ici est celui d'un trop grand 
nombre d'ouvrages de philosophie et de médecine pour qu'on 
puisse deviner celui dont il s'agit. Pourtant le nom de l'auteur 
peut nous aider à le reconnaître par approximation. En effet, 



DEUX INVENTAIRES D'ANCIENS LIVRES HÉBREUX 129 

Isaac ben Hanin ou Honeïn • écrivit en arabe un traité de mé- 
decine, traduit en hébreu par Moïse ibn Tibbon, et qui se 
trouve manuscrit à la Bibliothèque Royale de Munich (Voir 
Steinschneider, Cal., 250 ; 270 2 ) et à la Bodléienne d'Oxford 
(voir Neubauer, Cat., n° 2088). Ce dernier porte ce titre : 
ïWfcim rsbNU)!-! yn by '^'n'n i-inn niNisnrs roabttb araEfi 'o 
— 'i'a'n est l'abréviation de Hanin ou Honeïn ben Isaac, nom 
sous lequel était aussi connu notre auteur, comme on le voit 
par deux autres manuscrits d'Oxford (voir loc. cit., n oS 2381,2; 
1268,4) qui contiennent la traduction hébraïque du commen- 
taire latin sur ce am^n 'O, où il est appelé en toutes lettres 
prtDN p TjH 'n. Ce commentaire est le même que celui qui, 
sous le titre de Johannitius (waWM'n ou D-o&riJO. se trouve 
manuscrit à Paris aussi, n° 4116,1 ; Munich, 270 l ; Ham- 
bourg, 309 4 . Ce fcrDttïi était une introduction aux Tfyvïi de 
Galien et probablement l'ouvrage même contenu dans un ma- 
nuscrit du Talmud TJiorah de Ferrare et que M. le rabbin Jaré 
cite ainsi : « Compendio di Honein ibn Isaac di quanto trattasi 
» net Commente- di Galeno sulle opère d'ippocrate intorno aile 
» malattie acute. » M. Jaré dit pourtant qu'il a été traduit en 
hébreu par Samuel ha-Méathi. Dans l'édition du « Canon » 
d'Avicenne traduit en latin par Gérard de .Crémone, Venise, 
Giunta, 1595, il est ainsi indiqué: Tabulez isagogicœ in tini- 
versam medicinam ex arte Humain (sic) id est Joanitii Arabis. » 
Plus loin, sur cette même liste, on trouvera mentionné une 
seconde fois (voir note n° 23) un Sib^WD b"£ "pan Nnn7û '0 
MantDrn, ce qui répond au titre qu'il porte dans le ms. d'Oxford, 
2088 et celui de Munich, 270 a . 

Lévi Nomico nous dit que le ms. qu'il possédait contenait 
aussi un nmofl nDD. Or, on ne connaît pas de livres de méde- 
cine de ce titre ; ce nom, au contraire, est celui des Éléments 
d'Buclide rmio^tt *©oa p n^ 3>m û-wan ûsnn D^nbpN 'o 
ainsi que le déclare le manuscrit d'Oxford 2002. On connaît au 
moins trois traductions hébraïques, de l'arabe, des « Élé- 
ments », savoir : celle que fit Moïse ibn Tibbon (Oxford, 2002 
Steinsch., Cat. de Munich, 36 2 ) ; celle de R. Jehuda ha-Kohen 
ben Salomon de Tolède (1245 — mss. de Parme, 421 ; Oxford, 

4321, 2006,3; ) et enfin celle qu'en fit, en 4 289, R.Jacob ben 

Makhir (Oxford, 2005,4 ; Rome. Bibl. V. Em., n° 41 du Cat. Di 
Capua). Mais si un livre de mathématique se trouvait ici relié 
dans le même volume qu'un traité de médecine, ce qui dans 
cette seconde liste ne se voit que dans ce cas, il faut supposer 
que ce n'est pas par hasard, et que c'est à cause de la simili- 

1 Honeïn b. Isaac (Yohannitius) (n. 809, m. 873) a été parmi les premiers traduc- 
teurs d'Aristote en syriaque, d'après le texte grec, aussi bien que des œuvres d'Hip- 
pocrate, Dioscoride et Galien, dont partie en syriaque et parlie en persan ou en arabe. 
T. XX, n° 39. 9 



130 REVUE DES ETUDES JUIVES 

tude qu'on croyait exister entre les deux ouvrages. Ce lien ap- 
paraît clairement si l'on pense que R. Isaac Hanin a été le tra- 
ducteur des Éléments d'Euclide en arabe (v. Neubauer, CaL 
Bodl., 2003 = Uri 451 ; Steinschneider, Cat. de Munich, 36 2 ) ; 
c'est pourquoi souvent il est appelé, à la manière arabe, ptiDN 
f^n )5 même par les traductions hébraïques. Peut-être n'est-ce 
pas ici un hors-d'œuvre de remarquer que le manuscrit d'Ox- 
ford 2003 a été copié précisément à Candia par un R. Abra- 
ham b. R. Léon de Barcellone en 4 395 (Gfr. Steinschneider, 
M osé, 3° année, p. 53). 
9) C'est le livre de médecine qui porte en latin le titre de Viaticum 
peregrinantis composé par Ibn al Djezar et traduit de l'arabe 
en hébreu par Moïse ibn Tibbon (V. Steinschneider, dans 
Archiv de Virchow, XXXVII, 363, et Cat. de Munich, 19 2 ; Neu- 
bauer, Cat. BodL, 2111). Le nom de celui qui vendit le livre à 
l'auteur de ces listes, Metul Kohen Tria (iaurus?), est inconnu. 
Pourtant on ne sait si l'on doit lire ainsi, ou bien ÎTite. Dans 
ce dernier cas, il est à remarquer qu'on rencontre en Grèce les 
surnoms Kaxcapôç et Kataoùpiriç. Le premier mot, considéré comme 
adjectif, signifie celui dont les cheveux forment naturellement 
des boucles (en italien riccioluto = frisé, crépu); c'est pour- 
quoi il a pu à l'origine n'être qu'un qualificatif de personne. 

10) Le traité d'Avicenne Medicamenta cordialia, dont la traduction 

hébraïque anonyme se trouve dans un manuscrit de Leyde 
(V. Steinschneider, Cat., p. 329), et sur lequel R. Barukh b. 
Isaac ibn Ya'isch composa un commentaire (V. Neubauer, 
Cat. BodL, 2109,2). 

11) V. première liste n° 41, et n° 5 ci-dessus. 

12) Compendium du IV e livre du e. Canon » d'Avicenne, qui traite 

des fièvres, avec Commentaire, probablement d'Averroës, 
comme au n° 4. 

14) Le traité sur les remèdes simples du médecin arabe-espagnol 

"Omriiah ben Aôd-al-'Aziz al-Andalussî (ms. 529 de l'Hég. = 
1135 de notre ère. V. D'Herbelot, Bill. Orient.). En arabe, il est 
appelé aussi Abu-'l-Maslat, dont l'hébreu nb£ ba n nN de notre 
liste n'est vraisemblablement qu'une corruption. 

15) Le De regimine sanitatis de Maïmonide traduit en hébreu par Moïse 

ibn Tibbon contenu dans le même ms. (V. n° 20, 3. de mon 
Cat. de Bologne.) 

4 6) Le livre indiqué ici devait contenir les préceptes principaux 
(vtOtin) des Aphorismes d'Hippocrate et l'indication des médi- 
caments ; ainsi nous les voyons suivis d'autres prescriptions 
ou recettes médicales, ïî'^sn = italien ricetle. Ce mot, en ce 
sens, est d'origine provençale (bas latin : recepta de receptum). 

47) Abraham ben Meschullam Abigdor (père de Salomon Abigdor qui, 
en 1399, traduisit en hébreu le livre de Sphœra de Giovanni 
de Sacrobosco, sous le titre de ù^eiN!! ïifinft) est connu comme 



DEUX INVENTAIRES D'ANCIENS LIVRES HEBREUX 13! 

le traducteur d'un Index de médicaments (Montpellier, 4 381) et 
d'autres ouvrages de médecine d'Arnaud de Villanova et de 
Gerardo da Solo (V. Steinschneider, Gat. de Hambourg, 308 2 , 
308 4 ; Munich, 296 2 , 297; Berlin, 71 4 ; Neubauer, Cat. BodL, 
2121, 2133,3 ; Di Gapua, Cat. Bibl. V. E. de Rome, 3, 21) ; entre 
autres, de la « Introductio Juvenum » (d"n:>3tt arntt), aussi 
bien que comme l'auteur d'an commentaire sur le Canon 
d'Avicenne. C'est probablement le livre dont il est question ici. 

18) Voir le n° 3 de cette même liste. C'est le même livre dans un 

format plus petit. 

19) Il est difficile d'établir quel était le livre mentionné ici. Mais ce 

devait être une Pharmacopée où Ton trouvait indiqué, sous 
chaque remède ou simple, le moyen d'en distinguer et d'en 
examiner les éléments constitutifs pTPpaa, non rrvma) ; d'en 
faire des mélanges (aïwn) ; de les préparer Cppva) ; leur action 
0"7b"i2Dn), et leurs doses (îfSTiaa). 

20) Le même livre qu'aux n 03 3, 18. Seulement un autre écrit de 

médecine y était joint. Le mot npnsrr est assurément le grec 
ricoÔTixTi. Signifie- t-il ici écriture, tout court ou plutôt préceptes 
de conduite, conseil, avis, comme il en a ordinairement la signi- 
fication ? 

21) C'était une exposition sur le « Colliget » ou « Koljiat » d'Averroes 

dont il a été parlé au n° 4. Le nom du copiste de cette exposi- 
tion Sablai Kohen est le nom de beaucoup de membres d'une 
famille originaire de la Canée, bien connue dans l'histoire 
littéraire de Candie, et dont M. Steinschneider a dressé une 
liste dans le Mosè, Notizie lett. su Candia, 4 e année, p. 303 et 
suiv., et 5 e année, p. 267 et suiv. Le premier membre de cette 
famille aurait vécu à Crète (c'est-à-dire dans l'île de Candie), 
en 1410, et l'on suit ses descendants jusqu'en 1489. Parmi ces 
derniers, il cite un Sabtai Kohen qu'il croit le même person- 
nage qu'un Sabtai ben Malkïel Kohen, fils du nommé Malkïel 
ben Sabtai, écrivain fécond et distingué. Il se pourrait qu'il 
ait été le copiste du livre indiqué dans notre liste. En tout cas, 
le R. Mikaël Kohen b. Sabtai connu, ainsi que je l'ai dit (v. la 
note n° 14 de notre première liste) comme l'auteur de plusieurs 
élégies et sermons qui se trouvent dans le ms. 103 de la Biblio- 
thèque du Vatican (V. Steinschneider, loc. cit., p. 306) n'a rien 
à faire avec lui. Il appartenait à une autre famille, celle des 
Kohen Balbo. 

22) C'est le Lilium medicinœ de Maestro Bernard de Gordon, dont on 

connaît plusieurs traductions hébraïques. (V, mon Cat. des 
mss. de Bologne, Cod., 21,2.) 

23) Nul doute qu'il ne s'agisse ici de la paraphrase qu'Averroës fit 

des deux traités d'Aristote de parlibus animalium et de genera- 
tione animalium, traduits en hébreu par Jacob ben Makhir, en 
1302. (V. Neub., Cat. Bodl, 1370, 2, 3.) 



132 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

%'i) Voir le n° 8 de cette même liste. 

28) Le titre est trop vaguement indiqué pour qu'on puisse deviner 
quel était ce livre et son auteur. Assurément pourtant ce de- 
vait être un catalogue de médicaments simples à l'instar du 
deuxième livre du Canon d'Avicenne, ou de celui de Abu-'l- 
Maslat dont j'ai parlé au n° 4 4 ci-dessus. 

28) L'ouvrage cité ici, de même que plus bas au n° 28, est certaine- 
ment le traité de médecine qu'Abu Marwan ibn Abd-al-Malik 
ou Ibn Zohr, médecin juif de Séville, écrivit en arabe pour le 
Khalife Abd-el-Mumîm. La traduction hébraïque de ce traité 
était jusqu'ici demeurée inconnue, mais elle existe anonyme 
dans un manuscrit de la Bibliothèque de l'Université de Bolo- 
gne. (V. mon Catal., n° 20,7.) Une traduction latine sous le titre 
de regimine sanitatis en a été imprimée à Bâle, 4 618. 

27) Jahya ben Serabi (ibn Serafiûn), ben Ibrahim médecin arabe de 
Damas, dit Sérapion senior (ix e ou x e siècle), appelé aussi 
Johannes (Yahya) ben Zakaryah ["rçifcWiD fcnpsîi i"P*ûï p WW], 
composa un livre de médecine, qu'il intitula Practica ou Bre- 
viarium, dont Albano de Turin donna une paraphase et Gerardo 
da Gremona un commentaire. Le texte latin de ce dernier fut 
traduit en hébreu par R. Moïse b. Maslïah de Capoue (Voir 
Steinschneider, Cat. Bodl., 74 82,4 ; Neub., Cat. mss. BodL, 
2087). Un autre Sérapion surnommé junior, pour le distinguer 
du précédent (fin du xi siècle), écrivit : De medicamentis sim- 
plicibus s. de temperamentis simplicium (Gfr. Hœser, Lehrb. d. 
Gesch. d. Med., I, pp. 573-590), traduit de l'arabe en latin par un 
Abraham Giudeo de Tortosa (Gfr. Steinschneider op. et loc. cit., 
2). Il n'est pas facile de dire de quel des deux ouvrages et des 
deux auteurs il s'agit ici, c'est très probablement du premier, 
d'autant plus que l'existence d'une traduction hébraïque du 
second n'est pas connue. Lévi Nomico nous fait connaître 
qu'il avait acheté ce livre de "h^ tû^ tpV 'n = R. Joseph, dito 
buli, c'est-à-dire detto bulo. Ces derniers mots ne sont qu'un 
sobriquet. Bulo, dans le dialecte vénitien, signifie : galant, 
blondin (ital. vagheggino, cfr. l'allemand buhler), et aussi fan- 
faron, rodomont, bravache (ital. smœrgiasso, spaccamontï) . On 
sait que la domination vénitienne dans l'île de Candie dura 
sans interruption de 4204 à 4 605, et au vi e siècle le dialecte 
vénitien était compris et parlé par le peuple des îles Io- 
niennes 1 . Ou bien devrons-nous lire AircopoûXos = volage (ital. 
zolubileT). 

1 Cette sorte de sobriquets qu'on joignait au nom de famille et qu'on prenait soit 
du lieu de provenance, soit de quelque qualité spéciale à quelqu'un de ses membres 
pour en distinguer les diverses branches ou bien encore les membres d'une même 
• amille, étaient très fréquents à Candie. Ainsi nous avons un Kohen Toro, un 
Kohen Balbo, un Elkana b. Sabtai " ,h p}û' , bà, mot qui, d'après M. Steinschneider, 
est la traduction de cœcus et que je soupçonne de n'être que l'italien ganimede = 
damoiseau, corrompu en galimede par la prononciation orientale. 



DEUX INVENTAIRES D'ANCIENS LIVRES HÉBREUX 133 

28) Voir n° 25. Seulement, suivant sa coutume, Lévi Nomico indique 
ici aussi le vendeur du livre. Cette fois, c'est une femme qui 
en était auparavant la propriétaire : Wi*! ïiiïn n~!to = Bona 
Dona (ital. Buonadonna), veuve d'un R. Jehudah Tlp, qui pro- 
bablement avait été médecin. Ces noms de femme pris des 
qualités morales ou physiques, ou des noms abstraits, abon- 
daient chez les Juifs au moyen âge. Ainsi celui de ïlb^a = 
Bella existait déjà aux xin e et xiv e siècles (voir l'article de 
M. Loeb, Revue, XIV, p. 67), tout comme Gentile; Donna; 
Chiara (pour pure), etc. (V. Zunz, Zur Gesch. und LU., p. 404- 
420, et Berliner, Ein Gang, etc., p. 32, note 50). Quant à la 
prononciation que donne l'écriture, ou c'était celle, comme je 
l'ai déjà remarqué ci-dessus, qu'ils avaient dans le dialecte 
vénitien, ou bien celle que prenaient, en se corrompant, les noms 
italiens dans la bouche des juifs espagnols ou orientaux. Le 
nom de famille "^np doit-il se lire Kuzi, Kusi, ou bien doit-il 
être considéré comme une abréviation de 'pînp (Cousin ?), nom 
peut-être d'origine française qu'on trouve plusieurs fois sur 
une liste du ms. de Bologne 2574 (n° 42 de mon Catalogue) que 
j'ai déjà mentionné comme ayant la même provenance que 
celui qui nous occupe ? 

30) Azaria de Rodi est un personnage connu dans l'histoire litté- 
raire de Candie. Sur le ms. du Vatican n° 105, se trouve, entre 
autres, une poésie composée en son honneur par Mikaëi ben 
Sabtai Kohen Balbo, à l'occasion de son départ pour Venise. 
(V. Steinschneider, Mosè, 3 9 année, p. 425 ; 4 e année, p. 303). 
Lévi Nomico nomme une autre fois un R. Azaria à l'occasion 
de l'acquisition de la tiaraTn de son père (voir n° 21 de notre 
première liste) comme étant son oncle, mais il est douteux 
qu'il s'agisse ici du même personnage. 

32) ^"aitt = Umani, nom de famille, qui se lit deux fois sur ces listes, 

est très répandu en Italie dès le xiii 9 siècle. Il était celui de la 
fameuse Paola ou Pola de Rome, copiste de plusieurs mss. 
C'est l'hébreu d^3y, qu'on a traduit en italien de mille ma- 
nières : Mansi, Pietosi, Piatelli (c'est-à-dire : pietosetti), Umili, 
Umani (Cfr. Gùdemann, Gesch. d. Erzieh. u. Cultur d. Juden in 
Italien, p. 156-4 92), et finalement, par homophonie, Hanau ou 
Anau. 

33) Cette note n'est pas complètement lisible sur le ms. J'ai essayé 

d'en reconstituer la phrase par les mots que j'ai mis entre 
crochets. Lévi Nomico dit qu'il a prêté d'autres livres qui lui 
appartenaient, mais qu'il ne se rappelle pas à qui, et que celui 
qui les avait empruntés impKSt nnb, c'est-à-dire, ironique- 
ment, « pour trop de grâce ou de politesse », ne les lui avait 
plus restitués, ce pourtant dont il ne se surprenait pas, puisque 
le Psalmiste a dit : oc Le méchant emprunte, mais ne restitue 
pas. » (Psal., xxxvn, 24.) 



134 REVUE DES ETUDES JUIVES 

IY. En récapitulant maintenant et en groupant les données re- 
latives à la généalogie de la famille « Nomico », voici les résul - 
tats qu'on obtient : On a déjà vu que deux membres seulement de 
cette famille nous étaient connus jusqu'ici: Yermia b. Mosé ha- 
sofer (1453), et Lévi b. Elia, mentionné dans le ms. du Vatican 
n° 105. Deux autres membres de cette famille sont nommés, 
comme je l'ai dit déjà, sur une note du manuscrit de Bologne 
3574 (n° 12 de mon Catalogue) parmi les individus morts de la 
peste à Candie en 1592, à savoir : un R. Moïse, rabbin et sofer, et 
un Abraham, sofer lui aussi. C'est Lévi Nomico, le médecin, fils 
du susdit Elia (qui probablement est le personnage cité dans le 
ms. du Vatican), qui, comme on l'a vu, a rédigé nos listes. 11 y 
mentionne sa mère, un fils vivant, mais malheureusement sans 
indiquer leurs noms propres. Et c'est bien naturel , son but 
n'étant que de faire un inventaire de ce qui lui appartenait en 
fait de livres et d'objets sacrés au moment où il écrivait ces 
notes; il énumère ainsi, parmi les livres usés ( tn^bs , voir 
l re liste, n os 32, 33), son Talet et ses Thephilin (Ibid., n° 26). 
Attaché en bon et pieux Juif à tout ce qui avait appartenu à sa 
famille, il achète la Ketuba de sa mère (Ibid., n° 14)], et le 
Mahazor de son père {Ibid., n° 21). La première étant restée 
auprès de Mikaël Kohen, son proche parent [ n mnp], peut-être 
le frère aîné de sa mère, puisque, comme on sait, l'usage faisait, 
après le mari, dépositaire du contrat matrimonial le frère aîné 
de la femme, ou, à son défaut, son plus proche parent. Le Maha- 
zor se trouvait auprès de R. Azaria, son oncle, et il semble qu'il 
n'avait pas été encore fini d'écrire, puisque, dans la quittance, 
cet Azaria déclare qu'il lui en doit encore deux membranes ou 
feuillets [ù^sbp 'a]. Lévi Nomico nous fait connaître aussi qu'il 
avait un autre fils, outre Eliahu, déjà mort à l'époque où il rédi- 
geait ces notes, pour lequel lui-même avait écrit un Mahazor et 
quiétait alors vivant ; mais il taît son nom propre. Cet Eliahu, que 
j'appellerai volontiers junior pour le distinguer de son grand-père, 
s'il n'était pas médecin lui aussi, comme on pourrait le supposer 
d'après la l re liste, n° 45, était au moins un savant et un bibliophile 
distingué, ce qui paraît résulter de l'achat de plusieurs livres 
qu'il avait fait (2 e liste, n oS 30, 32) ; en outre, il doit avoir été un 
habile copiste. En effet, Lévi Nomico, son père, nous <Jit que, non 
seulement il avait achevé pour lui un livre contenant probable- 
ment le prolixe commentaire sur les Psaumes de Joël Aben Soëb, 
mais qu'il lui copia aussi le commentaire de Raschi sur le Penta- 
teuque (v. l re liste, note n° 19) ; plus le « Yoré De'a » de Joseph 
Karo [Ibid., n° 37) ; le Targum sur la Tora entière (Ibid., n° 38) ; 



DEUX INVENTAIRES D'ANCIENS LIVRES HÉBREUX 135 

un Mahazor de rite grec (Ibid., n° 40); un livre de Haflarôt 
(Ibid., n° 43), et, enfin, le commentaire sur la Tara dit « hiss- 
quni » (IMd., n° 44). C'en est assez, semble-t-il, pour en faire 
un vrai *pttn nsno. — Lévi Nomico cite aussi un autre de ses 
oncles du nom de R. Lévi, comme lui, à propos de l'acquisition 
d'une mrsïn ou Rituel, qu'il avait faite d'un fils de ce dernier. 
(Ibid., n° 35.) Enfin, il nous parle d'un rabbin, du nom éga- 
lement de R. Lévi, qui avait été son aïeul (père de R. Eliahu 
senior*) et de Mattatia, fils de celui-ci. (Voir l rc liste, n° 13.) 
En outre, comme on l'a déjà vu, ces listes nous donnent comme 
contemporains de Lévi Nomico et de ses parents, des per- 
sonnages qui nous sont connus, ainsi que : Isaac Aschkenazi 
(v. l re liste, n°36); Samuel Kapsali (Ibid., 35); Mikaël Kohen 
[Balbo] (Ibid., 14); Sabtaï Kohen (2 e liste, n° 21); Azaria 
de Rodi (Ibid., 30) ; ce qui nous met à même de fixer, à peu de 
choses près, l'époque où elles ont été dressées, qui a été sans 
doute la fin du xvi e siècle. Il serait cependant extrêmement diffi- 
cile, pour ne pas dire téméraire, vu l'homonymie, souvent contem- 
poraine, d'individus appartenant à une même famille ou à plu- 
sieurs de ses branches, d'assigner une date précise à nos listes. 
Certes, Lévi Nomico devait être très vieux lorsqu'il les écrivit, vu 
qu'elles ne peuvent avoir été rédigées par lui qu'après 1556 au 
moins, puisqu'on y trouve mentionné le tt+i ïw, la deuxième 
partie du '-j'm "{tibia, que Karo n'a composé qu'à cette époque. 

Il me semble toutefois que, lors même que l'examen de nos 
Inventaires ne nous aurait donné que ce résultat, il serait 
toujours assez intéressant pour l'histoire littéraire des Juifs de 
Candie. 

Leonello Modona. 



NOTES ET MÉLANGES 



SUR LE NOM DU TRAITÉ DE MOÊD KATON 

Le traité de Môêd Kâtôn, qui est le dernier de la seconde sec- 
tion de la Mischna, n'est pas connu sous ce nom chez les anciens 
docteurs. Il n'est mentionné nulle part dans le Talrnud, et 
Rabbi Nathan-ben-Jechiel, dans YArouch, le cite sous le nom 
de « Maschkin » ('ppia»), mot par lequel le traité commence. 
D'où vient cette nouvelle dénomination, et que signifie-t-elle ? 
M. Lévy (Neuhebrâisches u. Chaldàisches WôrterMieti , III, 
p. 55) traduit « petite fête », c'est-à-dire fête qui n'a pas l'impor- 
tance des grandes fêtes, ce que nous appelons demi-fête, ou bien 
les jours de la Pâque et de Soukotli qui sont placés entre les 
deux premiers et les deux derniers jours. Mais, outre qu'à 
mon avis, on ne se serait jamais servi du qualificatif « Kâtôn » 
dans ce sens, il existe pour ces demi-fêtes un terme consacré 
par la liturgie, et qui est wn bia nbin, « la partie profane de 
la fête ». 

La seconde section de la Mischna renferme un autre traité, nommé 
d'après le mot par lequel il commence, nsrn, et dont le vrai titre 
est htû bT 1 ' ; toutefois ce dernier nom a cédé la place au premier. 
Il en était tout autrement pour notre traité, où ^pm a été de 
bonne heure abandonné et remplacé par nsnio. Les anciens docteurs 
ont ainsi introduit deux nouveaux termes, l'un ma dv pour les 
vraies fêtes, et l'autre lanfc pour les demi-fêtes. Notre traité tout 
entier ne se sert jamais d'un autre mot, et le terme de la liturgie 
lui-même ne se rencontre jamais dans la Mischna. Maïmonide 
fait cette observation, au commencement de notre traité : 

y'^Mi bs ib Wtt wifc b-û ibin "naon i-Mttîn 

1 Dans la Bible, ce terme n'est employé que dans le Livre d'Esther, où il signifie 
« jour de plaisir et de réjouissance. » 



NOTES ET MÉLANGES 137 

<c la Mischna nomme partout -wvi la partie profane de la fête 1 ». 
On comprend ainsi que, la section tout entière portant également 
le titre de w», on ait nommé notre traité pp ^"itt, « le petit 
Môêd », pour le distinguer de la section. 

J. Derenbourg. 



LA CRITIQUE DE SAADIA, PAU MEBASSER 

D'après une nouvelle communication de M. Harkavy, nous 
offrons ici deux passages de la « Critique de Saadia » dont nous 
avons parlé dans le dernier numéro de la Revue 2 . 

Voici le premier passage : 

-P05n se i-rb* *>*w â-nbn )n rw î-rbba *fcn rtb lâi $1212*1 
[S-rflnîT "n* b3 by -iten '■jbtt rmrraD ï—rb3? [!-i]noD i-ibip "iïtwi 
.anba tDipbb n-nrrao nn^ tzab 'jao ^k KïriïKn ûttssm hTiixaîi 
îrrynanbN rrnbsbN in f-ivba "no* w "pn nma TOsn ^s bapi 
'«« Y 553 ' n:;D rt ' 53 ' ï-^p' 5 lît'pTn faosT *b mnmo t ib* j-û&o 

/uîDrvn 'nsaii 'iït 'y ba> b^ 

« On trouve chez lui une interprétation dans laquelle il se contre- 
dit, à savoir : J'ai expliqué le passage d'Isaïe, SanJiérib, roi d'Assyrie 
(?), monta contre toutes les miles fortes de Juda et les prit, par & il les 
assiégea », puisque Sanhérib ne conquit aucune ville. Cependant 
dans sa Version des Lamentations, en comptant les dix captivités, il 
cite notre verset comme l'indication du quatrième gâlouth. » 

En effet, c'est ainsi que Saadia traduit le verset d'Isaïe, xxxvi, 1. 
Nous voyons, en outre, que Saadia a fait une version des Lamen- 
tations qu'on ne connaissait pas encore. La bibliothèque d'Oxford 
vient de faire l'acquisition d'un fragment iïEsther. Le livre de 
Ruth paraît se trouver à Berlin et au British Muséum. On peut 
donc en conclure, avec une grande probabilité, que Saadia s'est 
occupé des cinq Megillôt. 

Voici le second passage : 

■>s ïibip ijrab» bi^a 3Nn3 ->d T\îy î-ibbtf i&*) i-rb lâi atttti 

1 La traduction hébraïque de ce passage est fausse, et l'auteur de Tosafôth-Jôm- 
tôb, ainsi que R. Jesaia Berlin s'en sont déjà aperçu. 11 faut : Nllp îljO^m 
dlpTD b^n Wtt Itfltt blï) "iblïl. Il est certain que les mots n« ÏTOnïTl 
m*MH33»1 (Abat, III, lt) doivent signiûer t celui qui traite avec dédain les demi- 
fêtes », où le travail n'est défendu que par les Docteurs ; il ne peut pas s'agir des 
fêtes elles-mêmes dont la profanation est défendue par l'Ecriture. 

a Tome XIX, p. 318. 



J38 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

tab^a >waM bnp .n^^2 nV 2a N£tt5 ab w ngfta ab na biabN q&)ta 
rttbba ^d fcot}« Sba ?î*tîi màn ^ «aurai V 2 b^aba sj^aba ib ïtsk 
nani "ira a:>a 1^ ira ba*p «s» ^j&rn -rça'nba S]23b»i ^d Krtnari&n 
SjawbK -£ bapi , na "»s an:na s-to^n ■rçamîrsba in a^nsb» naa ^ 

rtipn mn lin ipi .«xwa ab y a^i ab r «afcna ab m ^anba 
^s mar-a ^p ma» ^odwNi tamari iTttïb nan -pi -n* ma^a *-n72ia 

« Dans la première moitié de l'ouvrage de Saadia — que Dieu lui 
soit propice — intitulé Livre des racines de la poésie, on lit : « l'û ne 
se trouve pas ; ^ ne se trouve pas; ?a ne se trouve pas ». Mebascher 
dit : Sache que dans la première moitié de son ouvrage, il a donc 
affirmé que ces trois cas ne se présentaient pas dans la langue, et 
cependant, il les a notés dans Ja seconde partie de son ouvrage, puis- 
qu'il y cite les mots : *p% 02a, i^a. Il raconte aussi à la fin de son 
ouvrage que Alnaharvâni lui a récité une pièce de poésie où se ren- 
contrait le mot "HCa. — Puis il dit dans la seconde partie : « m ne se 
trouve pas, T- ne se trouve pas, ^y ne se trouve pas ». Mais on 
trouve les noms rntt, îTipn, ïrïï^, la ville, TT, qui signifie « encre » 
dans le langage des docteurs ; il a oublié qu'il avait lui-même noté 
dans la première partie "pn, racine qu'il dérive de "pT (Prov., xx, 
20), "pî qu'il tire de ia^T3 (Job, xvn, 4), "pTà de Y 13 '*: (Lév., xxn, 
24). » 

Nous ne savons pas quel est le Alnaharvâni mentionné par 
Saadia. Puis, il est curieux que le mot "nu soit attribué au langage 
des docteurs, tandis qu'il se lit dans Jérémie, xxxvi, 18. M. Har- 
kavy a déjà donné, dans la Zeitschrift de M. Stade (II, p. "73 et 
suiv.), des détails intéressants sur le Livre des racines de la 
poésie qu'il est superflu de répéter ici. C'était un travail de jeu- 
nesse duFayyoumite — il n'avait pas dix-huit ans lorsqu'il le com- 
posa — ; il ne faut donc pas trop blâmer les inadvertances qui ont 
pu s'y glisser. M. Harkavy s'occupe en ce moment d'une édition 
de divers fragments de Saadia et des critiques qui lui ont été 
adressées ; ils feront partie de l'édition complète des ouvrages du 
Gaon que nous préparons, pour célébrer son millénaire en 1892. 

J. Derenbourg. 



UN MANUSCRIT HÉBREU INTÉRESSANT 

M. A. Epstein, de Vienne, a eu l'obligeance de mettre à ma 
disposition un manuscrit provenant de sa précieuse collection, 



NOTES ET MÉLANGES 139 

aussi remarquable par son contenu que par ses qualités exté- 
rieures, en me laissant la faculté d'en publier ce qui me paraî- 
trait digne d'être livré à la publicité. C'est un manuscrit partie 
en parchemin 1 , partie en vélin, en petit folio, à larges marges, 
à grande et belle écriture, la page ayant généralement vingt-cinq 
lignes. Beaucoup de pages ont les marges mangées des vers, et les 
coins inférieurs sont fortement déchiquetés, ce qui prouve le fré- 
quent usage de ce manuscrit. L'écriture, de caractère oriental, 
est partout très nette et n'a pas subi d'altération. Voici le contenu 
de ce manuscrit : 

1. Fol. 1-32. Un important fragment de la traduction hébraïque 
des écrits de Hajjoug par Moïse Ibn Gikatilla, et notamment les 
passages suivants de cette traduction, d'après l'édition de Nutt 
(Two treatises on verbs, Londres, 1870) : page 34, ligne 10 jus- 
qu'à page 35, ligne 14 ; p. 49, 1. 14 jusqu'à p. 51, 1. 9 d'en bas ; 
p. 67, 1. 2, jusqu'à p. 69, 1. 13 ; p. 86, 1. 3, à p. 88, 1. 19; p. 89, 
1. 8, à p. 120 (fin de l'ouvrage). 

2. Fol. 33-91. p^iï!-! ûsnn 5-ot 'n lama ï-Miiïi 1b&. C'est la 
traduction hébraïque du Kitâb al-Mustalhili, publié par MM. De- 
renbourg dans les Opuscules et traités (VAboul Walid Merwân 
Ibn Djanâh (Paris, 1880), p. 1-246. Il n'y a qu'une seule lacune, 
qui va de p. 174, 1. 10, jusqu'à p. 179, 1. 1 du Mustalhik. 

3. Fol. 92 102. ruiïi ^"ara "fbïitt. C'est la grammaire hébraïque 
de Moïse Kimchi si souvent éditée. 

A la fin du n° 1 se trouve ce post-scriptum (ponctué) : 

A la fin du. n° 2, on remarque deux notes ; l'une, se composant 
de trois lignes, est effacée, mais on peut encore reconnaître 
quelques lettres et une grande partie de la ponctuation. On dis- 
tingue notamment les deux lettres initiales st. De fait, cette 
note, effacée pour je ne sais quelle raison, ne contenait autre 

1 Les premières six feuilles du ms. sont en parchemin. Ces feuilles sont suivies de 
sept cahiers contenant chacun douze feuillets de vélin entourés de deux feuillets en 
parchemin. Mais il faut remarquer que dans le premier de ces cahiers manque le pre- 
mier feuillet en vélin, et de même le premier feuillet en parchemin du sixième cahier. 
La première feuille en parchemin du septième cahier manque également, mais il pa- 
raît qu'elle a été coupée d'avance, car le texte ne montre dans cet endroit aucune la- 
cune. La présence de six feuilles en parchemin au commencement du ms. s'explique 
ainsi : elles sont le reste de trois cahiers complets dont les feuillets en vélin man- 
quent, qui ont été probablement perdus à cause de leur vétusté. Les lacunes du texte 
dans le n° 1 de notre ms., signalées plus haut, ont leur origine dans le manque de 
ces feuilles. En outre, manquent deux cahiers complets qui ont contenu le commen- 
cement de Hajjoug. Le ms. entier était donc composé de douze cahiers à quatorze 
feuillets. 



140 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

chose que les vers se trouvant à la fin du ms. latin du nso 
nMDîrïi dont s'est servi M. Derenbourg (Casanata, I, vi, 10), et qui 
commencent ainsi : nyon niDK &nnp "jb TDT, dont il ressort que 
l'auteur de cette traduction s'appelait Obadia (voir Opuscules, 
p. cxxn). Après les vers effacés du traducteur vient la note du 
copiste : 

[pnsr] 'nb httDîi isjdi fn^n ^sd Tûrù vMt a-an*' -d pw ^n 
wï snn i^tti aiin is martb nrori û^it hb i-iidd^ ûït-dn nn 
hb'p'nn roiD bnbfco "in^n trnEbiam trmirt bs spo v. 

La copie des deux ouvrages fut donc terminée le 1 er Eloul de 
l'an 5985 (= 1225) par Isaac b. Just (ou Jost), et était destinée à 
R. Isaac le fils de l'Espagnol R. Abraham. Chose remarquable, le 
nom de ce dernier est également effacé dans notre post-scriptum, 
mais sur les quatre lettres qui composent ce nom, on distingue 
encore assez bien sfci et p, et il est hors de doute que ce nom 
était prt£"\ Mais pourquoi a-t-il été effacé? On songe involontai- 
rement à un homme qui s'appelait Isaac et était aussi le fils 
d'un i*n&D!i dïT"D8 '*■), savoir à Isaac, fils d'Abraham Ibn Ezra, 
qui aimait à se faire appeler « l'Espagnol ». Cet Isaac est surtout 
connu par sa conversion à l'islamisme, et il n'y aurait rien d'ex- 
traordinaire à ce que son nom eût été effacé par le zèle pieux 
d'un des possesseurs de notre manuscrit. Mais cette identifica- 
tion est rendue impossible par la date de 1225, car, en cette année, 
le fils d'Ibn Ezra n'était certainement plus parmi les vivants, et 
même s'il avait dépassé l'âge de cent ans, il n'était plus au 
nombre des Juifs fidèles à la religion de ses pères. M. Epstein 
voudrait écarter cette difficulté chronologique, en mettant à la 
place de i-ispnn la leçon i-Dpnn (1165) ; mais, sans compter que le 
s est très net, l'hypothèse de M. Epstein est inutile, parce qu'en 
1165, Abraham Ibn Ezra était encore en vie (il mourut en l'an 
1167) et qu'on ne pouvait pas, par suite, faire suivre son nom des 
mots ûib^jn vbf. En outre, à cette époque, Isaac Ibn Ezra n'était 
plus juif. Il nous faut donc renoncer à cette tentative séduisante de 
déterminer, par notre post-scriptum, une date aussi importante 
pour la vie d'Isaac Ibn Ezra. Nous sommes également obligés de 
nous abstenir de toute autre hypothèse concernant la person- 
nalité de cet Isaac, fils de l'Espagnol Abraham, qui s'intéressait 
tant à l'étude des écrits grammaticaux de Hajjoug et d'Ibn Ganâh. 
Tout au plus pourrait-on admettre que cet Isaac (en 1226) était un 
petit-fils de celui qui s'était converti à l'islamisme et qui, en 
outre, était peut-être revenu au judaïsme, et qu'il portait le nom 
de son grand-père, comme son père Abraham portait le nom du 



NOTES ET MÉLANGES 141 

sien. La radiation du nom de prûF peut, dans tous les cas, s'ex- 
pliquer par l'illusion où on était qu'il était question dans cette 
note d'Isaac l'apostat. 

Nous pouvons constater, par notre post-scriptum, la haute an- 
tiquité de notre manuscrit, et que la traduction du Moustalhik 
faite par Obadia était déjà fort répandue au commencement 
du xm e siècle. La question posée par M. Derenbourg (Opuscules, 
page cxxiii) à savoir si Obadia ne doit pas être identifié avec 
le commentateur du traité de Maïmonide sur les calculs des néo- 
ménies (vers 1325) n'a donc plus de sens; en revanche, l'hy- 
pothèse de M. Derenbourg que la haute antiquité de notre tra- 
duction se reconnaît surtout à la terminologie se trouve ainsi 
confirmée. 

Le n° 3 du ms. de M. Epstein n'a pas de post-scriptum, mais il 
est sûrement de la main du même copiste, car, non seulement 
l'écriture est la même que celle des n os 1 et 2, mais il y a le 
même nombre de lignes (vingt-cinq par page), et celles-ci ont la 
même longueur. 

Quant au contenu de notre ms., nous nous bornerons à quel- 
ques courtes remarques au sujet des n os 1 et 2. Dans le n° 1, nous 
avons la plus ancienne copie connue — fragmentaire, il est vrai 
— de. la traduction de Hajjoug, par Moïse Ibn Gikatilla. Elle 
peut rendre d'excellents services pour contrôler et corriger l'édi- 
tion de Nutt. Ce qui est singulier, c'est que les notes de Moïse 
Ibn Gikatilla sur les deux ouvrages de Hajjoug qu'il a traduits 
sont plus petites dans le ms. Epstein que chez Nutt. Dans la pre- 
mière (Nutt., p. 98), tout le passage depuis imà binroB jusqu'à 
■pan W pi manque. A la place de la seconde (Nutt., p. 120), 
qui, comme la première, donne le nom du traducteur et du des- 
tinataire de la traduction, notre ms. ne donne que le post-scrip- 
tum cité plus haut. Il faut encore remarquer que notre manus- 
crit a deux fois le titre de ûsnrî et une fois celui de nann avant 
le nom de Hajjoug ; ce dernier est sans doute une erreur pro- 
venant de l'abréviation 'ntt = d5nïT, le titre -nnrr désignant, à 
cette époque, uniquement les talmudistes *. Un autre point digne 
d'être noté, c'est que le nom a-nn de Juda b. David, qui est si dif- 
ficile à expliquer, est ponctué âïpn dans notre ms. 

En fait de variantes, je citerai les suivantes: Nutt., p. 34, 1. 
14 : srnn^n iniDb =ras. û^nn^ii 'tn^. Ibid., 1. 5 d'en bas : maoïE 
y&nTi rjDE trb»a ; ms. *pb*n ^ttDîab 'oifc. Ibid., 35, 1. 14 : û^e aim 

1 Voir mes ouvrages : Leben und Werke des Abuhvalid, p. 24 ; et Ans der Schrif- 
terklàrung des Abulwalid, p. 112. 



142 REVUE DES ETUDES JUIVES 

Mnnpb (Juges, 14, 8); ms. b;fl anm (Exode, 14, 27). P. 86, art. 
Mlû5, 1. 4 : ratt^a fr^ns aima bi^a b« iwn» wiK ; ms. '»'* 
itt£3>b anmo ab« b*u'a b.N. P. 99, 1. 3 : anp53a biKïttitt ; ms. diitt 'M 
fcnpïïï-t baa. /ôtd., 1. 5 : ana 13a; ms. a"a nxp. 

Le n° 2 du ms. donne lieu à peu de remarques. Il pourra servir 
de base éventuellement pour une édition du rtaiûïTtt nao. Aux 
passages cités par M. Derenbourg dans les notes de son édition 
du Mustalhik et tirés du manuscrit romain correspondent les 
variantes suivantes que j'ai notées : P. 4, n° 1 : M. Derenbourg 
complète la traduction de la sentence bien connue par ces mots 
•pab&N û^.riEN'b nn (sur la foi de la citation se trouvant chez 
Zarachia Halévi, dans la préface du Hamaor) ; le ms. Epstein 
porte ■pttbsa ns n^aïi nain^. Zerachia citait d'après l'original, et 
sa traduction est plus belle, sinon aussi fidèle, que celle d"Obadia 
(l'original porte, en effet, "p-jbaa pnbis battibs). P. 27, n°2: ^tiïi 
n? !-;5Lip ttavi ; ms. to na\n "^att. P. 56, n° 2 : -nr bras ; ms. b^DD 
naa. P. 92, n° 1 : le ms. n'a pas na devant ib^ïi. Partout ailleurs 
notre ms. est d'accord avec les passages cités par D. et les la- 
cunes du ms. romain. 

Nous parlerons plus loin du n° 3 avec plus de détails. Mention- 
nons ici encore un hors-d'œuvre de notre manuscrit. La dernière 
page du n° 2 n'est écrite que sur le recto ; le verso resté vide a, 
de la môme écriture que les observations marginales du n° 3, le 
fragment grammatical qui suit (les paragraphes sont reproduits 
ici d'après la ponctuation du ms.). 

y*!N ùifctD » 131 dffl ♦ rrtïOin'r; -pin , pwj ?aia bs nwan 

♦ anb bwrm d^û nm ©a man? Vna bna a-- qaa a©3* «on 

♦ d^N d£2 do . maion -pin — , ■papn nvmab mari niaïrs "pin 
r*<b nNTM "pin »tarrb ïtottîti apjn pnxi tamaa otn nia bifit 
■na*n amaa ♦ ©flptt a^a , rwbœri ^in — , ■papri rnvnKb i*7ttaf 
1153X1 N5 stint- ^iirt , fcarrb ïtottîti -nbn p-N ■«TtiTïl ^na 
-pin — , d^na b*nb d"naj> d^nrr dr-itt 'ibéf baa "î'jpîi nTrrwb 
ripis ïiaiion mbiao stnari 3>dt mbaa rraan . riip^ du: . manann 
*yinh — . ppn n-pmab vijaiifci ntwn 'pin , dnb ïTttwn a^n m» 
. ar»b ï-753iim ^bTa laa* wi p*Hït daan . nainn taao . minorai 
ïtt«) bansn d© , mieiDïi ^-nr» — , 'papn mTnab ■oîmf ritfîn 'p'rtt 
^pim — . "ppn i-rnmab VTOSti HjSîfi "pi- . a-b ïroYii-n it-pst 
^min . dba pi rriattn ricana ma'bta a^a© ina nadtt du: nwaion 

. ■papii nrniNb Traxi naîn 
taïa^fcb dN . ds ♦ jw nsoinb ttanïïÊnî-î . d^am ©5an br mbaïi 
. ibib la "»biN . \N3nb un . (?] ^bib D553N abia bax d27JN ^n pn , )^y 

♦ ♦ i^apn niMiN? niïaati t^b n^Tn ^nin . di^na 3>na . mT^ïtob 
ï-inïh ^lY" . ^ina ^a bb^a i3>53b hv n« u:^ nai ax^b . r^ittîn 
t-iifflibtt5n — , dba pi ^©1 wi dau:^ dU5-> ♦ ^sprr nvmisb Ytjaati 



NOTES ET MÉLANGES 143 

fW osNi TibiFi Yibai . )*s nnVit D5N ^nba *ba ba ab . nsna^b 
. ï-p» tie iiDN ri» ^ . ïibwDb fiyairt — . 'pspii n-pmNb Ti»afci 
tra "pa itt&wra îtom yin ■ppn krnmab ïwati ^b t-i«Tïi ^^ 
nîbî-î (?) "ib it ï-jt &ï3 ris , rwiiib h^":nr; — , aï- î-id"»n fdjk 

, ùïrb îiTaiVn pi ïd^d fin* nàî 

Nous sommes ici en présence d'une classification des substan- 
tifs et des particules comme nous n'en avons jamais trouvé nulle 
part. D'après cela, les substantifs se classent : 1° en noms de 
choses (noms d'espèces); 2° en noms de personnes (les autres 
nomma propria sont laissés de côté) ; 3° en noms désignant l'ori- 
gine [patronomîea, gentilia) ; 4° en noms d'accident (abslracta) ; 
5° en noms d'attribut (adjectifs) ; 6° en nomina verbi ; 7° en noms 
dénombre (nameralia). 

Les particules se divisent ainsi : 1° celles qui indiquent une ad- 
dition ou une soustraction, une condition ou de la soudaineté ; 
2° celles qui indiquent l'essence même de la chose ; 3° les par- 
ticules négatives; 4° les particules interrogatives; 5° les parti- 
cules indicatives (démonstratives). 

Il serait trop long de comparer ici cette classification avec 
celles qui étaient employées par les grammairiens plus anciens. 
Nous nous bornons à faire observer que les classes de noms et 
de particules telles qu'elles existent ici sont caractérisées suivant 
leurs rapports avec les suffixes personnels, c'est-à-dire suivant 
qu'ils peuvent être unis ou non avec ces suffixes. La désignation 
des particules par ^3pîi m^ma rappelle l'û^ipn m©* usitée par 
Saadia et citée par Ibn Ezra en son nom (Cf. Abraham Ion Esra 
als Grammatiker, p. 108, note 2). Ce terme signifie les dix 
acquéreurs, possesseurs (savoir deux pour chaque seconde et 
chaque troisième personne du singulier et du pluriel, et une pour 
le singulier et le pluriel de la première personne). Dans le pas- 
sage cité, j'ai négligé de rappeler que ce terme se trouve aussi 
chez Aharon b. Ascher pour désigner le suffixe possessif ; voir 
Dikdouke liateamim (éd. Baer et Strack), p. 35, 1. 5 : 

rm ^pm rron •nyi n^an ï-wnp b« ima arann nuMoi. 

Sur le verso resté vide de la dernière page du n° 3, par consé- 
quent sur la dernière page du manuscrit, il y a quelques vers 
d'énigmes, mais ils sont en grande partie effacés et illisibles. Seule, 
la première énigme est encore clairement lisible : 

maàa riMw mr? fran 

mœ* rf7b*n rtnnb n*a 

tnp^E !rt»n bnj* 6r»pyp abn 



144 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

La seconde énigme — en araméen — se lit encore en grande 
partie : 

■psia pm tXTVi , p: r, r ù-d ■pra «©sa im "pînm •pair? abn yà^y. 
yy^sf "pnn Nn^n VW ûia 1"1j\n "pm "paia ^b*i P" 13 

Peut-être un lecteur de ces lignes réussira-t-il à expliquer les 
deux énigmes ou à en indiquer la provenance. De trois autres 
énigmes, on ne peut plus lire que les mots du commencement : 

ib ïinp tnai 13© , ïï-d^oi ^kw nnp, bmn in nbsn. 

Budapest, décembre 1889. 

W. Bâcher. 



LA CONVERSION DES KHAZARS 

D'APRÈS UN OUVRAGE MIDRASGHIQUE 



La présente notice a déjà été publiée par moi, en 1885, dans 
mon journal le Magyar Zsidô Szemle (Revue judéo-hongroisej, 
qui est écrit en hongrois, mais comme cette langue est peu com- 
prise au dehors, les études de science juive publiées dans ce jour- 
nal pouvant être considérées encore comme inédites par la plu- 
part de ceux qui aiment et cultivent cette science, je prends la 
liberté de soumettre l'hypothèse que j'ai émise alors au cercle 
plus nombreux des lecteurs de la Revue. Cette hypothèse se rap- 
porte à un passage, intéressant, du reste, sous d'autres rapports, 
du Tanna dïbë Elija, l re partie [EL rabba), ch. 29. Pour com- 
menter trois versets de Nombres 15, 14-16, où il est question 
trois fois de « l'étranger », du prosélyte, il est fait une triple 
distinction entre les prosélytes : 

^ ©il i5-»2N dmn&o *u ©i tD-n:n ©i rrra ubv -ntta laow 
131 b^b d"wr> n^ ©ii m^ro bras. 

1° Le prosélyte considéré comme un véritable païen est celui 
qui se convertit parce qu'il aime la nourriture des israélites, leurs 
repas du sabbat et des fêtes, et parce que la nourriture des non- 
israélites, qui mangent la chair des animaux crevés et toutes sortes 
de reptiles, lui répugne. Quand un prosélyte de ce genre déserte 



NOTES ET MELANGES 145 

de nouveau le judaïsme et, par suite d'épreuves providentielles, 
est amené au repentir, le précepte du Deutéronome (10, 19) ordon- 
nant d'aimer le Gêr lui est applicable. 2° Il faut mettre au rang 
de Chamor (Gen., 34) le prosélyte qui voudrait épouser une israé- 
lite, et à qui on ne la donne qu'à la condition de se convertir au 
judaïsme. Si ce prosélyte est devenu relaps et se repent sincère- 
ment, le précepte de l'Exode, 22, 22, défendant d'opprimer le Gêr 
lui est applicable: « comme il vous a demandé le repos, accordez- 
le lui, » dit le Seigneur *. 3° Le prosélyte qu'on doit estimer à 
l'égal d'Abraham est celui qui a interrogé tous les païens et qui, 
voyant que tous les païens disent du bien d'Israël, se dit en lui- 
même : « Quand me convertirai-je et leur ressemblerai-je? Quand 
serai-je reçu sous les ailes de la gloire divine ? » 

ù"w!-; baœ ïia-n ai™ ïva d"iarr; baa ©bibbi ^bnri ^'~ un 
■jm^a rpiiai "p^na tie iaba -,ek banw bo inaïaa a-nsott a?i 

rt^a^n ■*©» nnn a^aai. 

C'est à ces prosélytes que s'appliquent les promesses d'Isaïe, 
56, 6. 

Relativement à la première classe de prosélytes dont il est 
question ici, il faut rappeler que, dans les premiers temps du 
moyen âge, les chrétiens aimaient partager les repas des israélites 
célébrant avec eux le sabbat, comme cela résulte des nombreuses 
exhortations de l'évêque de Lyon Agobard, qui s'élève contre ce 
commerce d'amitié avec les Juifs. Il peut donc y avoir eu aussi 
des prosélytes par goût pour les repas des Juifs. Au sujet de la 
deuxième classe de prosélytes, les prosélytes qui se sont con- 
vertis en vue d'un mariage, il suffit d'observer qu'aujourd'hui 
encore elle est la plus nombreuse. Quant à la troisième classe, 
les vrais prosélytes qui sont estimés à l'égal d'Abraham, le père 
de tous les prosélytes, leur conversion n'est pas, comme on s'y 
attendrait, motivée par le fait qu'ils reconnaissent la vérité de la 
doctrine juive, mais parce que, à la suite d'informations prises 
chez des non-israélites, iTs ont entendu de la bouche de ces der- 
niers dire du bien d'Israël. C'est là un trait tout spécial qui peut 
sans peine être mis en corrélation avec le récit de la conversion 
du roi des Khazars Boulan au judaïsme. Ce récit, tel qu'il se 
trouve dans la lettre du roi des Khazars Joseph à Hasdaï Ibn 

1 Le ^rï^na b'£}22 ^D, au Heu de s'appliquer au ger dans le genre de Chamor, 
qui, dans l'intérêt du mariage de son fds, s'est fait circoncire avec les siens (Gen., 
xxxiv, 14), s'appliquerait-il à celui qui, semblable à l'àne dont parle la Genèse, 
xlix, 14, aime le repos? Pour se créer un foyer tranquille, pour contracter un ma- 
riage, tel prosélyte a embrassé la religion juive. 

T. XX, n° 39. 10 



146 REVUE DES ETUDES JUIVES 

Schaprout, attribue la prédilection du roi païen pour le judaïsme, 
de préférence aux deux autres religions monothéistes, à ce fait 
que les représentants de ces deux dernières, interrogés par le 
roi, déclarèrent la religion juive meilleure que la mahométane 
et, respectivement, que la religion chrétienne. Le prêtre chré- 
tien et le prêtre mahométan « disent du bien d'Israël » comme 
s'exprime le Tanna dibê Elija. Mais le roi, ainsi se termine le 
récit, dit : « Vous avez donc reconnu vous-même que la religion 
d'Israël est la plus véridique, et je choisis la religion d'Israël qui 
était aussi celle d'Abraham. » 

Après ce que nous venons d'établir au sujet de l'identité de la 
troisième classe de prosélytes de notre ouvrage midraschique 
avec ce que nous savons de la conversion du roi des Khazars, il 
est permis de supposer que l'auteur de ce Midrasch, ayant à faire 
la classification des prosélytes, a fait de la conversion du roi des 
Khazars le type du genre le plus élevé. La lettre mentionnée plus 
haut adressée à Hasdaï Ibn Schaprout, arriva en Espagne vers 
960; l'ouvrage Tanna dibê Elija a été composé vers 974 et 
vraisemblablement en Italie. La nouvelle de la conversion des 
Khazars a pu parvenir facilement d'Espagne en Italie dans cet 
intervalle de quinze ans; peut-être l'auteur du Tanna d. E. avait- 
il même connaissance de la lettre qui contenait ce récit. Même 
.si l'ouvrage a été composé en Babylonie, il est possible et même 
plus probable encore que son auteur connaissait l'histoire du roi 
des Chazars. 

Un scrupule m'arrête encore. Le passage cité ici sur les trois 
classes de prosélytes commence par ces mots tien )ks». Cela 
semble indiquer que la sentence est empruntée à une source plus 
ancienne que Ton ne peut, indiquer provisoirement. Mais si la 
classification des prosélytes appartient à une source plus an- 
cienne, l'auteur du Tanna dibê Elija peut néanmoins avoir 
donné à la troisième classe son caractère spécial en s'appuyant 
sur le récit de la conversion du roi des Khazars. Dans tous les 
cas, mon hypothèse écarte désormais ce qu'il y avait d'étrange 
dans ce fait qu'un événement qui s'était passé au vm c siècle, dans 
le royaume des Khazars, paraissait n'avoir pas laissé de traces 
dans la littérature midraschique. 

Budapest, décembre 1889. 

W. Bâcher. 



NOTES ET MÉLANGES 147 



UN NOUVEAU MANUSCRIT 

DE LA BIBLIOTHÈQUE PUBLIQUE DE NIMES 

La bibliothèque publique de Nîmes s'est enrichie d'un nouveau 
manuscrit hébreu qui lui a été donné par M. Jonas Weyl, grand 
rabbin de Marseille. En voici la description détaillée. Elle pourra 
faire suite à notre travail sur les manuscrits hébreux de la Biblio- 
thèque de la ville de Nimes, publié dans la Revue des études 
juives, octobre-décembre 1881. 

Autre non catalogué. — Long. 155 millim. ; larg. 110 millim. ; haut. 065 millim., 
286 ff. Parchemin. Ecriture carrée ponctuée. Date 1378. 

Machzor contenant les Pizmonim et les Haphtaroth des Arba 
Paraschioth ; les Selichoth et Rehoutoth du jeûne d'Esther ; les 
Pioutim, Azharoth, Paraschoth et Haphtaroth de Pesach, Sche- 
bouoth et Souccoth, ainsi que les Hoschanoth de cette dernière 
file. Rite d'Avignon. 

Plusieurs Pioutim inédits. Haphtaroth de Pesach et de Sche- 
bouoth avec Targoum, Haphtaroth de Souccoth sans Targoum. 

Au bas du recto du premier feuillet la signature : « Ancian, 
Notarius. » (Corriger sur cette lecture le mot Anceny dans la no- 
tice du n° 13708.) 

Au recto du dernier feuillet la formule : nvrt Nb pn ab nsioïi 
dbion *ran tiw*é i» dbi^b Nbn. 

& Le copiste ne fera aucune correction ni aujourd'hui, ni ja- 
mais, jusqu'à ce qu'un âne monte à une échelle. 

Au verso : rvnîiwi n*rna*iD swn ...Tiarû tûn ...dbnratt 13» 
firam mcra tanna dvitt^oi th na -n» «aa h maari ba rweiî-n 
Lnsb d^nbïîl ïiDnttïîi ïin» "ji^in hd û-p- pana naaiu "pafcb ia *w$ 
pN irana mitoa anpa -imn^ rùw rama a tan •w&n r\h$ri. 

« Moi, Meschoulam, j'ai écrit ces quatre Paraschioth et Azha- 
roth pour le fort R. Abba Mari, fils de David, et je les ai achevées 
le quinze du sixième mois selon le comput que nous comptons 
aujourd'hui ici à Avignon, l'an 138 du sixième mille, que le Verbe 
dans sa miséricorde envoie bientôt son secours. Amen. » 

Et plus bas : pn£"> ^n. « Moi, Isaac. » 

Manuscrit en très bon état. 

J. Simon. 



BIBLIOGRAPHIE 



EEVUE BIBLIOGRAPHIQUE 

( Les indications en français qui suivent les titres hébreux ne sont pas de V auteur du livre, 
mais de l'auteur de la bibliographie, à moins qu'elles ne soient entre guillemets.) 



1. Ouvrages hébreux. 

Ù^n mma 'O ou bYttïl W^N 'n rwanst Testament de R. Éliézer le 
Grand avec commentaire "iT^bi* pwDttl, par Abrah. Mardoche'e Wer- 
niskowski. Varsovie, impr. Nathan Schriftgiesser, 5648 (1888) ; in-8° de 
104-(1) ff. 

biOOT "H 3*7 'O Novelles talmudiques, par Samuel Waldberg. Cracovie, 
impr. Jos. Fischer, 5649 (1889) ; in-8° de 188- (1) ff. 

ûîn2&0 irprnSî 'O Deraschot pour différents samedis, suivi de ÛÏT13N 'O 
rP3lB dictons et opiDions rabbiniques, par ordre alphabétique, le tout 
d'Abraham Palaggi, grand rabbin de Smyrne. Smyrne, impr. Hayyim 
Abraham, 1890; in-f° de 72 + 29 ff. 

^D"P nb^blD 'o Klilath Jofi, Historya Rabinow miasta Lwowa od roku 5278 
dor 5650. . . . Geschichte der Rabbiner der Stadt Lemberg vom Anfange 
bis auf die Gegenwart. sowie der berûhmtesten Rabbiner und Schriftsteller 
von Polenund Lithauen, vom Jahre 1492 bis 1692, mit einer Abhandlung 
ùber die Synode der vier Lander in Polen und Lithauen, mit kritischen 
Anmerkungen und einer Einleitung, von Chaim Nathan Dembitzer. Cra- 
covie, impr. Jos. Fischer, 1888 ; in-8° de x p.- 156 ff. 

Ïlb"n5ï"ï PDjS Recueil d'articles et travaux divers sur des questions con- 
temporaines, la halakha, l'histoire littéraire ; plus recensions, poésies, 
contes, biographies, notices historiques sur deux communautés russes, 
notice sur l'hypnotisme ; 1 er vol., par Isaac fils de Simson Suwalski. 
Varsovie, impr. Hayyim Kelter, 1890 ; in-8° de 208 + 103 + 74 p. 

Û"HftN ^pb Supplément au journal Ilamélitz, contenant des contes et des 
articles sur l'histoire universelle, des notices sur l'histoire des Juifs. 
Saint-Pétersbourg, impr. Ottinger, 1889 ; in-8° de 96 p. 



BIBLIOGRAPHIE 149 

f Contient, entre autres, une notice sur la mission du D r Lilienthal en 

Russie et deux lettres de lui datées de juillet et sept. 1842. 

"TlSCSlTî Philosophie religieuse, par Josef Juda Leib Sosnitz. Varsovie, impr. 
Alapin, 1889 ; in-8° de 126 p. 

^73^~ b"ttatl TlNfaïf Description du soleil, par Abr. Kohen Kaplan. Cra- 
covie, impr. Jos. Fischer, 1889 ; in-8° de 24 p. 

&V3BÏ1 IfiSfa '0 Verzameling von philosophische Spreuken en Gezagden 
op Zederkundig en maatschappelijk Gebied med cène volledige Verkla- 
ring onder den Titel van "ne* bip ; par Arie' Leib Schapiro. Amsterdam, 
impr. Duber Berensohn, 5647 (1887); in-8° de 84 p. Le titre hollandais 
ci-dessus est imprime' seulement sur la couverture. 

Û^TTOtl T*® r\hïï2 Cantique des Cantiques, avec commentaires Raschi, 
Toledot Ahron, Meçudat David, Meeudat Sion, Alschcikh, plus un com- 
mentaire nouveau, Û^n "HD, de Hayyim Knoller. Ce commentaire est 
composé de deux parties, l'une consacrée à l'explication des mots ; 
l'autre, à l'explication du sens. Przemysl, impr. Zupnik, Knoller et 
Hammerschmidt, 1890 ; in-8° de (6)-79-(l) ff. 

[m'tI3 rODfa] Schabbath ; der Mischnatraclat Sabbath herausgegeben und 
erklârt von Herm. L. Strack. Leipzig, libr. J.-C. Hinrichs, 1890 ; in-8° 
de 78 p. ; n° 7 der Sehriftcn des Institutum Judaicum in Berlin. 

îl^tsn La Nazaréenne, traduit de l'allemand en hébreu, par Ch. Michel 
Michlin. Jérusalem, impr. Zuckermann, 5650 (1890) ; in-16 de 32 p. 

Semble être un conte romanesque ; l'héroïne est une jeune fille juive ; la 
scène se passe dans les Flandres au xvn c s., à l'époque des guerres contre 
les Espagnols. 

aWlîTP nbï"!2 'O Liber hereditatis Josuœ, commentationes in plerosque 
Talmudi babylonici tractatus, additis commentationibus in Pentateu- 
chum, reliquit manu sua scriptas R. Cosman Wodianer, mortuus anno 
MDCCCXXXI, nunc primum edidit sumptibus suis fllius auctoris Arnol- 
dus Wodianer. Wien, libr. Ch. D. Lippe, 1889 ; 2 vol. in-8° de xvi-575 
+ 588 + 112 p. 

FfibS^M "'plu Chapitre cabbalistique des Tentes ce'lestes, attribué parl'e'di- 
teur ou le ms. à Ismaël, le grand prêtre, et à R. Akiba ; plus *>bnDD DMIlit 
TOab apy 13 Testament de Nei'tali b. Jacob ; plus mbbWl nnD ; le 
tout, par Salomon Ahron ; publié par une société qui s'intitule « Verein 
zur Herausgabe alte (sic) Manuscripte » à Jérusalem. Jérusalem, sans 
impr., 5647 (1887) ; in-4° de 12 fi. 

Le tout serait inédit, nous n'avons pas vérifié cette assertion de l'éditeur. 
Le Pétak Hékhalot contient l'index de tous les auteurs qui ont parlé des 
Pirké Hékhalot formant la première partie de cette publication. 

min ftSTO 'ob mwNS^ro mWTOia ^WS Abweichungen des gedruckten 
Textes des Jad Hachasaka (Amsterdamer Ausgabe 1702) von einer 
Hdschr. aus Anfang des xiv. Jahrhuoderts die aus der Sammlung des 
Marchese Carlo Trivulzio in Mailand in den Besitz von Julius Hamburger 
in Frankfurt a. M. ùbergegangen ist, nebst Facsimile einer Seite des 
M. S. S. in 1/3 Grosse. Francfort s. M., libr. J. Kauffmann, 1889 ; in-8° 
de n-140 p. 

Û^bfin '0 Texte des Psaumes avec commentaire tl^D ïHptt divisé en trois 



150 REVUE DES ETUDES JUIVES 

parties, savoir: l r0 partie, Wlttîl mi Extraits des midraschim sur les 
Ps. ; 2 e partie, nOjSM rPI3 Extraits des anciens commentateurs sur les 
Ps. ; 3° partie, l p!"!N fTO Index pour la première partie et autres renvois 
à la littérature talmudique et midraschique ; par Aron ben Isaïe Natan 
Walden. Varsovie, impr. Baumritter et Gonsar, 5650 (1889) ; in-8° de 
566 p. Peut être très utile pour des recherches dans le Talmud et le 
Midrasch. 

Nnp^D3> NnSDin 'D Uralte Tosefta's (Borajta's). Erste Abtheilung, oder die 
tanaitische und amorâische Literatur aus den ersten fùnf Jahrhunderten, 
eine Zusammenstellung und Namenangabe von mehr als 700 Werken 
aus der Zeit der Mischna, Borajta und der Talmuden, nebst kritischer 
Untersuchung ùber mehrere derselben ; von Chaim M. Horowitz. Francfort 
s. M., chez l'auteur, 1889, in-8° de 32 p. (Cette première partie a pour 
sous-titre tfrobtt Nmintt). — 2° et 3° parties, avec sous-titre : Oltt^p 
ùb"i# nnM Traktat Semachot sutarti, Ebel rabbati (Fragment), Tractât 
Ebel rabbati in zwei Recensionen (Fragment), Gutachten der Geonim u. 
Fragmente aus dem Tractate Ebel der babyl. Schule, nebst Varianten, 
Parallelstellen, Anmerkungen und einer ausfûhrl. krit. Einleitung in 
55 Paragraphen. Mayence, impr. Oscar Lehmann, 1890 ; in-8° de 18 p. 
— 4 e partie, avec sous-titre tl15 Tins, Krit. Einleitung in die Recensio- 
nen der Nidda-Borajtau nd in die beifolgenden Beilagen, in 62 Capitel. 
Frcf. s. M., libr. Slobotski, 1890; in-8° de 70 p. 

""bK^tf^in rTTH n3"ûn Der Charakter der Israeliten seit ihrem Bestehen bis 
zum heutigen Tag ; erste Période. Seit dem Patriarchen Abraham bis 
dem Propheten Samuel ; mit Anhang eines (sic) Predigts fuer das 
Pfingsten-Fest, von Michael L. Rodkinson. Erste Lieferung. New- York, 
imprimerie du journal Hakol, 1889 ; in-8° de iv-31 p. 

rfibcm niDpn Tekanot Utfilot, die kirchlichen und bùrgerlichen Gesetze 
des Judenthums vom Jahre 2449 bis 5631 nach den Quellen geordnet und 
erôrtert, von Salomon Schùck. Munkacs, impr. P. Blayer, 1890 ; in-4° 
de 100 ff. 

2. Ouvrages en langues modernes. 

Alker (Emmerich). Die Chronologie der Bûcher der Kônige und Paralipo- 
menon in Einklang mit der Chronologie der Aegypter, Assyrer, Baby- 
lonier, Phônizier, Meder und Lyder; nebst zwei Excursen : 1. Réduction 
der Regierungszeiten der Kônige von Athen, Argos, Mykene, Sikyon und 
Dardania auf die Aéra vulgaris ; 2. Deutung der sogenannten Dynastien 
des Berosus und der Kônigslisten des Ktesios auf Grund neuer Hypo- 
thesen. Leobschùtz, libr. Georg Schnurpfeil, 1889 ; in-8° de 160 p. 

Analele Societatii istorice Iuliu Barasch ; anul III. Bucharest, impr. Eduard 
Wiegand, 1889, in-8° de 21 2 p. 

Contient un grand nombre de documents des plus intéressants sur 
l'histoire des Juifs en Roumanie, parmi lesquels nous signalons : Histoire 
des Juifs de Ploiest, par Israël Sapira ; documents inédits tirés des Pinke- 
sim ; une étude de M. M. Schwarzfeld sur l'histoire des Juifs en Roumanie 
depuis l'origine jusqu'au milieu de ce siècle ; des articles de M. W. 
Schwarzfeld sur les conversions de chrétiens et de Juifs ; des articles bio- 
graphiques. Nous félicitons la Société Julius Barasch de son excellente 
action pour l'étude de l'histoire des Juifs roumains. 



BIBLIOGRAPHIE 151 

Auerbagh (Leopold). Das Judenthum und seine Bekenner in Preussen und 
in den andcren deutscben Bundesstaaten. Berlin, libr. Sigmar Mehring, 
1890 ; in-8° de viii-488 p. 

Ouvrage très intéressant, contenant les chapitres suivants : 1. Le mou- 
vement antisémitique en Allemagne depuis 187;i ; 2. Critique des reproches 
faits aux Juifs; 3. Les oi jections contre l'émancipation complète des Juifs ; 
4. L'émancipation civile et politique des Juifs ; 5. Les constitutions offi- 
cielles des communautés juives en Prusse et dans les autres Etats alliés. 

Bâcher (Wilhelm). Die Agada çler Tannaïten. Zweiter Bnnd : Von Akibas 
Tod bis zum Abschluss der ÎVlischna. Strasbourg, libr. Trùbner, 1890 ; 
in-8° de vm-578 p. 

Blanchet (J. -Adrien). Sceaux juifs du Moyen-Age. Extrait de la Revue 
numismatique, 3 e trim. 1889, p. 423-428. Iu-8° de 6 p. 

1° Sceau d'isaac Juda b. Juda bsib (Lobel), d'origine espagnole. Le 
sceau a été trouvé à Pau. Au centre de la pièce figure un loup (lobo en 
espagnol) ; 2° sceau de Salomon bar Guédalya. Sur le champ du sceau, 
le bouclier de Salomon (hexalpha), par allusion au nom du propriétaire du 
sceau ; le reste ressemble beaucoup au sceau que nous avons publié dans 
Bevve, XIV, 2GS. Au centre de l'hexalpha est une construction (synago- 
gue ou quartier juif?) . La pièce appartient au Cabinet de France. 

Blum (Félix). Le Synhedrin'ou Grand conseil de Jérusalem, son origine et 
son histoire. Strasbourg, impr. Dumont Schauberg, 1889; in-8° de 112 p. 

Blumenthal (Adolf). Offener Brief an Un. Prof. Franz Delitzsch. Francfort 
s. M., A.-J. Hofmann, 1889 ; in-8° de 28 p. Réponse aux Ernste Fragen 
(de Fr. Delitzsch) an die Gebildeten jûd. Religion. 

Braunschweiger iM.). Die Lehrer der Mischnah, ihr Leben und Wirken 
fur Schuleund Ilaus, nach den Quellen bearbeitet. Francfort-sur-le-Mein, 
libr. J. Kauffmann, 1890 ; in-8° de viii-284 p. 

Caithness (Lady), duchesse de Pomar. Théosophie sémitique. Les vrais 
Israélites, l'identification des dix tribus perdues avec la nation britan- 
nique. Les suffis et la théosophie mahomc'tane. Paris, librairie Georges 
Carré, 1889 ; in-8° de xin-149 p. 

Chipiez (Charles) et Perrot (Georges). Le temple de Je'rusalem et la 
maison du Bois -Liban, restitue's d'après Éze'chiel et le Livre des Rois. 
Ouvrage publié avec le concours de la Société des Études juives. Paris, 
libr. Hachette, 1889 ; in-f° de 86 p. et huit planches. 

Darmesteter (A.). Reliques scientifiques recueillies par son frère.. Paris, 
libr. Cerf, 1890 ; 2 vol. in-8° de lxxvi -f- 310 + 328 p. 

Le tome 1 er contient un portrait de feu A. D. par Charles Waltner ; 
eau-forte remarquable et d'une ressembUnce étonnante ; une notice biogra- 
phique, les discours prononcés aux funérailles, les bibliographies des ou- 
vrages d'A. D , et les études suivantes : 1. Le Talmud ; 2. Katia bar 
Schalom et Flavius Clemens ; 3. Notes épi^-raphiques touchant quelques 
points de l'histoire des Juifs sous l'empire romain : k. Recension des Iscri- 
tioni juives d'Ascoli ; 5. Recension de l'ouvrage de M. Valois sur Guil- 
laume d'Auvergne ; G et 7. Rapport sur des missions en Angleterre et en 
Italie pour rechercher les gloses françaises des mss. hébreux; 8. Gloses et 
glossaires hébreu-français du moyen âge ; 9. Sur quelques mots latins 
qu'on rencontre dans les textes talmudiques; 10. Philippus = os lampa- 
dis ; lt. Un alphabet hébreu-anglais au xiv° s. ; 12. L'auto-da-fé de 
Troyes en 12.88 ; 18. Deux élégies du Vatican relatives à cet auto-da-fé. 



152 REVUE DES ETUDES JUIVES 

Delitzlgh (Franz). Ernste Fragcn an die Gebildeten jûdischer Religion. 
Schriften des Inslitulum Judaicum in Leipzig, n os 18 et 19. Leipzig, libr. 
W. Faber, 1889 ; in-8° de 68 p. 

Dodel-Port (Arnold). Moses oder Darwin? Eiue Sehulfrage, allen Freun- 
den der Wahrheit zum Nachdenken vorgelegt. Zurich, libr. G. Schmidt, 
1889; in-8° de 112 p. 

Ehrligh (Moriz). Kônigthum und Staatswesen der alten Hebrâer nach 
biblischen und talmudischen Quellen bearbeitet, eine populâr -wissen- 
schaftliche Studie. Steinamanger, impr. Jos. v. Bertalanffy, 1885; in-8° 
de v-120 p. 

Friedlaender (H.). Populâr-wissenschaftliche Vortrage. Brùnn, libr., 
Bernh. Epstein, 1889; in-8° de 54 p. 

1. Les persécutions contre le Talmud ; 2. L'éducation religieuse de la 
jeunesse de nos jours; 3. Le dernier représentant des poètes liturgiques 
juifs au xvi e siècle ; k. Histoire du rabbinat général (Landrabbinat) de 
Moravie. 

Friedmann (M.). S'rubabel, Erlâuterung der Weissagung « Siehe es gelingt 
meinem Knechte », .Tes. 52, 13 und 53. Wien, impr. Moritz Knôpflma- 
cher, 1890; in-8° de (n)-18 p. 

Le serviteur de Dieu d'Isaïe, principalement celui qui est décrit au 
chap. lui, serait Zerubabel. 

David Gan's chronikartige Weltgeschichte unter dem Tilel Zemach 
David, verfasst im Jabre 1593, zum ersten Maie aus dem hebr. Original- 
texte in's* Deutsche ùbertragen u. mit Anmerkungen versehen, von Gul- 
mann Klemperer, mit Einleitungen und ergânzenden Anmerkungen 
herausgg. von M. Grùnwald ; I. Heft. Prague, impr. Smelkes, 1890 ; in-8° 
de 64 p. 

Là Gerbe, e'tudes, souvenirs, lettres, pense'es, publiées à l'occasion du cin- 
quantenaire du recueil hebdomadaire les Archives israélites-poliliques, 
1840-1890. Paris, au bureau des Archives isr., 1890 ; in-4° de vu- 69 p. 

Contient, entre autres, des lettres et articles de MM. Zadoc Kabn, E- A. 
Astruc, Joseph Cohen, Armand Ephraïm, Adolphe Franck, Ludovic 
Halévy, Eugène Manuel, Louis Ratisbonne, Germain Sée, Jules Simon, 
Alexandre Weill ; plus le tableau des travaux les plus importants publiés 
dans les Archives et la liste des principaux collaborateurs de 1840 à 1890. 

Gestetner (Ad.). Ù^ÙûTÛÏl nriDfa xMafteach ha-Pijulim, Index zu D r Zunz 
Literaturgeschichte der synagogalen Poésie, herausgg. durch das Cura- 
torium der Zunz-Stiftung. Berlin, libr. J. Kauffmann à Francfort-sur- 
Mein, 1889 ; in-8° de vm-127 p. 

Giavi (Victor). Brises d'Orient et brises du Nord : Genesis, l'Ancêtre, 
. . . Aram Naaraïm. Paris, impr. L'Heureux, 1890 ; in-8° de 98 p. 

Graetz (H.). Geschichte der Judaer von dem Tode Juda Makkabi's bis 
zum Untergange des judâischen Staates, 4. verbesserte u. stark ver- 
mehrte Auflage. Leipzig, libr. Oskar Leiner, 1888, in-8° de 857 p. ; les 
notes commencent à la p. 559. Ce volume forme le tome III de la Ge- 
schichte der Juden de l'auteur. 

Guérin (Victor). Je'rusaJem, son histoire, sa description, ses établissements 
religieux. Paris, libr. Pion, 1889 ; in-8° de viii-409 p. avec un plan. 



BIBLIOGRAPHIE 153 

Guedemànn (M.). Ludwig Geiger als Kritiker der neuesten jùdischen Ge- 
schiclùschreibung. Leipzig, iibr. Robert Friese, 1889 ; in-8 J de 34 p. 

Haraucourt (Edmond). Shylock, comédie en trois actes et sept tableaux 
en vers, d'après Shakspeare, musique de Gabriel Faure. Paris, libr. 
Charpentier, 1889; in-8° de m-129 p. 

Herzberg (W.). Das Madchen von Tanger, einer wabren Begebenheit 
nacherzàhlt. Berlin, libr. Hermann Engel, in-16 de 47 p. Mendelssohn- 
Bibliolbek, n° 4. 

Herzb£rg-Fra.enkel (Léo). Abtrùnnig, einLebensbild aus Galizien. Berlin, 
libr. Hermann Engel, in-16 de 31 p. Mendelssohn-Bibliolhek, n° 5. 

IIoenig (Adolf). Die Opbiten, ein Beitrag zur Geschichte des jùdischen 
Gnoslicismus. Berlin, Mayer et Mûller, 1889 ; in-8° de 102 p. 

Hommel (Fritz). Eduard Glasers historische Ergebnisse aus seinen sùda- 
rabischen Inschriften. Munich, libr. Cotta, 1889 ; in-8" de 12 p. Tirage à 
part du supplément de l'Allgemeine Zeitung, n° 291, année 1889. — 
Comparez, dans le supplément n° 16, année 1890, du même journal, un 
article d' Eduard Glaser intitulé Jlïdische Konigreiche in Arabien. 

Jacobs (Joseph). The Fables of ^Esop as first printed by William Caxton 
in 1484, with those of Avian, Alfonso and Poggio, now again edited aud 
induced. I. History of the iEsopic Fable. Londres, libr. David Nutt, 
1889 ; in-8° de xx-233 p. avec une planche. 

Cet ouvrage est d'après Mélusine (n° du 15 janvier 1S90) « l'examen le 
plus complet et le plus savant qui ait été l'ait depuis Benfey sur la grande 
question de la migration des fables. » Nous y relevons les parties consa- 
crées aux fables juives. P. 111 et suiv. donnent le relevé des fables talmu- 
diques en les classant comme suit : 1. Fables communes aux classiques et 
aux plus anciennes couches de fables indiennes ; 2. Fables qui se trouvent 
dans les classiques et dans les couches indiennes les plus récentes ; 
3. Fables qui se trouvent dans l'Inde et non dans les cLassiques ; 4. Fables 
qui se trouvent chez les Grecs, mais non dans l'Inde ; 5. Fables pour les- 
quelles Al. Jacobs n'a pas pu trouver d'aualogues. Ces dernières sont au 
nombre de six ; les autres, environ au nombre de 24, se trouvent dans l'Inde 
et chez les Grecs ; cela fait en tout environ 30 fables. Une ancienne collection 
grecque de fables a été mise en vers par Babrius dans la première moitié du 
11 e siècle , elle contenait environ 300 fables. Ces fables renferment proba- 
blement celle de Démetrius de Phalère, vers l'an 300 avant l'ère chrétienne, 
au nombre de 200 environ, dites fables d'Esope, et celles de Kybises, de 
1 an 50 environ après l'ère chrétienne, dites fables lybiennes, au nombre de 
100 environ. La collection de ces 300 fables est mentionnée dans la Mischna 
{Sota IX, 15) et était sûrement connue en Judée ou au moins de R. Méir. 
Mais voici qui est plus intéressant. Le Talmud raconte (Succa, 28 a) que 
R. Iohanan b. Zaccaï connaissait les mischlé schualim (tables du Renard, 
nom talmudique des fables d'Esope) et les mischlé kobesim. En changeant 
le mem de kobesim en samekh, M. Jac retrouve dans le Talmud les fables 
lybiennes de Kybises, ce qui est en soi une heureuse trouvaille. Il y a 
plus : quatre des six fables indiquées plus haut sous le n° 4 (fables qu'on 
ne retrouve pas dans l'Inde) so it de la collection de Babrius empruntée à 
Démetrius de Phalère par l'intermédiaire de Nicostrate, mais ne se trouvent 
pas dans la collection de Phèdre empruntée également à Démetrius sans 
l'intermédiaire de Nicostrate. Si l'on considère que c'est Nicostrate qui a 
ajouté à Démetrius les fables lybiennes, il en résulte avec évidence que ces 
quatre fables au moins sont des fables lybiques. Et comme le texte des 
fables de R. Iohanan montre fort bien qu'il n'a pas consulté les versions 



154 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

grecques des fables, on peut en conclure que la plupart des fables fou toutes 
les fables) désignées sous les n os 1 à 4 plus haut sont des fables lybiennes. 
Ce résultat est doublement important : il donne une limite inférieure pour la 
date des fables lybiennps et il permet d'en identifier un certain nombre. — 
P. 169 et suiv. Les fables de Marie de France, d'Alfred l'Anglais et de 
Berakhia ha-nakdan ont une grande analogie entre elles, et celles des deux 
derniers sont empruntées aux auteurs arabes*. M. Jacobs suppose que 
Berakhia ha-nakdan est Anglais, qu'il a été le collaborateur d'Alfred l'An- 
glais. Ses raisons pour faire de Berakhia un Juif anglais paraissent très 
bonnes (p. 175). Ber. est cité pour la première fois par un rabbin anglais ; 
il a fait une autre traduction, c'est la traduction de 1 ouvrage d'un anglais, 
Adelard de Bath ; il cite Ibn Ezra et Parhon, deux rabbins tout spéciale- 
ment connus en Angleterre ; le plus ancien ms. de ses fables a été trouvé 
en Angleterre. S'il parle français, c'est que les Juifs anglais parlaient 
français comme la haute société anglaise. Un juif anglais d'Oxford, appelé 
Bénédict le ponctuateur, est mentionné dans un acte de Richard I er ; ne 
serait-ce pas notre Berakhia, qui aurait, par conséquent, vécu en Angle- 
terre vers 1190 ? 

[Josèphe]. Flavii Iosepbi Opéra edidit et apparatu critico instruxit Bene- 
dictus Niese. Vol. V, De Iudseorum Vetustate sive contra Apionen 
Libri II. Berlin, libr. Weidmann, 1889 ; in-8° de xxvn-99 p. 

Kabisgh (Ricbard). Das vierte Buch Esra auf seine Quellen untersucht. 
Goetlingue, libr. Vandenboek et Ruprecbt. 1889 ; in-8° de viii-176 p. 

Kaminka (Armand). Studien zur Geschicbte Galilâas. Berlin, libr. H. En- 
gel, 1889; in-8° de 63 p. 

Karpeles (Gustav). Die Frauen in* der jùdiscben Litteratnr, ein Vortrag. 
Berlin, libr. Hermann Engel, in-16 de 75 p. ; Mendelssobn-Bibliothek, 
n os 2-3. 

Katalog von R. N. Rabinowitz, Mùncben : n° 13, in-8° de 32 p.; n° 14, 
in-8° de 31 p. ; n° 15, in-8° de 20 ff. non chiffrés, autograpbié. 

Kayserling (M.). Biblioteca espaîiola-portugueza-judaica, dictionnaire bi- 
bliographique des auteurs juifs, de leurs ouvrages espagnols et portugais 
et des œuvres sur et contre les Juifs et le judaïsme, avec un aperçu sur 
la litte'rature des Juifs espagnols et une collection des proverbes espa- 
gnols. Strasbourg, Charles J. Trubner, 1890; in 8° de xxi-155 pages. 
Les proverbes ont été tirés à part sous le litre de : Refranes o prover- 
bios espanoles de los Judios espafioles ; Budapest, imp. Posner, 1890; 
in-8° de 24 p. 

Klein. Le psautier du professeur Graetz ; extrait de l'Univers israélite. 
[Paris], impr. Jouaust, [1889] ; in-8° de 12 p. 

Kurrein (Adolf). Traum und Wabrbeit, Lebcnsbild Josephs nach der 
Agada. Brùnn, B. Epstein, 1889; in-12, de ix-182 p. 

Cb. D. Lippe's Bibliograpbiscbes Lexicon der gesammten jùdiscben Lit- 
teratur der Gegenwart, mit Einscbluss der Schriften liber Juden und 
Judentbum. Zehnjàhriger Bûcher- und Zeitscbriften Katalog (1880-1889) ; 
neu erscbienener und neu aufgelcgter Schrilten, mit besonderer Be- 
rùcksichtigung der einschlagigen Publicationen und nichtjûdischer Au- 
toren, mit genauer Angabe der Autoren, Verleger, Format, Seitenzahl 
und Preise ; nebst Adress-Anzeiger enth. ein lexicalisch geordnetes 
Schéma mit Adressen von Rabbinern, Predigern, Professoren, Cantoren, 



BIBLIOGRAPHIE 155 

Freunden und Fôrderern der jùdischen Litoratur in allen Wcllthcilen, in 
chronologischer Anordnung uud Reihenfolge dargestellt ; ein Hand- und 
Nachschlage Buch, etc.; Zweiter Band,lII. Licfcrung. Vienne, libr. Lippe, 
1889; in-8°, p. 193 à 288. 

Meiskl (Wolf.-Aloys). n"Dï* m^ï Homelien ùber die Sprùche der Vâter 
mDN '^p'na zur erbauenden Belehrnng ùber Beruf und Pilicht der Israe- 
lilen; zweite durchgesehene Auflage. Erstes Heft, den "j lia an plD enthal- 
tend. Breslau, libr. Wilb. Jacobson, 1889, iu-8° de 139 p. 

Manasse ben Israël. Rettung der Juden (die Blutbeschuldigung). Eine 
Schutzscbrift von Manasse ben Israël. Aus dem Englischen ùbersetzt von 
D r M. Herz. Berlin, libr. Hermann Engel, [1889 ?] ; in-16 de 32 p. Men- 
delssobn-Bibliothek, n° 1. 

Mendelssobn-Bibliotbek. Voir Herzberg, Herzberg-Frânkel, Karpeles, Me- 
nasse b. Israël, Weiskopf. On peut voir, sur cette bibliothèque un pros- 
pectus intitulé : Was soll das werden ; ein Weckruf an die deutschen 
Juden, où sont encore de'signe's les ouvrages suivants faisant partie de 
la même bibliothèque : n 0? 7-8, B. Neumann, Geschichte der Juden in 
Palastina von der ZerUôrung des Tempels durch Titus bis auf unsere 
Zeit ; n° 9, L. Philippson, Das Abenteuer einen Pilgers ; n° 10, N. Deut- 
schtander, Das isr. Haus : n (S 11-12, A. Loewenthal, Vor der Vertrei- 
jDung, Bilder aus den letzten Tagen der Juden in Spanien ; n° 13, Der 
Heldenkampf der Makkabâer; n° 14, N. Deutschlànder, Das Chanukafest ; 
n° 15, Ghanuka. Une autre bibliothèque, intitulée Gemeinverstândliche 
Schriften zur Erkenntniss jùdischer Vergangenheit u. Gegenwart, con- 
tient : n° 1, K. Stein, Das Tagebuch Joselmanns von Rosheim ; n° 2, Elias 
Karpeles, Goethe als Bibelforscher ; polémique contre « Israël in der 
Wùste » de Goethe. 

Modlinger (Samuel). Der rabbinische Rationalismus, eine Unterredung 
des Grafen Gabriel (Tureson) von Oxenstirn mit dem Rabbiner Isac Vita 
Cantarini aus Padua (1693), aus dem Franzôsichen, mit Textbeilagen, 
mit Vorwort, Einleitung u. Anmerkungen. Wien, impr. M. Knôpflmacher, 
1889 ; in-8° de 84 p. 

La pièce de résistance est (p. 37-47) la « Relation d'un entretien que 
j'eus autrefois à Padoue avec un fameux Rabin. » Cette relation, écrite en 
français, rapporte l'entretien de Gabriel von Oxenstirn, sur divers sujets 
théologiques, avec Vita Cantarini. Elle se trouve dans le livre d'Oxenstirn 
intitulé : Pensées sur divers sujets. 

Nitzsgh (Friederich). Die Idée und die Stufen des Opferkultus, ein Beitrag 
zur allgemeinen Religionsgeschischte. Kiel, libr. Paul Toeche. 1889 ; 
in-8° de 18 p. 

Oppenheim (Ida). Epheuranken ; Erzahlungen aus <!em jùdischen Leben, 
Novellen, Novelletten, Plaudereien und Skizzen. Tlnrn, librairie Schwarz, 
1889; in-8° de 240 p. 

Pressel (Wilhelm). Die Zerstreuung des Volke : Israël; 4. u. 5. Heft, 
Midrasch, Kabbalah, Tbargum, Septuaginta, Majora ; Die Zukunft der 
Zerstreuung ; mit einem Namen- und SachregisLer zum vollstàndigen 
Werk. Berlin, libr. II. Reuther, 1889 ; in-8° de 83 et 68 p. " 

Psantir (Jacob). piSinST '0 oder biographische Beschreibung von die alte 
Leut was sinnen aufgenommen geworden im Bucharester Asyl vom Jahre 



156 REVUE DES ETUDES JUIVES 

1880 bis Ende des Jahres 1890. Bucharest, impr. Steinberg, 1889 ; in- 8° 
de xviii-208 p. En judéo-allemand. 

Rabbinowigz (J.). Der Todtenkultus bei den Juden. Francfort-s.-M., libr. 
J. Kaufimann, 1889 ; in-8° de iv-66 p. 

Robert (Ulysse). Les signes d'infamie au moyen âge : Juifs. Sarrazins, 
hérétiques, lépreux, cagots et filles publiques. Extrait des mémoires de 
la Société' nationale des antiquaires de France, t. XLIX. Paris, 1889; 
in-8° de 116 pages avec 5 planches. 

On se rappelle l'excellente étude publiée par l'auteur, dans cette Revue, 
sur la roue des Juifs. M. Robert a repris ce sujet avec un plus grand 
nombre de matériaux et y a ajouté des recherches nouvelles dont le sujet 
est indiqué par le titre de ce travail. On pourrait encore ajouter des insti- 
tutions analogues qui ont existé au moyen âge pour les débiteurs insolvables 
et sur lesquelles n^us renvoyons à Kohler, Shakespeare vor dem Forum der 
Jurisprudenz, p. 48. 

Saineanu (Lazar). Studiu dialectologie asupra Graiului evreo-german. Bu- 
charest, impr. Wiegand, 1889 ; in-8° de 78 p. 

Ce fascicule porte le n° I ; il contient les chapitres suivants: Introduc- 
tion, Bibliographie, Littérature, Éléments lexicologiques. 

Sayce (A. -H.). Les tablettes cunéiformes de Tel-el-Amarna. Paris, libr. 
Ernest Leroux, 1889; in-8° de 21 p. Tirage à part de la Revue archéoh>- 
gique ; traduit de l'anglais par M. Salomon Reinach. 

Ce sont ces fameuses tablettes assyriennes qui indiquent que la langue 
assyrienne servait de langue diplomatique depuis la Babyloftie jusqu'en 
Egypte au xv e siècle avant l'ère chrétienne. M. S. tire de quelques-unes 
de ces tablettes des conclusions intéressantes pour l'histoire des Juifs et la 
critique biblique. Elles montrent dans tous les cas que déjà avant l'entrée 
des Hébreux en Palestine, il existait, dans ces régions, une civilisation 
très avancée. Elles font aussi comprendre comment des traces nombreuses 
de la mythologie assyrienne se rencontrent dans l'onomastique de la 
Palestine et des pays environnants. 

Schtjlze (Ludwig). August Neander, ein Gedenkblatt fur Israël und die 
Kirche. Schriften des Institutum Judaicum zu Leipzig, n° 24. Leipzig, 
libr., W. Faber, 1890 ; in-S° de 64 p. 

Schwarzfeld (M.). Vasile Alecsandri sau Mesterul drege-strica si apara- 
torii sei. Cercetarc critica pe têrêmul estetic si folkloristic. Crajova, 
impr., Rabian et Samitca, 1889; in-8° de 36 p. 

Smith (W. Robertson). Lectures on the Religion of the Sémites. First 
séries, The fundamental Institutions. Edimbourg, Adam et Ch. Black, 
1883; in-8° de xn-488 p. Contient un grand nombre de passages relatifs 
à la Bible et au Judaïsme biblique. 

[Spinoza.] Inventaire des livres formant la bibliothèque de Bénédict 
Spinoza, publié d'après un document inédit, avec des notes biographiques 
et bibliographiques et une introduction, par A.-J. Servaas van Rooijen ; 
Notes de la main de M. le D c David Kaufmann, professeur à Budapest. 
La Haye, W. L. Tengeler ; Paris, Paul Monnerat, 1889 ; iu-8° de 220 p. 

Steckelmacher (M.). Die Gottesidee^der Offenbarung und des Heiden- 
thums im Lichte eines neuen Unterscheidungsmerkmals betrachtet. 
Mannheim, impr. J. Bensheimer, 1890 ; in-8° de 101 p. 



BIBLIOGRAPHIE 157 

Stern (Simon). Das europâische Israël, den Gebildeten gewidmet. Inhalt : 

1. Die Orthodoxie; 2. Der Rationalismus ; 3. Die Reform; 4. Der Mysti- 
cismus ; 5. Das dogmafrcie Judenthum. Brùnn, libr. Bernh. Epstein, 
1889 ; in -8° de iv-105 p. 

[Talmud]. Der babylonische Talmud in seinen haggadischen Beslandtbeilen 
wortgetreu iibersetzt und durch Noten erlâutert, von D r Aug. Wùnscbe; 

2. Iialbband, 4. AbLbeilung. Leipzig, Otto Scbulze, 1889; in-8° de xn- 
201 p. 

Le Taimud de Je'rusalem traduit pour la première fois par Moïse Schwab. 
Introduction et tables ge'nérales, tome premier, nouvelle édition. Traité 
des Berakhoth. Paris, libr. Maisonneuve, 1890, in-8° de clxxii-176 p. 
L'introduction et les tables ont aussi paru seules, clxxii pages. Nous 
félicitons notre ami, M. Schwab, d'avoir achevé' ce grand et difficile 
ouvrage qui lui a demandé beaucoup de travail et une persévérance 
rare. 

Vernes (Maurice). Les résultats de l'exégèse biblique : l'histoire, la reli- 
gion, la litte'rature. Paris, libr. Ernest Leroux, 1890; in-12 de vni- 



\ 



227 



M. Vernes nous paraît être tout à fait dans' le vrai en rajeunissant plus 
qu'on ne l'avait l'ait jusqu'à présent, certaines parties de la Bible, notam- 
ment dans les livres prophétiques. Il a raison également dans sa critique 
des théories de l'école actuelle, qui a vraiment accordé trop d'importance 
aux faits qui se sont passés sous le roi Josias. D'autre part, nous croyons 
qu'il faut accueillir avec réserve une partie des idées exprimées par 
M. Vernes, principalement celles qui concernent l'époque de la rédaction 
des divers livres du Pentateuque et l'époque de la rédaction de divers 
prophètes. M. Vernes sait très bien qu'il n'a apporté, sur ce sujet, que 
des aperçus intéressants, qui ne sont pas concluants, mais qui méritent 
examen et qu'il faudra soumettre à une critique approfondie. 

Vogelstein (H.). Der Kampf zwischen Priestern und Leviten seit den 
Tagen Ezechfels, eine historiscb-kritische Untersuchung. Stettin, libr. 

F. Nagcl, 1889 ; in-8° de iv-140 p. 

Weill (Alexandre). Gris d'alarme, épîtres aux Juifs de France, d'Angle- 
terre, d'Allemagne et d'Amérique. Paris, libr. Dentu, 1889 ; in-16 de 
92 p. 

Weiskopf (S.-D.). Wenn das Gluck will, eine Erzâhlung aus dem Orient. 
Berlin, libr. Hermann Eugel, in-16 de 28 p. Mendelssohn Bibliothek, n° 6. 

Wellhausen (J.). Skizzen und Vorarbeiten ; Viertes Heft. Berlin, libr. 

G. Reimer, 1889, in-8°. 

Contient: 1. Mcdina vor dem Islam ; 2. Muhammads Gemeindeordnung 
von Médina ; 3. Seine Schreiben und die Gesandschaften an ihn. L'ou- 
vrage renferme de nombreux passages qui intéressent les Juifs- Le plus 
important, à notre avis, est celui où M. \V. discute les événements et 
renseignements relatifs à la première tentative faite par les tribus arabes 
contre les tribus juives de Médine, sous la direction de Màlik el Aglan. 
Cet événement, que Caussin de Perceval et d'autres, d'après les écrivains 
arabes, plaçaient vers Fan 300, est probablement du commencement du 
vn e s., et Phistoire du Tobba du Yémen qui vint attaquer Yathrib (Caussin 
de Perceval, I, 9u) s'y rattache également, puisqu'on dit que Mâlik 
appela le Tobba. Ce n'était plus un vrai Tobba (prince yéménite), mais le 
vice-roi éthiopien du Yémen. Après la défaite de Yathrib, les Juifs ne furent 



158 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

pas si complètement affaiblis qu'on le dit : beaucoup de clans juifs, sans 
doute, furent obligés de devenir les métèques des tribus arabes, mais les 
Nadhir et les Coraiza gardèrent probablement leur indépendance (p. 7-10). 
Il y avait, dans la région, une foule de tribus plus ou moins juives: Juifs 
qui, devenus protégés des Arabes, se fondent plus ou moins avec eux, ou 
inversement, clans arabes, protégés parles Juifs, et qui deviennent plus ou 
moins juifs (p. 12-13). 11 n'est pas du tout probable que tous les Juifs de 
la région soient de sang arabe, il semble bien qu'il y en avait au moins une 
partie qui étaient d'origine juive (p. 13 et suiv.). — C'est des Juifs du 
nord que les Arabes ont appris l'agriculture (p. 14). — La langue des Juifs 
était mêlée d'hébraïsmes (p. 14). — P. 67 et suiv., discussion intéressante 
du traité de Mahomet avec les habitants de Médine, y compris les Juifs de 
la région. Le traité est-il bien authentique (p. 804) ? Dans tous les cas, 
Mahomet se conduit envers les Juifs comme si ce traité n'existait pas, et il 
trouve toujours, pour le rompre, des prétestes pleins de perfidie (p. 82). 

Wolf (Lucien). Jewish coats of arms. Londres, Jewish Chronicle Office, 
1889, in 8° de 10 p. Tirage à part du Jewish Chronicle. 

Zimmern (H.). Die Assyriologie als Hûlfswisssenschaft fur das Studium 
des alten Testaments und des klassischen Alterthums. Kônigsberg en 
Prusse, libr. W. Koch, 1889 ; in-8° de 22 p. 

Zugkermann (B.). Die astronomischen Grundlagen der tabellarischen Bei- 
gabe zu den jûdischen Kalendern. Breslau, impr. S. Scbottlaender, 1890 ; 
in-8° de xi-23 p. Dans Rapport du séminaire rabbinique de Breslau. 

Les tables données par M. Z. et expliquées par lui sont des tables 
donnant l'heure de l'apparition des trois premières étoiles dans les années 
1881 à 1899, plus une table pour le commencement de la lecture du schéma, 
et deux autres de moindre importance. 

3. Notes et extraits divers. 

= Un juif polonais, par Arvède Barine, dans Revue des Deux-Mondes du 
15 octobre 1889, p. 771 à 802. Intéressante étude sur Salomon Maïmon. 

= Kalmer, israélite, allemand d'origine, président d'un comité' jacobin ; 
quand il est mis en prisou, sous la Terreur, a sa part des quolibets que 
s'adressent entre eux les prisonniers. « Feu de file ! — Ma conscience est 
assez éclairée. — Vous me donnez un démenti, donc vous insultez le tri- 
bunal , hors des débats ! — Quel est le taux de l'or, de l'argent et des 
femmes? — Quel est maintenant, entre vous, le prix courant de la chair 
humaine? » Article de M. Victor du Bled dans Revue des Deux- Mondes, 
1 er févr. 1890, p. 643-644. L'article est intitulé : Les Prisons pendant la 
Terreur. Les derniers mots de notre citation, aussi obscure dans le texte 
que dans notre copie, sont peut-être une allusion à la calomnie du meur- 
tre rituel. 

= Dans la France pendant la guerre de Cent Ans (Paris, libr. Hachette, 
1890), de M. Siméon Luce, un chapitre intitulé : Les Juifs (de France) 
sous Charles V, p. 163 à 175. 

£= E. Rodonachi : La Politique du Saint-Siège envers les Juifs résidant à 
Rome ; dans Nouvelle Revue, n° du 15 nov. 1889, p. 380 à 387. 

= Philippe Berger : Les inscriptions hébraïques de la synagogue de Pal- 
myre ; dans Mémoires de la Société de linguistique de Paris, tome VII, 
l or fascicule, Paris, 1889, p. 65-72. Ce sont deux inscriptions contenant, 



BIBLIOGRAPHIE 159 

l'une, le Sema Israël, l'autre, le passage de Deutér., VII, 15. M. Berger 

suppose que ces inscriptions sont du temps de Ze'nobie. 

= Dans le numéro d'octobre 1888 du journal « Le Moyen Age », publie' à 
Paris chez Alphonse Picard, M. Ch.-V. Langlois, parlant des Lettres 
inédites de Philippe le Bel et de ses fils à l'évoque de Mende, dit 
(p. 222) : « Ces lettres sont presque toutes inédites, j'en ai trouvé de fort 
importantes pour l'histoire des Juifs du Gévaudan. » 

sa Notre chère collègue M. Moïse Schwab a été' nommé membre de l'Aca- 
de'mie royale d'Histoire, de Madrid. Nous lui adressons toutes nos féli- 
citations. 

= Le Boletin de la Real Academia de la Historia, de Madrid, contient, 
dans le tome XV (1889), une revue ge'nérale de M. Joseph Jacobs sur 
l'état des travaux historiques concernant les Juifs d'Espagne (p. 153-160). 

= Article sur Lévi ben Gerson par M. Steinschneider, dans Encyclope'die 
Ersch et Gruber, 2 e section, XLIII, feuille 37 et 38. 

= Par lettre du 9 février 1617, adressée par le duc de Mantoue à S. Em. 
le cardinal Borghese, celui-ci est prié de recommander au pape Clément 
le médecin juif David Portaleone, qui pratique à Mantoue en vertu d'un 
bref pontifical renouvelable tous les ans, afin que David Portaleone ob- 
tienne une prolongation du brevet pour un temps aussi long que possi- 
ble. (Oesterr.-Wochenschrift, 1889, p. 94, d'après le Moniteur de la Phar- 
macie publié à Rome, où l'original a été inséré par M. A. Bertolotti). 

= Dans la Bellage de l'Allgemeine Zeitung, d'Augsbourg, n° 268 de 1889, 
une recension sur les Juifs du Daghestan d'après un livre de M. Anisi- 
moff sur ce sujet, publié à Moscou, en russe. Le nombre des Juifs du 
Daghestan serait d'environ 21,000 âmes, dispersées sur 40 localités. Le 
principal intérêt de l'ouvrage paraît être dans la description des idées 
des Juifs de Daghestan sur les esprits et puissances surnaturelles. 

= M. Kayserling : Jùdische Geschichte von der Zerstôrung Jerusalems 
bis zur Gegenwart ; — Rapport sur les ouvrages concernant la matière 
publiés en 1887, dans Jahresberichte der Geschichtswissenschaft, publiés 
à Berlin, pages 1-38-50. 

22 Étude de M. A. Harkavy sur une de ces inscriptions magiques en 
chaldéen dont on a maintenant un assez grand nombre d'exemplaires ; 
dans les Mémoires de la Société impériale d'arche'ologie de Saint-Péters- 
bourg, tome IV, p 83-95. En russe. 

= D r Behrend : Diseases caught from butcher's méat; dans Nineteenth 
Century, n° 151, sept. 1889. Contient des considérations sur l'utilité des 
rites juifs pour l'abattage des bêtes de consommation. 

i. Chronique des Journaux. 

Liste des journaux nouvellement fonde's : 

1- bNT^ bip « La Voix d'Israël » ; — journal moitié français, moitié 
arabe (caractères raschi), publié à Oran, par Prosper Saraffe ; la pério- 
dicité n'est pas indiquée; les n os 1, 2, 3 (les seuls parus ?) sont respecti- 
vement des 15, 18 et 22 novembre 1889 ; format in-4°, à 3 col. par pages, 
4 p. par numéro ; 6 fr. par an. 

2. *nnïl bip Journal hébreu paraissant deux fois par mois à Jérusalem, par 



160 REVUE DES ETUDES JUIVES 

Aron Lewin ; les n cs 1, 2, 3, sont respectivement des 8 et 24 sivan et du 
9 tammuz 5649 ; in-4° à 2 col. de 8 p. le numéro, caractères hébreu 
carré et raschi ; 2 medjids par an. Se propose de s'occuper spécialement 
des intérêts des quatre communautés juives de la Terre-Sainte (Jérusa- 
lem, Hébron, Tibériade, Safed). 

3. *T1N "J^p The Ray of Light, Hebrew Literature and gênerai inlerests of 
Judaism, published monthly by the Hebrew literary Association of 
Chicago ; L. Zolotkoff, editor. Chicago, impr. du Jûdischer Curier ; in-8°. 
Le n° 2 du vol. I est daté de juillet 1889, il est composé de 32 p. ; le prix 
d'abonnement n'est pas indique' ; en hébreu, caractères hébreu carré. 

4. « La Défense des Juifs, journal politique paraissant le vendredi » ; n° 1, 
9 février 1890; n° 2, 18 fév, 1890 ; publié à Paris par l'administrateur- 
gérant A. Lamboray ; in-f° de 4 f. à 4 col. par numéro ; 6 fr. par an. Les 
n os 1 et 2 sont les seuls parus. 

5. « Le Nouvelliste, journal hebdomadaire israélite ; direction et adminis- 
tration, à Smyrne ; rédacteur en chef, Léon Tedeschi ; directeur- admi- 
nistrateur, Jacob Algranti ; l re année, n° 1, 3 janvier 1890; abonnements, 
15 fr. par an. » — En français, in-f° à 3 col. par page, 8 p. par numéro. 
Nous avons sous les yeux les n os 1 à 6, plus un numéro spe'cimen publié 
en déc. 1889. 

6. Zeitschrift zur Bekâmpfung des Antisemitismus, erscheint in zwanglosen 
Heften ; Linz, impr. V e Tagwerker; éditeur et rédacteur, D r C.-W. Kiss- 
ling ; in-8° ; les n 0s 1 et 2, ensemble 32 p. ; prix d'un semestre, 1 flor. Les 
nume'ros ne sont pas datés, le n° 2 paraît avoir paru fin 1889. 

Isidore Loeb. 



ADDITIONS ET RECTIFICATIONS 

Tome XIX, p. 82. — Le nom de Matrona se rencontre chez Jean Chry- 
sostome (Homiiiœ contra Judœos, p. 26, Hoeschelius, Aug., 1602 ; Chrysos- 
tome est mort en 407), où il est question dune synagogue à Daphné, 6 Sfj 
xaXoûffi MaxptovTjÇ (qu'on nomme de la Matrone, probablement d'après le nom 
d'une juive distinguée qui l'a érigée). — Earkavy. 

Tome XIX, p. 106. — La prétendue lettre des Juifs d'Arles à ceux de 
Constantinople, écrite en provençal au mois de février 1489 (et non en 
1491), avec la re'ponse de ces derniers, se retrouve au ms. n° 1700 du Dépôt 
du Ministère des Affaires étrangères à Paris. La Revue a déjà signalé ce 
fait (t. XI, p. 141) ; la version provençale existe donc « ailleurs que dans 
l'ouvrage de J. Bouis », et « en manuscrit ». — M. Schwab. 

Tome XIX, p. 318. — Le titre de l'oUvrage de'couvert par moi est inconnu, 
parce que le commencement manque, et c'est moi qui lui prête ce nom 
(etc. "nba 3Nï"û) provisoirement. L'auteur, R. Mebasser, ou plutôt R. Mou- 
beschsckir, n'était pas Gaon, bien que Ibn-Ezra lui donne ce titre (v. Stud. 
u. Mittheil., III, 12, note 15 ; cf. Ibn-Ezra, Jona, I, 3). Son nom est peut- 
être corrompu en "ibs ou te a chez Nalhan Babli. — HarTiavy. 



Le gérant, 

Israël Lévi. 



LA LITTERATURE DES PAUVRES 

DANS LA BIBLE 



I 

LES PSAUMES 



Notre étude sur les Dix-huit Bénédictions, publiée dans la 
Revue 1 , nous a conduit à nous occuper des Psaumes et nous a 
révélé l'importance extrême qu'ils ont comme documents pour 
rhistoire intellectuelle, morale et littéraire des Juifs. 

Nous devons à M. H. Graetz, l'éminent historien des Juifs, la 
théorie sur les Pauvres, qu'il a exposée dans son remarquable 
commentaire sur les Psaumes 2 . Nous nous sommes suffisamment 
expliqué sur cette théorie dans notre étude des Dix-huit Béné- 
dictions et nous n'y revenons pas. Personne ne sera étonné que 
M. Graetz, qui en est l'auteur, l'ait maniée avec une certaine 
timidité et n'en ait pas tiré toutes les conséquences qu'elle com- 
porte. 

De notre côté, tout en soupçonnant qu'il a pu y avoir, en Pa- 
lestine, des confréries ou associations ou classes différentes de 
Pauvres, dont les doctrines se seront distinguées les unes des 
autres par des nuances plus ou moins tranchées, nous nous 
sommes abstenu d'entrer dans l'examen détaillé de cette question, 

1 Revue des Êlttdes jîiivcs, tome XIX, p. 17 et suiv. Cet article contient, dans la 
numérotation des versets des Psaumes auxquels il renvoie, un certain nombre de 
fautes d'impression. Comme elles seront rectifiées d'elles-mêmes dans la présente 
étude, nous nous abstenons de les relever. La seule faute que nous tenions à corriger, 
c'est celle de la note 3, p. 20. Cette note est erronée et doit être supprimée. 

* H. Graetz, Kritischer Commentai- zu den Psalmen, Breslau, 1880-82. 

T. XX, n° 40. 11 



162 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

et nous avons traité les Psaumes comme une œuvre homogène et 
inspirée, du commencement à la fin, du même esprit. 

Nous ne nous sommes, du reste, aucunement proposé de faire 
une étude générale des Psaumes ou d'en écrire la théologie, 
comme on dirait en Allemagne. Notre but est d'élucider et traiter 
un certain nombre de questions spéciales, dont l'examen nous 
est nécessaire pour expliquer les Psaumes et d'autres livres 
bibliques. 

Pour en finir avec les observations préliminaires, nous répé- 
tons ce que nous avons déjà dit dans notre travail sur les Dix-huit 
Bénédictions à l'adresse des personnes qui ne croiraient pas à 
l'existence des confréries de Pauvres. Ces personnes pourraient, 
dans la plupart des cas où nous faisons intervenir le Pauvre, le 
remplacer par le Juste auquel elles sont habituées. Cette substitu- 
tion cependant n'est point possible partout, et partout elle aurait 
pour effet d'altérer jusqu'à un certain point nos idées, quand elle 
ne les bouleverserait pas complètement. 

Il est nécessaire enfin de remarquer que la société des Pauvres 
n'est pas nécessairement une société organisée, une sorte de con- 
frérie, qui a ses règles, ses statuts, ses réunions périodiques. 
Il est fort possible que le seul lien qui unissait les Pauvres était 
leur doctrine et leur tendance commune. Nous n'avons, sur ce 
sujet, aucune opinion arrêtée ; nous y reviendrons cependant plus 
loin, au n° 13. 



1. Introduction. 

i. La collection des Psaumes, à notre avis et pour le dire tout 
de suite, est tout entière de l'époque du second temple et nous n'ad- 
mettons pas qu'il y ait un seul Psaume qui soit antérieur à l'exil 
de Babylone. Notre principal et grand argument est que, malgré 
certaines oppositions de nuances qu'on pourra peut-être y décou- 
vrir et dont nous avons parlé plus haut, ils sont comme d'une 
seule coulée et que le même souffle les anime du commencement à 
la fin. On peut tout au plus dire que, vers la fin de la collection, 
le nombre des Psaumes qui s'occupent de Dieu, de la nature, des 
splendeurs et des joies de Jérusalem et du temple, devient plus 
grand, le ciel s'éclaircit et l'atmosphère devient plus sereine; 
mais, outre que ce changement est loin d'être complet et que les 
idées plus sombres des premiers livres reviennent aussi dans les 
derniers, il n'y a aucune difficulté d'expliquer cette allure nou- 
velle des Psaumes de la fin, notre théorie de l'origine des Psaumes 



LA LITTÉRATURE DES PAUVRES DANS LA BIRLE 163 

est assez large, comme on verra, pour comprendre et justifier 
ces différences. Les règles élémentaires de la composition ont 
probablement contribué, au moins en partie, à faire placer vers 
la fin et à la fin ces Psaumes d'allégresse. Du reste, quand même 
les Psaumes des derniers livres n'auraient pas la même origine 
que les autres, il ne viendra à l'idée de personne de soutenir 
qu'ils soient plus anciens, et on est même généralement d'accord 
pour en attribuer la plus grande partie à l'époque du second 
temple. En somme et en gros, du commencement à la fin des 
Psaumes, ce sont toujours les mêmes idées, les mêmes sentiments, 
les mêmes images qui reviennent et se répètent perpétuellement. 
Pour un lecteur superficiel, le livre en est monotone, mais cette 
monotonie même est une preuve de son unité. 

2. Il n'y a, au fond, qu'un sujet dans les Psaumes : la lutte du 
Pauvre contre le Méchant, Méchant du dedans et du dehors, et le 
triomphe final du Pauvre, dû à la protection de Dieu, qui aime le 
Pauvre et déteste le Méchant. Tout le reste gravite autour de cette 
donnée fondamentale, les événements auxquels il est fait allusion et 
auxquels certaines pièces semblent exclusivement consacrées, ne 
sont pas, à nos yeux, des événements contemporains, le Psaume 
qui leur est consacré n'est pas un morceau d'actualité et de cir- 
constance, ce sont des souvenirs historiques qui servent à rame- 
ner, à varier et à illustrer le thème favori. Pour ces différentes 
raisons, l'effort respectable en soi que font les exégètes pour classer 
les Psaumes par époques, identifier les faits contemporains aux- 
quels ils se rapporteraient, découvrir leurs auteurs, nous parait 
absolument illusoire et presque enfantin. Il n'y a qu'une histoire 
pour les Psaumes, c'est l'histoire de l'âme juive à l'époque du 
second temple, c'est une histoire tout intérieure et morale où ne 
retentissent que de loin les événements du dehors. 

3. Il y a d'autres raisons encore pour placer la rédaction des 
Psaumes à l'époque du second temple. Pour les personnes aux 
yeux desquelles la centralisation du culte à Jérusalem est un signe 
certain de cette époque, il ne saurait y avoir de doute : il n'est 
jamais question, dans les Psaumes, que d'une seule maison de 
Dieu, le temple de Jérusalem, qui y figure évidemment comme le 
centre religieux du Judaïsme, le seul lieu du culte, où toutes les 
tribus se rendent en pèlerinage (cxxn, 4). Ce qui est au moins 
aussi frappant, c'est que, dans les Psaumes, le peuple juif apparaît 
toujours comme un peuple fidèle à Dieu et observant sa Loi. Sans 
doute, le Pauvre y parle encore souvent de ses péchés (voir 
n° 18), mais ce sont, à ce qu'il semble, des péchés personnels 
et individuels, de peu d'importance en somme, et lors même que 



1G4 REVUE DES ETUDES JUIVES 

dans certains passages on pourrait supposer que ce sont les péchés 
du peuple tout entier, ces péchés sont d'ordre secondaire, ce n'est 
plus le péché d'infidélité et d'idolâtrie contre lequel sont dirigées 
les invectives incessantes des prophètes et qui souillait toute la 
nation. « Nous ne t'avons pas oublié, ô Dieu, peut dire le Psal- 
miste, nous n'avons pas violé ton alliance ; notre cœur ne s'est 
point retiré en arrière et nos pas ne se sont point éloignés de ta 
voie (xliv, 18, 19, 21). » Dépareilles affirmations ne peuvent être 
vraies que pour l'époque du second temple, où l'idolâtrie avait 
effectivement disparu parmi les Juifs. Un morceau comme le Ps. 
cxix, où il est question, à chaque ligne, de la Loi, des préceptes 
et des commandements de Dieu, de la science de la Loi, ou 
un psaume qui parle de méditer la Loi jour et nuit (i, 2) appar- 
tiennent presque déjà à la littérature rabbinique. 

Il ne faut pas oublier enfin l'argument philologique, qui est aussi 
d'un grand poids dans la question; la langue des Psaumes indique 
une époque postérieure 1 . 

Nous ne croyons pas qu'on puisse se prévaloir, contre notre 
opinion sur l'âge des Psaumes, de l'existence de psaumes baby- 
loniens très anciens, à ce qu'il paraît (nous n'avons aucune com- 
pétence en cette matière), et auxquels les Psaumes hébreux res- 
semblent beaucoup. Le fidèle y est représenté aussi comme le Servi- 
teur de son Dieu, le ton est le même que dans nos Psaumes, et on 
assure que ces compositions remontent au-delà du xx e siècle avant 
notre ère 2 . De ce qu'il y a eu des psaumes si anciens en Baby- 
lonie, on pourrait tout au plus conclure qu'il y en a eu peut-être 
aussi chez les Hébreux, mais non que nos Psaumes hébreux soient 
anciens. On pourrait même dire que c'est justement en Babylonie 
et pendant l'exil que les Juifs ont appris à composer des Psaumes 
et que, si le Serviteur de Dieu joue un si grand rôle dans la litté- 
rature juive de l'exil et des temps postérieurs, il le doit à l'in- 
fluence de la littérature babylonienne sur les Juifs. 

4. L'époque où les Psaumes ont été rédigés va, pour nous, de 
l'exil de Babylone jusqu'à l'avènement des Macchabées, et c'est 
probablement durant cette période, qui s'étend de 589 à 167, qu'ont 
été rédigées successivement, par un grand nombre d'auteurs ano- 
nymes, les pièces qui forment notre recueil. Nous chercherons à 
démontrer plus tard que, pour le fond des idées, il y a identité 

; l Voir sur ce sujet Giesebrecht, Veber die Abfassungszeit der Psalmcn, dans la 
Zeitschrift fur die alttestamentliche Wissenschaft, de Stade, I (1881), p. 276. 

* Voir Heinrich Zimrnern, Babylonische Busspsalmen, Leipzig, 1885 (sur l'âge de 
ces psaumes, v. p. 1) ; Hommel, Die semitischen Vôlker und Sprachen, Leipzig, 
1883, p. 315 et s. 



LA LITTÉRATURE DES PAUVRES DANS LA BIBLE 165 

absolue entre les Psaumes et ce qu'on appelle le Deutéro-Isaïe ou 
Pseudo-Isaïe, et dans tous les cas c'est dans le Pseudo-Isaïe qu'on 
rencontre des portraits du Pauvre ou Serviteur de Dieu exacte- 
ment semblables à ceux des Psaumes. Si l'histoire du Pauvre 
commence avec le Pseudo-Isaïe, les Psaumes, qui sont entièrement 
consacrés au Pauvre, ne peuvent pas être antérieurs au Pseudo- 
Isaïe, lequel est en partie du temps de l'exil de Babylone et en 
partie peut-être postérieur à l'exil de Babylone. L'exil est donc, 
pour la chronologie des Psaumes, la limite supérieure. 

5. La limite inférieure nous paraît être l'époque de l'avène- 
ment des Macchabées, et notre principale raison est qu'il n'est pas 
question de l'immortalité de l'âme dans les Psaumes, mais que, 
bien au contraire, comme nous le montrerons, les Psaumes croient 
bien au scheol, mais non à la survivance de l'âme. On sait que le 
dogme de l'immortalité de l'âme était un des sujets qui alimen- 
taient la grande lutte des Pharisiens et des Sadducéens, les Phari- 
siens admettaient ce dogme et les Sadducéens le repoussaient. On 
sait aussi que la querelle des Pharisiens et des Sadducéens a éclaté 
sous Jean Hyrcan, et il est sûr qu'elle couvait déjà depuis un cer- 
tain temps. Personne ne soutiendra que les Psaumes soient ins- 
pirés de l'esprit sadducéen ; au contraire, on y trouve, au moins 
en germe, quelques-unes des idées qui sont le fond de la doctrine 
pharisienne. Ils ne sont pas encore hostiles aux prêtres, mais il 
est manifeste qu'ils ne croient pas à la vertu des sacrifices, et l'idée 
que la prière équivaut aux sacrifices y est exprimée avec une insis- 
tance et une affectation tout à fait remarquables. L'usage qu'on 
a fait des Psaumes pour rédiger la prière des Dix-huit Bénédic- 
tions, destinée évidemment à être récitée dans les synagogues et 
à dispenser de visiter le temple, montre aussi que les Psaumes, 
avec intention ou non, tendaient à diminuer la clientèle des prê- 
tres de Jérusalem. Abolition des sacrifices, institution de prières 
qui les remplaceront plus tard et rendront le temple inutile, 
c'est déjà, avant la naissance du parti pharisien, un des grands 
points de la doctrine pharisienne. Les Psaumes, comme du reste 
la plupart des Prophètes, appartiennent donc à cette littérature 
que nous avons appelée anté-pharisienne, qui est d'avance pour 
les Pharisiens et contre les Sadducéens. S'il y avait des Psaumes 
de l'époque des Macchabées, il nous paraît évident qu'ils auraient, 
sur l'immortalité de l'âme, l'opinion des Pharisiens, et non l'opi- 
nion tout opposée. 

6. Nous ne voulons pas dire, par ce qui précède, que nous 
soyons certain qu'il y a eu des Psaumes déjà rédigés du temps de 
l'exil ou immédiatement après l'exil et que la production des 



166 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Psaumes ait duré tout à fait jusqu'à l'avènement des Macchabées. 
Nous ne voudrions même pas dire, d'une manière absolue, à cause 
de cette question de l'immortalité de l'âme, qu'aucun de nos 
Psaumes n'ait été rédigé après l'avènement des Macchabées, car 
enfin on pouvait en faire sans mettre justement cette question sur 
le tapis. En cette matière, la recherche d'une précision rigoureuse 
et d'un principe de critique absolu serait aussi vaine qu'inutile. 
D'après l'idée que nous avons donnée des Psaumes, il est sans le 
moindre intérêt, pour le sujet qui nous occupe, de savoir si effec- 
tivement il existe des Psaumes du temps des Macchabées ou des 
Psaumes du temps de l'exil. Le point à retenir est que les Psaumes, 
en gros, se placent entre ces deux époques, le reste est sans im- 
portance. 

7. Il est bien entendu, dans tous les cas, qu'il faut les éche- 
lonner sur un grand espace de temps et ne pas croire qu'ils aient 
été produits en quelques années. Tl est entendu aussi qu'ils sont 
une œuvre collective, et nous supposerions volontiers que le 
nombre des rédacteurs en est assez considérable. Tout le monde 
sait que les attributions d'auteurs qui se trouvent dans les sus- 
criptions n'ont aucune autorité, mais ces suscriptions sont an- 
ciennes, comme on sait également, et il ne nous répugnerait pas 
le moins du monde de les attribuer aux auteurs mêmes. Les pro- 
cédés de la pseudépigraphie étaient probablement déjà en usage, 
chez les Juifs, à cette époque, et l'invraisemblance de ces attribu- 
tions n'a dû choquer ni les auteurs, ni leurs lecteurs. Une fois que 
l'on sait que ces petites fraudes semblaient parfaitement inno- 
centes et même méritoires, il n'y a pas de raison sérieuse, à ce 
qu'il semble, de faire remonter nos suscriptions à d'autres qu'aux 
auteurs mêmes, et on trouvera peut-être que cette hypothèse pré- 
sente des avantages sur l'hypothèse courante. 

8. La misère du Pauvre, on le sait, est moitié réelle et moitié 
fictive. La pauvreté matérielle, la pauvreté intellectuelle, l'humi- 
lité d'esprit, sont moins, pour lui, l'effet des lois sociales ou na- 
turelles, qu'une règle de vie et une loi de sainteté qu'il s'est 
imposées. Il est humble et pauvre parce qu'il veut l'être, par goût 
et vocation. La parfaite soumission de son esprit, l'abandon qu'il 
a fait de son âme tout entière entre les mains de Dieu, le renon- 
cement à tout orgueil intellectuel, l'humilité véritable dans la 
société et la tendresse universelle pour tout ce qui est petit et 
faible, ce sont les traits par lesquels le Pauvre est grand et tou- 
chant, les seuls aussi où l'on reconnaît une peinture exacte et 
fidèle; dans sa misère, au contraire, et dans les souffrances qu'il 
endure de la part du Méchant, il y a beaucoup d'illusion, le mal 



LA LITTERATURE DES PAUVRES DANS LA BIBLE 167 

dont il souffre est à moitié imaginaire, un mal de poète, où il entre 
une forte dose de convention. 11 est pauvre par état, et il fait tout 
ce qu'il peut pour l'être à fond et comme il convient à un Pauvre 
consciencieux. Il charge avec la même conscience le portrait du 
Méchant et le pousse au noir. Ce pauvre Méchant est, comme dans 
les mélodrames, le traître de la pièce, le personnage sacrifié; les 
coups lui pleuvent sur la tête, on se prend quelquefois de pitié pour 
lui. Il représente probablement les classes dirigeantes de la nation, 
la bourgeoisie riche, satisfaite et égoïste, mais on a beau faire, il 
est difficile de croire qu'il soit aussi pervers qu'on nous le peint. 
Quels que soient les vices qu'on peut reprocher à la haute société 
juive de l'époque, il est difficile de croire qu'elle ait été absolu- 
ment corrompue et qu'elle n'ait pas, en partie, racheté ses défauts 
par de grandes vertus sociales, politiques et militaires. Mais ces 
vertus étaient de celles que le Pauvre ne comprenait pas, et s'il 
calomnie le Méchant, il le fait de bonne foi et avec une parfaite 
sincérité. 

9. C'est que le Pauvre est un grand rêveur à qui il manque le 
sentiment de la réalité. En vrai idéaliste, il a trouvé l'art d'ex- 
traire de la misère toute la poésie qu'elle peut contenir, et sa 
souffrance est certainement pleine de douceur. Personne n'a 
jamais été plus que lui la dupe et le jouet de son imagination. Il 
découvre entre les choses des relations secrètes et des correspon- 
dances mystérieuses, sa pensée se noie dans un océan de symboles. 
Au milieu de ces images qui se croisent, se superposent, se trans- 
forment instantanément comme dans un songe, le contour des 

' objets se perd, s'efface, les idées se confondent et s'embrouillent. 
Cette confusion est très sensible dans les Psaumes; la pensée, 
guidée ou égarée par des analogies subtiles, y passe sans tran- 
sition d'un sujet à un autre, puis revient au premier, sans ar- 
river à se fixer. Il y a des moments où l'on ne sait véritable- 
ment pas si l'on est en Palestine ou à l'étranger, dans le présent 
ou dans le passé ou dans l'avenir, et l'auteur ne le sait probable- 
ment pas davantage. Ce vagabondage intellectuel est quelquefois 
assez pénible, mais il faut comprendre l'âme du Pauvre, qui vit 
dans le rêve et se laisse prendre à toutes les images qui passent. 

10. Si le symbolisme effréné des Psaumes déroute quelquefois 
le lecteur, il a au moins un grand mérite : les métaphores et 
les comparaisons qu'il emploie gardent toujours leur sens figuré 
et n'aspirent pas un seul instant à être prises au propre. On sent 
que le symbole est encore tout près de son origine, dans sa jeu- 
nesse et sa fraîcheur. C'est le malheur des symboles et des méta- 
phores de perdre peu à peu cette espèce de vie dont ils sont doués, 



168 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

ils se fanent, meurent et se pétrifient. Mais la plus cruelle mésa- 
venture qui puisse leur arriver, c'est d'être pris à la lettre et de 
devenir vile matière. Les symboles des Psaumes n'ont pas échappé, 
plus tard, à ce pénible travestissement. 11 est venu d'abord un 
temps où on ne les a plus bien compris. Quand le Psalmiste dit, en 
s'adressant à Dieu : « Ramène-nous 1 », ou : « Heureux l'homme 
que tu rapproches 2 », ces mots ont pour lui un sens parfaite- 
ment clair et précis ; mais déjà les auteurs des Dix-huit Bénédic- 
tions ne les entendent qu'à demi et sont obligés de les définir : 
« Ramène-nous, ô notre père, à ta Loi, et rapproche-nous, ô 
notre roi, de ton culte. » Le Psalmiste sait très bien ce que c'est 
que l'Humble, ani, anav, l'homme affamé et altéré, raêb, camé, 
l'Evangile ne le sait plus si bien et voilà pourquoi, chez lui, 
l'Humble devient humble d'esprit, l'homme affamé et altéré de- 
vient affamé et altéré de vertu*. Ce qui est plus grave, c'est le 
contre-sens par lequel des symboles tout poétiques sont matéria- 
lisés et transformés en réalités tangibles. Le malade des Psaumes, 
purement atteint de souffrances morales, devient un malade véri- 
table ; le vinaigre que le Méchant est censé mettre dans la boisson 
du Pauvre est changé en vinaigre vrai; c'est en image seulement 
que le Méchant des Psaumes se partage les vêtements du Pauvre, 
cette image finit par être prise au propre et mise sérieusement en 
action. Les Psaumes ne sont pas coupables de ces méprises qui se 
sont produites plus tard, le symbole y garde toute sa vertu et reste 
toujours d'une transparence parfaite 4 . 

2. Définition générale du Pauvre et du Méchant. 

11. Nous commençons par donner une liste des noms, épithètes 
et qualificatifs qui désignent les Pauvres dans les Psaumes. Les 
principaux noms qui y figurent sont ceux de ,'n ^êtp ,^on , fma* 
un ,p*rç£ ,w p33> /n 153» / n^' ) . On conçoit qu'un pareil tableau 
ne saurait viser à être complet ni exempt de reproche. On pourra 
être tenté d'y faire des additions ou des radiations ; on pourra 

1 Ps. lxxx, 4, 8, 20. 

2 Ps. lxv, 5. 

3 Évangile de Mathieu, v, 3, 6. 

4 Depuis que cet article est composé, la Revue des Deux-Mondes du 15 juin 1890 
a publié un article de M. Ernest Renan intitulé Le règne d'Ézéchias et où il est beau- 
coup question des Pauvres. Notre satisfaction a été grande de trouver chez l'illustre 
et admirable écrivain quelques-unes des idées que nous développons ici et que nous 
avions déjà indiquées dans notre travail sur les Dix-huit Bénédictions. M. Renan dit 
des Pauvres absolument ce que nous disons, sauf qu'il les place vers la fin du hui- 
tième siècle avant l'ère chrétienne. 



LA LITTÉRATURE DES PAUVRES DANS LA BIBLE 169 

surtout se refuser, au premier abord, à appliquer aux Pauvres 
des expressions qui paraissent désigner le peuple juif tout en- 
tier, et il est vrai que nous avons placé dans le tableau quelques 
expressions (les n os 6 et 62, par exemple) qui sont effectivement 
appliquées par les Psaumes au peuple juif ; nous espérons que la 
suite de notre étude nous justifiera complètement de l'avoir fait. 
En attendant, nous prions de ne prendre ce tableau que pour 
une ébauche destinée à montrer en gros et par approximation ce 
qu'était le Pauvre * : 

■*arr« 4 ,"n "oï-în ,vnnN 3 , d3 wsn b3 ^TW , erwna ^na 1 
/m ûtimis ,'i-D ntans 7 ,i^nn 6 ,)r:nftN 5 , ^rwon -on» , im 
r p"Hat Tri" , tzp^n naa n ,33b *-i3 , mb -n I0 ,-irn 9 ,*fm* 
treVitt ,fcaTon ^bin 15 ,b^i 14 ,trïiba «m*! , "pim - i^m w la 

p^niT" ,ûttic3 s1 ,*p û^Din ,ia trom 20 , û^fon ,Ton 19 ^nn 

,vma Titt" ,naô" ,ab •nia'» ,^11 **&* ,d*ntt^ ,Tv3"> 26 ,ù\xt 
D^bmtt ,'-b d^bmtt 31 ,twi2£ 80 r'rt TEprwa ,/pfi TOpas , ^cp3tt 29 
^»N3 36 , ^rmuïï 35 ,Vi ba b"Oiû:o 84 ,b^dï5!a 83 ,ba ■nsntt 82 , i^ionb 
,TrvWî irma "nakia* 1 ,33b nssi* , ^nbro" ,n:iï 38 ,wa5 87 ,yna 
,'n Ta* 48 ,û' v © , Hp no 43 ,dn^-> Tiû^ab ■natt» 41 ,d^sd *pa ppa" 
ta* 50 ^rm 49 iû^TSt m* 4 " ,ba rît* 47 ,^iw ,yiî2 ,'rs ^ia? 

^3^57 ,y nN n^^se ,-p 33 >55 ^5^54 , ûYfcj u , ^fc* 58 #.iavip d? 51 , ^3> 

i^man*: 1tf£ 62 , ta^na 61 , a^pT^* 60 * 5 — rpnic rra»* 59 ,h2n3> M , to? 
,t=j> bnp 67 , tD^Ton bï-ip G6 ,ta , mmp 6 ( i ."pnsst 8 * ,ta , *pvwfc »p^s 63 
^Van' 1 »^» W 1 /T^Nnp , V^P 70 ,'n ï-np ,^ip 69 ,ia , nDVip bnp 68 
■nEW 78 »wo "moY© 77 , v^ibu: 76 ,^nbna aa^ 75 ,3b ■nia» 7 * , un 73 

♦ ^tt Wttn , awian ,dn 79 ,bdide 

12. Cette liste est des plus instructives, elle montre quels sont 
les principaux attributs du Pauvre. 

Et tout d'abord, il est pauvre (n os 1, 18, 50, 54, 55, 56, 57, 
73; cf. imbi), il est humble (n os 40, 53), souffrant (n° 27), op- 
primé (n° 60) et malheureux (n os 43, 58, 74). Sur le n° 24 on 
trouvera des explications plus loin. 

Mais il est par dessus tout le serviteur de Dieu (n° 46) ; il est 
aussi l'élu de Dieu (n° 6), le fils de Dieu (n° 8), l'ami et l'homme 
aimé de Dieu (n os 22, 72, 76), béni et protégé par Dieu (n os 30, 64), 
Point de Dieu (n° 35), son prophète (n° 37), son héritage (n os 39, 
75). Les Pauvres sont les pauvres de Dieu (n° 55), l'assemblée de 

1 Nous avons quelquefois, pour nous passer des signes des voyelles, ajouté le vav 
représentant les voyelles o et u. 



170 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Dieu (n os 47, 49), le peuple de Dieu, apparenté à Dieu (n oa 51, 52), 
le troupeau dont Dieu est le berger (n° 62). Le n° 2, quoique 
douteux, appartient probablement à la même série, cependant 
les addirim paraissent quelquefois être les Méchants. 

La fidélité du Pauvre à Dieu est absolue et sa confiance sans 
limite. Il aime Dieu, attend son secours (n os 3, 4, 70), il est 
fidèle à Dieu ou fidèle en général (n° 5), il a confiance en Dieu 
(n° 7), le recherche sans cesse (n os 13, 29), s'appuie sur lui (n°20), 
le reconnaît et connaît son nom (n° 23) ; il craint Dieu (n° 25), 
espère en lui (n os 31, 69), l'invoque (n° 70), observe son alliance 
et ses préceptes (n os 16, 28, 41, 77). Le maskil (n° 33) pourrait 
être le Pauvre qui comprend les œuvres et la volonté de Dieu. 

En même temps qu'il est soumis à Dieu, le Pauvre pratique 
toutes les vertus sociales. Il est juste, pieux et saint, çàddik, 
hasid (n 08 12, 48, 63; 19, 66); il est pur de cœur (n os 10, 38) 1 , 
simple d'esprit et de cœur (n os 9, 61), intègre dans ses actions 
(n os 11, 15, 79), plein de droiture (n os 26, 44), ses mains sont pures 
(n° 42), il est bon, bienfaisant, charitable (n os 21, 34, 59), pai- 
sible, fidèle et tranquille (n os 5, 36, 71 2 ), il observe la justice 
(n° 78), mène une vie de sainteté et est véritablement saint, ha- 
dosch (n os 45, 65, 68). 

13. Les Psaumes parlpnt très souvent de l'assemblée, delà com- 
munauté, des réunions et même de la société ou des associations 
des Pauvres ou des fidèles (voir n os 32, 45, 48, 49, 66, 67, 68), mais 
les expressions dont ils se servent dans ces circonstances sont 
assez vagues pour nous, et if est difficile de dire si elles désignent 
des réunions accidentelles, comme par exemple celle de fidèles 
dans une maison de prières, ou de véritables sociétés. Le mot tiû 
cependant (n os 44, 45) paraît désigner, mais ne désigne pas sûre- 
ment une société organisée et qui exclut de ses réunions tous 
ceux qui ne sont pas affiliés. Quoi qu'il en soit, il est certain que 
les Pauvres aimaient à se réunir en groupes, organisés ou non, 
et qu'ils se sentaient particulièrement heureux de vivre en com- 
mun avec quelques-uns de leurs amis, ou au moins de passer de 
longues heures ensemble. On ne saurait en douter quand on pense 
au grand développement que les sociétés avaient pris chez les 
Juifs vers la fin du second temple 3 et quand on voit, rien qu'à la 
lecture de notre tableau, quelle importance les Psaumes donnent 
à ce genre de réunions. Il est visible, surtout dans des expressions 

1 II n'est pas sûr que ce numéro s'applique au Pauvre. 

2 Même observation pour ces deux numéros. 

3 Le mot haber qui désignait les membres de ces sociétés se trouve même une fois 
dans les Psaumes (cxix, 63), mais dans un sens probablement différent. 



LA LITTÉRATURE DES PAUVRES DANS LA BIBLE 171 

comme celles des numéros 12, 13, 17, 18, 52, 62, de notre tableau, 
qu'ils aiment à se représenter les Pauvres par troupes et comme 
une foule vivante animée d'un souffle commun. 

14. Voici, pour la connaissance et la définition du Méchant, un 
tableau analogue au tableau précédent et pour lequel nous faisons 
les mêmes réserves 1 . Le nom ordinaire du Méchant est W\, 
mais il en a beaucoup d'autres, comme on va voir dans la liste 
qui suit : 

,*ïpp irma 4 ,*avia 'tWtx* ,an tana 2 , "j^a n^aa , ta^^aa 1 

,Û^*T ^DN 9 ,"W n baiN 8 ,ftbin rtOTJQ O^N 7 , Û^D72n £\N 6 , 3^8 5 

nyn i3 ,nM ^n is ,b^a.*J ,y)9 ^;na , ap^ ta^Tna ftar^ia 10 
, aa^ 20 ,bp 19 , a^j> m:; 18 rtrwto 17 , a^aw 16 ,2ïp tt , a-^sna 14 
,tarw idtti" ,.nt ti'i" ,nprc ■nnn ,ata nai^i ,ta"np» navr" 
,ta^î 28 ,^7372 ï-»^t 27 , anna tmt , a*iî 26 , a^bbiM 25 ,y*)N wi 14 
,btt* w* 84 r-pamn 33 i^nan ^sn 32 ,"j-5nn" ,yairf 8fl ,fwan M 
■piab 41 ,a^b 40 ,*»mb ,anb 39 ,tnsaï"nb 33 ,b^oa 37 ,iavn* 6 , ttnp^ 3î 
,ïpfitt 45 /"'bbi!-:^ 44 ,S|p:a 43 , Tisn iiepn» ,i«)B3 itapatt 48 # sr-pïri 
,bv» M oaç» 41 ,"pN *ab» 48 ,a^b aœitt 47 ,ambpbp* a^"jtt!-i 46 

,^"1D Vlft 56 r'pttttfc 55 ONDttïtt 54 , aarmft 53 ,"pbbpto 52 , WttfcB Sl 
,b^ba ^bra 62 ,toW3 61 , tri^ 60 ,ba^ 9 , a^ttïpnïï 5S , ap3n72 57 
r d^nj m? 68 ,&i*nn mar 67 , a^is 66 , a^na 65 rû^b*: 64 , a^as 63 
n^y , amfr nï? , tamtb n£2 7a ,ba^ û3> 71 ,m?n a^3> 70 , a^ 09 
,ïwi3a ."t^^ 77 rtoiam* ,yn:s> 76 ,"ûp^ 76 f^pi* 74 oapr 73 , ferons 
,y^r83 ^ s^p" , p*^ir 8l ■ y ^u)^ 80 , srtri TO? 79 ,inbi:> !-ND3> 76 
, awiïb;-!p 86 ^-nat , aap'n 1112. , tr^mi ,*TSt ,*"ii£ 85 , a^tta 81 
am 93 ,û^m 9 * , train 91 ,!rat wn 90 , û^am 89 »T»ap" , "7ap 87 
, tarais 97 ^sntib 96 ,yna wi , tar^un ,wi 9ï ,*^»pirn M , aab 
,î-ibN TOtti 102 ^m» 101 ,^va 109 ^staw , pta 99 »*imn -ja\a 98 
•wia , asn "^îa / , w3W loa ;"«bm ■n^W » ^ttibia 10 * ,abi3> iibu) 103 
,a^-vta 110 ,ynN wiib jùwiid 1M ,aib^a wv m t pTi "wœ 107 ^ujsa 

• T'îQïanpn "■ ,aab vin" 1 

15. La méchanceté du Méchant est indiquée dans un grand 
nombre de numéros dont nous nous bornons à donner la liste ici, 
en renonçant à rendre les nuances du texte (n 08 2, 5, 10, 11, 26, 
34, 38, 40, 47, 50, 53, 57, 58, 59, 62, 67, 71, 72, 78, 86, 95, 98). Le 
Méchant est un homme de violence et de sang (n os 1, 6, 9, 23, 30, 
68, 76, 83), effronté, impudent, audacieux, orgueilleux, vantard, 
glorieux (n os 16, 17, 18, 25, 44, 69, 70, 90, 91, 93), menteur, ca- 
lomniateur, fourbe, perfide, faisant le mal sans motif ni provoca- 

1 Le tableau contient des mots qui peuvent s'appliquer aux Nations et seulement 
aux Nations ; on verra plus loin pourquoi la distinction est souvent difficile. 



172 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

tion et tortueux dans ses voies (n os 7, 21, 41, 46, 56, 75, 77, 79, 
99; 4, 10, 85, 106) ; il est méprisable (n° 63), son cœur est égaré, 
il hait la justice et la paix (n os 111, 107, 108). 

Il est l'ennemi du Pauvre (n os 3, 39, 54, 106), il le vole, l'ex- 
ploite, le dévore (n os 8, 15, 19), l'opprime, le persécute, le tyran- 
nise et cherche à le perdre (n os 6, 8, 30, 32, 42, 51, 57, 81, 85, 
87, 89, 96), l'épie, l'assiège, lui dresse des pièges, lui fait la 
guerre et la chasse (n os 31, 35, 36, 39, 49, 64, 73, 87, 89, 96, 100, 
101, 105), le couvre de railleries et de mépris (n os 43, 45). Les 
Méchants ont des réunions et des conciliabules, des sociétés où ils 
trament leurs mauvais desseins et que le Pauvre tient en hor- 
reur (n os 47, 65). 

Le Méchant est aussi impie, sans religion, pécheur endurci, 
il ne connaît pas Dieu, se soulève contre lui, raille et blasphème 
(n 0S 27, 29, 33, 43, 45, 55, 59, 66, 74, 82, 84, 88, 94, 102, 112). Il 
désobéit à Dieu, parce qu'il est insensé et privé de raison (n os 13, 
14, 37). Aussi, tandis que le Pauvre est béni par Dieu, le Méchant 
est maudit (n° 52). 

Cependant il est riche Ovib?, voir Ps. xlix, 3, 7), il vit tran- 
quille, en sécurité, parmi les heureux et les satisfaits de la terre 
(n os 80, 97, 103, 104; Ps. cxxm, 4; lxxiii, 3; lxix, 23). On ne 
sait si le n° 24 (Ps. xxn, 30) s'applique au Méchant ou au Pauvre, 
et nous croyons qu'il s'appliquerait plutôt à ce dernier. En re- 
vanche, nous demandons si les Rois, Rois de la terre, Princes, 
Seigneurs, Juges, Juges de la terre (n 0S 48, 92, 109, 110 ; Psaumes 
il, 2, 10; cxlviii, 11), ne pourraient pas désigner le Méchant, 
qui est, à cause de sa puissance et de sa haute situation, le roi de 
la terre et l'arbitre du monde l . Dans tous les cas les n os 60 et 61 
doivent être rapportés au Méchant. 

Les n os 12 et 28 de notre tableau seront expliqués plus loin. 

3. Les souffrances du Pauvre; Souffrances physiques. 

16. Il est entendu que le Pauvre est dans le malheur, la peine, 
le chagrin, 3£2 ,nrD« ,?rt£ /viaw /pa* ;»b»2 /^n, il gémit dans la 
misère, ^y, il souffre de l'oppression et de la violence, ynb, o»n 
rmitf, nte, il est accablé de maux sans nombre msn mai (xxxiv, 
20; xl, 13; cxxix, 1, 2, 3). 

On le pousse pour le faire tomber ^mm irrn (cxviii, 13; cf. w, 
lvi, 14 ; cxvi, 8), il est parterre, foulé aux pieds, broyé, lam&DT, 

1 Nous reviendrons plus loin sur ce sujet. 



LA LITTÉRATURE DES PAUVRES DANS LA BIBLE 173 

■ûbDiû pmtna ^W^W ,*my ^mbn prYWa (xxxviii, 7, 9; xliv, 
26; cxxxvi, 23). 

Son cœur se remplit de chagrin et d'amertume oso, se tord 
dans sa poitrine b^m (lv, 5), se perce bbn -ab (cix, 22), tombe 
en défaillance isaï* "ob (xl, 13), brûle comme le feu nmno, se 
brise nb "»-i*iniD ; son esprit se trouble et s'obscurcit tpy, son âme 
fond ajntihn; elle s'agite et se remplit de pensées amères watt, 

Il élève la voix, implore, prie, gémit, pleure, pousse des cris 
toute la journée et tous les jours, il vit dans la vallée des larmes, 
son pain est arrosé de pleurs, sa gorge se dessèche à force de crier 
et son œil s'enflamme à force de pleurer 1 : /fcwin ,^nbsn ."n^N 
ptt? # *oa ; bip , rwïTK TipST , rrpy* , nw , ^bip , ^mwa , wtd 
■w mai ', laina nm ; îisw dnb , ti:w / toaîr 

Enfin, il vit dans la crainte et les alarmes, des peurs conti- 
nuelles l'assiègent, il éprouve des transes mortelles : ,1^ ,tt&m 
i mb^ba ins , a*na "ihd , tue , msbs , avnj>a , nbtta , rnan 
ma mfii». 

17. Il est certain que le Pauvre se complaît dans sa souffrance, 
il y trouve évidemment un charme étrange. C'est pour cela qu'il 
exagère comme à plaisir ses douleurs, les multiplie par la pensée, 
tourne et retourne le doigt dans sa plaie et s'enfonce toujours 
plus avant, avec une volupté insatiable, le trait dans le cœur. Il 
est la proie de toutes les misères imaginables et inimaginables, 
tous les maux de la terre se sont abattus sur lui, toutes les infir- 
mités l'ont visité. Par un procédé' qui lui est particulier et qui 
tient au tour de son imagination, il s'identifie avec tous ceux qui 
souffrent d'une manière quelconque, par la faute de la nature ou 
de la société, par faiblesse physique ou morale. Il n'y a pas une 
souffrance sur cette terre dont il n'ait envie, pas un malheureux 
auquel il n'aspire à ressembler. 

18. Le premier grade de la souffrance s'obtient dans l'épreuve 
de la souffrance physique, principalement de la maladie, et il va 
sans dire que le Pauvre est un malade. Il est a«ai W, pauvre et 
souffrant (lxix, 3p ; cf. raïas, lxix, 21), sa plaie est sans cesse 
ouverte sous ses yeux Tttn *n:o ■naott (xxxviii, 18 ; cf. ^aao, 
xxxix, 3), elle est purulente et sent mauvais, «rman ip?:D iia^an 
(xxxviii, 6), ses lombes sont enflammés (xxxviii, 8, et tout le 
reste du Psaume), son sang tourne "HiDb ^Bîia (xxxn, 4). Il est 

1 Les mots hébreux qui suivent doivent être cherchés dans la Concordance, qui 
donnera les passages correspondants. Nous avons souvent eu recours à ce procédé, 
pour abréger. 



174 REVUE DES ETUDES JUIVES 

étendu sur son lit de douleur, "pbn , ■ni viv (xli, 4), tous les jours 
il a quelque nouvelle plaie dTïl bs snaa (lxxiii, 14), tout son 
corps n'est qu'une plaie et on n'y trouverait pas une place saine 
(xxxviii, 4, 8). Il est comme fané bb?2N, ne tenant plus sur ses 
jambes (vi, 3), il a perdu l'appétit, ne mange plus (cix, 24), a pris 
la nourriture en dégoût (cvn, 18) \ dépérit et se consume lente- 
ment (ïib^, xxxi, 11; lxxiii, 26; etc.). S'il n'a pas en lui quelque 
germe de maladie, la peste et l'épidémie se chargent de l'abattre % 
(xci, 6). Il supplie Dieu de le guérir ^ND'i, car Dieu seul est son mé- 
decin NDin. Cette maladie dont il souffre vient d'abord de ce qu'il 
est opprimé et maltraité par le Méchant, de ce qu'il est humilié, 
de ce que Dieu l'éprouve, le sonde ; elle vient ensuite de ce qu'il a 
péché, qu'il porte à la fois le remords et la punition de ses péchés. 
« Guéris-moi, ô Dieu, car j'ai péché (xli, 5) ; il n'y a pas de paix 
dans mes os, à cause de mes péchés (xxxviii, 4, 6); Dieu pardonne 
tes péchés et guérit tes maladies ^^bnn (cm, 3) ; Dieu guérit ceux 
qui ont le cœur brisé et panse leurs plaies dmas* (cxlvii, 3) ». La 
maladie du Pauvre est une maladie morale et une souffrance de 
l'âme 3 . 

19. A côté des maladies, il y a les infirmités, et il est clair que le 
Pauvre en est richement pourvu. Il est sourd, muet, aveugle (,ttnn 
•Winft / vjttbw / *v\9 / ùba). Il est sourd et muet, d'abord pour ne 
pas entendre les paroles insolentes du Méchant et ne pas y répon- 
dre (xxxviii, 14) ; puis, parce que le Méchant lui fait peur et qu'il 
n'ose lui répondre, il feint plutôt de ne pas l'entendre ; ou encore, 
parce qu'il ne veut pas avoir l'air de s'émouvoir des paroles insul- 
tantes que le Méchant lui adresse (xxxviii, 15) ; ou enfin, parce que, 
à l'opposé du Méchant, qui a la langue prompte, le Pauvre n'est pas 
prêt à la riposte, mrDin, et ne trouve pas tout de suite les paroles 
qu'il faudrait (xxxviii, 15). Mais il est muet aussi par décence et 
dignité, pour ne pas proférer de plainte en présence du Méchant, 
qui s'en réjouirait (xxxix, 2-3) ; muet également peut-être en ce 
sens qu'il ne dit point de mal du prochain et fuit la médisance ; 
le Méchant sera frappé de mutisme en punition de ses mensonges 
et de ses calomnies, npiû ti&iû ï-niïbisn , . . .^s *ïdoi (xxxi, 19; 

1 On pourrait supposer qu'il y a, dans ces passages, abstention volontaire de nour- 
riture, jeûne par mortification (cvn, 18) ; ou encore, au moins dans le Ps. cix, manque 
de nourriture par pauvreté ; nous croyons cependant que le sens que nous donnons à 
ces passages dans notre texte est préférable. Voir plus loin n° 22. 

2 C'est-à-dire de ses ennemis, comme le prouve la « flèche » du verset précédent ; 
cf. la • peste de la méchanceté », xci, 3. 

3 II est intéressant de comparer xxxviii, 18, et li, 5, qui semblent indiquer que la 
plaie du Pauvre et son péché sont une seule et même chose ; mais nous reviendrons 
sur ce point dans un autre paragraphe. 



LA LITTÉRATURE DES PAUVRES DANS LA BIBLE 175 

lxiii, 12) ; il est sage de parler peu pour ne pas pécher et de mu- 
seler sa bouche :n» ^nuib *iïm (xxxiv, 14; xxxix, 2 ; cxli, 3). 
Le Pauvre est muet aussi tout simplement par respect pour Dieu, 
qu'il ne veut pas accuser de ses malheurs (xxxix, 2-4, 10). C'est 
pourquoi sa pensée intérieure, ses doutes, ses récriminations ne 
passent point sa bouche is nasn bs vittî (xvn, 3), il souffre sans 
murmurer ia*n ... inn (iv, 5), ou bien la souffrance paralyse sa 
langue (lxxvii, 5). Du reste, le silence seul convient en présence 
de Dieu, le silence loue Dieu (lxii, 2; lxv, 2), silence du mal- 
heureux qui ne se plaint pas, aussi éloquent que toutes les louanges 
que le Pauvre, en d'autres circonstances, adresse à Dieu. 

20. Le Pauvre est aussi aveugle (cxlvi, 8). Le Ps. gxlvi, où 
sont énumérés et placés ensemble les opprimés, les affamés, les 
prisonniers, les aveugles, les dos voûtés, les Pieux, les étran- 
gers, l'orphelin et la veuve, en opposition avec le Méchant, ne 
laisse aucun doute sur l'identité de ces malheureux, qui sont 
tous le symbole du Pauvre. L'auteur de ce psaume ne peut pas 
vouloir dire, au propre, que Dieu rendra la vue aux aveugles et 
redressera les tailles voûtées. C'est, comme nous l'avons déjà dit, 
par une explication grossière et matérielle de ce passage que les 
Évangiles font guérir des aveugles et des paralytiques. Lorsque 
nous en viendrons à Isaïe, nous verrons que de nombreux passages 
de son livre restent incompréhensibles si on ne leur donne pas le 
sens symbolique que nous proposons de donner également à notre 
psaume. Pour ce qui est de la cécité, Isaïe dit formellement que le 
Serviteur de Dieu est, par essence, aveugle et sourd (Is., xlii, 19), 
que les Israélites ont des yeux et ne voient pas, des oreilles et n'en- 
tendent pas (Is., xliii, 8). Et pourquoi le Pauvre est-il aveugle et 
sourd ? Probablement parce qu'il ne comprend pas suffisamment 
les voies et les œuvres de Dieu, parce qu'il ne veut pas entendre 
ni comprendre les commandements de Dieu et n'obéit pas, autant 
qu'il faudrait, à la Loi. Il est aveugle aussi parce que, à force de 
verser des larmes, son œil souffre mis-;, se trouble, s'affaiblit 
comme tout son corps et finit par ne plus voir la lumière (xxxvin, 
11). Il l'est enfin parce que, nous le verrons plus loin, toute sa vie 
il tâtonne dans les ténèbres, il est enfermé dans une prison où ne 
pénètre pas la lumière et où l'on perd l'usage de la vue (n° 25). 

21. Il est clair, après cela, que les malheureux qui tombent 
tnbana (cxlv, 14), qui ont la taille pliée ou le dos voûté û^isa (Ps., 
gxlv et cxlvi), désignent aussi le Pauvre et non autre chose. Si 
l'on doutait du sens de ce dernier mot hébreu, il n'y a qu'à voir 
Ps. lvii, 7, où il est dit formellement que le Méchant ploie et 
courbe en deux le Pauvre -nDW ïjdd. 



176 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

22. Le Pauvre a faim et soif, il est affamé et altéré , aan , Ntt£ 
,ûra3>n (cxlvi, 7; xlii, 3). Ces expressions peuvent quelquefois 
être prises au propre et sans figure, puisque le Pauvre paraît 
être réellement pauvre, mais sa faim et sa soif sont aussi la 
représentation symbolique de ses souffrances. Nous avons déjà 
montré plus haut qu'il observe un jeûne forcé ou volontaire *, 
soit qu'il manque de pain, soit qu'il ait perdu l'appétit, soit qu'il 
veuille se mortifier. Il se rappelle que ses ancêtres, dans le désert, 
après la sortie d'Egypte, ont souffert de la faim et de la soif et il 
en souffre encore avec eux (cvn, 5, 35 2 ). Du reste, cette terre 
est une terre de souffrance, un pays désolé, sans eau (voir plus 
loin n° 32). Aussi le Pauvre a-t-il soif de Dieu, sa chair est al- 
térée de Dieu ; comme un voyageur qui traverse le désert soupire 
après l'eau, comme une gazelle qui soupire après la rivière, ainsi 
l'âme du Pauvre soupire après Dieu (xlii, 2, 3; lxiii, 2); mais 
Dieu viendra à son secours et le rassasiera (lxiii, 6), comme il a au- 
trefois rassasié et désaltéré ses ancêtres (cvn, 9). 

4. Misères sociales. 

23. Aux maux qui viennent de la nature humaine ou des con- 
ditions de ce monde, s'ajoutent ceux qui viennent de la société, 
des mœurs sociales et de l'organisation sociale. 

Le Pauvre est abandonné, seul, isolé, D*-prp .Ttr ; peut-être 
aussi mis à part par Dieu, m, comme un fils choisi et préféré 
(iv, 9). C'est ce qui explique le mot wtp qu'il emploie si souvent 
dans les Psaumes pour se désigner et qui n'avait pas encore été 
compris. L'isolement du Pauvre est si profond que même ses pa- 
rents, ses proches, sa famille, ses meilleurs amis se détournent 
de lui. Son père et sa mère l'abandonnent (xxvn, 10), il est de- 
venu un étranger pour ses frères, un noUhri pour les fils de 
sa mère (lxix, 9), les fils de sa mère le calomnient (l, 20), ses 
amis et compagnons s'écartent de lui dans son malheur et ses 
proches se tiennent dans l'éloignement (xxxviii, 12), ses voisins 3 
et ceux qui le connaissent s'enfuient devant lui comme devant un 
épouvantail (xxxi, 12), il est pour ses amis, ses proches, ses con- 
naissances, un objet d'épouvante (lxxxviii, 9, 19), l'homme avec 

1 Voir n° 18. 

2 Nous croyons que le Psaume cvn décrit la vie du Pauvre en mêlant à ce tableau 
des souvenirs de la sortie d'Egypte et peut-être aussi du retour de Babylone. Nous 
parlerons encore plus loin de cette intéressante composition. 

3 Les voisins représentent peut-être les Nations étrangères, comme on le verra plus 
loin. 



LA LITTERATURE DES PAUVRES DANS LA BIBLL: 177 

lequel il vivait en relations d'amitié et qui a partagé son pain, 
lève le talon sur lui (xli, 10), les hommes de son rang, de sa tribu 
et de son entourage, avec lesquels il se rendait dans la maison de 
Dieu, le couvrent de honte (lv, 13, 14, 15), personne ne veut plus 
le connaître, il n'a pas de refuge et pas une âme ne se soucie de 
lui (cxlii, 5). 

24. Il y a, cependant, un parent sur lequel le Pauvre peut 
compter et qui ne l'abandonnera pas : c'est Dieu. Nous verrons 
plus tard qu'il y a effectivement d'étroits liens de parenté entre 
Dieu et le Pauvre, ici nous nous bornons à indiquer que, si les 
amis terrestres s'éloignent de lui, Dieu, au contraire, est proche 
ou plutôt est le proche mnp du Pauvre (xxxiv, 19 ; lxxv, 2; cxix, 
151 ; cxlv, 18), il s'approche du Pauvre pour le sauver (lxix, 19 ; 
lxxxv, 10), il le rapproche de lui (lxv, 5) ; le Pauvre jouit de la 
proximité ou parenté de Dieu Cpîiba m-vp (lxxiii, 28), le peuple 
juif est parent de Dieu "nrip û? (cxlviii, 14), et c'est seulement 
quand Dieu est irrité qu'il se retire et se tient dans le lointain 
(x, 1, etc.). En revanche, le Méchant est loin de Dieu, mîiî ,TP rn 
(lxxiii, 27). 

25. Le Pauvre est aussi un prisonnier, ûv-noa ^ton ,T»DN 
(lxviii, 7 ; lxix, 34 ; lxxix, 11 ; en, 21 ; cxlvi, 7), abs (lxxxviii, 
9), il est dans la prison naott (cxlii, 8). Il est prisonnier d'abord 
de sa misère et de sa souffrance, dont il ne peut se délivrer (cvii, 
10; cxvi, 16, "noi») ; prisonnier de ses ennemis, qui l'enJtourent 
et l'enveloppent (xxxi, 9 ; cxlii, 8), le prennent dans leurs filets, 
le jettent dans la fosse (* ma ,*i«a ,ns ,non); prisonnier de sa 
honte, qui l'empêche de se montrer en public (lxxxviit, 9) ; pri- 
sonnier de cette terre de misère, qui n'est qu'une étroite et obscure 
prison (lxix, 34, nvpoa ; lxxix, 11 ; en, 21 ; peut-être aussi cvn, 
10, 14, 16 2 ) ; prisonnier de ses péchés titoi* hïiz bxiw na mo" 1 
(cxxx, 8) ; prisonnier de la mort, qui le guette, qui le prend dans 
ses filets, à laquelle il ne saurait échapper (xvm, 5, 6 ; xlix, 8 3 ; 
lxxix, 11; en, 21; cxvi, 3). Il est enfin, aussi bien que ses an- 
cêtres et comme eux, captif en pays étranger, prisonnier de 
guerre ("oia ,rmtû), il attend que sa rançon -id3 soit payée, et que 
l'heure de la délivrance arrive n*ns. Cette idée de la captivité à 
l'étranger vient surtout de la captivité d'Egypte, qui a laissé un 
souvenir profond dans la conscience de la nation. 

1 On sait que ces deux derniers mots signifient aussi prison. 

2 Les ancêtres auxquels ce psaume est consacré servent de type pour leurs des- 
cendants. 

3 Délivrance et rançon de la mort. 

T. XX, n° 40. 12 



178 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

26. Parmi les êtres les plus faibles de la société sont la veuve 
et l'orphelin, créatures abandonnées et sans défense. Il n'est pas 
dit expressément, dans les Psaumes, que le Pauvre soit un orphe- 
lin, mais il est un abel\ il est en deuil de sa mère (xxxv, 14), il 
porte le sac, ip» ^son (xxx, 12; lxix, 12), met les vêtements 
noirs, Tip, qui sont un signe de deuil * (xxxv, 14 ; xxxviu, 7 ; xlii, 
10), il demande des consolations comme ceux qui pleurent des 
êtres chéris enlevés par la mort (lxix, 21 ; lxxi, 21). On peut 
donc croire qu'il se considère comme orphelin, et dans tous les 
cas, par analogie, il se compare à la veuve et à l'orphelin ; quand 
il s'intéresse si vivement à eux, c'est qu'il se voit en eux et qu'à 
travers leur souffrance, il sent sa souffrance. Jamais il ne parle 
d'eux saKis penser aussitôt à soi et faire un retour sur son propre 
sort : « Dieu voit la misère du Pauvre et de l'orphelin, il jugera 
le procès de l'orphelin et de l'opprimé (x, 14, 18); Dieu est le 
père de l'orphelin, le juge protecteur de la veuve, il ramène les 
Pauvres tTTm (lxviii, 6, 7) ; faites justice au Pauvre, à l'or- 
phelin, au malheureux, au déshérité tzm td3> ûim b*i ibd© (lxxxii, 
3) ; ils oppriment ton peuple, tuent la veuve et Y orphelin (xciv, 
5, 6) ; Dieu garde, protège et sauve les aveugles, les çaddihim, les 
étrangers, la veuve, l'orphelin (cxlvi, 8, 9). » 

27. Plus malheureux encore que la veuve et l'orphelin est l'é- 
tranger, l'aubain, le métèque; il n'a pas seulement contre lui le 
sentiment national, mais la loi elle-même, qui, malgré la pro- 
tection\[u'elle lui accorde, ne lui donne cependant pas la pléni- 
tude des droits. Il était donc inévitable de voir le Pauvre se com- 
parer à l'étranger. Son sort est comme celui des étrangers de 
toute catégorie, nu:in ,*nS3 ,nr ,na Pis 2 ; il est, comme on l'a vu, 
étranger au milieu de sa famille, de ses amis, de la société ; ses 
adversaires le traitent comme on traiterait un étranger; ce sont 
eux, et non pas lui, qui sont les maîtres du pays ; ce sont eux, et 
non pas lui, qui prospèrent comme l'indigène verdoyant (xxxvu, 
35). Du reste, au-dessus d'eux et de la nation tout entière, il y a 
un maître qui commande, le roi d'une autre nation, et dans son 
propre pays le peuple juif demeure comme un étranger, établi 
seulement pour un temps, ou bien, d'une manière générale, 
l'homme n'est sur cette terre qu'un étranger, un voyageur qui 

1 Voir Robertson Smilh, Lectures on the Religion ofthe Sémites, first séries, Edim- 
bourg, 1889, p. 414. 

* Il est naturel qu'étant gêr, le Pauvre songe à se substituer à ces gêrim odieux qui 
vivaient en parasites autour du temple et dans le temple (v, 5 ; xv, 1 ; lxi, 5). C'est 
à peu près ce que dit M. Renan [l. c, p. 798), si nous ne nous trompons; cf. 
Robertson Smith, l. c, p. 77. Peut-être cependant ne iaut-il pas trop presser le sens 
du mot *na dans les psaumes que nous venons de citer. 



LA LITTERATURE DES PAUVRES DANS LA BIBLE 179 

passe \ dont le temps est mesuré et dont la trace disparaît (cxix, 
19, 54) ; comme autrefois les patriarches dans leurs pérégrina- 
tions et le peuple juif en Egypte, le Pauvre est un gêr et un 
tosab, Dieu et la nature Font voulu ainsi, et quoiqu'il soit pour 
ainsi dire le fils de Dieu, même dans ses relations avec Dieu, il se 
considère comme un étranger (xxxix, 13 ; exix, 19). La sympa- 
thie du Pauvre pour l'étranger est profonde, car il sait quelles 
sont les souffrances de l'étranger, et suivant l'admirable expres- 
sion du Pentateuque, il connaît l'âme de l'étranger (Ex., xxm, 9). 
L'étranger est mis par le Psaimiste au môme rang et sur le même 
plan que l'indigène (xciv, 6; cxlvi, 9); dans ce compagnon d'in- 
fortune, comme dans la veuve et l'orphelin, le Pauvre s'aime et 
se reconnaît. 

28. Le Pauvre est-il réellement pauvre, au sens propre du 
mot? on ne pourrait pas l'affirmer à première vue. Il est très 
probable néanmoins que les Pauvres se recrutaient surtout dans 
les couches les plus humbles de la société, ils ne font évidemment 
point partie de l'aristocratie juive ni des classes dirigeantes, ni 
même de la bourgeoisie aisée, s'il y en avait une, puisqu'ils se 
plaignent constamment d'être opprimés. Ils parlent des déten- 
teurs de l'autorité, des gens puissants et en place, des grands per- 
sonnages de la nation en termes peu sympathiques, et des gens 
« satisfaits » et « arrivés » comme ferait un socialiste exalté de 
nos jours. Le Pauvre n'est pas encore parmi les puissants du 
pays (cxn, 2, 3), quoiqu'il espère en être plus tard ; en attendant, 
il est de ceux qui sont dans la poussière et sur le fumier (cxiii, 
7, 8). Ce sont ses adversaires qui ont le blé, le vin, les plats dé- 
licats (iv, 8; cxli, 4), tandis que lui se contente provisoirement 
de peu (xxxvn, lô), ne jalouse pas le riche (xlix, 17), car il sait 
que les biens de la terre sont biens périssables, sur lesquels on 
ne peut pas compter (xlix, 7 ; lu, 9), qu'on laisse au moment 
de mourir (xlix, 11), et il espère en Dieu, qui finalement lui 
donnera fortune et richesse (cxn, 3). Les rirhes n'ont générale- 
ment que faire de cette philosophie, quelque philosophes qu'ils 
puissent être ; elle est bonne pour les pauvres. Il suffit de voir la 
sympathie du Pauvre pour les véritables pauvres (xli, 2; proba- 
blement aussi lxxxii, 3), le souci constant qu'il a de trouver son 
pain quotidien, pour être sûr que sa pauvreté n'est pas une fic- 
tion. Et cependant elle l'est un peu, ou du moins le dénûment du 

1 C'est ce qui explique en partie l'emploi si fréquent du mot ^"H- Chez les Psal- 
mistes, l'homme est toujours en route ; au Ps. en, 24, le "pi semble être véritable- 
ment la route et le voyage de la vie ; cf. gvii, 4, la vie humaine est comme un voyage 
à travers le désert. 



180 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Pauvre n'est pas l'essence même de sa pauvreté. Dans un pays 
comme la Palestine et à cette époque, la situation des pauvres 
n'était pas aussi lamentable qu'elle l'est dans nos pays et dans nos 
sociétés modernes. Il ne faut pas oublier que nos Pauvres sont 
pauvres d'intention, ils ont fait une espèce de vœu de pauvreté ; 
comme nous l'avons dit, il y a, dans leur souffrance, une part de 
convention, et quelles que soient les privations ou les humilia- 
tions qu'ils supportent, il est sûr qu'ils y trouvent aussi des com- 
pensations et des joies. 

5. Misères morales. 

29. Une des sources de souffrance du Pauvre, c'est le trouble 
de sa conscience, qui n'est jamais en repos, et sa crainte de n'a- 
voir pas suffisamment obéi à la volonté de Dieu. Une partie de ses 
maladies, comme nous l'avons montré plus haut (n° 18), vient de 
ses péchés. Malgré sa ferme volonté d'observer les commande- 
ments de Dieu, le Pauvre est un grand pécheur, c'est pour lui à la 
fois un sujet d'affliction et de consolation. Ses péchés lui expli- 
quent ses souffrances. A l'opposé de Job, qui accuse Dieu et se 
révolte contre lui, le Pauvre convient qu'il a mérité son sort, que 
Dieu est juste; pas un instant il ne s'avise de se soulever contre 
celui qui le frappe et de douter de sa justice. Tout au plus trouve- 
t-il quelquefois qu'elle tarde à venir et qu'elle pourrait être plus 
prompte à s'exercer, mais s'il le pense tout bas, il ne le dira 
pas, ce serait un blasphème qui ne passera pas ses lèvres (voir 
n° 19). 

C'est donc sa conviction qu'il est couvert de péchés ,!-j£idn »V)8 
y-os , 1"ij> ,nac$i , aan ,wn« ; il les ignore peut être, il se peut 
qu'il les ait commis involontairement et sans le savoir (,rnfiraiD 
mnnDa, xix, 13), mais il n'en mérite pas moins la punition qu'il 
subit. Ses péchés sont nombreux (xxv, 11, 18), plus nombreux 
que les cheveux de la tête (xl, 13 '), ils l'accablent de leur poids, 
il en est comme submergé (xxxvm, 5), il y pense sans cesse, sa 
conscience en est obsédée (li, 5). Outre ses propres péchés, il porte 
ceux de ses ancêtres, commis dans les jeunes temps du peuple juif 
(■m:>3 mfittan, xxv, 7 2 ; lavrins Dr -tiwan, cvi, 6, 7). Si Dieu voulait 
tenir compte de tous les péchés, pas un homme ne pourrait sub- 

1 II est possible cependant que cette expression se rapporte aux maux du Pauvre 
et Don à ses péchés. 

2 C'est probablement le sens du verset ; cf. cix, 14, le péché des ancêtres du 
Méchant doit peser sur lui ; voir aussi lxxix, 8; cm. 5 ; et plus loin n° 46. 



LA LITTERATURE DES PAUVRES DANS LA BIBLE 181 

sister devant lui Ti:a:n ^ (cxxx, 3), pas un être vivant ne serait 
innocent . . .p^iiT" Nb (cxliii, 2 '). Le Pauvre (comme l'homme en 
général) est né dans le péché et a été conçu dans la faute (li, 7). 
Loin d'accuser Dieu, il convient qu'il a transgressé la Loi, avoue 
ses torts, proclame et confesse hautement ses fautes 2 (xxxn, 5 ; 
xxxviii, 19 ; li, 5 ; lxix, 6K 

30. Le Pauvre souffre donc dans sa conscience, mais il souffre 
aussi, par suite de ses fautes, dans ses relations avec Dieu. Il res- 
sent amèrement l'éloignement de Dieu, dû à ses péchés ; il n'a pas 
de paix dans son corps, à cause de ses péchés (xxxviii, 4); c'est 
pour ses fautes qu'il est puni (xl, 13), que Dieu est irrité contre 
lui (xc, 7, 9; en, 11; etc., ^rrw , "p^s ,^m3tt , ^?ï , *]£>» 
^pitp) et est en colère (mm , nù" 1 , riMN), s'éloigne de lui et se 
cache, irbsn , pima î"ï»*n (x, 1 ; xxxv, 22; lv, 2), l'oublie rûttin 
(x, 12), tarde à le venger (xl, 18), est sourd à sa prière, ttnnn bs 
xxxv, 22 ; cix, 1), s'endort et ne veille pas sur lui (xxxv, 23 ; rwb 
fWi, xliv, 24; air b«, cxxi, 3), ne regarde pas et détourne la 
face *pD n\non (xm, 2 ; xliv, 25), le repousse (lx, 3), appesantit sa 
main sur lui (xxxviii, 3), dirige ses flèches contre lui et lui fait la 
guerre (xxxviii, 3; *p-< msn, xxxix, 11 ; n*n\ cm, 9), le sonde, 
sonde ses reins, l'éprouve, le purifie par l'eau et le feu (xvn, 3; 
xxvi, 2; lxvi, 10, 12 ; ^ncntt ,n^ps ,ï"î03 ,mpn ,mrû), lui fait 
boire le vin de l'ivresse ïibann yn (lx, 5), de sorte qu'il titube et 
chancelle (cvn, 27). Ses ennemis triomphent et le raillent de l'a- 
bandon dans lequel Dieu le laisse, prétendent que Dieu ne se 
soucie pas de lui. Beaucoup lui disent : Dieu ne voit pas, ne vient 
pas à ton secours (m, 3); ses adversaires lui demandent tous les 
jours : Où donc est ton Dieu (xlii, 4, 11); de même que les Na- 
tions disent : Où donc est leur Dieu et que fait-il pour eux (lxxix, 
10 ; cxv, 2 3 ). Ces railleries de leur part sont pour lui la plus vive 
des humiliations (voir n° 42). 

31. Enfin, une des plus importantes causes de la tristesse et de 
la misère du Pauvre, c'est qu'il est profondément atteint par la 
pensée que tout est vain, que l'homme est un être faible, éphé- 
mère, et que la menace de la mort est perpétuellement suspendue 
sur sa tête. 

Le nom de l'homme faible et mortel n'est pas œ^n, mais ïjïïk 
(viii, 5; ix, 20, 21 ; etc.), et partout où ce dernier mot est em- 
ployé, il désigne l'infirmité humaine. Le monde est un monde 



1 Peut-être est-ce aussi le sens du 31^ fT$)13> 'PN, xiv, 1-3 ; doublet, Pp. lui. 

2 C'est l'origine de la confession, une image changée en acte matériel. 

3 Le verset xxn, 9, est probablement un conseil ironique de leur part. 



182 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

périssable ibn, l'homme est chair et poussière, *\sy, niaa (lvi, 5 ; 
xxx, 10 ; cm, 14), un être fragile et limité bin (xxxix, 5), proie 
destinée à la tombe nsr *vni (xxn, 30), fils de la mort m 
timton (lxxix, 11 ; en, 21), et nous avons déjà vu qu'il est né dans 
le péché. Il mérite à peine que Dieu se souvienne de lui (vin, 5, tija 
stdn; cxliv, 3, d^a ren). Sa vie est comme un souffle qui passe 
ban (xxxix, 6, 7, 12; lxii, 10; cxliv, 4; cf. rwïr, xc, 9), une 
image, une ombre qui fuit (xxxix, 7; en, 12; cxliv, 4), une fumée 
qui se dissipe (en, 4). Toute son existence n'est qu'un rêve et un 
mensonge sts, brin (lxii, 10), sa fortune et ses trésors ne le sui- 
vent pas dans la tombe (xxxix, 7 ; xlix, 11, 13), le but de sa vie 
est un mirage et une déception nana «itt ntt by (lxxxix, 48), ses 
pensées sont vaines (xciv, 11), faux est le secours de l'homme et 
'appui des puissants (cvin, 13 ; cxlvi, 3 *), l'homme tout entier 
n'est qu'une illusion ans DlNn bs (cxvi, 11). 

32. Le monde terrestre, à son tour, est un monde de misère. 
La terre, comme nous l'avons vu déjà (n os 22 et 25), est une terre 
désolée, une prison obscure ; elle est aride, épuisée, sans eau, 
comme le désert (i.xin, 2; cxliii, 6), une vallée de larmes 
Sûnii ptor (lxxxiv, 7), toute couverte d'ombre et de ténèbres 
yna "OEïroa (lxxiv, 20; cf. xxm, 4, qui ne s'applique pourtant pas 
à la terre entière; voir aussi le n° 27). 

33. Ces pensées ne sont pas de pure théorie et renfermées dans 
le domaine de la spéculation, elles ont une grande influence sur 
l'attitude du Pauvre, sur sa vie et son caractère : il en est comme 
imprégné et affligé pour la Vie ; c'est un pessimisme profond et 
lamentable. « Nos années passent et nos jours s'en vont comme la 
fumée, se consument comme le feu (xc, 9; en, 4); je m'incline 
comme l'ombre, je sèche comme l'herbe (en, 12; cix, 23).» L'image 
de la mort surtout préoccupe le Pauvre, il éprouve constamment 
la crainte de la mort, a peur de tomber dans les filets de la mort 
(xvin, 5, 6 ; lv, 5 ; cxvi, 3). Les hommes sont proprement des- 
tinés à la mort *i23> iw , rtttYi 'HIT , ma ^ht», et toute la vie du 
Pauvre n'est qu'une longue mort nyhft aria (lxxxviii, 16). Rien 
ne peut sauver l'homme de cette fin misérable, aucune fortune ne 
peut le racheter ni payer sa rançon (xlix, 8, 9). C'est pourquoi le 
Pauvre est dans des transes perpétuelles, préoccupé sans cesse de 
la brièveté de la vie et de sa fin imminente. Dans beaucoup de 
cas, sans doute, cette mort dont il parle est, comme nous le ver- 

1 C'est le sens aussi de cxxi, 11 : Si ce n'est pas Dieu qui construit notre maison 
(non le temple, comme on croit généralement), c'est en vain que. . . ; si Dieu ne garde 
pas la ville (une ville quelconque), c'est en vain que... Ces passages ne renferment 
Pas d'allusion historique. 



LA LITTÉRATURE DES PAUVRES DANS LA BIBLE 183 

rons, une mort symbolique dont nous donnerons plus tard le sens, 
mais il s'en faut qu'il en soit toujours ainsi. Il n'y a point de sym- 
bole dans les passages suivants : « Fais-moi connaître, ô Dieu, 
la mesure de mes jours ; que je sache quel être fragile je suis. Ma 
vie n'a que la mesure d'un empan, mon existence terrestre est 
comme un point à tes yeux (xxxix, 6 ; lxxxix, 48) ; tu ramènes le 
mortel au néant (xc, 3), mille ans, à tes yeux, sont comme le jour 
d'hier, qui a déjà passé, comme une veillée de la nuit (xc, 4) ; tu 
les emportes, ils sont comme un rêve, comme l'herbe qui fleurit 
le matin, mais que l'on coupe le soir et qui se fane (xc, 6), comme 
la fleur qui brille un instant, mais un vent passe, elle n'est plus 
et sa place ne la reconnaît plus (cm, 15, 16). Notre vie dure 
soixante-dix ans, au plus quatre-vingts ans, et son agitation est 
misère et vanité (xc, 10). Le sort de l'homme est comme le sort de 
la bête ', sages et fous sont également emportés par la mort (xlix, 
11, 13), jetés dans le néant où cessent toute pensée et toute souf- 
france i^sn (lxxxviii, 6). » Le Psalmiste espère que sa vie sera 
longue (xci, 16), tandis que celle du Méchant sera courte (cix, 8) ; 
il demande que sa vie ne soit pas abrégée (en, 24, 25), tandis que 
le Méchant n'atteindra pas la moitié de ses jours (lv, 24) et des- 
cendra vivant dans la tombe (lv, 16) ; il souhaite une vieillesse 
heureuse et verdoyante (xcu, 15; lxxi, 9, 18), et d'être délivré 
de la mort (xvi, 10 ; xxxiii, 19 ; cm, 4). C'est le grand cri du 
Pauvre. 

6. Le Méchant. 

34. Les plus vives et les plus nombreuses souffrances du Pau- 
vre lui viennent de ces hommes qu'il appelle Méchants et Impies 
et qui le persécutent jour et nuit. 

Le Méchant est mauvais dès le ventre de sa mère, )vm , ùmia 
(lviii, 4), il s'attache à des choses vaines et mensongères, ara 
p*n (iv, 3), sa bouche est duplicité ; son ventre, méchanceté 
mirr; il enfante le péché, le mal, le mensonge, npo ,btt? ,yiH, il 
n'est que violence, querelle, guerre, oppression : b^bn ,*ïrt ,*ba 
pr# ,pm ,np3> ,ïib^ jïronbE ,ynb ,ùnb ,y^n ,sftn ,ttï ,bp 
in .nsn ,s«n >a*ip.. Son cœur est tortueux lûps (ci, 4) ; il est avec 
les adultères et les voleurs (l, 18), les forgerons de mensonges 
(xl, 5), il opprime le peuple, wi ,"iNS ta P (xciv, 4), tue la veuve et 
l'orphelin (xciv, 6). 

1 Voir le texte» 



184 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Le Méchant, comme on l'a vu plus haut, est l'ennemi du Pauvre ' , 
il le hait, l'accuse injustement (cix, 4, 5, 6; cf. lv, 4), médite tout 
le temps de lui faire du mal (cxl, 3), le pousse pour le faire 
tomber (cxviii, 13), se met en embuscade pour se jeter subitement 
sur lui (x, 8, 9; lxiv, 5), se réjouit quand il tombe (xxxviii, 17), 
cligne des yeux (xxxv, 19), grince des dents (xxxvu, 12), voudrait 
le dévorer vivant (xxxv, 25; cxxiv, 3); se ligue contre lui (xxxi, 
14), prépare des complots (xli, 8 ; lxxxiii, 3), se réunit en troupes 
pour l'envelopper (lvi, 7 ; lix, 4), demande s'il ne mourra pas 
bientôt et que son nom soit effacé (xli, 6). 

Du Méchant, le Pauvre est obligé de supporter l'insulte et la 
raillerie 2 , l'envie, la médisance, la calomnie, l'usure, le vol, -pas. 
Le Méchant emprunte et ne rend pas (xxxvu, 21). 

Les ennemis du Pauvre sont nombreux (ni, 7; xxv, 19; 
xxxviii, 20; cxlii, 7), plus nombreux que les cbeveux de la tête 
(lxix, 5); ils entourent le Pauvre, l'enveloppent (m, 7; xvu, 9; 
xxn, 13), se précipitent sur lui et le piquent comme un essaim 
d'abeilles (cxvm, 12), la troupe des taureaux, les taureaux du 
Basan, font cercle autour de lui et ouvrent la bouche pour l'en- 
gloutir (xxn, 13, 14). 

35. Quelques-unes des formes de la persécution du Méchant 
contre le Pauvre méritent spécialement d'être signalées. Et tout 
d'abord le mensonge et la perfidie du Méchant. Des centaines de 
fois le Pauvre se plaint, dans les Psaumes, de la langue, de la 
bouche, des lèvres Cjna ,^DttJ ,ï-;d ,vrc)b) qui profèrent le men- 
songe, la fausseté, le parjure, la flatterie (îrïn ,ttîro ,ST3 .ïiba 
mfcnn ,np^ ,&mi); des discours hypocrites et mielleux qu'il en- 
tend, mpbn Wbm Mllûb (v, 10 ; xn, 3, 4), où il n'y a qu'orgueil, 
forfanterie, méchanceté, péché, perfidie, conjuration malfaisante 
(x, 7 ; xn, 4, 5 ; xli, 7, 9, iianbm iby). Le Pauvre a peur des paroles 
hostiles qu'il entend d^n-i nnn (xxxi, 14) et de la guerre de langue 
qu'on lui fait ma.TOb an (xxxi, 21). C'est à l'aide de mauvais 
propos, de mensonges, de calomnies adroitement semées dans 
l'ombre (ci, 5), que le Méchant le persécute et cherche à le perdre 
(xv, 3, ban ; xxvii, 12; cix, 2, 3 ; cxix, 69, etc. ; cxx, 2). Le mal 
que font au Pauvre la médisance et la calomnie du Méchant est 
incalculable. Il ne sort pas un mot honnête de la bouche du Mé- 
chant, sa gorge est un abîme ouvert, sa langue un rasoir affilé, 



1 Voir n° 42. 

2 Quelques-uns des traits qui se trouvent dans ce tableau paraissent s'appliquer ou 
s'appliquent effectivement aux Nations, mais on verra plus loin qu'entre les Méchants 
et les Nations la différence est petite et que souvent il est difficile de les distinguer. 
Cette observation est surtout nécessaire pour nos renvois au psaume cxviii. 



LA LITTÉRATURE DES PAUVRES DANS LA BIBLE 185 

une épée aiguisée, elle est aiguisée et empoisonnée comme la 
langue de la vipère (v, 10 ; — lu, 4 ; lvii, 5 ; lix, 8 ; lxiv, 4 ; — 
lviii, 5 ; cxl, 4) ; mais la mauvaise langue sera finalement con- 
damnée au silence et punie aussi bien que la violence (lxiii 12; 
cxl, 12). 

36. L'hypocrisie et la perfidie du Méchant envers le Pauvre 
se manifestent dans l'administration de la justice. Les fonctions 
judiciaires sont remplies par le Méchant, qui occupe toutes les 
hautes positions sociales et administratives. EJntre ses mains, la 
justice est un instrument de mensonge et d'oppression. Il con- 
damne le Pauvre (cix, 31, "nûsa ^sastt), opposé à *pix, ^sn, xxxv, 
21), déclare coupable l'innocent, ww *pa in (xciv,21); il pro- 
duit de faux témoins, o:on "n? npia "n? (xxvn, 12; xxxv, 11), 
l'accusateur malfaisant, le satan, les accusations perfides et 
odieuses, ■«tbm *3tttt ."ÇOùS (xxxviii, 21 ; lxxi, 13 ; cix, 4, 20, 29; 
cf. cix, 6). Les juges sont corrompus et vendus, "»pi hv irna (xv, 
5; irnz), xxvi, 10), leurs sentences sont iniques, ils favorisent le 
Méchant, refusent de faire justice à l'humble, au pauvre, à l'or- 
phelin (lxxxii, 2, 3), jugent sans équité (lviii, 2). Quelques-unes 
des expressions qui précèdent ont sans doute un sens symbo- 
lique ; ce sont, plus ou moins, des images qui représentent les 
injustices commises par le Méchant. Elles veulent cependant, à ce 
que nous croyons, jeter un certain blâme sur les tribunaux et les 
juges de l'époque. Le paragraphe des Dix-huit Bénédictions où il 
est demandé à Dieu de ramener les juges anciens et les conseillers 
des temps primitifs, semble bien indiquer que le Pauvre n'avait 
pas, de la justice de son temps, une idée très favorable. Les ver- 
sets lxxxii, 2, et lviii, 2, que nous venons de citer doivent cer- 
tainement se prendre au propre et montrent que les juges contem- 
porains n'étaient pas à l'abri du soupçon. 

37. Le Méchant en veut positivement à la. vie du Pauvre. Il 
voudrait l'égorger mab (xxxvn, 14), le tuer Wttîib (xxxvn, 32), 
le détruire, le dévorer (xxvn, 2, -ntua ria bs^b ; xxxv, 25, îïri^ba)', 
l'engloutir vivant (cxxiv, 3), en faire sa proie (cxxiv, 6, cpa 
arpr^b), s'emparer de sa personne, lui ôter la vie, tom TtDps, 
■nDM mp (liv, 5 ; lvi, 7 ; lxx, 3 ; lxxxvi, 14) Il tire l'épée, bande 
l'arc, pour tirer sur le Pauvre (xi, 2; xxxvn, 14; lxiv, 5); il tue, 
assassine nrrr-p , irnîT (xciv, 6). Tous les jours les Pauvres sont 
mis à mort, ils sont un troupeau qu'on mène à l'abattoir et qu'on 
massacre ba^tt ï&ttt ,wnta fÉtti: (xliv, 12, 23). Ce dernier trait se 
rapporte, il est vrai, à la persécution que le peuple juif a subie 
de la part des peuples étrangers, et dans tous les cas il est clair 
que toutes ces expressions et manières de parler sont métapho- 



186 REVUE DES ETUDES JUIVES 

riques, elles veulent uniquement dire que le Pauvre 1 est malheu- 
reux et maltraité. 

38. Rien ne justifie les mauvais traitements auxquels le Pau- 
vre est en butte de la part des Méchants. Leur haine est absolu- 
ment imméritée, ses ennemis le persécutent gratuitement et sans 
raison (dp^ ^TiiS, vh, 5 ; apn d^ia, xxv, 3 ; û^n 'W©, xxxv, 
19 ; lxix, 5 ; npu: "WN, ipv "Wttïî, xxxv, 19 ; xxxviii, 20). Ils 
lui rendent le mal pour le bien, et cependant lui, quand ils étaient 
malades, il a revêtu le cilice, s'est mortifié dans le jeûne, a prié 
pour eux comme pour des frères (xxxv, 12-14) ; mais ils le ca- 
lomnient en récompense du bien qu'il leur a fait (xxxviii, 21), ils 
le persécutent sans qu'il y ait de sa faute ni qu'il ait aucun tort 
envers eux (lix, 4, 5), et lui paient en haine son amour (cix, 4, 5). 

39. Le Méchant, comme nous l'avons déjà vu plus haut (n° 15), 
est aussi bien l'ennemi de Dieu que du Pauvre. Il ne croit pas en 
Dieu, se révolte contre lui, prétend que Dieu ne s'occupe pas 
de ce monde ou n'a pas de pouvoir sur lui. Il est rebelle à 
Dieu, *p i-ift (v, 11), blasphème et méprise Dieu, yw, '■pn (x, 

3, 14), spa», spitto (lxxiv, 10, 18, 22 2 ). Il oublie Dieu, ne l'in- 
voque pas, ne le craint pas (ix, 18; xiv, 4; xxxvi, 2); il dit en 
sou cœur : « Il n'y a pas de Dieu » (x, 4; xiv, 1), ou bien : 
« Dieu a oublié de s'occuper de ce monde, a détourné sa face 
du Pauvre et ne se soucie de rien (x, 4, 11, 13), ne secourt pas le 
Pauvre (m, 3), ne sait pas ce qui se passe sur cette terre et n'en 
a pas connaissance (lxxiii, 11), ne voit ni ne connaît les actions 
des hommes (xciv, *7) ; nous pouvons faire ce que nous voulons, 
qui le verra ou l'entendra (lix, 8 ; lxiv, 6 3 )? » Le Méchant hait 
toute règle et se rit des commandements de Dieu (l, 17). 

40. L'orgueil du Méchant est insupportable, il fait sentir dure- 
ment au Pauvre son humilité, parle avec arrogance (xn, 4, 5; xxxv, 
26\, est fier, hautain et dur, pns> tw* pns> ^niss ,mw ."patt .ïtiêu 
(x, 2; xvii, 10 ; lix, 13 ; lxxv, 6.; xciv, 4). Son orgueil brûle le 
Pauvre (x, 2); il lève la corne (lxxv, 5, 6), ses regards sont inso- 
lents et son cœur se dilate de vanité (xvm, 28; ci, 5, nnb nm). 
Confiant en sa fortune et en sa puissance 4 , il est plein de suf- 
fisance, parle avec hauteur et mépris (xxxi, 19; cxxiii, 3, 

4, etc.), sa bouche est dans le ciel et sa langue se promène sur 
la terre (c'est-à-dire : il gouverne, en paroles, le ciel et la terre» 

1 Et le peuple juif. 

2 A moins que ce passage ne s'applique aux Nations. 

3 C'est lui aussi qui demande au Pauvre : Où donc est ton Dieu? Voir n° 30. 

4 XLII, 7 ; LU, 9, 



LA LITTERATURE DES PAUVRES DANS LA D1BLE 187 

lxxiii, 9). Il pousse l'outrecuidance jusqu'à s'imaginer que la 
mort n'osera pas le toucher (ix, 21), et il dit : je ne chancellerai 
pas (x, 7) ! 



7. Les Nations. 

41. Les Nations sont aussi les ennemis du Pauvre, représen- 
tant du peuple juif, et le font souffrir. El]es le haïssent, le persé- 
cutent et l'oppriment (xliv, 6-8), le dévorent (xliv, 11), le ven- 
dent comme esclave à vil prix (xliv, 13) ; elles ont vaincu le 
peuple juif et veulent l'exterminer (voiries Ps. lxxiv et lxxix ; 
lxxiv, 8; lxxxiii, 5), elles ont jeté aux oiseaux de proie et aux 
bêtes féroces les cadavres des serviteurs de Dieu (lxxix, 2), 
elles ont emmené les Juifs en captivité et raillé leur défaite en 
disant : où donc est votre Dieu (voir n° 30)? Ce sont surtout les 
peuples voisins dont le Pauvre se plaint le plus vivement, Wûïî, 
i^mn^D. Les voisins seront punis soixante-dix fois pour le mal 
qu'ils font (lxxix, 12), ils sont autour du Pauvre et l'environnent 
ipwaû (xxvn, 6; probablement aussi le irnow Tiatt de xxxi, 14), 
les Juifs sont pour les voisins un objet de querelle, de honte, de 
mépris et de moquerie perpétuelle (xxxi, 12 J ; xliv, 14, 15, 17; 
lxxix, 4 ; lxxx, 7 ; lxxxix, 42 ; îa&n TE», ffr», etc.). 

Les Nations sont aussi les ennemis de Dieu ^pajton, *ipTTi£ 
"pana, lxvi, 3; lxxiv, 4 2 ; lxxxi, 16; lxxxiii, 3), elles blasphè- 
ment contre Dieu (xliv, 17; lxxix, 12), s'éloignent de lui, d^no 
(lxvi, 7; lxvin, 7, 19), se soulèvent, s'agitent, sont rebelles à 
Dieu et à son Oint (n, 1, 2). Elles ne connaissent pas Dieu et 
n'invoquent pas son nom (lxxix, 6), le peuple juif seul a 
connu la loi de Dieu, aucun autre peuple n'a obtenu cette faveur 
(cxlvii, 20 »). 

8. La honte du Pauvre. 

42. Nous venons de parler et nous avons déjà parlé plus haut 
(n° 34) du mépris qui pèse sur le Pauvre. Rien ne lui est plus 
sensible que cette humiliation et cette honte qu'il supporte, (na 

*yibp , obp , îa&n lis» ,1^3 , Mb , Tmb'D , tts^n , niûa ,ïwn), et 

1 Nous supposons que ce verset s'applique aux voisins du dehors. 

2 Voir aussi versets 10 et 1S. 

3 Cf. ix, 18 ; lxxviii, 5. 

* Voir aussi ")Dn, xxxiv, G ; xxxv, 4, 7, etc. 



188 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

qui lui vient à la fois de ses ennemis du dedans et du dehors, du 
Méchant, des voisins, des Nations, et même de Dieu. La honte 
qui lui vient de Dieu est que sa prière est repoussée (Widfc), n'est 
pas exaucée; qu'il est livré par Dieu aux Méchants et à, l'étran- 
ger (par exemple, xliv, 10, 12; lx, 3, 12 ; etc.), et, comme nous 
l'avons montré plus haut (n° 30), qu'il est malheureux. Celle qui 
lui vient de ses ennemis du dedans et du dehors, c'est qu'ils se 
moquent de sa misère, de sa détresse, de l'abandon où Dieu le 
laisse (xlii, 11; etc.). Ils se moquent également de sa fidélité à 
Dieu, leur haine pour Dieu se tourne en haine et en mépris pour 
le Pauvre, c'est pour Dieu qu'il porte la honte (lxix, 8), « le blas- 
phème de tes blasphémateurs retombe sur moi » (lxix, 10). 
L'honneur du Pauvre est terni srabab ^m^ (iv, 3), tous les jours 
sa honte est présente à ses yeux 1 (xliv, 16), il est la fable biûîa de 
ses ennemis (lxix, 12), ses proches même se moquent de lui (lv, 
13-15), les gens qui sont assis à la porte de la ville chuchotent 
quand il passe, les buveurs font des chansons sur lui (lxix, 13), 
il est le plus méprisé du peuple M im - (xxir, 7), tous ceux qui le 
voient hochent la tête (xxn, 8 ; cix, 25), les satisfaits et les or- 
gueilleux le rassasient d'avanies (cxxin, 3, 4), et enfin, comme on 
vient de le voir dans le paragraphe précédent, il est, chez les Na- 
tions, un objet de risée et de mépris 3 . 

9. Portrait du Pauvre. 

43 Quoique l'analyse qui précède ait donné une idée suffi- 
sante de la souffrance du Pauvre, il n'est pas inutile, pour obtenir 
une impression d'ensemble, que nous reproduisions ici quelques- 
uns des portraits du Pauvre qui sont répandus dans les Psaumes. 
On verra que cette espèce de répétition ne fait pas longueur. 

Un de ces tableaux les plus frappants se trouve au Ps. lxix. 
« Les eaux, dit le Pauvre, sont venues jusqu'à mon âme, j'ai plongé 
dans l'abîme ïibittîa "p\ dans la profondeur des eaux; les torrents 
m'ont submergé. A force de crier, ma gorge s'est enflammée mes 
yeux se sont consumés. . . A cause de toi, ô mon Dipu, j'ai porté 
la honte et l'abjection, le blasphème de tes blasphémateurs est 
tombé sur moi. J'ai pleuré dans le jeûne, je me suis couvert du 
sac de deuil, mon cœur est brisé, je n'ai trouvé nulle part de con- 

1 d"PÏ"ï h*D a très souvent ce sens dans les Psaumes. 

2 On ne doit pas traduire par « le peuple le plus méprisé », il ne semble pas que, 
dans ce passage, il soit question des rapports du Pauvre avec les peuples étrangers. 

3 Comparer avec le numéro 30. 



LA LITTÉRATURE DES PAUVRES DANS LA BIBLE 189 

solation, mes ennemis ont mis du poison dans ma nourriture et 
dans ma soif ils m'ont abreuvé de vinaigre 1 . » 

Un portrait analogue se trouve au Ps. eu, 1-12 ; le Ps. cvn con- 
tient la liste de toutes les misères du Pauvre, faim, soif, infir- 
mités, prison, mort. 

Les souffrances que le Pauvre ou plutôt le peuple juif supporte 
de la part des Nations sont surtout décrites dans le Ps. xliv, au- 
quel il faut aujouter les Ps. lxxiv et lxxix. « Tu as fait de nous 
un troupeau qu'on dévore et tu nous as dispersés parmi les Na- 
tions ;tu as vendu ton peuple pour rien, tu l'as cédé à vil prix; 
tu nous as rendus la honte des Nations, la risée de nos voisins. 
Tous les jours, ma honte est sous mes yeux et la rougeur couvre 
mon front, quand j'entends la voix de l'insulteur et des railleurs, 
quand je vois l'ennemi, celui qui veut tirer vengeance de moi. 
C'est pour toi que nous sommes tués tous les jours, traités comme 
un troupeau qu'on mène à la boucherie. Nous sommes couchés 
dans la poussière et notre corps est collé à la terre (Ps. xliv). » 

Les deux tableaux les plus saisissants se trouvent aux Ps. xxn 
et xxxviii. 11 s'échappe de ces Psaumes une note douloureuse et 
poignante, une lamentation qui va au cœur, et le christianisme 
l'a bien compris, quand il a cherché dans ces chapitres le type de 
la Passion de Jésus. « Je suis un vermisseau, non un homme ; la 
honte des hommes, le dernier du peuple. Tous ceux qui me voient 
se moquent de moi, restent bouche béante, hochent la tête. De 
nombreux taureaux m'ont entouré, les taureaux sauvages du 
Basan m'enveloppent, ils ouvrent la bouche comme un lion qui dé- 
chire et qui rugit. J'ai été répandu comme de l'eau, tous mes os se 
disloquent, ma force est sèche comme un tesson, ma langue se 
paralyse dans mon palais. Ils me regardent, contemplent ma dé- 
tresse, se partagent mon vêtement et tirent au sort mon manteau 
(Ps. xxn). » 

« Tes flèches, ô mon Dieu, m'ont percé, ta main s'est appe- 
santie sur moi, tout mon corps n'est qu'une plaie, il n'y a pas de 
paix dans mes os, car mes péchés ont dépassé ma tête, ils pèsent 
sur moi d'un poids lourd, mes plaies pourrissent, mes côtes sont 
pleines de feu, mon cœur brûle, ma force m'a abandonné, la lu- 
mière de mes veux est éteinte, mes amis m'abandonnent, mes 
ennemis m'adressent tous les jours des paroles de malheur et de 
tromperie. Hâte-toi, ô mon Dieu, et viens à mon secours (Ps. 
xxxviii). » 
44. On voit par ces passages et par ce que nous avons déjà 

1 On sait que ce trait fait partie du récit de la Passion de Jésus. 



190 REVUE DES ETUDES JUIVES 

dit plus haut quelles sont les principales vertus du Pauvre, nous 
devons y ajouter quelques traits qui n'ont pas pu entrer dans le 
tableau n° 12. Le Pauvre, avant tout, aime et adore Dieu et est 
fidèle à ses commandements, Dieu est sans cesse présent à son 
esprit (xvi, 8), et jour et nuit il veut étudier sa Loi (i, 2) ; c'est 
pour Dieu, comme on l'a vu, qu'il souffre et se sacrifie (xliv, 23 ; 
lxix, 8, 9). Il aime aussi son prochain, il est bon et charitable 
envers les pauvres, tous les jours il exerce la charité, prête aux 
nécessiteux, donne aux infortunés (xxxvu, 21, 26; xli, 2; cxn, 
5, 9). Sa sympathie pour la veuve, l'orphelin, l'étranger et tous les 
êtres faibles est connue. 

Le Pauvre marche dans l'intégrité, ses actions sont justes, il dit 
la vérité comme elle est dans son cœur, la calomnie ne souille pas 
sa bouche, il ne fait pas de mal à son semblable et épargne la 
honte à son prochain. L'homme méprisable est méprisé par lui, 
il honore au contraire ceux qui craignent Dieu, il garde sa parole 
et ne change pas ; il ne donne pas son argent à usure et ne se 
laisse pas corrompre contre l'innocent (xv, 2, 5). Il a les mains 
pures, le cœur loyal, il ne se parjure pas (xxiv," 4). En ses mains, 
il n'y a pas de péché, il n'a pas fait de mal à ses amis, ni maltraité 
ceux qui l'oppriment gratuitement (vil, 4, 5). Sa bouche prononce 
des paroles de sagesse, et sa langue dit des paroles de justice 
(xxxvu, 30). Son cœur n'est pas vain, ni ses yeux arrogants 
(cxxxi, 1), il évite les orgueilleux et fuit la société des Méchants 
(i, 1 ; xxvi, 4, 5). Qui fait cela, ne chancellera jamais (xv, 5) ! 

10. Différence fondamentale entre le Pauvre et le Méchant. 

45. Rien ne semble plus aisé, d'après tout ce qui précède, que 
de distinguer le Pauvre du Méchant, et cependant cela ne laisse 
pas de présenter, à certains égards, quelque difficulté. Le Méchant 
est un grand pécheur, mais le Pauvre l'est aussi, et on doit se 
demander en quoi consiste la différence. Elle semble consister 
d'abord en ce que le Pauvre pèche involontairement et surtout 
contre Dieu, très peu ou pas du tout envers les hommes, qu'il ne 
s'obstine pas dans ses péchés, les reconnaît, s'en corrige et s'en 
repent ; le Méchant, au contraire, pèche avec intention et prémé- 
ditation contre Dieu et les hommes et persiste dans son péché. Il 
est mauvais de naissance, emprisonné pour la vie dans sa mé- 
chanceté, classé Méchant pour toujours. Son obstination dans la 
faute est si certaine qu'il est condamné d'avance, ou bien ses 
fautes sont si graves que Dieu ne lui pardonnera pas, sa prière 



LA LITTERATURE DES PAUVRES DANS LA BIBLE 191 

même sera un péché (cix, 7). Le pardon du Pauvre est partout 
prévu et annoncé, la punition et la destruction du Méchant le sont 
-également et avec la même certitude. Le Pauvre sera puni de ses 
fautes, puis pardonné ; le Méchant, au contraire, sera exterminé 
(voir, par exemple, cxlv,20). Dans trois passages, cependant, les 
Psaumes semblent annoncer le repentir et le pardon du Méchant. 
Au Ps. li, 15, il est dit formellement que les pécheurs û"WDB, 
û\N^n, peuvent revenir à Dieu 1 , mais il n'est pas certain que ces 
pécheurs ne soient pas pris parmi les Pauvres et le reste du 
peuple, à l'exclusion des Méchants. On peut avoir le même doute 
sur le passage xc, 3, où un appel est adressé aux fils de l'homme 
pour qu'ils se repentent û-ln ^a iarJ 2 . Enfin, à la fin du Ps. vu, 
où il y a quelque confusion dans le texte, nous serions tenté de 
croire qu'il manque, avant le verset 13, un passage où il serait 
question du Méchant, puis, les versets 13 et suivants parleraient 
de la punition qui le frappera, sHl ne se repe)ii pas. En somme, 
la pénitence et le pardon du Méchant ne sont guère prévus. La ré- 
conciliation finale des Nations avec Dieu est annoncée c^nt fois; 
celle du Méchant, si elle est annoncée dans les passages que nous 
venons de citer, l'est chichement et sans'conviction. Gela n'est pas 
bien conforme aux règles de la justice et de la charité, et s'ex- 
plique peut-être par ce sentiment naturel qui fait qu'entre amis et 
proches les haines sont toujours plus vives qu'entre étrangers, 
mais ce n'est pas tout. Les apologistes de la Bible nous paraissent 
avoir à peu près donné la véritable raison de cette haine irrécon- 
ciliable contre le Méchant. Pour les Psalmistes, le Méchant est 
l'incarnation de la méchanceté, et la méchanceté ne peut pas se 
transformer, puisque c'est par essence qu'elle est méchanceté ; 
pour qu'elle disparaisse, il faut donc qu'elle soit exterminée. Ce 
sera l'œuvre des temps messianiques : la terre sera purgée du 
Méchant et de la méchanceté, et, après la conversion des Gentils, 
tous les hommes seront bons et justes et adoreront Dieu. 

11. Le Peuple juif. 

46. Nous n'avons étudié jusqu'à présent que trois des grands 
rôles des Psaumes : le Pauvre, le Méchant, les Nations ; il en est 
un quatrième et des plus importants, c'est le peuple juif. La place 
occupée par le peupie juif dans les Psaumes est considérable, le 
Pauvre est un grand patriote, les souffrances de la nation le 

1 Cf. xxv, 8. 

* CI", xxn, 28: toutes les Nations reviendront lûeu. 



192 REVUE DES ETUDES JUIVES 

préoccupent au moins autant que ses propres souffrances, et ses 
espérances d'avenir sont des espérances pour le peuple au moins 
autant que pour lui. Il n'a pas seulement le sentiment de son- 
humiliation personnelle, mais celui de la nation tout entière, ei, 
de plus, il ne vit pas seulement dans le peuple actuel et présent 
dont il fait partie, mais dans les générations du passé, un lien 
étroit l'unit à ses ancêtres, il se rappelle qu'il est de la postérité 
d'Abraham, de Jacob, de Juda et de Joseph, il est encore ému 
des malheurs qui ont frappé autrefois les Hébreux, et il lui arrive 
si bien de vivre de leur vie qu'il considère les temps anciens 
comme les temps de sa jeunesse, i-rua, et le temps actuel comme 
le temps de la vieillesse, rtDpî, ïtthb (lxxi, 5, 9, 17, 18; cxxix, 
l 1 ). Nous ne nous arrêterons pas autrement sur ce sujet, qui 
est bien connu du lecteur, nous voulons seulement indiquer un 
certain nombre de passages qui montrent quelle est l'importance 
du peuple juif dans les Psaumes. Israël est le peuple de Dieu, 
^•tt ,itt* ,f»3> (xxxiii, 12 ; lxxvii, 16, 21 ; lxxviii, 71 ; cxi, 6\ 
son héritage ^nbrtt (xxxiii, 12; lxxiv, 2; lxxviii, 71 ; xciv, 14), 
son élu -p-pm (cv, ; cxxxv, 4), son peuple de prédilection 
Mb^D (cxxxv, 4), sa communauté ^rw (lxxiv, 2), son troupeau 
(lxxiv, 1; lxxx, 2; xcv, 7), le peuple qu'il s'est réservé ^piiDE 
(lxxxiii, 4), ses serviteurs, ses sujets, son royaume, le peuple qui 
le craint et qui l'adore, ■nmbrafc .^^on ,*}?«* •*pm ,'fi "W 
(xxn, 24; lix, 14; lx, 6-7, etc.; plus Ps. cxv et peut-être Ps. 
xvm), enfin sa tribu "jnbra anu: /maaia (lxxiv, 2; cxxn, 4), 
son oint et ses oints "prPîBtt on* 1 ©» (peut-être déjà n, 2; proba- 
blement lxxxiv, 10; cv, 15 2 ). Avec le peuple juif, Dieu a fait une 
alliance rma ; à lui seul, comme nous l'avons vu (n° 41), il a 
révélé sa Loi. La plupart de ces passages demandent, sans doute, 
cà être vus de près; on court sans cesse le danger dans les 
Psaumes, et nous verrons pourquoi, de confondre le peuple juif 
et le Pauvre et de prendre l'un pour l'autre. C'est une question 
sur laquelle nous reviendrons plus loin. Le peuple juif a les 
mêmes caractères que le Pauvre ; comme le Pauvre, il est bon, 
mais faible, il a souvent péché et sa fidélité à Dieu a chancelé 
plus d'une fois. 

12. Pauvre et Peuple. 
47. Quand on examine les quatre personnages qui occupent 

1 Voir aussi n° 29. 

i Voir aussi lxxviii, 61 où le peuple juif est imasn ,Wi sa force, sa gloire. 



LA LITTÉRATURE DES PAU VUES DANS LA BIBLE 193 

constamment la scène, Pauvre, Méchant, peuple juif, Nations, on 
aperçoit facilement qu'ils forment deux groupes symétriques, le 
Pauvre et le peuple d'un côté, le Méchant et les Nations de l'autre 
côté; le Pauvre est opposé au Méchant, le peuple juif est opposé 
aux Nations : le Pauvre et le peuple ensemble forment le groupe 
des bons ; le Méchant et les Nations, le groupe des mauvais et des 
ennemis ; le Méchant est l'ennemi du Pauvre, les Nations sont les 
ennemis du peuple juif; le Méchant est l'ennemi de l'intérieur, les 
Nations sont les ennemis du dehors. Mais cette division, qui est 
fortement imprimée dans l'esprit des Psalmistes, ne laisse pas de 
leur créer, à eux et à leurs lecteurs, un certain embarras. La 
situation de leur Méchant est d'abord équivoque : il est avec les 
Nations, et cependant en réalité il fait partie du peuple juif; 
quand le peuple juif est attaqué et soumis par les Nations, il est 
impossible que le Méchant ne compte point parmi les opprimés 
aussi bien que le Pauvre. D'autre part, on a vu clans le para- 
graphe précédent que le peuple porte à peu près les mêmes noms 
et les mêmes attributs que le Pauvre et semble quelquefois se 
confondre avec lui, on se demande où est la ligne de démarca- 
tion, s'il y en a une. 

48. Il faut dire tout de suite qu'effectivement, sur ce dernier 
point, la pensée des Psalmites est toujours restée vague et qu'ils ne 
sont jamais arrivés à une formule claire pour distinguer entre le 
Pauvre et le peuple 1 . Dira-t-on qu'il n'y en a pas? cela est impos- 
sible, personne ne pourra croire que le peuple tout entier ait les 
vertus du Pauvre, son humilité, son renoncement, sa piété pro • 
fonde ; ni que ce peuple tout entier se soit composé à'aniyyim et 
à'ébionim (xn, 6), se soit cru, comme le Pauvre, si terriblement 
opprimé et maltraité par le Méchant. Le Pauvre est une exception 
dans la Nation, il est isolé, iwn vm,sans famille, sans amis; il n'y 
a plus de hasid, les fidèles ont disparu (xn, 2) ; Dieu regarde du 
haut du ciel pour voir s'il existe un homme sensé, qui cherche 
la vérité ; tous ont fui le devoir, tous sont corrompus, personne 
ne fait le bien, pas un seul (xiv, 2, 3, et le Ps. parallèle lui 2 ). 
Cette race des Méchants est mauvaise (xn, 8), celle du Pauvre 
seule a Dieu avec elle (xiv, 5) ; mais s'il en est ainsi, à quoi se 
réduirait, en définitive, le peuple juif? il ne compterait qu'une 

1 Cette question a été traitée par M. Smend [Das Ich der Psalmen) dans la Zeit- 
schrift fur alttestam. Wissenschaft, de Stade, 1888, p. 49 et suiv., mais M. Smend 
part de tout autres hypothèses que les nôtres, de sorte que nos idées sur ce point 
ne se rencontrent guère avec les siennes. 

* Il faut dire que ces passages rappellent l'idée exprimée par la prière qui, dans les 
Dix-huit Bénédictions, demande le retour des anciens juges ; le Psalmiste s'exagère 
la vertu des anciennes générations et la corruption de son temps. 

T. XX, n° 40. 13 



194 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

poignée de Pauvres d'un côté, en face d'un peuple de Méchants 
dont on ne sait même pas au juste s'il fait partie du peuple 
juif? 

49. Il faut donc bien qu'entre les deux camps ennemis des 
Pauvres et des Méchants, qui forment évidemment des minorités, 
il y ait une masse plus ou moins neutre, de nature indécise comme 
toutes les masses, et plutôt bonne comme le Pauvre que mauvaise 
comme le Méchant. Cette masse est proprement le peuple juif, 
et les Pauvres ont plusieurs excellentes raisons pour se l'annexer. 
D'abord le Pauvre en sort, c'est dans le bas peuple qu'il est né 
et qu'il a vécu. Ensuite, le peuple juif, dans son histoire à travers 
les âges et dans le temps présent, est comme le symbole du 
Pauvre, il est opprimé et persécuté par les Nations comme le 
Pauvre l'est par le Méchant. Enfin, un peuple vit surtout par ses 
représentants les plus dignes et les plus élevés, et le Pauvre a 
quelque raison, à ce qu'il s'imagine, de se considérer comme la 
tête et le cœur du peuple juif. Sa piété, son humilité, son patrio- 
tisme ne lui permettent pas de se séparer du gros de la nation, de 
se mettre entièrement à part; il est proprement la nation, dont 
la substance se ramasse et se concentre en lui. Voilà pourquoi 
tour à tour il se distingue de la nation et s'y confond, sans jamais 
parvenir à prendre un parti. La ligne de démarcation reste indé- 
cise et par instants disparaît complètement. Quand le Pauvre 
pense aux souffrances qu'il supporte ou qu'il s'imagine supporter 
du fait du Méchant, il se grise de son infortune et croit volon- 
tiers que Dieu l'a mis à part et marqué spécialement du sceau du 
malheur. Mais le plus souvent, il ne s'isole pas du peuple, il 
fait partie du peuple, ou plutôt il est lui-même le peuple, et tout 
le peuple est un peuple de Pauvres. Le Ps. ni s'applique tout en- 
tier à la lutte du Pauvre contre le Méchant, le yn m J du verset 9 
est donc le Pauvre. Il en est absolument de même au Ps. xxv 
vers. 22, au Ps. xxvm, vers. 9 (^nbnr ■•• fc po* l ) et même au 
Ps. xciv (voir surtout verset 5; ^nbrïïr "*\B9). En revanche, 
les expressions h p*m-- ,h p;>, lx, 5; ^p-pon, lxxix, 2; ••• h p3* 
^laï, lxxxiii, 4; v*rp----p h rDrr--'itt:>, lxxxv, 9, 10; •••m? 
VTm, cv, 6 ; mTD' • • i»?, cv, 43 ; • • • y\y • • h pTrD i ■ • yw 
"jrfcrra, cvi, 4, 5; inVnr--^?, cvi, 40; ■p'W'nîo*, cxxxv, 14; 
bN-nai "W "TiTon' ""May, cxlviii, 14, s'appliquent de la ma- 
nière la plus claire au peuple juif et semblent cependant, en 
partie, contenir la confusion entre le peuple juif et le Pauvre. Le 
Ps. xxii, au contraire, renferme des choses si individuelles 

1 Les versets xxv, 22, et xxvjii, 9, ont peut-être été ajoutés plus tard. 



LA LITTÉRATURE DES PAUVRES DANS LA BIBLE 195 

qu'elles ne peuvent se rapporter qu'au Pauvre (voir versets 16, 25, 
27), et cependant, au verset 24, on a les 'n W' qui sont toute la 
postérité de Jacob. Le Ps. lix est tout à fait curieux à cet égard, 
le Pauvre et la nation y sont mêlés au point qu'on ne s'y recon- 
naît plus. Aux vers. 3, 4, 5, il n'est question que de la lutte du 
Pauvre contre le Méchant ; aux vers, 6 et 9 viennent les Nations 
tria, qui ne peuvent avoir affaire qu'à la nation juive, non aux 
Pauvres seuls ; au vers. 13 apparaît de nouveau le Méchant, ad- 
versaire du Pauvre, non de la nation ; au vers. 14, les Nations. On 
ne se tirera de ce Psaume, à ce qu'il semble, qu'en assimilant ici 
le Méchant aux Nations, comme nous le ferons plus loin. Au Ps. 
lxxii, 2, les mots ^^v^ représentent les Pauvres, à ce 
qu'il semble; de même les mots ïton »W ^î$ de lxxii, 4, et ce- 
pendant la suite montre très bien que les Pauvres sont ici le 
peuple juif. Le Ps. lxxiii (vers. 1) commence par mettre en 
scène le peuple juif sous le nom d'Israël, puis viennent les "ha 
mb, qu'il met en parallèle avec Israël et qui sont les Pauvres, et 
tout le reste du Psaume parle du Pauvre, rien que du Pauvre. Le 
Ps. cxxu, 8, fait une différence entre le peuple de Jérusalem et les 
amis du Psalmiste, les Pauvres de Jérusalem, . ..wi tin pfth. 
La confusion est donc véritable, elle est dans l'esprit du Pauvre. 
On sait qu'elle existe également dans le second Isaïe, et c'est ce 
qui fait qu'on n'est jamais arrivé à savoir si, chez ce prophète, 
le Serviteur de Dieu est le peuple juif tout entier ou seulement une 
classe du peuple. On a discuté là-dessus à perte de vue, parce 
que le problème était mal posé. Il est impossible de savoir si le 
Serviteur de Dieu est le peuple ou une partie spéciale du peuple, 
parce que le prophète ne le sait pas lui-même ou n'a pas pensé à 
cette distinction. Son Serviteur de Dieu est alternativement et 
quelquefois simultanément l'un et l'autre. 

13. Méchant et Nations. 

50. La même confusion existe entre le Méchant et les Nations. 
Nous avons déjà dit plus haut (n° 47) que le Méchant fait à peine 
partie du peuple juif, il compte bien plutôt parmi les étrangers; 
il est, pour ainsi dire, l'étranger de l'intérieur, comme les Na- 
tions sont les Méchants du dehors. Cette confusion du Méchant 
et des Nations est un des phénomènes les plus curieux de la litté- 
rature des Psaumes et de la loi d'analogie qui y règne en sou- 
veraine ; elle s'explique très naturellement par la ressemblance 
des caractères du Méchant et des Nations. Le Méchant est l'en- 



196 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

nemi du bon Juif, les Nations sont les ennemis du peuple juif; 
le Méchant dévore le Pauvre, veut l'exterminer ; les Nations 
dévorent et veulent exterminer le peuple juif; le Méchant se 
moque du Pauvre, les Nations se moquent des Juifs; le Méchant 
oublie Dieu, ne l'adore pas, le méconnaît, le raille et blasphème, 
et de même les Nations ; le Méchant demande ironiquement où 
est Dieu, les Nations également ; le Méchant est l'épée de Dieu 
comme le sont, dans d'autres livres bibliques, les Nations envoyées 
par Dieu contre les Juifs. La ressemblance est parfaite. 

51. L'importance de cette question nous oblige à quelques dé- 
veloppements. 

Nous prions d'abord le lecteur de se reporter au Ps. ix. Ce 
psaume est absolument incompréhensible si l'on ne se décide pas 
à voir dans le njn&fc, le MtSfc, les ù^ dont il s'occupe, non pas 
des étrangers, mais l'ennemi intérieur, le Juif rebelle, le Mé- 
chant 1 . Les û^a de la première partie du psaume pourraient bien 
être les Nations (versets 4-9), mais déjà les versets 10-12, en 
opposant aux û^Nb du vers. 9 le Pauvre et non le peuple juif, 
font supposer qu'il y a ici quelque confusion, et le psaume tout 
entier, à partir du vers. 12, s'applique sûrement au Méchant 
et au Pauvre, non aux Nations et au peuple juif 2 . Les tria qui 
tombent dans la fosse qu'ils ont creusée (vers. 16) sont sûrement 
les mêmes Méchants qui se prennent dans leurs propres filets 
(vers. 17), qui ont oublié Dieu et retourneront au scheol (vers. 18), 
parce que Dieu viendra au secours du Pauvre (vers. 19) et jugera 
les û^ (le Méchant) ; les û'na (toujours le Méchant) auront le 
sentiment qu'ils ne sont pas, comme ils se le figurent, à l'abri des 
coups de la fortune, mais de pauvres et faibles mortels (vers. 20- 
21), qui ne sauraient résister ni échapper à Dieu 3 . Le psaume 
se composerait-il de deux strophes différentes, dont la première 
(vers. 1-11) s'appliquerait aux Nations, et la seconde (vers. 12-21) 
au Méchant? Gela ne serait pas impossible et le verset 12 est un 
vrai début de psaume 4 , mais notre thèse, qui s'appuie surtout 
sur la seconde partie du psaume, n'en serait pas modifiée. Il faut 
considérer aussi que les Psaumes ix et x semblent faire un en- 

1 Pour ce psaume, la vérité avait déjà été reconnue par J. Konig, Die Théologie dcr 
Psalmen, Fribourg en Brisgau, 1857, p. 83-84. 

2 La seule difficulté qu'on rencontre à mettre déjà dans la première partie du 
psaume le Pauvre et le Méchant, c'est le mot leummim du verset 9, mais ce verset 
peut fort bien être interpolé. Les interpolations de ce genre sont ou au moins parais- 
sent être fréquentes dans les Psaumes. Et à la rigueur, la présence de ce verset 
pourrait encore s'expliquer. 

3 Si le mot tP"|A signifiait ici les Nations, cela n'aurait pas de sens. 

4 Voir lxxxi, 2 ; lxxxix, 2; xcn, 2 ; xcvi, 1 ; xcviii, 1 ; c, 1 ; etc. 



LA LITTÉRATURE DES PAUVRES DANS LA BIBLE 107 

semble dont le lien est déjà suffisamment indiqué par l'acrostiche 
qui se continue de l'un à fautre, et qu'à partir de ix, 12, jusqu'à 
la fin du Ps. x, il n'est question que des relations du Pauvre 
avec le Méchant; il faut en conclure que les versets ix, 1-11, 
sont très probablement consacrés au même sujet. Quoi qu'il en 
soit, il est évident que, dans la seconde partie du Ps. ix, les pvip 
sont le Méchant. La difficulté de sens a induit M. Graetz, dans 
son commentaire sur les Psaumes, à corriger b^ia en D\x:> (or- 
gueilleux), mais d'après ce qui précède, la correction est super- 
flue, tria est la même chose que trau et signifie le Méchant. Le 
même phénomène se reproduit au Ps. x : il est tout entier con- 
sacré au Pauvre et au Méchant, puis tout à coup viennnent les 
frnji, au verset 16; mais le passage (îanaa tn^ lia») n'a pas de 
sens si on y traduit d"na par Nations, il prend un sens excellent 
si on traduit par « il n'y aura plus de Méchants dans le pays 1 ». 
52. Voici d'autres preuves. Le Ps. liv tout entier parle exclu- 
sivement du Pauvre et du Méchant; les mots D^'nba ins aà 
û^jb du verset 5 ne peuvent s'appliquer absolument qu'au Méchant, 
les ù"nî (étrangers) du même verset sont donc les Méchants, les 
triT sont la même chose que les tPTr, comme le prouve le y^ft 
û^T des Dix-huit Bénédictions, sûrement emprunté au y^sn tr-iT 
d'isaïe (\s. xxv, 5), et les ù^ï sont les Méchants. Il suffit, du reste, 
de comparer le ip* ntop d^iï de liv, 5, au ^ ittp d^î de lxxxvi, 
14, pour se convaincre de l'identité des deux mots û'nt et d^r. 11 
paraît certain aussi que les na:: ^a de cxliv, Tf et 11, désignent 
les Méchants que le psalmiste insulte en les appelant fils d'étran- 
gers ; à des étrangers véritables, il ferait d'autres reproches que de 
mentir et de tromper. Au contraire, les naa ■sa de xvm, 45-46, 
sont bien des étrangers 2 . Que font les û^7:^ comme Nations dans 
lvi, 8 ? le Méchant seul trouve sa place dans ce psaume 3 . Il est 
impossible de comprendre un mot au Ps. lix, si on n'y prend pas 
les a-na pour le Méchant; les a^ de xciv, 10, sont évidemment 
les û^fio de xciv, 2; rien ne prouve que les tms de ex, 6, soient les 
Nations, l'orgueil qui leur est reproché (irma = maw) est propre- 



1 Dan?, ix, 6, les mots yW\ n^tttf ^"\j> rH3tt indiquent déjà fort bien l'analogie 
entre les Méchants et les Nations. 

2 Nous croyons que le Ps. xvm, dans sa plus grande partie, s'applique aux 
Méchants, non aux Nations; la partie relative à la défaite des Nations, vers. 4i et 
suiv., vient seulement à la suite de la défaite des Méchants. Cela peut cependant se 
contester. 

3 Les mots *PDfi £Ô "H^ [xliii, 1), expliqués immédiatement par rtVlJI DfàlTJ ©TO, 
ne présentent pas de difficulté ; "nà signifie ici un groupe, une classe d'hommes. 11 
faut prendre fc? dans le môme sens dans û*> maa^l fur, 7), &? "Hïa peut-être 
(xxu, 7), ba2 Cr (lxxiv, 18). 



198 REVUE DES ETUDES JUIVES 

ment l'apanage du Méchant, et on peut avoir le même doute sur 
le d*na bs de cxviii, 10. 

53. Dans nombre de Psaumes et peut-être même dans quel- 
ques-uns de ceux que nous avons cités, il y a évidemment, sur 
ce sujet, une certaine indécision dont la faute doit remonter à 
l'auteur. Le psalmiste n'arrive pas toujours lui-même à distinguer 
nettement entre les Méchants et les Nations, et dans cette espèce 
de rêve où il berce sa pensée, il mêle et brouille les traits. Ce 
pourrait bien être le cas du Ps. xvm, du Ps. en, et de beaucoup 
d'autres, où l'on ne sait jamais très clairement si l'on a affaire aux 
étrangers ou aux Méchants; on y passe alternativement du Mé- 
chant à l'étranger ou de l'étranger au Méchant , sans que l'on 
voie où est la transition ni à quel moment précis l'un fait place 
à l'autre. Quelques-unes ou beaucoup de ces difficultés que pré- 
sentent les Psaumes doivent probablement être attribuées à l'état 
défectueux du texte, à des juxtapositions et interpolations arbi- 
traires et erronées ; d'autres paraissent bien être le fait de l'au- 
teur. La pensée du Pauvre est l'esclave de son imagination, elle 
est dans un va-et-vient perpétuel, conduite, éclairée et souvent 
déroutée par les apparences et les analogies les plus fugitives. 

Isidore Loeb. 

. {A suivre). 



RECHERCHES BIBLIQUES 



XX 



LA CORRESPOND ANC tà D AMENOPHIS IV ET LA BIBLE. 



Les découvertes faites jusqu'à ce jour dans le domaine de 
l'épigraphie sémitique ont eu ordinairement pour nous, outre leur 
valeur intrinsèque, cet intérêt particulièrement attachant d'é- 
claircir d'une façon ou d'une autre quelque point obscur des écrits 
bibliques. La récente découverte en Egypte de lettres babylo- 
niennes adressées par des princes ou satrapes asiatiques à Amé- 
nophis III et à Aménophis IV, vers le milieu du xv° siècle avant 
l'ère vulgaire, ne fait pas exception à cette règle. Bien que ces 
lettres précèdent d'environ une cinquantaine d'années l'entrée des 
Hébreux dans la Terre promise et que, de plus, elles ne soient pas 
encore connues dans tous leurs détails, on peut déjà affirmer avec 
une entière confiance qu'elles seront d'une grande importance 
pour la critique biblique. Non seulement elles nous fourniront une 
sorte de préhistoire du peuple juif, en nous renseignant de la ma- 
nière la plus authentique sur l'état de la Syrie et de la Palestine 
au moment où les tribus hébraïques, impatientes de secouer le joug 
égyptien, faisaient, pour ainsi dire, leurs préparatifs pour s'établir 
de vive force sur les rives du Jourdain, mais elles nous prêteront 
aussi un secours, insoupçonné jadis, pour la critique littéraire des 
noms géographiques de Palestine qui sont parvenus jusqu'à nous 
sous des formes flottantes ou altérées. 

Mais, pour que ces nouveaux moyens de contrôle puissent 
être vraiment utiles au progrès de l'histoire et de l'exégèse, il faut 
commencer par barrer le chemin à toute hypothèse hâtive ou 
exagérée, à toute conclusion qui ne repose pas sur une inter- 
prétation exacte des textes. Il faut surtout bannir sans pitié les 
prétendues découvertes de certains noms propres hébreux re- 



200 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

tentissants, recueillis à la légère, auxquels l'histoire biblique ne 
donne pas droit d'existence dans la Palestine préhébraïque. Eu 
un mot, on doit se garder de mettre dans ces documents véné- 
rables ce qui n'y est pas; nous devons déjà nous estimer assez 
fortunés de pouvoir élargir l'horizon de nos connaissances au 
moyen de ce qui s'y trouve réellement. 

Soyons explicites, car il s'agit de l'intérêt d'une science nais- 
sante qui promet un bel avenir à la critique biblique vraiment 
digne de la science, critique de faits et de comparaisons archéolo- 
giques. Rien n'a été plus préjudiciable au développement régulier 
de cette nouvelle branche d'études que la précipitation avec la- 
quelle on avait, dès le début, annoncé à son de trompe la décou- 
verte du nom de Moïse et des Hébreux dans les tablettes con- 
servées à Boulak. C'était introduire en assyriologie les ridicules 
fantaisies de Forster, qui annonça jadis, dans un ouvrage magni- 
fiquement imprimé, que les inscriptions nabatéennes du Sinaï 
représentaient les autographes que Moïse et les enfants d'Israël 
avaient tracées pendant leur séjour dans le désert! D'ordinaire 
de telles prétentions ont leur source dans la fausse interprétation 
d'un mot, quelquefois même d'une seule lettre. Nous avons le 
regret de dire que le point de départ de l'étonnante découverte 
préhébraïque que je viens de mentionner n'est pas plus solide. 

En effet, l'auteur de cette affirmation, pour la science duquel 
nous professons la plus grande estime et dont il est inutile de 
citer le nom, ayant rencontré dans la tablette B, 1. 17-19, la phrase 
obscure, visiblement mal copiée : S fia sliumu mashi la âni lau 
ezlb, qu'il traduit : « whose name (is) Masi : my side the strong 
one bas left », n'a pas hésité à y ajouter la note suivante : 

« Masi is letter for letter the same as the hebrew ïiot, « Mô- 
ses » : see my Lectures on the religion of the Ancient Babylc- 
nians, pp. 46-50. This curious passage confirais the view I hâve 
there taken of the word. It is interesting to find the name in 
Egypt a century before the date assigned by Egyptologists to the 
Exodus. » 

Inutile de dire que la phrase où figure le mot mashi est inin- 
telligible et sans connexion avec ce qui précède et C3 qui suit. 

Le passage dans lequel cet auteur trouve la mention des 
Hébreux forme la ligne 6 de l'inscription n° n. Il transcrit [H] iprl 
sepa sarri biliya, qu'il traduit « Aprièsunder the Uing my lord » 
et fait la remarque suivante « It is very infortunate that the com- 
mencement of the proper name is lost. My restoration would fit 
the line very well, but it is tempting to read [arnil) Ibri « the 
Hebrew. » 



RECHERCHES BIBLIQUES 201 

Et c'est cette « tempting » conjecture qui est annoncée dans 
l'introduction comme une grande découverte ! Malheureusement, 
le choix même entre Apriès et les Hébreux n'existe poinr, puis- 
qu'il n'y a pas de nom propre. Le texte dit simplement: « ipri 
shepâ sharri biliya », « poussière des pieds du roi mon seigneur » ; 
c'est une formule d'humilité qui revient souvent dans ces textes et 
qui s'est conservée jusqu'à ce jour dans le style officiel en Orient. 

De ce qu'il n'y a pas nous passons immédiatement à ce qu'il 
y a. Les mentions qu'on y trouve en fait de noms propres ou 
d'événements politiques, quoique sans aucune attache directe avec 
la migration hébraïque, intéressent au plus haut degré les études 
bibliques. Ces mentions sont d'une grande variété. Celles qu'on 
peut constater aujourd'hui sans risque de se tromper seront signa- 
lées ci-après et accompagnées d'un bref commentaire, ou, si le sujet 
le comporte, de pièces justificatives qui, en leur enlevant le carac- 
tère de simples conjectures, contribueront, il faut l'espérer, à les 
faire adopter comme parties intégrantes de l'archéologie sérieuse. 

A. — Géographie. 

Les lettres babyloniennes d'el-Amarna contiennent un grand 
nombre de noms géographiques qui appartiennent à la Palestine 
d'avant la conquête hébraïque, lorsque les Chananéens étaient 
encore maîtres du sol, bien que vivant sous la suzeraineté de 
l'Egypte, qui tenait des garnisons dans les villes les plus impor- 
tantes et gouvernait toutes les autres à l'aide de satrapes respon- 
sables de la collection des impôts et de la tranquillité du pays. 

Les villes de la Philislée. 

L'étroite plaine qui sépare les montagnes de la Judée de la mer 
Méditerranée, quoique formant géographiquement une simple 
prolongation de la Phénicie, a dans toute l'antiquité présenté le 
caractère d'un petit monde à part. Son nom, mâbs, que le père de 
l'histoire a grécisé sous la forme de n*laiarivr\, est devenu chez les 
écrivains postérieurs le nom général de la Terre-Sainte. La popu- 
lation qui l'habitait se distinguait des Phéniciens et plus encore 
des Hébreux par une constitution particulière inconnue aux peu- 
ples voisins. Pendant de longs siècles, la Philistée forma une 
confédération tantôt monarchique, tantôt républicaine, composée 
de quatre ou cinq villes capitales ayant leur gouvernement au- 
tonome, mais agissant en commun au premier appel. L'expiiea- 



202 REVUE DES ETUDES JUIVES 

tion de ce phénomène est facile à donner. Les habitants d'une 
région montagneuse ont trop de confiance dans les difficultés 
du terrain, qui empêchent toute surprise hostile dirigée du de- 
hors, pour se soumettre aux conditions onéreuses d'une alliance 
avec les voisins. Les anciennes populations chananéennes se 
trouvaient dans ce cas et n'avaient jamais un gouvernement 
centralisé, circonstance qui les rendit d'abord tributaires des 
Égyptiens et amena plus tard leur absorption par les Israélites. 
L'émiettement de la Phénicie en petits États hostiles eut une 
cause identique : le Liban prêtait tant de refuges sûrs en cas 
d'attaque du côté de la mer que toute confédération paraissait 
inutile, dans l'antiquité reculée. Le développement delà navigation 
sur la côte phénicienne, grâce à l'abondance du bois de cons- 
truction sur cette célèbre montagne, ne fit qu'entretenir l'esprit 
de séparation, par suite de rivalités commerciales. Par contre, le 
moyen d'échapper au danger par une fuite rapide faisait entière- 
ment défaut aux habitants de la plaine philistine ; les montagnes 
adjacentes étaient occupées par des populations hostiles, par les 
Chananéens d'abord, par les Hébreux ensuite. L'instinct de con- 
servation leur inspira donc le seul parti sage qu'ils pouvaient 
prendre, c'était de s'allier ensemble afin de se prêter un secours 
mutuel en cas de danger. La suprématie égyptienne en Philistée a 
pu empêcher la formation d'une monarchie unique, mais elle n'a 
pu détruire la constitution fédérative qui répondait à une néces- 
sité inéluctable. Grâce à cette centralisation relative jointe à une 
discipline militaire empruntée aux Égyptiens, les Philistins mi- 
rent très souvent en danger l'existence des tribus hébraïques, 
qui, pour se garantir de leurs attaques, se virent obligées de 
mettre fin à l'anarchie des clans et de se constituer en État mo- 
narchique. 

Malgré, peut-être même à cause de sa grande simplicité, l'expli- 
cation qui précède n'a pas eu l'avantage d'être suggérée par l'école 
critique qui s'occupait, il y a trente ans, d'archéologie biblique. 
Au lieu d'expliquer le développement si divers des peuples anciens 
par le milieu où ils habitaient et par les conditions auxquelles 
ils étaient soumis, cette école préféra ramener la civilisation hu- 
maine à une source ethnologique ou plutôt mystique : les facultés 
natives des races. Dans cette manière de voir, les Égyptiens 
étaient nés constructeurs, les Phéniciens, navigateurs, les Aryens, 
guerriers, organisateurs, mythophiles, artistes et philosophes. Les 
Sémites n'étaient faits que pour vivre sous la tente, parcourir le 
désert et adorer un dieu unique. Gomme les Philistins étaient 
braves et possédaient une organisation civile et militaire très rc- 



RECHERCHES BIBLIQUES 203 

marquable, on en conclut qu'ils étaient des Aryens, notamment des 
Grecs immigrés de l'île de Crète. Ce nom insulaire se serait con- 
servé, affirma-t-on, dans la désignation de ûvnâ "«in (Sophonias, n, 
5) ou irris (II, Samuel, xv, 18), qui est synonyme de û^lnçsp, les 
habitants primitifs de 11p*S, qu'on identifiait à l'île de Crète. J'ai 
montré ailleurs combien ces identifications planent en l'air ; que 
l'épithète "rns, de même que "vnôbô, signifie « séparé, expatrié » ; 
que "ninps, personnifié dans la Genèse en fils de Miçraïm = 
Egypte, est la région du Delta, et nullement l'île de Crète. Mais ces 
objections n'ont pas convaincu tout le monde, et plusieurs auteurs 
persistent encore à affirmer que la langue des Philistins était le 
grec, du moins aux premiers temps de leur contact avec les Cha- 
nanéens et les Hébreux. Il est donc utile de faire remarquer que les 
inscriptions babyloniennes du temps d'Aménophis III et d'Améno- 
phis IV donnent la preuve matérielle et irréfragable du contraire. 
Non seulement les principales villes philistéennes y sont men- 
tionnées sous les formes phénico-hébraïques connues par la Bible : 
Azzati = îw (B n° 57) = Gazza, Asqaluna = ïibïpiBN (B 28151) 
= Ascalon, Gimia = ns = fim, mais les deux premières présentent 
même une transcription plus correcte que celles qu'emploient plus 
souvent les inscriptions assyriennes : Haziti et Isqaluna, et qui 
montrent l'influence égyptienne dans le premier nom, l'influence 
assyrienne dans le deuxième. L'inscription BVL 28151 que je 
viens de mentionner nous révèle, en outre, des particularités 
phéniciennes très intéressantes dont les lecteurs voudront cer- 
tainement prendre connaissance. 
Je cite ici la transcription de M. Winckler : 

Ana sharri èeli-ya Au roi mon maître, 

ilâni-ya (ilu) shamskiya mon dieu, mon soleil, 

1 (ilu) shamsu sha ishtu soleil qui du 

{ilu) shamê izzakkar-ma ciel est nommé. 
Pidya sha (er) Asqaluna (M) Pidya d'Ascalon 

arad-lia ipri sha ton serviteur, poussière de 

shîr (?) shepi-ka amelu la plante de ton pied, homme 

kardabbi sha sîsi-ka nabot de tes chevaux, 

ana shîr shepi sharri à la plante du pied du roi 

heliya [ilu) shamshi sha mon seigneur 

ishtu [ilu] shame du ciel 

vu shu u vu ta- a-an 7 et 7 fois 

lu ishtahhinni se jette. 

L'emploi du pluriel ilâniya « mes dieux » pour le singulier 
Hua « mon dieu » est hors d'usage chez les Babyloniens d'origine. 



204 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Elle est due à cette circonstance que le scribe avait involontaire- 
ment pensé au phénicien ûsba « Dieu », qui, ainsi que l'hébreu 
trï-iba, s'emploie toujours au pluriel quand il affecte les suffixes 
possessifs : *rb$ / T V"'- wN /^v-**, et c. Les autres sémitismes du 
texte sont aussi évidents. Le nom Pidya répond à vis, forme pri- 
mitive qui entre dans "ji^a « rachat ». Au temps de Sennachérib 
le roi d'Ekron s'appelait Padî, c'est-â-dire -^3 ; cf. héb. i*is 
pour ^s. Le KardabMi sha sîsi rappelle vivement les tpsp des 
rois judéens. D'autre part, l'humilité rampante du correspondant 
ascalonite devant son seigneur et maître, le roi d'Egypte, fait ad- 
mirablement ressortir la fière apostrophe lancée par Samuel à 
ceux qui voulaient avoir un roi : « Le roi que vous prendrez pour 
maître aura le pouvoir de faire de vos fils les conducteurs de ses 
chars et de ses chevaux de monte, ils devront même courir de- 
vant son char ! » (inaû-tio i3&b tiPn, I Samuel, vin, 11). 

Chanaan-Emorî. 

La Palestine porte dans la Bible le nom de fws Ify} « pays de 
Chanaan ». Dans la Genèse (ix-x), Chanaan personnifie tantôt la 
Syro-Phénicie tout entière, à la seule exception de Damas et de 
quelques districts limitrophes ; tantôt, en se restreignant de plus 
en plus, s'applique successivement à la Palestine-Phénicie et à la 
Palestine. L'ethnique ipws « chananéen » désigne même très sou- 
vent une des sept peuplades qui occupaient la Palestine avant 
l'arrivée des Hébreux. La persistance que l'Hexateuque met à 
ne désigner la Palestine que sous le nom de Chanaan, tandis que 
les autres écrits bibliques signalent plutôt des divisions plus mi- 
nuscules, a donné lieu à bien des soupçons, et l'on s'est demandé 
si cette désignation ne cachait pas l'arrière-pensée de rappeler 
aux Israélites de la captivité de Babylone que le pays de leurs 
ancêtres ne leur avait jamais appartenu en propre, mais leur avait 
été donné par Ialrwé à titre de fief conditionnel, après avoir été 
enlevé aux habitants antérieurs qui s'étaient rendus insuppor- 
tables par leurs crimes. On savait très bien que le nom même de 
Chanaan n'était pas absolument controuvé. Une inscription phé- 
nicienne de Laodicée ad Lïbanum qui appelle cette ville "p'ssa un 
« Métropole en Chanaan » montrait bien que le terme pis était la 
dénomination officielle de la Phénicie chez les Phéniciens eux- 
mêmes, mais la dénomination de pis pour la Palestine n'a été si- 
gnalée ni dans les inscriptions égyptiennes ni dans les inscriptions 
assyriennes, et on pouvait soupçonner dans l'application faite par 



HEGHERCHES BIBLIQUES 205 

l'IIexateuque du terme géographique Chanaan à la Palestine le 
résultat d'un parti pris religieux relativement récent et sans au- 
cune valeur pour l'étude des origines. Ce doute était d'autant plus 
légitime que le terme yss yna ne se trouve chez aucun prophète 
antérieur à la captivité ; le passage d'Lsaïe qui nomme l'hébreu 
13>33 nsb « langue de Chanaan », quand même son authenticité eût 
été admise par tous les critiques, n'aurait pas prouvé grand'chose, 
par cette bonne raison que la langue de 1253 peut désigner ici la 
langue phénicienne, dont l'hébreu était un dialecte. D'autre part, 
le prophète le plus ancien dont les écrits soient parvenus jusqu'à 
nous, Amos, appelle la Palestine "nfeRÇi y>N « pays de l'Émoréen » 
ou des Amorrhéens. N'était-il pas permis de supposer que c'était 
le seul nom ancien du pays, repoussé, plus tard, par l'école à 
laquelle appartiennent les auteurs généalogistes de l'Hexateuque ? 

Grâce aux documents d'el-Amarna, toutes ces obscurités font 
place au jour le plus clair. Ces textes, antérieurs de plusieurs 
siècles aux livres prophétiques les plus anciens et conçus dans un 
esprit pratique et de pure actualité, mentionnent déjà les deux 
désignations en question pour la Palestine, et nous mettent môme 
en mesure de comprendre la nuance par laquelle elles se distin- 
guent Tune de l'autre. C'est à une simple constatation de fait que 
je me bornerai dans les lignes suivantes. Je donne le pas à la 
dénomination employée par le prophète Amos, le doyen des écri- 
vains religieux connus en Israël. 

Les inscriptions égyptiennes du temps de Ramsès III racontent 
à plusieurs reprises que les peuples de la Syrie et des îles, alliés 
dans le but d'envahir l'Egypte, avaient établi leur camp dans le 
pays <ÏAmàr ou Amaor. L'identification de ce nom avec la 
forme "ifa&i, qui donne naissance à l'ethnique "nfaa a été recon- 
nue et admise par tous les égyptologues, mais la position exacte 
de ce pays n'a pas pu être déterminée avec l'aide des textes égyp- 
tiens seuls, qui ne fournissent pas d'indication géographique 
précise. Dans la Bible, par contre, nous avons sur ce point les 
détails les plus circonstanciés et les plus instructifs. Ces données 
permettent de conclure que sous la dénomination d'Àmorrhéen 
les auteurs bibliques entendaient toujours les rameaux d'une 
grande tribu habitant de préférence les régions montagneuses 
(cf. Nombres, xm, 29; Josué, x, 15, passim), et cette conception 
semble se cacher déjà dans le nom national -n»» « celui du sommet 
ou de la cime (*ton) ». Mais un tel dérivé suppose l'existence d'une 
région particulière ayant porté le nom de ihx et ayant servi de 
noyau central à la tribu avant son rayonnement sur les contrées 



206 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

voisines. La considération qu'il s'agit d'une région montagneuse 
par excellence de la Palestine nous conduit, avec une entière cer- 
titude, dans la région du mont Hermon, qui forme notoirement le 
dernier contrefort de l'Antiliban; et, en effet, tout ce haut plateau 
autour des sources du Jourdain, se continuant presque sans in- 
terruption jusque dans le Haouran et le Galaad, était l'habitat 
primitif des Amorrhéens. Jamais on n'entend parler de Chana- 
néens dans ce vaste plateau transjordanique. Les deux rois con- 
temporains de l'Exode et vaincus par Moïse (Nombres, xxi, 
21-35; Deutéronome, i, 4) gouvernaient des peuplades Amor- 
rhéennes (Deutéronome, m, 8). L'un, Séonou Sihon (}riD), posséda 
primitivement la moitié méridionale du Galaad et finit par s'em- 
parer de la plaine moabite sise entre l'Arnon et le Yabboc, où il 
fut anéanti par les Hébreux. L'autre, Og, communément intitulé 
« roi du Basan », exerçait la royauté sur le Galaad septentrional 
et sur tout le Haouran, le Basan proprement dit, jusqu'au mont 
Hermon, qui formait alors la limite orientale du territoire des 
Sidoniens. L'Hermon portait même des noms différents chez ces 
deux peuples : les Sidoniens l'appelaient Sirion (fi^iç), et les 
Amorrhéens Sanir (n^to). Point important à noter : ce nom 
amorrhéen est aussi appliqué à cette montagne dans un fragment 
de l'inscription de Salmanasar II. Hazaël, roi de Damas, prit une 
forte position sur le Sanir et chercha vainement à s'opposer à la 
marche des Assyriens (ummanalishu ana ma'dish idkâ shad 
Saniru, uban shadê sha biît shad Làbnana ana danaatishu 
isliliun. WAI, ni, 5, n°6, lignes 43-47). C'est là sans doute le vrai 
pays iïAmâr dont parlent les textes égyptiens. Par sa position 
à l'entrée de la vallée qui sépare le Liban de l'Antiliban, le mont 
Hermon est le point le plus stratégique de la Palestine du nord; 
et ceux qui occupaient militairement cette forte position pou- 
vaient, avec un peu d'énergie, d'une part, fermer la route du nord 
passant par la Gœlésyrie ou Beqa'a, d'autre part, en faire une 
base d'opération des plus solides pour la marche en avant vers la 
Palestine et l'Egypte. 

Les textes d'el-Amarna mentionnent également ce pays sous 
une forme encore plus rapprochée de l'orthographe biblique, sa- 
voir (mat) Amuri, une fois dans une lettre dont le nom du man- 
dataire est enlevé par une fracture (Sayce, II, xxxi, 48) ; une 
autre fois dans le numéro 63, verso, de la liste de M. Budge. Il faut 
attendre la publication des originaux pour savoir à quel propos 
cette mention est faite, mais on peut affirmer d'avance qu'il s'agit 
bien du même pays du nord de la Palestine. 

La désignation la plus ordinaire de la Palestine dans le Penta- 



RECHERCHES BIBLIQUES 207 

teuque-Josué, "}3>33 yj» « pays de Ghanaan », n'a été constatée 
avec certitude dans aucun texte égyptien. Je reviendrai plus loin 
sur l'unique passage où quelques-uns avaient déjà cru le recon- 
naître. Les inscriptions assyriennes le passent également sous 
silence. Il est donc intéressant de faire remarquer qu'il figure 
trois fois, pour le moins, dans la correspondance d'Aménophis IV. 
J'ai signalé ce fait à la Société des Études juives dans la séance 
du 25 avril 1889, et plus tard, avec des considérations diverses, 
au congrès de Stockholm. Je suis maintenant à même, non seule- 
ment de confirmer les détails que j'ai donnés en ces deux réu- 
nions, mais d'en élargir considérablement le cadre en précisant 
chaque point à l'aide des documents originaux que je crois com- 
prendre d'une façon assez satisfaisante pour ne plus redouter 
l'infiltration d'erreurs essentielles qui puissent fausser le résultat 
fondamental de cette étude. 

La Palestine est désignée dans les inscriptions d'el-Amarna deux 
fois sous la forme, assez étrange au premier aspect, de mat Ki- 
nahhi, et une fois sous celle de mat kunahhi ; cette dernière 
se déduit seulement de l'ethnique Kitnahhâa « le Ghananéen ». 
L'identification de mat Kinahhi avec le }3>ys yy& des écrivains 
bibliques m'a été dès le début suggérée par la transcription d'un 
passage cité dans le mémoire de M. Hugo Winckler, intitulé 
« Bericht uber die Thontafeln von Tell-el-Amarna im Koniglichen 
Muséum zu Berlin und im Muséum von Bulaq ». Ce passage se 
rapporte au meurtre commis dans un lieu nommé Ki-hi-na-tu-ni 
situé dans le mat Kinahhi, sur la personne d'un envoyé de Bur- 
raburiash, roi de Babylonie. Comme l'un des meurtriers est dit 
être un habitant d'Acca, M. Winckler avait déjà supposé qu'il 
s'agissait d'une localité palestinienne, mais l'idée ne lui était pas 
venue que le terme mat Kinahhi répondait précisément à Y yyx 
fë» des Hébreux ; et la raison en est facile à trouver dans cette 
circonstance assez bizarre que le noûn final de la forme hébraïque 
fait défaut dans la forme babylonienne l . Pendant quelque temps 
j'ai été assez embarrassé pour expliquer ce phénomène, heureu- 
sement je me suis rappelé aussitôt que Philon de Byblos person- 
nifie la Phénicie sous le nom de Chnâ (àSs^xb; Xvâ toû itpwtou jxexo- 
vo^oa^vroç #o<vwoç), sans Vn finale, forme de laquelle est tirée Ja 
désignation ethnique Chnaï (XvS, outco? ii o»oiv(xti èxaXetto — tô è8vix&v 
TaùnK xvaot, Orel., Sanchwiiaton, p. 40, note 109). La chose s'ex- 
plique donc : à côté de la forme 1^33, il en existait chez les Phéni- 

1 Je vois dans une note de M. Ziœmern que M. Winckler soutient maintenant 
lui aussi l'identité de Kinahhi et de Chandan* 



208 REVUE DES ETUDES JUIVES 

ciens eux-mêmes une autre, plus courte, 3*33 e ^ c est à celle-ci que 
répond le phonème babylonien Kinahhi, où le h exprime le son du 
y, qui, n'a pas de représentant particulier dans l'écriture cunéi- 
forme. L'habitude d'exprimer le y des langues sœurs par un het 
dans cette écriture est trop connue pour que j'aie besoin d'en 
donner des exemples. 

L'autre passage où je crois pouvoir constater le nom babylo- 
nien de la Palestine se trouve sous le numéro 6i de la liste de 
M. Budge. Je dois seulement faire remarquer que la lecture ad- 
mise par ce savant me semble comporter une légère correction. 
Au lieu de mat Ki-na-a-im, je préfère lire mat Ki-na-a-ah[- hi] ; 
le signe im a un trait perpendiculaire de moins que le signe ah, et 
je suppose que ce trait a été détruit à la fin de la ligne, où l'édi- 
teur indique lui-même que l'inscription est fruste. Les deux lignes 
publiées sont ainsi conçues : 

Ana sharrani {lu-gal mesh) sha mat Kinaim (= Kina-[ah-hï\) 
ardani (nit-mes7i) ahiya {sis-ya) umma 

« Aux rois du pays de Chanaan, serviteurs (= vassaux), mes frères, 
ceci est dit ». 

Nous avons là, sans aucun doute, une sorte de lettre d'avis, de 
la part du chef des rois Chananéens, vassaux d'Egypte, car le nom 
de ce pays y revient dans la suite, d'après la remarque formelle 
de M. Budge. Cette attribution restera encore exacte au cas où la 
leçon In-na-im serait la vraie. Seulement, il faudra voir alors 
dans la terminaison im la désinence phénicienne du pluriel et tra- 
duire : « pays des Chananéens », en admettant que le h représen- 
tant le y aurait simplement disparu dans cette orthographe, fait 
qui est d'ailleurs très habituel en babylonien. 

La seconde forme que revêt le nom géographique de Chanaan 
est celle de Kwiahhu, qui donne naissance à l'adjectif Kunahhâ 
(= "\3233, aram. épwss) « Chananéen ». Je trouve l'adjectif en 
question dans la lettre de Burnaburiash, roi de Babylonie à Amé- 
nophis IV, dont M. Budge a publié, sous le n° 81, le texte et la 
transcription, mais n'a pas donné la traduction, s'étant contenté 
d'en présenter un résumé très sommaire qui laisse de côté le pas- 
sage le plus difficile du texte, celui précisément sur lequel nous 
voulons tout particulièrement appeler l'attention des historiens et 
des critiques bibliques. Le document est si important que je le 
donne en entier ci-après, bien que le premier paragraphe ne 
contienne que des salutations ordinaires : 



RECHERCHES BIBLIQUES 209 



Recto. 



1 ana Nibhurririya shar mat [Miçri] 

2 Kibimâ 

3 umma Burraburiyâsh shar mat Karaduniyash 

4 ahiJtama ana yâshi shulmu 

5 ana kâsha bitikn ashshâtika aUânika matika 

6 rubitika sîsika narkabâtika dannish lu shulmu 

7 ultu abbûâ u abbulia itti ahamish 

8 fabula idbubu 

9 shulmana banâ ana ahamish ultebîlu 

10 u shipri elta banita ' ana ahamish ul igbâ 

11 inanna ahûâ u mana huraçi ana shulmaniya ultebila 

12 inannama huracu maCid mala sha abbika shubïla 

13 u shumma miis mishel sha abbika shubila 

1 4 ammini n mana huraçi tushebela 

15 inanna dulli ina bit ili maad u e/tal 

16 câbla lûma* ibbûsh huraçi maada shubila 
» >> 

17 u atta mimma sha hashhâta ina matiya 

18 shitpramma lelqunikku 

19 ina Kurigalzi abiya Kunahhâ ugabbishunu 

20 ana muhhuhu altapruni umma ana qaan nishat (?) 

21 [Kushi] damma inib allât amma. 
22 inishakîn abûâ 

23 eltabanita (?) eltaprashunuti 

24 ummâ 

Verso. 

25 mûshshêr ittiya ana nashhûni 

26 shumma itti sharru sha Miçrî ahiya tattakrama 

27 itti shanimma tattashhana 

28 anaku ul allaliamma ul ahabatsunushî 

29 ki ittiya nashkunu abûâ 

30 ashshum abi/ta ul ishmishunuti 

31 inanna Ashshurrâau dagil paniya 

32 anaku ul ashpurakku kî shulmishwnu 

33 ana matika ammini ellikâni 

34 shumma tarahmauni shimâti mimma 

35 la ibbûshu riqutishunu kushshidashunuti 

36 ana shulmanika uunana abni ukni shadî 

37 x çimittum sha àîsi sha v narakabâti ici 

38 ullebitakku 

1 Peut-être mcrelta banita, mais le début de la ligne 23 semble avoir contenu la 
forme elta. 

* Peut-être çabtakûma. 

T. XX, n° 40. 14 



210 KEYUETDES ÉTUDES JUIVES 

Traduction littérale. 

Recto. 

1 A Nibhurririya, roi du pays d'[Égypte], 

2 il est dit 

3 ceci : Burraburiyash, roi du pays de Karaduuiyash, 

4 ton frère : à moi la paix, 

5 à toi, ta maison, tes femmes, tes enfants, ton pays, 

6 tes grands, tes chevaux, fortement soit la paix. 

7 Depuis longtemps mon père et ton père l'un à l'autre 

8 de bonnes paroles se sont dites, 

9 des hommages pacifiques l'un à l'autre ils ont transmis, 

10 et des mots blessants l'un à l'autre ils ne se sont pas dits. 

11 Maintenant, mon frère, deux mines d'or pour mon hommage 

tu m'as envoyées ; 

12 mais maintenant l'or en la quantité de toute celle de ton père 

euvoie-(le) ! 

13 et si c'est impossible, la moitié (du présent) de ton père 

envoie ! 

14 Pourquoi deux mines d'or m'as-tu envoyées? 

15 Maintenant des revêtements dans des temples, nombreux et 

le palais 
46 j'ai pris pour que je (les) fasse ; de l'or beaucoup envoie I 
17 Et toi, toute chose que tu désires dans mon pays 
4 8 préviens-moi pour qu'on la prenne pour toi. 

19 Durant (le règne de) Kurigalzu, mon père, le Chananéen lui 

fit dire 

20 vers lui il lui envoya en message ceci : dans qannisaf? 

21 entrons (?), passons outre 

22 et alliance faisons. Mon père 

23 des paroles blessantes lui manda 

24 ceci : 

25 Renonce à t'allier avec moi ; 

26 si avec le roi d'Egypte tu es ennemi, 

27 avec un autre allie-toi; 

28 moi je n'irai pas, je ne le saccagerai pas, 

29 car avec moi il est allié. » Mon père, 

30 à cause de ton père, ne l'écouta pas. 

31 Maintenant l'Assyrien qui recherche ma face 

32 moi, je ne t'ai pas fait savoir que ses salutations 

33 dans ton pays pourquoi elles sont venues. 

34 Si tu m'aimes, mon autorité tout ce qu'elle 

35 n'a pas faite, son éloignement prends-le (en main). 

36 Pour ton hommage ni mines de cristal de roche, 

37 x attelages de chevaux de v chars de bois 

38 Je t'ai envoyés. 



RECHERCHES BIBLIQUES 211 

La difficulté du texte m'impose le devoir de justifier ma tra- 
duction verbale par quelques observations, qui aideront également 
à élucider quelques locutions particulières et peu usitées dans les 
textes officiels connus jusqu'à ce jour. 

Ligne 1. Niphurririya est le prénom d'Aménophis IV, en égyp- 
tien : Nfr-khpr-rà. L'orthographe la plus fréquente est Naphur- 
ruriya. 

Ligne 3. Burràburiash est pour Burnaburiâsh, nom cosséen 
à décomposer ainsi : burna-bur-iash « serviteur du seigneur du 
pays », en assyrien : Kidin-bel-mâti (Sur la langue des Cosséens, 
voyez Zeitschrift fur Assyriologie, juillet 1889, p. 207-222). La 
dynastie cosséenne a régné en Babylonie pendant 576 ans, si ce 
chiffre est bien lu sur la liste des dynasties babyloniennes. 

Karaduniyâsh , ou plus habituellement Karduniyâsh, est le 
nom officiel du royaume cosséen comprenant aussi la Babylonie ; 
le composé Kar-dun-iàsli signifie « région du seigneur du pays », 
en assyrien : Kar-bel-mâti. 

Lignes 4-6. La formule de salutation avec les personnifications 
naïves d'objets inanimés comme les chars s'est intégralement 
conservée en Arabie méridionale, où, au risque de paraître mal 
élevé, on est obligé de la répéter pour chaque personne qu'on 
reçoit. 

Ligne 7. Il faut comprendre ultu au sens adverbial de « depuis 
longtemps ». 

Ligne 9. Le mot pana est le participe banu « construisant, fai- 
sant » à l'accusatif, le complément direct en est le substantif shul- 
mana qui précède; cette composition est des plus fréquentes en 
assyrien. On la rencontre surtout dans les textes philologiques. Le 
composé shulmana banu désigne les rapports amicaux que les 
princes entretenaient les uns avec les autres et qui se manifes- 
taient par les cadeaux réciproques, qui étaient proportionnés au 
degré d'estime que l'on avait pour son allié ; celui-ci, en recevant 
un petit cadeau, se sentait froissé à bon droit et ne se gênait nulle- 
ment de s'en plaindre auprès de son correspondant comme d'un 
manque d'égards. C'est le cas de Burnaburiâsh, qui, n'ayant reçu 
que deux mines d'or en cadeau, fait entendre à Aménophis IV 
que, le père de celui-ci ayant envoyé à son père une somme beau- 
coup plus considérable, il devrait lui envoyer la même somme ou 
du moins la moitié. 

Ligne 10. Le composé elta banita est tout analogue à shulmana 
banâ de la ligne précédente, seulement le participe banita est au 
féminin, se rapportant à elta, accusatif de eltu « dispute »; cf> 



212 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

aram. î-ç? « prétexte, défaut », ar. Obj? « défaut, vice ». On peut 
aussi y voir une transformation de izta, racine azazu (11 y) « être 
fort, violent, en colère ». 

Shipru désigne toute communication, écrite ou orale 1 . 

Ligne 12. L'enclitique ma marque une insistance particulière, 
et inannama a presque le sens de « donc ». 

Maad est une abréviation vulgaire pour maada, qui revient à 
la ligne 15. 

Mata sha abUka « une quantité aussi grande que celle de ton 
père, tout autant que ton père ». 

Ligne 13. La forme rails est, sans aucun doute, celle d'un parti- 
cipe passif; mais la racine maasu ne s'est pas encore rencontrée 
dans un autre texte, à ma connaissance. Le contexte exige cepen- 
dant pour mils le sens de « trop » ou d' « impossible ». Peut-être 
est-ce simplement une variante babylonienne de mishu, participe 
passif de mashû (cf. héb. titoa, ar. ad») « passer, avancer, dé- 
passer » ; le sens de « dépassé » confine à celui de g trop ». 

Mishel est l'état construit de mishlu « moitié ». 

Ligne 14. Ammini, forme contracte de ana mini « pour-quoi 
= pourquoi ». 

Ligne 15. Le sens de « couvertures » ou « plaques » pour le mot 
dulli résulte de la valeur idéographique propre au signe dul, tul- 
hatamu « couvrir ». Il s'agit, paraît-il, des plaques d'or dont on 
revêtait les parois du temple et de l'autel. Comparez le "nies des 
textes architecturaux de la Bible. 

Ligne 16. Çabta, permansif au sens moyen « on a pris, est 
pris », pour (lû-ma) que je fasse (ippûsh), c'est-à-dire : « je suis 
en train de construire » ; le complément direct du verbe se com- 
pose de dulli et de ehal mentionnés dans le verset précédent 2 . 

Ligne 18. Lelkunikku « qu'ils prennent pour toi » ; on s'attend à 
lelkunikka, mais, comme suffixe régime de la deuxième personne, 
la consonne k seule semblait suffisante, et de telle sorte l'adjonc- 
tion de la voyelle u, au lieu de a, est l'effet d'une simple négli- 
gence du scribe, qui se répète, d'ailleurs, dans d'autres textes 
populaires. 

Ligne 19. Ugabbishimu « lui a fait dire » ; c'est la troisième 
personne du paël , le suffixe est un pluriel honorifique. En Abys- 
sinie on emploie toujours le pluriel en parlant de personnes res- 
pectables. 

1 Si le terme merelta existe aux lignes 10 et 23, on peut y voir une variante de 
mereçta « violence » (r. t*"-|fà). Le sens de l'ensemble n'en sera pas changé. 

2 La lecture çabtaku[ma) conjecturée plus haut olfrirait le permansif de çabatu à la 
première personne du singulier. % 



RECHERCHES BIBLIQUES 2*3 

Ligne 20. La transcription Qa-an-ni-shat est douteuse. Les deux 
derniers signes pourraient aussi se lire çallat, forme apocopée 
pour ç alla « guerre », mais que signifie le premier élément? On 
se demande aussi si Qa-ayi-ni-shat n'est pas un terme juridique, 
comme « traité d'alliance », ou quelque chose de semblable. 

Ligne 21. A compléter liushshidamma, impératif du paël 
hushshudu, au sens de « se préparer », ou peut-être « se dé- 
pêcher ». 

La particule i marque l'insistance : i nibalhilamma « passons 
la frontière, envahissons 1 » 

Ligne 22. La lacune est difficile à combler; peut-être faut-il 
restituer [milharish] i nishahin « allions-nous ouvertement ! » 
Ligne 23. Je complète, avec réserve, elta-banita (y. 1. 10), au 
sens de « désobligeance, blâme », 

Ligne 25. Mushs/ier, impératif de mushsîiuru « laisser, 
cesser ». 
Nashhuni « s'allier », infinitif niplial de shahanu « faire ». 
Ligne 26. Tallakra (ma) est pour laalalira, 2 e personne de 
l'iphtaal de naliaru « devenir étranger, agir en ennemi ». 
Ligne 21. Shani(mma) « autre », héb. ^ « deuxième ». 
Tallashkana « allie-toi », 2 e personne de nashlianu, 1. 25. 
Ligne 28. Ahabalsunusld, première personne, futur de habalit 
« piller, saccager » ; le suffixe pluriel de majesté, sunit, est écrit 
Mi-nu, mais l'on sait que le signe hu a aussi la valeur shu, ce 
qui implique également celle de su. La forme allongée shaniishi 
est parallèle à celle du singulier shuashi et revient fréquemment 
dans les textes. 

Ligne 30. Ashslium est contracté de ana-shum « à cause, pour 
l'amour de », mot à mot : « pour le nom de ; cf. le mischnaïtique 
Wéa pour ûrô-'jla, qui a le même sens. 

Ligne 31. Dagil paniya « qui se tourne vers ma face », expres- 
sion ordinaire pour « vassal ». 

Ligne 32. Ul ashparakhu, mot à mot : « je ne t'ai pas envoyé 
dire », doit être compris avec la nuance de « je n'ai pas besoin de 
te le dire ». 

Ligne 33 Animini« pourquoi », c'est-à-dire dans quel but; il y a 
ici une insinuation hostile au roi assyrien ; j'y reviendrai plus loin. 
Ligne 34. A noter la conservation du h dans larahmanni « tu 
m'aimes (r. dm) », écrit d'ordinaire laramanni. 

Je crois que le i de shimâli est le suffixe de la première per- 
sonne, contracté de ia. 

Ligne 35. Requlishwiu, « leur éloignement », doit, sans doute, 
être pris au sens adverbial de « éloignés ». 



214 REVUE DES ETUDES JUIVES 



Traduction courante. 

« Lettre adressée à Nibhuririya, roi d'Egypte, par Burnaburiash, 
roi de Gossée et de Babylonie. 

Cher frère, j'ai le plaisir de t'annoncer que je me porte très bien, et, 
espérant que ta santé ne laisse rien à désirer, je te prie de faire 
parvenir mes salutations aux tiens, à ton peuple et à tes grands ; et 
je fais des vœux pour la prospérité de ta puissante armée. 

Depuis longtemps, ton père et le mien s'étaient voué une amitié 
sincère, qui a trouvé son expression dans les cadeaux précieux qu'ils 
échangeaient entre eux. Jamais leurs excellentes relations n'avaient 
donné lieu à la moindre récrimination de part et d'autre. J'avais le 
droit de croire que les mêmes témoignages d'estime mutuelle se con- 
tinueraient entre leurs successeurs aux trônes des deux pays. Ce 
n'est donc pas sans quelque désappointement que j'ai reçu les deux 
mines d'or que tu as bien voulu m'envoyer comme cadeau d'heu- 
reux avènement. Entre nous, cher frère, tu me permettras de parler 
en toute franchise. Il me faut absolument le même poids d'or que 
celui par lequel ton père avait lié amitié avec le mien, ou, si cela te 
paraît excessif, la moitié de cette quantité. Deux mines, quelle baga- 
telle ! Tu dois savoir que, étant en train de revêtir de plaques dorées 
les parois du temple de mon dieu et mon propre palais, j'ai besoin 
de beaucoup d'or, et à qui veux- tu que je le demande si ce n'est à 
toi, mon cher frère ? Pour t'en dédommager, je te laisse libre de choi- 
sir les objets qui te plaisent le mieux dans mon royaume. Tu n'as 
qu'un mot à me dire et je te les expédierai sans retard. 

Le fait suivant est de nature à te donner une idée de la sincère 
amitié qui rattache ma famille à la tienne. Mon père Kurigalzu fut 
un jour sollicité par le Ghananéen, qui lui envoya une dépêche con- 
fidentielle qui se résumait dans ce passage : c Donnons-nous rendez- 
vous à. . . et envahissons l'Egypte avec nos forces réunies ! » A cette 
proposition avantageuse, mon père répondit par un refus catégorique, 
qui blessa beaucoup l'ambassadeur : « Renonce à l'espoir de m'avoir 
pour allié. Si tu as l'intention de comploter des hostilités contre le roi 
d'Egypte, cherche-loi un autre auxiliaire ! Jamais je ne ferai un mou- 
vement agressif contre son pays, jamais je ne chercherai à m'en- 
richir de ses dépouilles; le roi d'Egypte est mon allié ! » 

Voilà comment mon père repoussa une alliance avantageuse pour 
l'amour du tien. 

Maintenant c'est mon tour de te demander un service pareil. Depuis 
quelque temps, j'ai réussi à faire reconnaître ma suprématie au roi 
d'Assyrie. Celui-ci vient de t'envoyer un message d'amitié et je n'ai 
pas besoin de réfléchir longtemps pour savoir pourquoi il l'a fait. 
Si tu m'aimes, tu repousseras avec énergie toutes les propositions 
qui te seraient faites au détriment de mon autorité. 
En attendant ta bonne réponse, je te prie d'accepter, à titre 



RECHERCHES BIRLIQUES 215 

d'hommage affectueux, dix chevaux de guerre avec cinq chars en 
bois solide que j'ai le plaisir de t'envoyer par ce courrier. » 

Pour bien comprendre l'incident auquel le roi babylonien fait 
allusion dans la lettre précédente, il serait utile de dire quelques 
mots sur la politique générale de cette époque. Grâce à d'autres 
documents similaires qui nous ont été conservés dans le trésor 
d'el-Amarna et bien qu'ils ne nous soient connus que par quelques 
extraits insuffisants *, nous pouvons déjà faire un pas dans cette 
voie et lever un petit coin du voile séculaire qui nous cachait jus- 
qu'à présent l'histoire de ces époques si intéressantes. Cependant, 
afin de ne point interrompre notre étude géographique, j'aime 
mieux y revenir plus loin, dans la partie consacrée à la politique, 
et je me borne pour le moment à la constatation de ce fait prin- 
cipal que la Palestine portait chez les correspondants d'Améno- 
phis IV, comme chez les auteurs de l'Hexateuque, le nom de 
« pays de Chanaan » , que la Palestine avait , dès les temps 
préhébraïques, une existence politique séparée et indépendante 
des États syriens du nord, aussi bien que de la Phénicie propre- 
ment dite, qui, à ces époques reculées comme aux époques plus 
récentes, était habituellement désignée sous le nom de mat 
Aharru « le pays de derrière, le pays de l'extrême Occident », 
chez tous les peuples qui se servaient de la langue babylonienne 
comme d'une langue littéraire, dénomination qui a aussi passé 
chez les Égyptiens, où elle a été traduite par to Reft. 

Mat Nuhashshe = Aram Çobâ = Chalcis. 

Le pays le plus voisin de la Palestine vers le nord est le 
royaume de Damas, auquel les Assyriens ont donné le nom singu- 
lier et encore inexpliqué de sHa-imerishu « pays aux ânes ». Les 
textes d'el-Amarna, du moins tels qu'ils sont connus jusqu'à pré- 
sent, n'en font aucune mention. Nous sommes mieux renseignés 
au sujet du royaume limitrophe appelé mat Nuhashshe « pays du 
cuivre », et dans lequel je crois reconnaître le pays nommé tm 
rniss dans la Bible. Mais, avant d'établir cette identification, il 
est indispensable de faire connaître les circonstances qui ont 
amené les correspondants d'Aménophis III à parler de ce pays. 

Après avoir consolidé ses conquêtes dans les divers états de 
la Syrie du nord, le roi égyptien Thutmès III (? de 1503 à 1449) 

1 Cet inconvénient ne subsiste plus depuis la publication du Recueil du Musée de 
Berlin, qui renferme déjà les originaux de 89 lettres de la collection. 



216 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

confia la royauté du pays de Nuhashshé à un de ses fils qui ne 
devait pas lui succéder sur le trône d'Egypte. Pendant que Thut- 
mès III (?) vivait, le prince égyptien ne parait pas avoir été inquiété 
par les peuples voisins, mais à l'avènement d'Aménophis III (?}, 
le mouvement agressif des Héthéens prit une telle extension que 
le prince se vit obligé d'informer la cour suzeraine de l'état mena- 
çant des choses syriennes et de demander le prompt envoi d'une 
armée de secours. Ces faits résultent d'une lettre, malheureuse 
ment trop mutilée par endroits, qui est ainsi conçue (W., 30) : 

Recto. 

1 ana{il) Shamshi shar beliya shar mat Miçri 

2 umma addi-nirari ardukama 

3 ana shepâ beliya amlmt 

4 . .? enuma Manahbia shar mat miçri aUa 

5 ..ri... y a ina mat nuhashshé 

6 ana shar rut am ibbu.. ashshuu shamni ana qaqqadushu 

7 ishhunshu u Ma. . .ribi sha shar mat 

8 ana sharrutam sha ib(J)buni 

9 sha ishhunsh mamma. ......... 

10 ittadinshu ardut (?) 

41 anum 

Verso. 

4 iç 

2 Talua 

3 % inanna beli. . 

4 u shar mat hatte ana muh 

5 beli duppate (pi.) u rih 

6 u ana sha shar mat miçri 

7 u inanna belini ana muh. 

8 u ana shuli •. . 

9 u... ana sha belini 

4 ana beliya ina mushe [pi.) lizzim 

11 1% la lemeq ehîmê ana ardutti 

42 ana sha beliya lu kittum tatashshu mat 

13 u shumma beliya ana açim la .mân 

1 4 u beliya ishten amel milgashu 

15 qadu ummanâtishu u qadu narkabâlishu lishpur 

Traduction. 

« Au dieu soleil, roi mon seigneur, roi du pays d'Egypte, il est dit 
ceci : Moi, Addi-nirari, ton serviteur, je me jette aux pieds de mon 
Seigneur... Lorsque mon père Manahbia, roi d'Egypte, me confia la 
royauté du pays de Nuhashshé et me versa de l'huile sur la tête.. . 
roi du pays... à la royauté qu'il... qu'il a fait, personne lui 



RECHERCHES BIBLIQUES 217 

donna la fonction Takua. . . et maintenant mon seigneur. . . et le 

roi du pays de Hatte contre. .'. homme de lettres et à ce que le 

roi d'Egypte. . . nous sommes maîtres, sur.' . . et à . . . et à ce que nous 
pouvons (?)... qu'ils attaquent (?) mon seigneur pendant la nuit... 
que ni la violence (?) des Mânes les serviteurs. . . à ce que toi, mon 

seigneur dis la vérité et si mon seigneur n'est pas prêt (?) à 

sortir, qu'il envoie un homme de son conseil avec des troupes et des 
chars de guerre. » 

Il faut croire que ce cri d'alarme n'est pas resté sans effet à la 
cour du Phararon. Les troupes égyptiennes ont dû partir sans re- 
tard pour prêter main forte au prince royal menacé. Combien a 
duré la lutte entre cette armée de secours et les Héthéens et 
quelles en ont été les péripéties? Ce sont des choses que nous ne 
connaîtrons probablement jamais. Contentons-nous d'être bien 
renseignés sur l'issue finale. Celle-ci n'a pas été de nature à 
flatter l'orgueil égyptien. Une série de nouvelles lettres nous 
apprennent que le pays de Nuhashshe n'a pas tardé à être perdu 
pour l'Egypte et que celle-ci avait déjà besoin de prendre des 
mesures, afin de préserver ses provinces plus méridionales de 
l'invasion des Héthéens victorieux et très méthodiques dans leur 
marche en avant. Voici, sur cette nouvelle affaire, une lettre, très 
bien conservée, écrite à un moment où l'occupation du mat Nu- 
hashshe»par le roi de Hatti était déjà un fait accompli (W., n° 31). 

Recto. 

4 ana Hâi ahiya 

2 umma aziri akukama 

3 ana muhka lu shulmu 

4 u ishtu ummanâti çaU qashtate 

5 sha shar beliya aggish lu shulmu 

6 mînâm abhinama 

7 upa'i (?) pani shar beliya 

8 panuta upa'i (?) 

9 anaku u abliya 

4 u ahiya gabbu amelute 

4 4 sha shar beliya pani 

42 anûmma anaku u Hatîb 

\ 3 nîllagâm inânnama 

14 ina hamutish Hâi 

4 5 illippakunu lu Me 

4 6 inuma gâshtaJm 

47 ishtu amate (pi.) beliya 

4 8 la apatVar 

4 9 u ishtu amate (pi.) kunu 

20 anaku amel ardute sha beliya 



218 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Verso. 

21 shar mat halte ina mat nuhashshe 

22 ashîb u palhahu 

23 ishtu panishu as. .mi 
2i ina mat aharru ilâm 

25 u shumma er dunît 

26 ishhitma III (?) . . .harranu ina ait ashîb 

27 u palhahu ishtu panishu 

28 u muh amati shuati 

29 izzaz adi paVarishu 

30 u anûmma îllagâm 

31 ina hari (?) shma 

32 anahu u haUp 

Traduction. 

« A Hâï, mon frère, il est dit ceci : Moi, Aziri, ton frère, t'envoie 
mes salutations ; les troupes et les archers du roi, mon seigneur, 
t'envoient aussi leurs sincères compliments. 

Qu'a... notre père (?). Il a... dernièrement devant le roi, mon 
seigneur, moi, mes enfants, mes frères et tous les gens du roi, mon 
seigneur, avant cela, moi et Hatib nous étions arrivés (?). Mainte- 
nant souvenez-vous vite de Hâï. Si je réussis (?) je ne me débarras- 
serai ni des affaires du roi, ni des vôtres. Je suis le serviteur de mon 
seigneur. 

Le roi du pays de Hatti reste dans le pays de Nuhashshe et je le 
redoute beaucoup... il monte vers la Phénicie. Et, s'il emporte la 
ville de Dunip... reste dans la ville et je le redoute beaucoup. Et à 
cause de ces choses il s'arrête (?) jusqu'à ce qu'il l'ait prise (?). Hatip 
et moi, nous partirons » 

Suivant toutes les vraisemblances, Aziri, l'auteur de cette lettre, 
était établi comme gouverneur de Dunip même. Sa position n'était 
plus tenable, car les Héthéens tenaient la ville assiégée et se pré- 
paraient à donner l'assaut. L'issue de ce siège n'intéresse guère 
les études bibliques, nous nous bornerons donc à fixer autant 
que possible la position géographique de la contrée qui, dans nos 
documents, porte le nom de « pays de Nuhashshe ». 

La ville de « Dunip », orthographiée plusieurs fois Tunip, 
est, sans aucun doute raisonnable, la localité que les inscrip- 
tions égyptiennes enregistrent sous la dénomination de Tunep. 
Différents indices ont déterminé M. Noldeke à chercher son em- 
placement dans les environs de la Damascène. Le savant orien- 
taliste a été heureusement inspiré. Notre texte fait clairement 
voir, d'une part, que le mat Nuhashshe était situé en Syrie et 
non pas en Phénicie, nommée ici rnat-martu = mat aharru. 



RECHERCHES BIBLIQUES 219 

D'autre part, il est visible que le mat-Nuhashshe occupe une si- 
tuation plus voisine du Hatti et, par conséquent, plus septentrio- 
nale que la ville de Dunip = Tunep. Maintenant, quand on consi- 
dère que la dénomination mat-Nuhashshi ne peut signifier autre 
chose que « pays de cuivre », en hébreu niûha ynN, on est amené à 
y voir un district montagneux, abondant en mines de cuivre ; 
mais alors comment ne pas rapprocher le récit biblique connu 
relatif à l'immense quantité de cuivre que David emporta, à la 
suite de son expédition victorieuse dans le pays d'Aram Çôbâ, 
rniis d^N {II Samuel, vin, 8)? D'où pouvait venir cette richesse 
particulière de cuivre dans cette région spéciale, sinon des mines 
de ce métal subsistant dans le pays même, car le cuivre n'est pas 
un objet de luxe ou de haut prix, comme l'or et l'argent, pour que 
les habitants d'Aram Çôbâ l'aient recherché de préférence ? Cette 
réflexion nous autorise à conclure que le mat Nuhashshe de nos 
textes et l'Aram Çôbâ des écrivains bibliques ne font qu'un. 
Ainsi, se vérifie l'hypothèse émise par moi depuis des années au 
sujet du nom de fniE,, as. Çiibitu, que j'ai envisagé comme une 
forme contracte de ï-Dhs: « rousse », épithète due à l'abondance des 
gisements de cuivre, ce métal roux par excellence, sur le terri- 
toire de ce pays. Comparez l'arabe sii^a « blond, roux ». Chose 
curieuse, les anciennes dénominations, au fond équivalentes, 
Nuhashshe et Çôbâ se sont perpétuées à travers l'appellation 
grecque de xcDou?, qui dérive de Xa^xd? « cuivre, airain ». Ce rap- 
prochement a déjà été tenté dans le travail auquel je viens de 
faire allusion tout-à-1'heure. 

11 y a plus, l'apparition si inespérée, dans les correspondances 
princières du xv° siècle avant J.-C, d'un pays du cuivre comme 
celui d'un territoire du Liban situé un peu au nord de Dunip près 
de Damas, et, par conséquent, compris dans les frontières de la 
Palestine septentrionale qui va jusqu'à la proximité de Hamâth sur 
l'Oronte (nfcfi Nbb), confirme l'exactitude de la description géolo- 
gique qu'on lit dans le Deutéronome (vm, 9). Ce passage représente 
la Palestine comme un pays dont les pierres contiennent du fer et 
les montagnes se prêtent à l'exploitation du cuivre. Jusqu'à pré- 
sent les explorateurs de la Palestine n'ont mentionné que l'exis- 
tence du fer, celle d'anciennes mines de cuivre a été rapportée par 
Volney seul (Dillmann, Commentaire, au passage précité). Les 
traces d'exploitation de cuivre dans le Liban observées par ce 
voyageur sont réelles, et attestent les ressources métallurgiques 
de cette contrée, ressources qui lui ont valu le nom préhébraïque 
de « pays du cuivre ». 

{La suite au prochain numéro.) J. Halévy. 



NOTE 



SUR 



LE MASSACRE DES CHRÉTIENS HIMYARITES 

AU TEMPS DE L'EMPEREUR JUSTIN 



M. Joseph Halévy a présenté, l'année dernière, à l'Académie 
des Inscriptions et Belles-Lettres, puis publié dans cette Revue, 
un mémoire sur les « Sources relatives à la persécution des chré- 
tiens de Nedjrân ». A côté d'observations critiques dont je n'en- 
tends point contester la valeur, et de conjectures philologiques 
qui sont en dehors de ma compétence, ce mémoire contient une 
assertion grave et inattendue qui ne me paraît pas devoir passer 
sans objection. C'est pourquoi j'ai pris la liberté d'attirer de nou- 
veau l'attention de l'Académie sur le sujet déjà étudié par 
M. Halévy. Répondant à l'aimable invitation de mon vénérable 
confrère, M. J. Derenbourg, je soumets mes observations au juge- 
ment des lecteurs de la Revue des Études juives. 

Tout le monde est d'accord que. sous le règne de l'empereur 
Justin I er (518-52 1 7), le pays que nous appelons maintenant Yémen 
ou Arabie heureuse fut le théâtre d'une invasion abyssinienne. 
L'expédition du négus, concertée avec le gouvernement byzantin, 
avait pour but ou pour prétexte de venger les chrétiens du pays, 
persécutés par les autorités indigènes. Son résultat immédiat fut 
de faire passer le Yémen sous l'autorité du souverain d'Abyssinie, 
qui se fit représenter sur les lieux par des vice-rois chrétiens dont 
deux, Esimphaeos et Abramos, sont connus par leurs noms. 

Le point sur lequel j'ai le regret de ne pas m'entendre avec 
M. Halévy, c'est la religion des persécuteurs. Avant lui on était 
d'accord qu'ils étaient juifs ; selon lui, ce seraient des chrétiens, 
comme leurs victimes, des chrétiens hérétiques, il est vrai, des 



NOTE SUR LE MASSACRE DES CHRÉTIENS IHMYARITES 221 

ariens, mais enfin des chrétiens. Je crois qu'il y a lieu de s'en tenir 
à l'opinion commune. Écoutons les témoignages. 

Sur cette question, quatre textes seulement peuvent être invo- 
qués : 

1° Procope, dans son De Bello Persico (I, 20), s'exprime en ces 
termes : ce Ellesthaeos, roi des Éthiopiens, chrétien et chrétien 
très fervent, ayant appris que les Homérites de l'autre côté de lfi 
mer, qui étaient alors les uns juifs, les autres attachés à leur 
ancienne religion, faisaient peser sur les chrétiens de ce pays une 
oppression sans mesure, réunit une flotte et une armée, marcha 
contre eux », etc. Ainsi, au témoignage de Procope, les chrétiens 
sont persécutés par des Juifs et des païens attachés encore à la 
vieille religion sabéenne. Il est bon de noter que les renseigne- 
ments de Procope, empruntés, pour ce qui concerne ces relations 
lointaines, aux rapports des diplomates byzantins, méritent la 
plus entière confiance. 

2° Dès avant l'expédition du négus, et à la première nouvelle 
des violences exercées contre les chrétiens du Yémen, Jacques, 
évêque de Saroug en Mésopotamie, écrivit aux fidèles de Nedj- 
rân une lettre où il leur offrait des consolations accompagnées 
de longs développements théologiques. Ici, il n'y a pas la moindre 
ambiguïté : les persécuteurs sont présentés comme juifs, exclusi- 
vement juifs. 

3° Un récit de ces événements, ou peut-être * d'événements 
semblables qui se seraient passés peu auparavant, nous a été 
conservé, avec peu de variantes pour le fond, en syriaque dans 
l'histoire ecclésiastique de Jean d'Asie, en grec dans les chroni- 
ques de Malala et de Théophane -. D'après ce récit, la querelle a 
son origine dans l'attitude du roi des Himyarites, qui fait massacrer 
systématiquement les négociants byzantins de passage dans son 
pays. Ces violences sont présentées comme ayant été exercées en 
représailles des mauvais traitements que les Juifs avaient à subir 
dans l'empire romain. Le texte a souffert à l'endroit où la religion 
du roi himyarite était marquée expressément. Il n'est guère dou- 
teux que l'auteur l'ait caractérisée formellement comme judaïque. 
L'ensemble du morceau suppose que la persécution s'inspire 
exclusivement de rancunes juives, et aucun autre parti religieux 
n'est mentionné. 



1 Je laisse ouverte cette possibilité pour ne pas m'engager dans une discussion cri- 
tique qui m'entraînerait trop loin. Ma démonstration n'a pas besoin d'une précision 
plus grande dans l'interprétation de ce texte. 

* Jean d'Asie (Assemani, Bibl. Or., t. I, p. 359); Malala, p. 433 (éd, de Bonn) ; 
Théophane, ad. a. m. 6035. 



222 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

4° Un document des plus circonstanciés sur ces tristes événe- 
ments nous a été conservé dans une lettre de Siméon, évêque 
monophysite de Beth-Arsam, dans la Mésopotamie persane. Ce 
document ne saurait être considéré comme authentique : M. Ha- 
lévy Ta démontré ; et, pour l'ensemble, je ne fais aucune difficulté 
d'accepter ses conclusions. Cependant, s'il est inauthentique, il 
fl'est pas pour cela à rejeter complètement. On y trouve des dates 
inexactes et des détails inadmissibles : c'est une tradition altérée, 
mais une tradition qui n'est pas très éloignée des faits. Au juge- 
ment de M. Halévy, la partie principale de cette pièce aurait été 
rédigée sous le règne de Justinien (52*7-565). Or, sa donnée fonda- 
mentale c'est le massacre des chrétiens de Nedjrân et d'autres 
localités yéménites par un roi juif. 

J'écarte les documents postérieurs au vi e siècle. Ils sont, du 
reste, en plein accord, sur le point que je considère, avec ceux 
que je viens de citer. On peut s'étonner qu'avec des témoignages 
si clairs et si concordants, M. Halévy soit arrivé à conclure que 
les massacres du Yémen soient imputables à des chrétiens. C'est 
qu'il a fait ici de l'exégèse, et de l'exégèse théologique. 

Selon lui, dans tous ces textes, juif veut dire chrétien judaïsant, 
et chrétien judaïsant signifie arien. Cette double identification, je 
regrette de le dire, est tout ce qu'il y a de moins vraisemblable. 
Que Tarianisme, en particulier, ait jamais été confondu avec le 
judaïsme, de quelque nuance que ce soit, c'est ce qui ne résulte 
en aucune façon des documents. Ni l'origine de cette hérésie, ni 
l'histoire de son développement, ni le caractère de l'opposition 
qu'elle rencontra, rien ne permet de la rapprocher du judaïsme. 
Sans doute, la doctrine d'Arius diminuait notablement la divinité 
du Verbe, et, sur ce point, elle pourrait sembler moins éloignée 
que le dogme orthodoxe des croyances juives sur la divinité. Mais 
ceci rentre dans le domaine de la métaphysique religieuse. Sur le 
terrain pratique, le fossé n'était pas moins large entre Juifs 
et ariens qu'entre Juifs et consubstantialistes. Pour les adver- 
saires du concile de Nicée comme pour ses défenseurs, les Juifs 
étaient une secte ennemie, dont on tenait extrêmement à se dis- 
tinguer. 

Dans cet état des relations et du langage, comment concevoir 
que des théologiens comme Jacques de Saroug, que des historiens 
comme Procope et Jean d'Asie aient pu faire la confusion que 
suppose M. Halévy? Du reste, a-t-on bien calculé les consé- 
quences de ce système ? Du moment où le mot juif veut dire 
arien, comment s y prendra-t-on quand on voudra, pour de bon, 
désigner des Juifs proprement dits ? 



NOTE SUR LE MASSACRE DES CHRÉTIENS HIMYAR1TES 223 

Qu'il y ait eu des ariens dans ces régions au iv° siècle, comme 
lhistorien arien Philostorge l'affirme, je ne veux pas le contester 
ici, pour ne pas faire un trop long épisode. D'ailleurs, que nous 
importe? Les auteurs du vi e siècle, parlant d'événements de leur 
temps, ne mentionnent que des Juifs et des chrétiens. Ceux-ci, 
d'après ce qu'on peut voir de leurs relations, sont en communion 
avec les églises de Syrie, c'est-à-dire avec des églises où l'aria* 
nisme n'était plus connu que de nom. M. Halévy allègue, il est 
vrai, « la curieuse légende d'un archevêque arien tué et brûlé en 
Abyssinie sur l'ordre de l'impératrice Théodora, épouse de Jus- 
tinien ». Cette histoire, môme légendaire, aurait ici beaucoup 
d'importance, si elle avait le moindre titre à figurer au débat. 
Elle témoignerait, d'une manière plus ou moins confuse, en 
faveur de la persistance d'une église arienne dans l'Abyssinie du 
vi e siècle. Malheureusement, il suffit de jeter un coup d'œil sur le 
texte l auquel renvoie M. Halévy pour constater qu'il n'y est 
nullement question de l'Abyssinie, mais de la Basse-Nubie, et 
que le prétendu archevêque arien est en réalité le chef de la 
mission catholique envoyée en Nubie par l'empereur Justinien, 
vers l'année 548 2 . Pour diffamer un adversaire, l'écrivain mono- 
physite à qui nous devons cette légende, lui attribue une profes- 
sion de foi arienne. Ni le fait ni le document n'ont donc rien à 
voir avec le temps, le pays, l'événement, que nous considérons. 

Enfin, quelle impossibilité voit-on à cette persécution juive ? 
On ne doutait guère, dès avant ces dernières années, que les Juifs 
n'eussent été très influents dans le Yémen, depuis le iv e siècle 
jusqu'au vi e . Des inscriptions découvertes par M. Glaser 3 per- 
mettent maintenant d'affirmer sans crainte que non seulement 
ils ont été influents, mais qu'ils sont même arrivés à conquérir 
le gouvernement du pays. On a pu constituer toute une série de 
textes épigraphiques officiels, dont la teneur suppose que le sou- 
verain professait une religion monothéiste, qui n'est nullement 
caractérisée comme chrétienne. Dieu y est appelé : Le très misé- 
ricordieux, le Seigneur du ciel et de la terre, une fois même 
le Seigneur du ciel et d'Israël. La chronologie des inscriptions 
himyarites est maintenant fixée avec une entière certitude, et 
M. Halévy n'a pas peu contribué à cette détermination. 11 en 



1 Assemani, Bill. Or., t. I, p. 384, note 2. 

2 V. là-dessus, Jean d'Asie, p. 141 de la traduction allemande de Schônfelder. 

3 Skizze der Geschichie Arabiens, Munich, 1889, p. 12 et suiv. Ces inscriptions 
n'ont pas été publiées intégralement. M. Dillmann les mentionne [Comptes rendus de 
l'Académie de Berlin, 1890, p. 10) du ton d'un homme qui en admet les dates et 
l'appartenance religieuse telles que M. Glaser les présente. 



224 REVUE DES ETUDES JUIVES 

résulte que la dernière inscription royale qui contienne des for- 
mules païennes est de l'année 281, que les inscriptions juives se 
rencontrent aux dates de 378, 448, 458, 467. En 542-543 apparaît 
la première inscription chrétienne, où, à côté du Dieu très misé- 
ricordieux, on voit nommer le Christ et le Saint-Esprit. 

Quoi de plus conforme à ce que les auteurs contemporains et 
les traditions de sources diverses nous apprennent sur la situation 
des confessions religieuses dans le pays de Saba ? 

Ajoutons que, mieux encore que par le passé, il est aisé de dis- 
tinguer le côté politique des persécutions dont il s'agit. Au rap- 
port de Théodore le Lecteur, historien du vi e siècle, l'église himya- 
rite n'aurait reçu son organisation que sous l'empereur Anastase 
(491-518) l . C'est alors qu'ils auraient reçu leur premier évêque. 
Les princes juifs, qui gouvernaient le pays sabéen, ne pouvaient 
manquer de voir dans cette fondation un point d'appui pour l'in- 
fluence byzantine. L'Évangile fut traité comme ia religion des 
étrangers, des ennemis de l'indépendance nationale. C'était un 
mauvais calcul, et les événements ne tardèrent pas à le montrer. 
Mais je n'ai pas à insister sur ces événements, leurs causes, leur 
importance, leurs suites. 11 me suffit d'avoir établi, contre l'in- 
terprétation de M. Halévy, le bien-fondé de la notion que l'on en 
a eue jusqu'à présent 2 . 

L. Duchesne. 



1 Théod. le Lecteur, II, 58. Il représente cette fondation comme la première appa- 
rition du christianisme dans un pays qui était juif de temps immémorial. La fameuse 
mission de Théophile, au iv e siècle, n'avait donc pas eu les résultats dont Philos- 
torge fait honneur à ce personnage. Du reste le texte même de Philostorge laisse voir : 
1° que dès le iv e siècle l'influence juive était prépondérante dans les conseils du 
roi himyarite ; 2° que l'empereur Constance ne réclamait alors aut?e chose que la 
liberté de culte pour les marchands romains de passage dans le pays. 

2 M. Joseph Halévy, en sa qualité de membre du Conseil, ayant eu connaissance 
de l'article de M. l'abbé Duchesne, nous a envoyé une réponse, qui sera insérée dans 
le numéro suivant. [Note de la Rédaction.) 



GLOSES D'ABOU ZARAR1YA BEN BILAM 

* SUR ISAÏE 

(SUITE 1 ) 



kbd n'TpD omay jmn ma p po «0:1 ^331 j« djm ♦ Kroby^ «rua 
chipidû^k in«n »e mmi] ♦ ' DmKPWKi tonnera hd -sKin^K fhftj p 
3î2î? «0 frps p 3 dkb^k im >d po^K rrtn p n«yîsp nâmi np ru* 
T[pnp > Kon^al^n»^ 'hy irtna ^hiudm dit:Ak to *d ara 

Chap. XVIII. 

4. ù^dss bitbst. Saadia a traduit : « dont les régions sont ombra- 
gées ». Le traducteur prétend que c'est une chose connue en Abys- 
sinie, parce qu'il s'y trouve des montagnes qui couvrent de leur 
ombre la plaine à cause de leur hauteur. Il pense encore que N72à ^3 
désigne des barques de jonc qu'on fabrique chez eux et qu'on enduit 
de poix, craignant le grand nombre d'écueils dans leurs lacs et leurs 
fleuves. J'ai vu dans l'histoire de Masoudi qu'on trouve quelquefois 
des fragments de ces barques dans la mer de Syrie, provenant des 
épaves du naufrage qu'elles ont fait dans le Nitas (Pont). Masoudi 
démontre par là qu'il y a une jonction entre ces deux mers. Il 
pense que ces fragments viennent par le canal qui verse ses eaux 

1 Voyez Revue, t. XVII, p. 172 ; t. XVIII, p. 7), et t. XIX, p. 84. 

2 La même observation se lit dans Amanat, p. 244. 

3 Par la mer de Syrie Masoudi entend la Méditerranée; cf., entre autres, Prat* 
ries d'Or, I, 261. 

T. XX, N° 40. 15 



226 REVUE DES ETUDES JUIVES 

m dk*6k nm >b* ù&ïôx to ;di ssuo^k 3^a ^y /i*ô py }« 
*p/uo nrtSo ira nos ♦ b-idi -ppoo »h 2 înm^Dp^K n^y »rot 
ii^i3« ma na:yo ♦isik onm i«?a i»« : ' pjjiAk a*ii£« j«d^ *d bétok^» 1 

♦ tik ^ymt onn 4 jiddo* n^sca c^oion idko> n^Jioi w ;o ^*6kjto 
Dzwb& nnpbi jkîo^k n^i dkdj*6k bip nixb idd^k n/iKa doe^k td 
mai :ipy?« w Di5tn^« «naq rrn» ^0:1 noai s tivriu «oa^ nx mn 
•rm tdh jwîun n*o ibiKJD^Ka ;kxji*6k pop» ♦ nraoa o»Wrn 
p^Jio^K narî jo ^pii f «0 ^î?d iro yvphtt mi >:yoi ♦ «i'« }kx:i*6k m 

♦ idj^ pin nt^/io] «il aom £>nna run ru*6 woî ia« nai kd>b 
f^i«b« ^ «to'Di k6i ion *jm aki ^tiioi rua i>ip* j« hwpbhi 
ne finra nT-itrn >o fr«n^« ruto [jkï rima ma ewn n« r/fn 
p«[D^« }«ae ruto^K ffcnyo^K bayerai jn^may^x -ntr «0 bf\n 
{«1 «om^i ^ ftan *]WDn rrfrnn [imaao] ^a ^iio py^ t^k 
mm a'trn o>pn ^iio n:« ^k:de>k dto pia» nbz Kccâo p/in ;*o 
pr6noo^K »e t^k ia« mai» d^ «00 irtm '-|^ wi ion ^0 

du Pont dans la mer de Syrie, et sur lequel se trouve Constanti- 
nople. 

2. ûriïïi T©7353. Saadia a traduit « tiraillé et épilé », la quatrième 
forme de l2"i?3 en arabe signifie aussi « épiler ». — "inîo a le sens de 
lïîo ; l'alef a été substitué au zayin ; de même ïDNtt" 1 (Ps., lviji, 8), 
qui est pour "lOOttr 

4. .. .OflO : « Gomme la chaleur du soleil à la suite de la pluie », 
parce qu'elle établit l'équilibre des corps et remet le' tempérament. 
Le soleil a été surnommé ici ns£ à cause de la pureté de sa lumière. 

5. nom : « Le verjus au moment où le fruit noue ». — ...moi : 
a II coupera les branches avec des serpes ». — miD^att signifie 
également les v branches ». — înn siguifie « couper » ; c'est un verbe 
parfait au hifil d'une racine gémiQée, d'après ce que dit Abu-Zaka- 
riya, car il a le même type que bnfï et non ; une forme semblable est 
pin II Rois, xxin, 15. On pourrait dire aussi que c'est (une racine 
à seconde radicale faible) comme nsr; (Geu., xvn, 14), d'autant plus 
que les docteurs présentent la forme pnîi (Synïi., 520), et si la lecture 
traditionnelle de hittiz avec daguesch est correcte, c'est comme le 
daguesch que les Hébreux mettent dans les verbes à seconde radi- 
cale faible, à la place de la quiescente douce, comme compensation, 
ex. ï-nWïi (Lam., i, 8), "pimon (Jér., xxxviii, 22), etc., et si la ponc- 
tuation est pnfl sans daguesch, il n'y a plus de difficulté pour l'as- 
similer à trprr, a^Drt. întt est comme non et nxn (Deut., xxvm, 52); 
c'est une observation qu'Abuwalid n'a pas faite dans son Mustalhiq, 

1 Voyez Ous>, c. 392, où Abulwalid explique que l'exilé est comparé à celui à qui 
on a arraché les cheveux et la barbe. 



GLOSES D'ABOU ZAKAMYA BEN BILAM SUR ISA1E 227 

rrtn *b itmh>& im hbtwb ' ^ra*6« awo >b an'iaba «in m/iK bi 
jk^b . ppnn î^tf ywn mom ^dï trrn rèj? ppi 6 t HôbMw 

îp]im pp «on pao« ip (Kp/itra 

♦ ansîo mi nprui 3 f]BDB> wk flw ya todsbi mon Tpi 2 
wm : '-pia^a na:yai naoji narm :>/ia p^jîb^k jikvî p ^bjk 
b*6^>k 3 f\^b p^ay/iBa^t* .rpaan py jk pa> . ami $>ki a'Wwn ^ 
TW nm nwi ^iîa ma^an n*uya ansta n^^m^ai '* ♦ &« ^m^ria 
nntr: p nr^K n^«i ntwAa ata ♦bmo b'^b )nwn b :>n»3 ^ 
ïWîRni 6 i «me ^*Ak pa ajonjaA pt^K nnct^i] ^î?b:k inn D*naa 
«njK ^aa piap *\bty n# p n^Ki .irra n?D p)^*6k • i:nm î^n /vnna 
neyi . î^ap pjibi njp trprp ricins «n:a 'pB* «^ nayn *6i -p/in 
'p«Ba mi yirbs .Te ibb ♦ w ^b ^ t»»- ^y nny 7 : ^ya^K san 

mais il a établi cette opinion dans YOusoul ; sache-le, car c'est la 
vérité pour ce mot. 

6. ypT et Epnn sont deux verbes tirés de deux noms "pp (été) et 
ïpn (hiver). 

Ghap. XIX. 

2. YDOSOi. J'ai déjà mentionné ce mot à propos de ^pao^ (ci-des j 
sus, ix, 10). 

3. ïip35l est un nifal d'une racine géminée, comme !^3D21 (Ez., 
xli, 7), qui signifie « frapper ». — lPUNïi. On pourrait le traduire : 
« Ceux qui parlent doucement », d'après le sens de uk (I Rois, 
xxi, 27). 

4. ^n-DDl signifie livrer, comme ^p^O" 1 (I Sam., xvn, 46). 

5. . . .îman. « Les eaux disparaîtront de la mer » ; le sens primitif 
est « faiblir », comme nntûa (Jér., u, 30). C'est un nifal, et le dagesch 
du schin est dû à l'insertion du noun radical dans le schin. 

6. irp3TN!Tl. L'alef de ce mot est ajouté, et la racine est ïi3T (Os., 
vin, 5); le sens est : « les fleuves seront abandonnés et il n'y aura 
plus d'habitation, on n'y puisera plus d'eau, ils diminueront et des- 
sécheront ». — "ibftp signifie, d'après le contexte, « devenir faible ». 

7. ...rVH*. Saadya traduit ce mot par snn, qui désigne les ré- 
servoirs de l'eau qui reste à l'époque de l'inondation du Nil, pour 

1 Col. 760,1. 2 et suiv. — Pour l'opinion de Hayyoudj, voy. D., p. 177 ; N., p. 119. 

2 Ibn Djanah (s. v. p"|3) donne ce sens, mais sans citer notre passage. 

3 Ms. tpabb "pb-jjTiDttbN. 



228 REVUE DES ETUDES JUIVES 

'*&$, p rè^m wby v\b& ph«$>K "pûb b'ùx pB >b fffvob» rwa^K 
j rrawa n*fi ipriD' »jnn isn^n ps/i Ka:« Kn:*6 w ny »a *6k ntw 
'fej j ï^ki ^na \mbx n*wyai tori man p ♦^«i n^nn ijkï » 
lira 9 ♦ rat^K . mioDo npiw ? fhKuan rps idd . nsn n«^ ^œa 
yaura *b& to» nriy ounn naj? ♦mn d'jiki Jiipnœ dtiîpb nsi? 
•ni» jripn^i .}^« j«nD^« p fhstaba na^p^ai frp'in^ dk\t6k 
^on inybx }« in»]^y« ipi * ■ mtSn w^a >b tpw «m [ma^k 
Dinn p mi p»ai>K :jk\t6k hb«n ♦ nn d\™i j ppiD] tt6k p «D;a 
rpnuitp ?m 10 : l D*3JDfn annn dk:Ak pk»3^ ^p ruai un in h^k p^ 
p pntra ni jhk^k yjKaa ddk ♦tPBj »oj« 13^ wy bi owia 
p^na^a nsn p d.tb d*bïP3 in^ jk bv ipi poiT mnt>n »a jw rttp 
3?jû2èo^ ifcnDbK -otr ^yai ♦ ^p aa^B n:o p« ains lira inm ^/io 

]$b tPBi 'BJ« *#BÏ ♦1«'TD^ 313^K [KD^ >B IDtt^Kl .TB *]BD^« TS& 

hib>k a-«i 'i 2 ♦ hdb^ ni jw aa pa/ip»i «a^* dkjk p ymw tiki ^ 
l'D^n om naia^K tok d/i nr6a ^p tbS d s « »û Tai6a » ya^n 

arroser les terres qui sont situées près de ce fleuve. Le sens pri- 
mitif est « découvrir », comme w (Ps., cxxxvn, 7), car ces réservoirs 
ne se forment que par des fossés que l'on creuse, pour que l'eau 
y reste. 

8. IjNT a le même sens que ï"P3Nl FP3»n (Is., xxix, 2), c'est-à-dire 
« être triste », comme îbdNi qui le suit. — ^Dn a été traduit : « ha- 
meçon ». — rnuaft : « filet ». 

9. "Ha* est une expression araméenne pour W\9 ; on a en vue ici 
ceux qui fabriquent les étoffes de Dabeq et les tapis égyptiens 
avec du lin fm. — mp"nï5 est le meilleur lin, comme pm® est le 
meilleur raisin ; et je t'ai déjà appris que les Arabes nomment une 
sorte de soie p n ~iO. — "mn ÛWKi : « Ceux qui tissent les étoffes blan- 
ches »; cela vient de mn, qui est l'araméen pour pb « blanc »; 
c'est pourquoi on nomme les hommes au teint blanc (les princes) : 

ù"nnn. 

4 0. mntD. C'est le nom des engins de pécheurs, dérivé d'un verbe 
à la deuxième radicale faible, comme mnûn (Ps., xi, 3). Quelques- 
uns disent que inïïî (Ps., xxin, 9) dérive d'une racine géminée, 
comme "inn (1s., xx, 5) ; d'après cette opinion, mn® dérive également 
de cette racine. — *D® est la fermeture qu'on pratique pour la pèche, 
et nao en arabe signifie « boucher ». — ŒD2 ijqJIK, parce que chaque 
pécheur choisit dans les étangs et détermine une place qu'il s'ap- 
proprie pour sa personne. 

4 2. ...tPK. Le pronom précède le (nom) sous-entendu qui est ex- 
primé ensuite, c'est-à-dire « les sages ». C'est comme s'il y avait : 

1 Voir ci-dessus ch. v, 2. 

1 Néh., ii, 16, où il y a Û«i»Obl d"nnbl. 



GLOSES IVABOU ZAKARJYA BEN BILAM SUR ISAIE 229 

bw&M [vu f 'brùfcm nwye »ntp Aku «3 t ! an w ^asn îtk nJAro 
»ip net ikpj jukûpi w«i iAku itr« iAriai kb$>k ^nyo hyz p 
njD nniso n« lynn i wtSjk d?uh *k ♦ *f? Aa* iuwn ypo p 
♦ dw nn nanpa "pa »"' ' '•• : uvn m» ^a 7/10 orua kdiAk . n*Ba# 
onso n« wn tnr nso» rAawi i«ro im œwrAa »*n onAy ara 
wma )yn s i onseo n« wm rrmpn * Hppa nat? my/ina vieto £>aa 
Ay w kdjkï mat? nwnia dhAî? nr *A p^âtA* J*A ♦ wpa n w 
pwjVD dtuvwi pnattAa pfefri tfran pan ;« aâ» .ïsinrAKi ans:» 
*Ak n^ rDR* *A ruira yai pa ffîm ♦n»p »d {«nao^a aaraia pai»SH 
jorA ans^A mirr jwk nnvn 17 j'ff^ nnnp *n r«a îo 



>jya 



|S>J |( 



>b ot |« i^ 1A1 iia^a iflvi wrr ^na 3kib£*Akï rrijAK aurA 
tw na Ay ?Î2£K5 nnaara -s anmoa fippAa ru«a «nto »wi ^ya 
dhj« cAy: feAï nw *Aa p anaa^ îkb^k xirr nai d^b pA« nn 
[ftwirAKi isia p hdbj ya aG ip }«a anmo ;« ^ip«D . îtb [wa^ii 
jftirwi kwîbb fijppAa «nrowi nurr "Aa As? ona \*rù*t xw&y «*ao 

dïi WW IpaSrl !TN = Où sont tes sages, et dans quel endroit se 
trouvent-ils? 

13. ib&ni. Le sens est « ignorer » ; c'est un nifal d'un verbe à la 
première radicale faible ; cf. "isbfrOD, Nombres, xn, M. — inï33 a le 
même sens que "p&Ottîïi, Obad., 7 : « Ils ont été trompés ». — PjD : 
& leurs chefs », comme I Sam., xiv, 38. 

14. ...^053 v ' n . « Il a mêlé parmi eux un esprit de trouble », c'est 
un mélange ; le mot s'applique primitivement au coupage du vin 
(Prov., ix, 3). — vnrtl La phrase équivaut à vn*n ...D^M n« unrri, 
car m3>nï"D ne se rapporte pas à ceux qui égarent, mais aux Égyp- 
tiens. Le verset doit donc être traduit ainsi : « Ils égareront les 
Égyptiens et les troubleront, de manière qu'ils soient troublés 
et chancellent comme chancelle l'homme ivre dans ses vomisse- 
ments ». Ceci est clair, mais bien que ce soit clair, cela n'est aperçu 
que par l'homme qui a l'esprit naturellement juste. 

17. Nsnb signifie « être troublé et chanceler », comme i^nri"» (Ps., 
cvn, 27), qui doit avoir le même sens que 13W qui le suit. (On peut 
se demander) : Comme la catastrophe a atteint Nabuchodonosor sur- 
tout dans son camp, comment parle-t-on de la terreur que les Egyp- 
tiens éprouvent à cause du pays de Juda, alors que nous ne savons 
pas que les Égyptiens y aient été amenés? Je réponds : Sanherib 
avait amené avec lui de l'Egypte et de TAbyssinie de nombreux 
captifs, à qui il avait fait traverser le pays de Juda; ils avaient as- 

1 Notre auteur, dans son traité des Particules, ne fait pas de distinction entre 
ÎIÛ^N et NID"^ ; voyez aussi Ouscul, s. v. i£< et ftS. 

2 Le mot qui manque dans notre texte a été suppléé d'après la version de Saadia, 
ici et dans les Nombres. 

3 Ces mots désignent Abulwalid, voy. Ous., c. 766. 



230 / REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

iitptf n^a :nr p nh)p >b psua trtm ♦ rb ffw> tàb «oid ^*î nrb 
min ara 24 j^n»i ariy aopn any: t^in rvta jiki ansta »w /ia 
n^N pa pn fi/6«Jî fia» n*oya < *w*6i anaa^ rw^œ ^i£» rw 
n^« p »b afàl Tp *wki ansta [k kuo *n« n/iyKû aAm >^wn 
ffpKB >b kidkjïi ffraw *|^i anTKt piop^K anpm fty&ubit xmnbw 
nSrô* b)p «wk *t nwai ansa >ay Tm >a ainn^i 2 ^ trf&ik 
en «ai prpD^K pn KU3D p^a $>*ntp> or ma oyn nin«ô ji? na 
?tb*6kï iTODy >a n^K nn Knniwi new ^a ya «i«i p^« *6k 
:«r»J p^K *b n^ ffyKB^a nrb maas ana rban^t 



[«*B«nii ira p riojmy or }«;ibîc ♦ *]m any ^n p œxn 2 
«.T«ma M'B «to3 ii^ii »aa$6 p^r^a «"in \)y jk yip . ^ jn 
^«i wnàH >b annmi fftparrèw nata "wa ^a «.tb istarr pa irai 
^ iiaïai m« nbipa ■)«&♦« fna^K rrtn »b ans ffrwA» jikbk^k 

sisté à la catastrophe ; ils ont été alors saisis de terreur, et il en est 
résulté pour eux qu'ils ont eu peur de Dieu et qu'ils lui ont obéi ; 
ceci se trouve expressément ci-dessous ch. xx ; v. 4. 

24. truB'btt). C'est-à-dire une troisième nation qui suivra la reli- 
gion de Dieu, et qui s'attachera à lui obéir. Lorsqu'Israël aura vu 
que l'Egypte et Assur ont adopté la religion de Dieu et se sont 
appliqués à lui obéir, en lui apportant des sacrifices, il comprendra 
davantage l'obéissance à Dieu et s'y affermira. 

25. . . .^y ^Tia. La version de Jonathan écarte le sens naturel du 
verset et suppose qu'en nommant d^Stt et T1U5N, il s'agit d'Israël 
qui a habité ces deux pays. Mais notre verset n'a en vue que ceux 
qui. venus avec le roi d'Assyrie, ont assisté au massacre que Dieu a 
fait de son armée et à la catastrophe qui a fondu sur eux, et, par là, 
ont été amenés à obéir à Dieu dans les deux pays à la fois. 



Chap. XX. 

2. îjrpn Û11J sont deux qualificatifs, qui signifient « nu, sans vê- 
tement », et « nu-pieds, sans souliers ». Il est probable que Dieu a 
imposé au prophète de marcher ainsi trois pas, auxquels répon- 
draient trois années pendant lesquelles le roi d'Assyrie devait as- 
siéger l'Egypte et l'Abyssinie, et au bout desquelles il en ferait la 
conquête. Et c'est aux malheurs qui doivent fondre sur eux pendant 
ce temps que le texte fait allusion en disant (v. 3) : « Signe et 
marque au sujet de l'Egypte et de l'Ethiopie ». 



GLOSES D'ABOU ZAKARIYA BEN BILAM SUR ISAIE 231 

(«sa py j« .td rùhm * mua nnj? tw *Di#m 4 • ^3 ^ cnua 

jn-ipi tfftWD^H *eitP3a '« anpn ^y ncxà^K pirh nue nnc^K 

ferr» p^K ♦Di33a wa s *in in ;*o jki w p *6na ♦ anaa 

tiT^« prient n^K onjK^o/i poa »#• oto^a rfra«i kd^k >c 



K5 

nDD »..Tnr6 ^ atp >pœn ^j n« îpabajv miayi nja ^p npi ddk 
naintp ^y vu nittr^n ^npa b'b ^« to* n:« 3K^kï ! tM?k "ûk n*e 
irtm ntnt&o to^a m^n ^p R»Wa nn «nw fc*p v£k ffr^a >m 
entpn laip j« nînp vie nw *£« «o«i ♦ ski^k p «ni anp ' 
onnoai D^ia^K "j^i p (Kan^K f «iBJK tti \rbv ni tt pa wa 
intra anœn iaip n^ip py }« ^ann« k^ki . arre }«3 «aj? Hrko^k 
na bip d^d is^a nya '«ri o»n asu »a «ij?a aniya nna« «a pa 
nrrjn ^y pa^to nïtib pa ^a^« »aa «aatï ,Wi pi in«ô^« p 
2 mbpno p pa^a î?dt «as on/inn p nj?Kem an^y runm onw nr6 

4. "^"lOTi. Il devrait y avoir un çérê à la place du palan, pour que 
l'état construit ait sa forme régulière. Le sens est : « Ayant les parties 
honteuses découvertes ». û"n£73 mn* est l'apposition de nu5, tout en 
ayant le même sens. 

5. danto. Le nun est inséré dans le Ht, et la forme primitive est 
ûlDSE, qui signifie « l'endroit de leur confiance vers lequel ils tour- 
nent leur regard ». 

Chap. XXI. 

4. ntïfcbB. Ce mot a été traduit par « tremblement et secousse » ; 
c'est un nom qui se retrouve dans le verbe ^beni, Job, ix, 6. — 
. . .BpM nN. Abulwalid explique ce verset avec raison, en disant qu'il 
fait allusion à la nuit où Belschatsar fut tué pendant qu'il buvait, et 
dont il est parlé dans Dan., v, 30. Il est pour le moins très probable 
que c'est la vérité ; ce qui est forcé, chez lui, c'est de dire que le 
mot *p7o signifie ici « table », et que le verset parle de ce que les 
commensaux se sont dispersés de ce banquet et qu'ils ont débar- 
rassé la table de ce qui s'y trouvait. Mais comme il est possible que 
le verset commençant par "ifalp représente ce que les chefs se dirent 
entre eux pour établir un second prince après Belschatsar, on n'a 
pas besoin de s'écarter du sens naturel (de *ptt) sans preuve. C'est le 

1 Luma, p. 298, 1. 26, et'surtout Omoul, s. v. tWï2- 

8 Ms. ïtnbpntt. 



232 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

bmrhs irtm .TJja pbp lan îarw ^ap ddn^n airra ndïi^n *ao *rpi 
oav D s an nay >3J8 »"' nesta H* m* mp 8 tîuo îtb prot nw 
no ni^di .Tairr^N *)«a m« p r)in , m^n fca au: *a:iN vnaœa bjn 
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^m «nsna yhûa^a *by *]pw ai n^ *jn ttfan pan ncnainm ^joa 
riûpo pinp ;nd*ib pôtra aaia anas kW aitrua «ja *ôsn î«aa 
nt: a«ij?N^ *b in pios^N ^b *b* »"' fte^i » Knaa:a« mea^o ^a«a 
na maa aa n^iina^ n*n*u nojni nfaihfibt ^b rmAp5 **aa 
^y TNi:a ^hy minant fiaaa^K ppn «An nssan naym ^ r&p >b 
pr\b& *ao no^n ♦ »ytjk pm 'Dîna n^ . »ru pi *wna • ° : dib^n »t 
»ja dnhd^n ^bd «aa rmii pàiai n^« ruaaB miia .tb n3*6 pj p 
na w& nWa na nai^ iwa *np ^n nan «œa ^ nriBttw 
>h? n:«a ïîib vjnpo «Tip ^« n^ip «aai . ïï&wh* na*6« »m » Wa 

roi qui est nommé pfa (bouclier), parce qu'il est comme un bouclier 
pour ses sujets, qu'il protège, pour lesquels il combat, et dont il 
défend les biens, comme le bouclier protège celui qui le porte. Les 
chefs sont également appelés de ce nom Osée, iv, 18 ; cette explica- 
tion est à mon avis meilleure que la première. 

8. . . .ïfnN tnp'n. Le haf de la comparaison est retranché dans 
ï"pnN, comme Prov., xi, 22, où ÛT5 est pour DTas, et ailleurs. Le 
guetteur est qualifié comme appelant d'une voix semblable au ru- 
gissement du lion. — Dans "^na ïiDSfcft ,MD£tt n'est pas construit 
avec ^nx, puisqu'il a un segôl, il faut donc traduire : mon Dieu, 
je me tiens en observation le jour, et à mon poste je reste debout 
la nuit, et voici une troupe de cavaliers qui arrivent, disant : « Ba- 
bylone est tombée et ses idoles ont été brisées. » Le nom de Dieu 
est donc un vocatif, comme nous l'avons indiqué dans notre ver- 
sion; ce guetteur invoque Dieu, obéissant à l'ordre qu'il lui a donné 
(ci-dessus, v. 6). Il s'agit de la défaite infligée à Bagdad par les 
Perses. 

10. ...vitoTtt : « mon (blé) battu, et paille de ma grange ». La 
paille est nommée « fils de la grange », parce qu'elle s'y trouve, et 
c'est comme si la grange en était l'origine et l'endroit où elle 
existe, comme on appelle les flèches « les enfants du carquois » 
(Lam., m, 13). 

11. rtWi NOT : « Prophétie concernant la nation qui va périr ». Les 
mots ibfi*, etc. sont mis dans la bouche du guetteur qui veille ; 
on l'appelle en lui demandant quelle portion de la nuit est passée 
et quelle portion en reste encore ? G'est-à-dire : « Combien de temps 

1 Voir Lu ma, p. 63, 1. 15. 



GLOSES D'ABOU ZAKARIYA BEN BILAM SUR 1SAIE 233 

j» »âo «a nua «a^oa ntra nnanaja >b Dinntt>« ï^k^k î«&^ 
bip» 3»ja^« }«3fi Dnrfon ;ai »pa w »k w mi . nja »pa «ai Wk 
na TTpm ♦ «nw kwjikd '[«mai iruan crus jkb «rai rwe np 
tftattërô* t:pb fibKiKto âs^ »^ mn Wi nWa ^n no nWa 

♦ 'pbj nan nwt? ^Jia nam ♦ ffrana *6 ' dvAk »b rbu ftotot nhnj 
r6nA w .To «an naW oj-ina tj nan "pn niwo^ mw Dinnai 
;*6 .tel vw 3 ^wat^ p nan in nan ;« $>«p ;a «aai •mopaï 
nm ira aira K£>a «n^ix »n^« m DiTB m ftT^n >r6« rhaAà 
}a Fftnna nau }K ^pi .attfioiw ptd^k ♦mpiau mn »jBa <s nj»^n 

♦ œia^a nynr) d*6 

ni 

nm -prap $o 3 «onpa^ fra >:y *m^« nai .pnn fc j «t^o • 

♦ nœ o:a inm n^p ?f\n fnnw Dip ;a «naKflDK ♦ ïidik nt^po in» 
wi> *r6« k^i ^pri f**a $>pb mjn ™6d^ ktoôk » pa my Tpi 6 



reste-t-il encore pour leur dynastie ? » Celui qui répond dit : 
« Elle a entièrement disparu. Si vous voulez chercher, cherchez ; 
puis renoncez-y. » ttb^bft !t!a équivaut à rtb^bE ^bn ïrft ; bib a la 
forme de l'état construit, bien qu'il ne soit pas en annexion. Cette 
prophétie regarde sans aucun doute Rome, et fravi a le même 
sens que dans Ps., xcxiv, 17. — Celui qui a traduit Isaïe pour les 
Chrétiens a laissé le mot 17121*1 sans le traduire, soit parce qu'il 
savait ce qu'il renfermait, soit par ignorance. L'exégète qui a re- 
gardé ïiïï'H comme Duma, fils d'Ismaël (Gen.. xxv, 14), a commis une 
inadvertance, puisque la prophétie suivante, qui commence NÎ3M 
m^a (v. 13), se rapporte aux descendants d'Ismaël. 

15. TOittU nnn : « L'épée dégainée » ; d'autres disent que le nun 
remplace le lamed. Ce mot aurait le même sens que whiz « aiguisé a 
(Ps., lu, 4). 

Chap. XXII. 

1. )VVn &T3 : « Vallée de la prophétie », c'est-à-dire la ville sainte. 
3. . ..niBpîa : « Ils ont été retenus par un seul arc ». [Le singulier 
est employé] comme dans 03, Is., xxxi, 9. 
6. . ..fny : « On a montré les armes » ; !m* est un parfait du piel 

1 Peut-être faut-il plutôt suppléer tl^S, cf. Ous., c. 100, n. 60; dans ce cas, T3>3 
serait un infinitif. Peut-être aussi faudrait-il traduire : Puis revenez au sujet d'elle. 

* On sait que D."l"lbN désigne les Byzantins et plus généralement les Chrétiens. 
En effet, la Vulgate a : Omis Duma. 

3 Voyez Ibn Ezra. 



234 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

♦ Wi iw$\ ptyj ^« 8 î nrp nkn ^p an n*B h ipi ffona boa Tpï 
ntr^K *k rwa tfrn in pja^n ir fl*a ;« ^pi na^a n«i mabo 
mo^« panrA .rwin i^ nvian ixnm 10 tro^D^a me pnôn >r6« 
*6i m* » jiran iv na^> mn \)y?, nsir dm i* j wtim ony ^p toi 
bayDiéa rfri b/ia dw ' iBjno» i6 mo^K "to . pmon p* ira 
ny ruai jw5^k ,nrn pion $>« an ^ fs :rrap^« >d fîDiDa^t 
jK/mo j«k^k ♦ b ptra y^>Da *ppn nap duo 'asm 1 6 . ny*\tb jrijaDa 
»iû*6ï îtkd p *]y«i» *iaa ntoû ^b^ûû *"' m 1-7 jkd,td 
.ué6 na^an Wnnm n^ta o^an n« i^w p ru*A pj^K rua n^poi 
: y na in* las rfcipi ♦ «p^ai r™^ .noyai i^nn *6 >jdb dk p 
ffA »&i rra^n^ p]«ab«ï fnafo in ♦on* rem pn« ^ nia *8 
tt •qonT -payaai 10 îinan p^p* k.ijj6 frto» p|«d^« rwa^* 
jk rspa^w [«i]&n^«i paafo ire nos ♦ mawn cksjksm 24 :-pviK 

* " [&pn ^a $»a rrènp^» nj6« «.ijk pa* «aanii nmii ma «ijîivd nnbn 

qui aurait un dagesch, si ce n'était le rêsch. Kir est un nom de ville ; 
on y a ajouté un hê, II Rois, xvi, 9. 

8. "i^'n ma p^5 : « Armes de l'arsenal. » On a dit que 13^ n^D 
■pD^bï-i (I Rois, vu, 2) désigne le même objet, c'est-à-dire le bâtiment 
où l'on enfermait les armes. 

10. fflaWl n^sb : « Pour fortifier le mur ». De même nTTiïfca 
(Deut., ni, 5). 

14. . . .*iat^ ûtf : « Pas même après que vous serez morts », puis- 
que la mort même ne leur fera pas pardonner de telles actions, 
honteuses à l'excès. 

15. pïDrt : « L'intendant », d'où vient miSDtt (Ex., i, 11). 

16. "0!£rT, ^ppfi. Les yod sont explétifs. 

17. . . .^bôbîaft. Les première et troisième radicales sont redou- 
blées, et la seconde est retranchée, car il a le même sens que ib^T 
(Jonas, i, 5) ; il en est de même de bnbnnm (Esther, iv, 4), qui vient 
de "ib*nn (Jér., v, 22). bcabta signifie a jeter, lancer ». "Hà veut dire 
« fort ». 

18. T115 : mi est la boule et le kaf sert à la comparaison; dans le 
langage de la Mischna le ^a/Tait partie de la racine, puisqu'on dit 
1115Ï1 (Kélim, xxm, 1). 

19. ^VMV est pour ^O^ÎIS. 

24. m^D^îri d^KïtNSfcîi. On a expliqué ces deux mots par les en- 
fants et les petits-enfants; c'est-à-dire qu'il transmettra le pouvoir 
à ses enfants et à sa postérité. Peut-être aussi ces deux mots dési- 
gnent-ils des instruments, puisqu'il continue "ppft ""blD b!D. 

1 Ms. *rtnz\ 

2 La première explication est celle de Jonathan, la seconde celle de Saadia. 



GLOSES D\ABOU ZAKAR1YA BEN BILAM SUR (SAIE 235 



sbfr «a n«:ya ♦ n/iann tik» Tïfp tiw j?nr D*n casi 3 
nno »nm jWw nsta ikbj >b yama^a [«nD^« p to^k ^d n^« 
pan }« kbki -p^a Tirai ^Jia p« ^«3 »a ktjd ;id > [« «a« . d^ 
onuab yaty tp*o s ttpn up ma ^rœ >n «a ^r cdk^ ffaa 
tnat yaE>3 i^tp p onico yaty? ibn nttW2 nTnpn ♦ nir yat^D ï^rr 
iKJnbK on ♦ p« *tmj rww : àanto n*n in' ♦ nnwan 12: ^ 

♦ ni«»3 -pia nay *o îyajba fcrtn p|b«5 ;ki Tiy ^yjjs .TiT *6i n^/ioi 
Knj*oa j« ^« Tir» Wk Î.f*t5> aas "p^o »o p*ôji *]:« ntuya 
p i»«pi »iTnfl c^ain nat^o ?«pm* »d ^«p «ûdt n^j? «ab« psro 
Krrby "inn^K [p«ie ma pt& f«^n vftm *\yvnb* w hjk çn^iiapi 
«no rmb ami ^r *6i n^a ban >by ab mi» yiia k.tb py rabu 
anaaD *to ma p« t^Enn m :n/i uj Ka:: «rra Dpoo Krrby [«3 Tuba j« 
n^atKi fiip^K mai an «ipjk iroba jkd ffnrn fiTTJ rujo no? twun nn 
•iTjîpb iwb 1 • triai D»p-DK rrrai ^ya ri:r ^by «à»« DDaba kji ripz^aba 

♦ "jt bzib) bris d*6^k ^y «rmnn xvp^i anba ncro Taprfr n^« 

Chap. XXIII. 

3. . . .*P£p : « Ce qu'on apporte à Tyr, en fait de lin récolté dans 
les plaines (?) de l'Egypte et du Nil ». — "ifiO. Ce mot peut être une 
forme altérée du type put, comme "Hrm (Ex., vu, 28), ou bien c'est 
la forme du nom telle qu'elle est, comme ma, ftp, ©m. 

5. ...'"nDBS. Il faut sous-entendre avant û-n^ 3>fcTûb, le mot ibn. 

8. iTTWftM : « La couronnée ». — !T^r> signifie : « les mar- 
chands », comme ^3^ (Zach., xiv, 21), bien que le pluriel diffère. 

10. ^xxf. Le sens est : « Tu plongeras dans l'eau qui couvre ton 
pays, comme on plonge dans le Nil ». Il veut dire que l'eau se ré- 
pandra sur le pays de Tyr, comme Ezéchiel (xxvi, 5) a dit : Ce sera 
l'endroit où Von étend les filets. Ibn Gigatila explique "nia y dans le 
sens de fuir, mais c'est de l'égarement ; car la mer a recouvert Tyr, 
de sorte qu'il n'est resté aucun endroit qu'on pût traverser ni en 
étant nu, ni autrement. Il ne s'est pas aperçu que la prophétie s'est 
réalisée contre Tyr, et, par suite, il s'est trompé comme tu vois. — 
©"©■in m. Il appelle ainsi Tyr, parce que c'était une île de la mer, 
c'est comme si la mer l'avait enfantée. — HTto « La force ». Le sens 
primitif est la ceinture. On rencontre aussi une autre forme de ce 
nom t\^l2 (Job, xu, 21). 

11. ifciâb est pour Tttttîïib, le hê a été retranché et la voyelle en a 
été reportée au lamed, comme dans bsab (Nombres, v, 22). — Le nun, 

1 Ms. y ta. 

* Ainsi Ibn Ezra ">mD. 



236 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

p^ia^a nwi ja nsxb mb& tfwa arun r&src n'Tta .Titra >b pAài 
fronça Diap htîj k,to ^p ♦nw '^p dto '- ntipa nj? vît ^a 
tftwwbx tjjî^k kno fiTîi 'm '«on» dw Ta p*si 'b nhn ^îdi 
[*o ips «ni> by mac^ «T^on >n ♦ r?n *6 oj?n m c^tw p« p »jy»i ' 3 
»p [3* d^ jkd rarnj6a] ittt npi ktw nroai *pa Baya p^nDO^K 
n'ïKoa m*^ Tpa *p^K ;a rmi mmo -rêq im wk rb^aa ^nsi 
la-pn iwbwn .t^« jta «a ^ >:tan d^> >j"6k rua p]»2d ffono 
nswa »aj?3 ^wu pro ^na finp^a jaiaa^ai pan^a tt ♦ rom 
^ïtt6aï an^an ^a yinn ♦pwi m^aa ^ n« nrun nnmb mtpi ^ 
oaa^a jrw ^a fa n^y ruas «a ^a npn arua >wm rw? pria 
*n^K 3Dna «a ^3? »n a.TB ffimAa n>pi^a rrtm naiain^aa an^a 
«^ nïja> a^> t» : n^a ^im îajn mtpao «a ^y aussi >a ^aprrp ron« 
rua jdt fa "|tf a^D ' nron ^r ptoato 0*63 >d jkt5o^k ^ao* . ;dt 
:aû:6a ooa f mo3D3 dvd i/ia$> pny nDDa^i :nsji« [a nsta* ;a «as 

dans iTWto, est explétif ; la forme primitive est sans aww et avec un 
dagesch dans le zaïw, parce que c'est une racine géminée, comme 
in?» (Is., XVII, 9). 

42. ûtû. On dit que c'est l'île byzantine de Chypre et c'est ainsi 
que le Targoum traduit tPrû TE (Nombres, xxiv, 24) par "att 1 ™ ; 
c'est une île qui fait face aux ports de la Palestine. 

13. Le sens de pia }?i etc., est une consolation pour Tyr ; le pro- 
phète lui dit : Voilà les Ghaldéens qui étaient plus forts et plus nom- 
breux que toi, et cependant [leur pays] est comme s'il n'avait jamais 
existé ; de même le royaume d'Assur, c'est-à-dire le pays de Sanhe- 
rib et d'autres rois, est dévasté comme un désert; à plus forte raison, 
toi, qui n'es jamais parvenue au point où ceux-là sont arrivés. — 
"P3"it"D. Ce sont les forteresses et les tours fortifiées, dans le même 
sens que prD (Jér., vi, 27). 

17. . . . îinttîi : Tyr reviendra à son ancien état, fuina est pour 'pna 
(Deut., xxiii, 19), et le sens est qu'elle reprendra comme autrefois 
le commerce qui faisait affluer vers elle toutes les nations. — L'évé- 
nement décrit ici sur Tyr est le même, je pense, que celui sur 
lequel s'est étendu Ézéchiel (ch. xxvji), comme je l'expliquerai plus 
lard avec l'aide de Dieu. 

18. 'pm ab : Le magasin est nommé dans le langage des docteurs 
fï^Oïi, et il n'y a pas de doute que "pm vient de ce mot, de même 
que n^iO vient de mfcia. 

48. pri3> nosttbn : « Pour une couverture solide » : hoDtt est un 
nom signifiant couverture. 

(A suivre.) J. Derenbourg. 

1 Kélim, xvi, 5. 

2 II faut peut-être lire ; Ift 755^721 p^'m "IDDb. 



LA POLICE DE L'INQUISITION D'ESPAGNE 

A SES DÉBUTS 



L'académicien M. Fidel Fita, de Madrid, infatigable à la décou- 
verte de documents inédits pour l'histoire des Juifs en Espagne, a 
trouvé, il y a quelques années, une sorte de Journal qui raconte 
avec beaucoup de tranquillité les inhumanités commises par l'In- 
quisition à Tolède [Boletin de la Real Academia de la Hisloria, 
1887, p. 291 et s.). Ce témoin oculaire rapporte, entre autres, une 
mesure prise parle premier tribunal de l'Inquisition qui intéressait 
non seulement les marranes, mais aussi les Juifs; la portée de cette 
mesure n'a pas encore été suffisamment appréciée jusqu'à présent. 
Pour arriver à savoir comment vivaient les marranes qui judaï- 
saient en secret et pour pouvoir les condamner, selon l'usage de ce 
tribunal, à une pénitence infamante, à la prison ou à la mort, 
l'Inquisition, ou plutôt l'ingénieux inquisiteur général qui la diri- 
geait et qui était fécond en artifices, inventa un moyen diabolique : 
les Juifs eux-mêmes devaient être forcés de dénoncer les mar- 
ranes judaïsants, dont ils connaissaient bien la manière de vivre 
et qui avaient recours à eux pour l'observation secrète des rites 
juifs. Un édit ordonnait bien aux chrétiens, sous menace d'excom- 
munication, de dénoncer les néo-chrétiens judaïsants, mais les 
chrétiens n'arrivaient pas facilement à les surveiller jusque dans 
leur intérieur; les Juifs, au contraire, familiers avec eux, savaient 
s'ils pratiquaient en secret le judaïsme, et c'est pourquoi ils 
devaient être forcés de les dénoncer. 

L'auteur anonyme du Journal dont nous venons de parler ra- 
conte que, dans le cours de l'année 1485, les inquisiteurs de 
Tolède convoquèrent les rabbins et leur imposèrent par serment, 
sous menace des peines les plus sévères, d'infliger l'excommuni- 
cation majeure, prononcée dans la synagogue, à tous les membres 
de la communauté qui refuseraient de déclarer ce qu'ils savaient 



238 REVUE DES ETUDES JUIVES 

sur les marranes, et ainsi tous les Juifs, les hommes et les femmes, 
vinrent témoigner et raconter beaucoup de choses l . Ce qu^n exi- 
geait des rabbins et de tous les Juifs de Tolède a été certainement 
également imposé aux Juifs des autres villes où il y avait beau- 
coup de marranes. Ce fait est-il confirmé par d'autres témoi- 
gnages? 

On connaissait déjà une vague indication relative à cette mesure 
d'espionnage. L'auteur du Schebet Jehuda 2 raconte que, lors de 
l'introduction de l'inquisition à Séviile, des chrétiens avaient con- 
seillé aux inquisiteurs de forcer Jehuda Ibn Verga, qui avait aidé 
les marranes à se livrer aux pratiques juives, à les dénoncer, mais 
que Jehuda se déroba à cette exigence en prenant la fuite. Toute- 
fois ce ne serait là qu'un cas isolé, n'indiquant nullement l'existence 
d'une mesure générale visant à obliger les Juifs à dénoncer leurs 
malheureux coreligionnaires. Cette mesure, d'après le journal en 
question, fut prise dans le cours de l'année 1485. A-t-elle été suivie 
de succès? Les Juifs se sont-ils prêtés, comme le prétend notre 
auteur anonyme, à jouer le rôle de délateurs ? Les Rabbins 
ont-ils obligé les Juifs, sous menace d'excommunication, à se 
rendre coupables de délation, crime que la loi judéo-rabbinique 
punit de mort? Il est bien difficile de le croire. Une autre notice 
dont nous parlerons tout à l'heure indique, il est vrai, que des 
Juifs ont figuré comme témoins contre des marranes judaïsants, 
mais cela n'eut pas lieu d'une façon générale; au contraire, nous 
avons la preuve, comme on le verra, que des Juifs de marque 
s'efforcèrent de combattre le témoignage de quelques Juifs isolés 
ou, plus exactement, de le déclarer peu digne de foi. 

Dans l'édit par lequel Ferdinand et Isabelle ordonnent l'expulsion 
des Juifs d'Espagne, ils motivent cette mesure barbare en disant 
que, malgré toutes les précautions qui ont été prises, les Juifs 
continuaient à fréquenter les marranes et les engageaient à pra- 
tiquer les rites juifs. L'édit dit expressément : « Les Juifs les 
instruisent (les néo-chrétiens) dans la foi et les cérémonies de leur 
loi, ont des réunions où ils leur font des lectures et leur ensei- 
gnent ce qu'il faut observer et pratiquer selon la loi; ils les enga- 
gent à se faire circoncire, eux et leurs enfants, leur donnent des 
livres de prières, leur indiquent les jeûnes à observer, s'engagent 

1 L. cit., p. 294: En esto medio termiao (1485) clamaron a los Rabies da los 
Judios, é les tomaron juramento en su ley, é les punieron grandes penas de las vidas 
é facendas, que luego pusiesen excomunion en las sinagogas é no la alcasen t'asta 
que viniesen diziendo todos los que en este caso sabian. E ansi vinieron atestiguando 
todos los Judios, hombres et mugeres, é dixeron muchas co?as. 

2 Schebet Jehuda, n° 62. 



LA POLICE DE L'INQUISITION DESPAGNE A SES DÉBUTS 239 

à leur lire et à mettre par écrit les passages de leur loi, leur 
disent la date de la Pâque, ce qu'ils doivent faire et observer, leur 
donnent des azymes et de la viande préparée selon leur rite, les 
instruisent de ce qui est défendu en fait d'aliments et de tout en 
général, les exhortent à observer autant que 'possible la loi de 
Moïse (que tengan é guarden quanto pudieren la ley de Moïsen 1 ). 
— Gomment le couple royal a-t-il connu tous ces détails? — L'édit 
ajoute: Tout cela est confirmé par de nombreux témoignages tant 
des Juifs eux-mêmes que de ceux qui ont été séduits et aveuglés 
par eux. « Lo quai lodo certa per muchas dichas é confessiones 
asi de los mismos Judios, etc. » Il ressort de ce passage de l'édit 
que ce sont des Juifs qui auraient attesté contre ces malheureux 
marranes qu'ils judaïsaient. Ces Juifs ont-ils été forcés de té- 
moigner contre les néo-chrétiens, ou l'ont-ils fait volontairement, 
comme de vulgaires délateurs? C'est ce qu'une autre notice 
nous apprendra peut-être. 

M. Loeb a découvert récemment, à la Bibliothèque de Paris, un 
manuscrit intéressant pour l'histoire des marranes et de l'inquisi- 
tion, et en a publié des extraits dans cette Revue (XVIII, 231 et s.). 
Ce manuscrit est intitulé : Censura et confutatio lïbri Talmud. Le 
motif qui a présidé à la rédaction de cet opuscule est intéressant à 
connaître et se rattache à la question qui nous occupe. Deux in- 
quisiteurs, de Mora et de Cafïas, avaient chargé deux personnes du 
soin de le composer. Une de ces personnes était Antonio de Avila ; 
l'autre ne nous est pas connue (Introduction). A ce qu'il semble, le 
premier devait faire des extraits du Talmud et des rituels juifs, et 
l'autre lès traduire en latin. Antonio Abulensis était sûrement un 
juif converti, car il se dit versé dans le Talmud et le rituel. Le but 
de cet ouvrage était premièrement de prouver que le Talmud con- 
tient des blasphèmes contre le fondateur du christianisme et les 
chrétiens en général, et deuxièmement de faire ressortir ce qui, 
selon le Talmud, doit être considéré comme rite juif. Mais quel 
était le but dernier de cet écrit, en apparence, sans portée? Dans 
l'introduction, les deux auteurs le disent clairement. Ils l'ont remis 
à l'inquisiteur général Torquemada, qu'ils nomment : Reverentis- 
simus pater generalis hereticorum inqirisitor, quem Dominus 
Iehsus dilexit. Ce fait seul suffirait à prouver que l'ouvrage a été 
composé contre les marranes pour servir d'instrument aux inqui- 
siteurs. L'introduction justifie elle-même ainsi l'utilité de cet écrit : 
« Afin qu'on puisse procéder avec plus de sûreté contre de tels 



1 La teneur de l'édit d'expulsion se trouve dans Amador de los Rios, Historia de 
os Judios de Espana, III, p. 604. 



240 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

gens observant les rites talmudiques (ut securius procéder e pos- 
sent contra taies servantes ritus talmudicas, p. 277). De quelle 
sûreté les inquisiteurs avaient-ils donc besoin jour procéder 
contre les néo-chrétiens suspects ou accusés ? Torquemada, en 
sa qualité d'inquisiteur général, n'avait-il pas à sa disposition un 
édit de délation avec toute une série de paragraphes portant que 
celui qui enfreint un des articles cités dans l'édit est apostat et doit 
être condamné comme tel ? 

Nous montrerons plus loin que ce sont les autorités civiles qui 
ont pris ombrage des procédés employés par l'Inquisition contre les 
néo-chrétiens, et que notre petit ouvrage a été commandé pour com- 
battre ces scrupules. Dans ce but, il tend surtout à établir les deux 
points suivants : le Talmud contient des blasphèmes contre l'E- 
glise, et ceux qui y croient méritent par cela même d'être damnés 
comme hérétiques : sed etiam quia taies sunt in se et tôt errores... 
et hereses contra Chrislum... continent, quod merito sunt con- 
dempnandi. De plus, 1' « approbation » placée au commencement 
dit (ni, p. 232) « que nul ne peut être reçu dans le Judaïsme, s'il ne 
croit au Talmud, quand même il croirait à la loi écrite : quod 
nullus ad Judaismum recipi potest, nisi credat Talmud, etsi 
credat legem scriptam ». Cette vérité est déduite more scliolas- 
tico. Le second point a plutôt un caractère canonique et juridique: 
l'auteur énumère les pratiques qui constituent les rites juifs 
(p. 233-236). D'où cette conséquence que les néo-chrétiens con- 
vaincus d'avoir observé un seul de ces rites devaient être con- 
damnés, en toute sécurité, comme hérétiques, selon la lettre d'une 
Bulle. Cette Bulle, ainsi que l'a très bien vu M. Loeb, est citée deux 
fois par l'auteur, p. 233 et p. 237. La phrase « Contra Xrislianos 
qui ad ritus transierint » est, en effet, empruntée à une Bulle. 
Ferdinand et Isabelle, s'appuyant sur ce fait que beaucoup de néo- 
chrétiens étaient revenus à leurs anciens rites, avaient demandé au 
pape Sixte IV la permission d'instituer contre ces relaps un tribu- 
nal d'inquisition extraordinaire; le pape alors publia une bulle, en 
date du I e1 ' novembre 1478. Cette bulle n'était pas encore connue 
jusqu'à présent, mais M. Fidel Fita l'a retrouvée et publiée dans le 
Doletin de la real Academia de la Historia (XV, 1889, p. 450 et 
suiv.). Or, dans cette bulle, il y a effectivement, dans l'accusation 
contre les néo-chrétiens, ce passage : quod. . . sunt quamplurimi 
pro Christianis aparientia se gerentes ad ritus et mores Judœ- 
orum transire et redire. Ensuite la bulle papale sanctionne la 
punition des coupables par la procédure de l'Inquisition. Mais que 
sont ces ritus Judœorum ? Il fallait les définir et les classer, et 
c'est là le but de la Censura et confutatio libri Talmud qui fut 



LA POLICE DE L'INQUISITION D'ESPAGNE A SES DÉBUTS 241 

remise à l'inquisiteur général. L'Inquisition pouvait donc alléguer 
qu'elle agissait selon la lettre de la bulle : securius procedere pos- 
sent contra taies servantes ritus Judaycos per teœlum : « contra 
christianos qui ad ritus » (redierinl). L'ouvrage poursuivait en 
même temps un autre but. Après avoir énuméré 42 rites juifs, pour 
établir que les néo-chrétiens qui les pratiquent peuvent être consi- 
dérés comme hérétiques, il conclut ainsi : « La conscience juive 
d'un marrane (d'après la loi judéo-talmudique) pourrait se tran- 
quilliser en observant un seul de ces rites, même si, sous la pres- 
sion de la nécessité, il était obligé de négliger tous les autres rites ; 
au besoin, la volonté de pratiquer un rite unique suffirait : guod 
Anuzes (troi^) faciendo ritum quemcunque licet non omnes et 
si non possent aliquem servare sufficit volunias *. » A quoi tend 
ce paragraphe, sinon à montrer que l'observation d'un seul rite 
juif implique l'hérésie, même si le néo-chrétien coupable ne pra- 
tique pas tous les rites du judaïsme? 

Il résulte formellement de là que l'ouvrage remis à l'inquisiteur 
général, peut-être commandé par lui, devait être une apologie de 
la procédure de l'Inquisition, laquelle avait soulevé certaines 
critiques. 

Mais d'où ces critiques étaient-elles venues? 

L'ouvrage parle de ceux qui étaient intervenus auprès de Fer- 
dinand et d'Isabelle et qui avaient élevé des objections contre le 
tribunal (p. 232 et suiv.) : « Quod est contra instigantes apud 
Serenissimos reges dicentes, etc. » Ceux qui cherchèrent à exci- 
ter le roi et la reine ne pouvaient être que des Juifs, car ils invo- 
quent une doctrine du judaïsme. Un néo- chrétien instruit en 
hébreu n'aurait pu oser prendre sous sa protection des coreligion- 
naires condamnés, sans s'exposer au soupçon de complicité. Quels 
étaient les Juifs qui avaient accès près du couple royal et qui pou- 
vaient intervenir comme instigantes en faveur des marranes ? Il 
n'y en avait que deux : Isaac Abrabanel et Abraham Senior. L'un 
et l'autre jouissaient d'une grande considération auprès du couple 
royal. Us avaient introduit en Espagne une administration des 
finances productive, qui avait permis de faire les expéditions si 
coûteuses contre les Maures de Grenade. Ferdinand et Isabelle 
rendaient hommage à leur mérite. Abrabanel, sinon le grand- 
rabbin Abraham Senior, qui, plusieurs mois après la nomination 
de Torquemada comme inquisiteur général, avait été appelé à 
la cour, était certainement plein de sympathie pour les malheu- 
reux marranes, et il dut s'efforcer d'adoucir leur sort. Ce furent 

1 C'est la pensée talmudique : rW5*7ab 112^12 n'a'pïl Ï13VJ- nnttin»* 
. T. XX, N° 40. 16 



242 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

sans doute ces deux personnages qui agirent sur le roi et la reine. 

La Censura ne mentionne qu'un de leurs arguments, ils allé- 
guèrent : « que les Juifs ne doivent pas être considérés comme 
des témoins véridiques contre les marranes qui judaïsent, parce 
qu'ils agiraient par haine contre les renégats et que la loi juive les 
oblige, en quelque sorte, à les tuer ou à les livrer à la mort l ». Si 
l'on se place au point de vue juif, ces paroles signifient que les 
témoins juifs considèrent les apostats comme des idolâtres, méri- 
tant comme tels la mort. Aussi ne se font-ils pas scrupule de 
témoigner contre les marranes, car ceux-ci, selon leur opinion, 
méritent la mort. Il est probable qu'une ordonnance fut rendue à 
cette époque disant que les néo-chrétiens ne seraient considérés 
comme hérétiques que si des Juifs attestaient qu'ils avaient 
judaïsé. Le texte qui nous permet cette conjecture est, à la vérité, 
peu clair dans sa concision : lexlus « Contra Christianos qui ad 
ritus transierint » et quantum ad hoc dictait « seu per Judœos 
convicli ». C'est contre ce genre de preuves fournies par des Juifs 
contre les marranes que plaidèrent ces « instiganles ». Les Juifs, 
selon eux, ne devaient pas être admis comme témoins dignes de foi 
contre des marranes, parce que leur témoignage était dicté par le 
fanatisme religieux et la haine contre les apostats. 

Les auteurs de l'apologie réfutent cette objection avec beaucoup 
d'adresse et avec une parfaite connaissance de la loi talmudico- 
rabbinique. Selon eux, il n'est pas vrai que les Juifs convertis au 
christianisme soient considérés par les Juifs comme des apostats 
méritant la peine de mort. Au contraire, on les considère encore 
comme des Juifs, on les appelle « Anuzes » [Anussim), c'est-à-dire 
des convertis par force. Or, une conversion forcée n'est pas une 
apostasie aux yeux de la loi juive. Les Juifs sont, au contraire, 
tenus de chercher à ramener ce genre de relaps au judaïsme, et 
effectivement ils les y ramènent. Ils ne veulent donc nullement 
livrer ces Annssim à la mort, mais leur sauver la vie. Si donc des 
Juifs témoignent contre des néo-chrétiens, on peut les en croire 
sur parole. Cette argumentation est irréfutable selon la loi juive, 
et les auteurs peuvent môme avoir pensé à la lettre de Msïmonide 
au sujet des Juifs convertis par force au mahométisme, où il 
expose que ceux qui, sous la pression de la force, embrassent une 
autre religion, doivent néanmoins être encore considérés comme 
Juifs. D'où l'apologie « Censura » conclut, avec raison, que les 



1 P. 233 : . . . instigantes apud reges dicentes quod Judœi non valent pro testibus, 
quia ob|iguntur ad interiïçiendum istos ex prœcepto legis et per consequens ex jni- 
micia moventur ad testificandum. 



LA POUCE DE L'INQUISITION D'ESPAGNE A SES DÉBUTS 2'*3 

Juifs peuvent être considérés comme des témoins de bon aloi 
contre les marranes 1 . 

L'argument des « instigantes » contre l'admission des témoins 
juifs dans les procès d'hérésie devant l'Inquisition et la judicieuse 
réfutation de l'Apologie prouvent, sans conteste, ce fait que des 
Juifs ont été assignés comme témoins contre des marranes accusés 
de judaïser. Mais il semble qu'à cette époque les Juifs n'étaient 
pas forces de témoigner, autrement les instigantes auraient 
relevé la choce. Ce point important pourrait être mieux précisé, 
si on connaissait l'époque de la composition de la « Censura ». On 
sait seulement qu'elle a été écrite après septembre 1483, comme 
l'a montré M. Loeb, c'est-à-dire après la nomination de Torque- 
mada aux fonctions d'inquisiteur général. L'invitation adressée 
aux rabbins et aux communautés de dénoncer les marranes fut 
publiée seulement en 1485. La question serait donc seulement de 
savoir si la Censura a été composée avant ou après 1485. La solu- 
tion de ce problème permettrait d'établir si la déclaration de la 
part des Juifs leur fut imposée ou était spontanée. 

H. Gr-Etz. 



1 P. 332 : Quod filii et nepotes Judéorum qui convertuntur ad christianitatem 
dicuntur amizes, quos Judci obliganlur reducere ad judaismum et si velint credere 
legem Moysi, /tee* eam non possint agere, non interficiunt eos, quia sunt ut anuzes... 
uude noscitur, quod Judei valent pro testibus contra taies, quia obligantur ad conser- 
vandum vitam corum et non ad interticiendum, quod est contra instigantes, etc. 



YEDAYA DE BÉZIERS 



On est à peu près d'accord que l'auteur de l'Examen du 
monde, fils du poète Abraham, naquit entre 1215 et 1280 ; on fait 
pour cela le raisonnement suivant. Yedaya signe sa lettre d'apo- 
logie, adressée à Salomon ben Adret, à Barcelone, en 1305, en 
employant l'épithète watft « le jeune », épithète qui convient à 
l'âge de 25 ou, à la rigueur, de 30 ans. M. Steinsclmeider i fait les 
objections suivantes, à cette conclusion : Salomon fils de Gersom 
de Béziers cite, en 1290, le traité philosophique de Yedaya intitulé 
mtt srD, et, en 1290, Yedaya aurait eu, d'après notre hypothèse, 
10 ou 15 ans seulement ; Yedaya ne connaît que le compendium 
du commentaire d'Averroës sur la Métaphysique ; s'il était né en 
1275-80, il aurait pu connaître, vers 1300, le commentaire moyen, 
qui fut traduit en Italie vers 1284. Ces objections seront discutées 
dans Y Histoire littéraire de la France, t. XXXI, dans la par- 
tie consacrée aux rabbins français du xiv e siècle, qui est la conti- 
nuation du tome XXVII e . Mais il y a une plus grande difficulté 
pour placer l'époque de la naissance de Yedaya, vers 12*75-1280. 
Le ms, hébreu G. IV, 3, de l'Escurial renferme le commentaire 
de notre auteur sur le traité iVAbot, et sur les passages agadi- 
ques de la section Nezigin du Talmud. On y trouve des renvois 
au commentaire de Yedaya sur les passages agadiques de Bera- 
khot, Yebamot, Ketubot et Meguilla, de sorte qu'on peut déclarer, 
sans hésiter, que le commentaire de Yedaya s'étendait à tous 
les passages agadiques du Talmud. Or, dans le traité de Horayyol 
(fol. 12 a), Yedaya dit qu'il est entré à l'école du célèbre Mes- 
chullam fils de Moïse (Hist. lilt., t. XXVII, p. 692), à l'âge de 
quinze ans. 

Il est impossible de donner une traduction fidèle de ce long 

1 Dans un ouvrage sur les traductions, couronné par l'Académie des Inscriptions 
et Belles-Lettres, et encours de publication, p. 110; nous remercions l'auteur de 
l'obligeance avec laquelle il a bien voulu nous envoyer les bonnes feuilles de cet 
important ouvrage au fur et à mesure du tirage. 



YEDAYA DE BEZIERS 243 

passage, nous allons en reproduire ci-dessous le texte in extenso. 
On le trouvera intéressant à plusieurs égards. D'abord Yedaya 
y indique quelle était la méthode de renseignement talmudique 
suivie à cette époque ; il relate la grande réputation dont Mes- 
chullam jouissait, il mentionne la ruine de Béziers à la suite 
d'une guerre, en 1209 (?) ; et finalement il parle de l'état déplo- 
rable de la communauté juive de Béziers. Voici le passage tel que 
nous avons pu le déchiffrer, le ms. étant écrit en caractères pro- 
vençaux cursifs, écriture qui n'est pas très facile à lire. La copie 
du ms. fut achevée le 17 tammouz 5256 = 1486. On y trouve sur 
une feuille de garde le nom d'Abraham Israël Lopez (ta^snb). 
Voici le texte de Yedaya : 

'*D*W îsai ïrnop -172372 inw "O irrnnb fro\anOT2 ai yrib -)72N 
•ni-n a\na*i i^i a*ia^> itn imam tai larnn i-nîap v>^n BsrY?!?rrta 
■«a^n w îs*"W s^nttaa W3 nn^ons w "pn» *-ik mwn ^yw 
d3>!"ï n« ïn:n *ï52bb an 5 — it— dann . ta*W5a:iB iao7272 ^72 pta»^ 
^72^0 101721 ii^nn njnb nat-n dîi d« tnbrt nn*n n^^ nnb Y^nbi 
vil an *o mi ^3sb iNia ai a 172^ 1^73 f^rMiûi &wnp ina ba 
t=N m72an jraob ain ^ûb d"awn d^Tfcbnn aiib srrb b^ns 
l^anbi m ,ta ib >ib tN nn-ib ^^a s-pït »b ss^ioin 173*273 -rttbi 

Î-I7272 137272 'paftb Sltt ^M B^anb tw\ bbl^l -miTi E1T£)1 ri21ian 

prrn mbiî72 Nb un i£ï2 nsta rtfib bav Nb itdk T»b» ^ïip 

lia 12123 m rba la^ara r^inn ta^ca sien ^ai Mip 127272 
i-iT d" , 2'72\U2 dr^i d^Tfcbnn b^p^is Ta itpstb d*B ain ^ab Ï13073 
fcs^fcbnïi ain la.^ïï ?n^n Si3ic«in d^sai ain "nnib Nbi nïb 
inib nba taia v6h ua^ana ^33>n ^a^ tni ib 21720 lasri itû^irp 
273101 d^ttbnrt ipr^i io«a îmw w via iina* tn iwa^ «b uni 
■nm ma lima "pnnb bar- ain nasb namna riiiONini ib ^» 
inb^ab wnois kw açinsa ^is imoi3 ^ai ii72Ni brmm H72an 
. bïrnob nna ïtïdi panan b* NbN brabton "prnai72 pa aitttfa 
ïs8n^73ttï \Nïib imtn fc**b bniN aov ba wan sb "py&n ^ni 
13a-! n-iï-r p? p anab Moaa3 ima s*nao>a ï-i^na^pi davM ^nba 
nnriN vi^n bab ^aa nbro a^i-ibab nbn^sïi bftm^^a bii;i no abc» 
ifcn r;72Mn 2> h 772i n72an baa aon ^C3N d , '72ain72 d^an 1^722 do ^a 
no3>-« ï-!72 nsnb ï^s^a ^-vi masni «b n?2N niN vmmî<i '- wïk 
!-TOTpno nai baai yiwN ^m fwnaa snsnrîb b^np^ o^ ba 
nnaa» niïi ©Tp ^it mb^ aovb ^n o-ip snttns d-n3 dip72ï-n 
wrafi b3> in^n"»*) ^ nn vbr nnsi ao b^aitsïi bab a^x nvh aizsitti 
ia i2>3a^ maob "j72n dip72 !-r^ ib nna dffl ^a 1^ iw\-jrp \nbab 
t^i Nbi 6jbN7a "iriwN ton» dn^2^a ynisîi ï-ib^ "rrn ta^îibN ^b«bï3 
ta^N Nins rrrp niïti «731 ra72 «bi Nrroa ^m n^b n^s û^bs 
rç*ni83 ba vh9 v^Tù^b ïpxî'p hs insspa vj& ^ina 1^1^72 baw 



246 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

aVi rtmï-î biip» bnaai n*©b miita air.n ai^ ansa ba^'n aï-n 
:aa©ïïïi na*7 ba> -pan ab ma n*n nnrip b3> ©•*« rtprr Nbn bittïf» 
^bir; ima nrttf wasb nt 1 v-ina ©^ bai "na •tiab rh»b mtt©)ab- 
ta*ïi b* manii tem» H*»©ïTb pirriab tainba t-inn -trn . nm^3 
ba ti? fiw ï^ïbi dnrriN yiû*ai *<bi dmbpbp? d^ttrt d*nNnari 
taba y-i^a fcaïasn© inbrtf "pn itta . ï-ibrwh -ninaa tapapTri ^' 
■ïJWtfîi pist aa©a n-r-ipbn pimb a:?ïi nN nias© , i 'n damai tyno'ip 
d'nà'baïn i©ia>i ba awi . "^^©b in msb in ima itësin wnn hN 
pna: y-12 ■mia a? viai snbYwrr wn aw -n-irm dnb s^n 'tftt©^ 

• h'iTa^tta aba© m^a ^©3N rmna i3i&n *)©« ana© 'pap'm na "pbi 
Tnan nâisaïri tt'n'tti Tn i-rbb© ba s-ian ewiïi wïi nanna irwn 
laannsr! *)©« d'nirtfi 1» ba^ba na a^sa wm nain frmap d**'©*! 
i©»a ©as mwb i-ibi^ ^aa î&wi law ^"ns *ia*n ï-rn^ na* a© 
■pai ©*n ^a c)N w©^ ab ■•san "pria ap ûnum ft-isirt ^aab ïibnna 
sp-iaaa -i©^ ïhn fc^'8 na^n ^©anin saa©»a diad©»a Yinism -i-»n« 
inbpam s-rndti b^w^a aîfp na^aïri rpaia *^©a nâsKa «bi 3>©-i 
■man©^ a^a d^nnrt di©a»îi ina ^a yintt bbian pyn 3>©?©i ^aaaa 
©•wi ©•»« T-ixûy* ïwa w^i-n i©a? p n©** t-naip»ïi ^©ai T*a 
wrt !-naba tn •jai . naa fin ïiaa mt Ntanb *iawn w Nb a^artbl 
t^bi aita ba anôa d^naM i&iaai rtttîp a^aiN ^^a a^iN ^pa maçyi 
astaai .^p^i: ar-a mta^b a^ia r-pa ït^n "jti b^ ^abi^î Tn* i^t» 
!n'-a"i i-iaoa înriN manbn maab a^in^ a^nb imsn ba rn^ wna 
•bbîa l^^?37a mrma ^n-iia ïia^prr a^b\ai^ *ivh ïamn b^ rrrta ^3 
ïTi»a» n«5N n3>rt ba ^a nannn rtNbïaïi ^av bbaa n^rr ■'anars 1^3» 
s^stn^ l^i yna y« !-tm ^ ara nvrt ao i-inaiau b^n !nbn bi» 
y-iNM a^ ba ^a ^ïasm n»^ *yri ^a^ nm©» r;^^ rt^p t-nmrna 
nama n^naai bi^ ra^ w»n d'taswîi aid© ^'•a "iji^i vrib^a ^©«n 
ab ib ib«©i ib n^^na iTTpi tib3>53i inbna na-iï-; anbi a« j-i^a N^©51 
rna^ wasa D^po^na anm b^ rtn»^ b3> ? t-infio ib ^a nanb^ïi ^n 
"inninai d^a© ^aaana pa^n^a îr^rt «im 'n rûab» Ma«b?:a d*»©i3>rt 
ri^©i ^"■ , i" 1 d© T'b^ ^m nns aafci «bi diT^ Nb nb^bi dwi^ îiasr 
"n^i ï-n»nh t-nnap iba*n t-niapb d^naïi b^ enn i H r;bN ta©a 
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■nsn ii^a©^ -nb&o ^rta î-ia^i^a b^^T îrmîT" *©r i^^a rn© rn" 
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♦ Wb« d©a ©\x ^in nsitt» y^^rib abiaab a^aa ia©n inn ^bToïi 
r<ai© ^nin bti "o nnttdn nnnoai ib-«©an n^p?2 TObn Éeta*» dni 
n)3wN 3>©ibi minb a^aa n©^ Nbi ïi^ap nn i"b^ "îayi itîN3© n^ban ib 
•naab ^b M'a ^nat^rraa n^ msba nna narn N^abab rmn ïr^b n^© 
Ds©aa nna^b ï-r»b t*mnHa ïT»n*m«i vrrmn n«i a^nb^^ ^pn -n 
©na ir bm-n bw d^©n ©N^ib n^ pa^nî-ib bai-> Nb nn3>naa n^a 
T* b«n©*'2 i^© N-ipai . î-nrri lan^i^a ian© ^^ vaa m^n ^ot NbT 
r-i^nb y^n "nai Niaa^b ©pa^an ab aan bab *nb:i Wiai hy»^» »jv1 



YEDAYA DE BÉZlERS 2'i7 

imn ran3 ^a nai73i irraati k-wb mnnaaa n-iaart viab aab iwn* 
■tfn na oiS din^ sb irobm "nîtia aban qaa aba nsa ùi7ûbb im« 
wbàn tod im&n inra b» ^n&o bnfâïi npnai û^dbb pB"> va bn 
pto bwN \Naa ">m«i . ûbnaa îvi ï-nb*w ?r&a m73an abia mb*tta 
Tiabnb nsB mw ©»n 12 b^rca n;n n*a w»ïi wvra ma mabaïi 
mpnb awar; dw ^»» a^bYW a^aasi a^an 173H "mua *nNB a? 
&*£X lab d'^d3 îw** ^a a N'as mvib nsa ^53 hirnob in^an ^D7û^ 
©îpi b^HBa ibib ma cnpbb isab "r^mi a^7:^ s-nanb ^nnnsi a^ob 
■ bô«7ab avj ^a Banrs a3>733 t* rn»ii ns^ viba» iniE ^mna 
ïrtMB mn np*o W3B5D ma wa an'- narasia b^nb» ï-nan?a iianMi 
r-rba w rts b* t* wbi iB"»nm a 'm nai73r-> va ^a b*r%bnb npns 
•a^aa- rtneo^i fnxi TwN nab-ïi pwva npnsn ba anb naabn naib 
mpBïib i-mn Yvw*tt nxwn r-nma dnb asrnb *bo ynai pTnn 
nabw nai nBs w* nanss *i3 xïr- *ms aaan-a ^731 . iwi !ma 
dira T2m t-;37273 NaMirt roai nia ban s-ïû batoB mviniri baa irrita 
raYroai naaa ^373 trn «b kit-; ^a ?rb a;tf &b n ba*i B^DTaïi V- 3 ' 
ynniaa 1733* naaasi d'à «in -iBsa tnn^n iiabï-n nb ï-nà* nn7aan ^a 
iab?q ib aina-> imaa inn^n nB8 fi»» nnn bfcnB^ïa nnan'as b&rf 
nitt p 173^3 , nstia fio'n nnpn d:n ï-î^an lab n^mai miin ^an 
^bn nabn i^û73 !-!7:b^n2 t^bi nnsBïa ftTabBi n?û'a db*a abra^ ynsa 
iab?3 ^b tas ini^a nb pbn s^bi a^sa ^a?a dnab ^73bb "j^^ ît»m 
nn7ra73 sriastTa yanbi aa^n a^-b« i-nan^73 ^Nab rïrib«b nnant 
,vi ^^ in»Bi mmnrn a^pn'n nss d^B5N 'jtn rib^^ niîii in^73B7ab 
riwNn nt;i 3jti Nb n^a a^7j^b 15» -|iys rasb ^n^ana *»3i^ r-ibnnai 
ini!«n n^a'a73i nbi^ian yr y^n b« dvr; ni^nt n; ,k n ïn73an ^ab 
rsab "7^73^7-1 n-a^ a^^bn- ^ira ^aa snvaB73a n^a rnarin nnn 
■^n^^ïii rtba^ 'jsini r:2an73 riB^Tai sam ^'as »^iti n**ib ittan* 1 a^an 
rinai an^ ^a ^sbb da-an npna ^73^3» ynb ^^a Nan^îi iiTabb *j^s 
b;p,b na^; rnra^b baiN Kbi aa^an nN nabb ">n^a3 «b ^a Nnr-3'aa 
t^^roan bapb ^3>a fro- b733*i nai'n» ï-raxb737-: ^sb ton ïiasb^îi 
ytp ba b^ tjibn ^bn iab73 Ej^Di^B meonnîm l^atiT^oïn m^Bipïri 
■^b m'a 11 sbi nnN a3>Da mnb^îi ^73^a ûbapb "W ^ab ■jiaa sbi ynpi 
abipb y^ixn rpam '-«p^i^ ar: naTaro i^TaBB r^To aavaa û^T^bnn ^a 
iab^-1 baiNïi nrb MnaTi» N7ap "i3 s sqa^ sb a^^i an bi^^ bip an bip 
rflba* iH3» ban anb basb TaB^i aab ti^di Tb-iwsb b^n d^^bnïi 
ïTnpîi aainm nn.N- n^N* nna- yftw «bi ipai^ ir^nNa -awn nrp 
»bi wtr tîb mab^a rsab û^aB^n isdn t:k d^an ^a 'a^n'n ^:s73 ; 
înrpB "pssb in^B^ t^bi irmstt !a3ip73 "a^pm aaip?3a rmbip- "ïbitT* 
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248 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

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.•naan 

Nous ne connaissons ni l'année de la naissance ni l'année de 
la mort de Meschullam de Béziers, mais nous savons qu'il était 
contemporain du fameux Moïse ben Nahman de Girone, et certai- 
nement plus âgé que lui, au moins un peu, puisque Moïse, dans 
une lettre qu'il adresse à Meschullam, ajoute à sa signature l'épi— 
thète « ton élève » (Yeschouronn, VU, pp. 113-116). Or Moïse 
Nahmani naquit vers 1195; supposons que Meschullam était plus 
âgé que lui de cinq ans, il serait né vers 1190. Yedaya à son tour, 
si nous prenons 1275 pour l'année de sa naissance, a 15 ans en 
1290, époque à laquelle on peut supposer qu'il entra à l'école de 
Meschullam ; celui-ci aurait donc été centenaire quand Yedaya 
entra à son école, ce fait serait trop important pour que Yedaya 
eût omis d'y faire allusion. Il semble même que Yedaya fut le 
gendre de Meschullam, car, dans le même ms., à l'occasion des 
mots n-Dann na Mttl (Abolh., 1, 10), il parle d'un homme riche, 
pieux, etc., ajoutant ma T»3» toîi "jto tïnp aipïïtt mna ■nmioi 
^b?3ïi \r\n Ti^ri isfcn . . . urna. 

Ad. Neubauer. 



LE JUIF DE LA LÉGENDE 



Nous nous proposons de grouper sous ce titre, emprunté à l'ex- 
cellente conférence de M. Isidore Loeb, les matériaux propres à 
édifier l'histoire des légendes dont les Juifs furent le centre au 
moyen âge. Ces simples notes, dans notre pensée, sont destinées 
à remplir le cadre d'études que nous avons tracé dans un précé- 
dent article (t. XIX, p. 251) et dont M. Loeb a brillamment exposé 
l'utilité et l'importance. 

I. L'odeur des Juifs. 

Un des premiers auteurs qui, à notre connaissance, parlent de 
Y odeur des Juifs l est Venance Fortunat, que Grégoire de Tours 
avait prié de célébrer en vers la conversion des Juifs de Clermont 
opérée, en 5*76, par Tévêque Avitus. Il en est question d'abord 
dans la description des divisions religieuses qui désolaient le pays : 

« Le peuple des Arvernes était en proie à la division et au 
désordre ; il n'avait qu'une ville et il y avait deux croyances. 
Lanière odeur des Juifs donnait des nausées aux chrétiens 
(ChrisHcolis judœus odor resilibal amarus), et la présence des 
infidèles troublait leurs pieuses cérémonies. Levant fièrement la 
tête, cette secte impie refusait de porter le joug du Seigneur, tant 
un vain orgueil enflait son âme 2 . » 

Il ne faut pas être grand clerc pour reconnaître qu'ici odor ju- 
dœus, l'odeur des Juifs, n'est qu'une métaphore. Le poète veut dire 
que la piété des chrétiens était incommodée par le contact des 
Juifs infidèles, et que leur attachement à leur culte était un scan- 
dale pour la foi. 

Comme pour prévenir toute équivoque, Fortunat se sert encore 
plusieurs fois de cette figure qui lui plaît et dont il se flatte sans 

1 Voir Revue, XIX, 249, note 3 ; XX, 101 et suiv. ; lu et suiv. 

2 Venance Fortunat, Poésies mêlées, trad. en français [avec texte latin], par Charles 
Nisard ; Paris, 1887, p. 134 (Livre V, v. 17 et suiv.). 



230 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

doute de tirer des effets de haut style. Arrivant au triomphe final, 
il s'exprime ainsi (v. 101 et suiv.) : 

« Les deux armées, jadis ennemies, se réunissent sous le com- 
mandement d'un seul chef; les adversaires réconciliés n'ont plus 
qu'un seul amour et qu'un même Dieu. L'huile sainte va baigner la 
toison des brebis, et le troupeau 'purifié exhalera une odeur nou- 
velle (Aspersuque sacro fit gregis aller odor). Le divin sacrifice 
appelle tous les fidèles, paysans et citadins. . . L'eau du baptême 
emporte Y odeur juive (AMuilnr judœus odor baptismale divo). 
Un peuple régénéré sort de la piscine. Une odeur plus douce que 
celle de l'ambroisie flotte sur les têtes qu'a touchées l'huile sainte.» 

Or, supposez ce texte tombant sous les yeux de quelque ignorant 
ou de quelque lourdaud, la métaphore sera prise à la lettre. 
Pour nous enlever tout doute à cet égard, il s'est trouvé un 
érudit, le P. Christophe Brower, commentateur de Fortunat, pour 
donner justement ce sens aux paroles du poète. 

Il serait intéressant de poursuivre les destinées de l'expression 
de Fortunat dans la littérature; on peut affirmer, a priori, qu'elle 
ne s'est pas perdue. Qu'on voie, par exemple, le sort qu'a eu le mot 
perfidia désignant la religion juive. Les auteurs se le passent de 
mains en mains, et, dans cette migration, ce nom prend une accep- 
tion nouvelle: il ne désigne plus seulement Y hérésie des Juifs, 
mais leur perfidie, au sens qu'a ce terme aujourd'hui. 

Voici, par exemple, comment le concile d'Agde (506) s'exprime 
dans le 34 e canon : Judei quorum perfidia fréquenter ad vomi- 
him redit, pour dire simplement que les Juifs baptisés retournent 
souvent à leur première foi. 

Ce mot paraît encore, enchâssé dans un contexte aussi élégant, 
dans la vie de saint Gésaire : . . . Judeorum, gui in nosiros ubique 
sine ullo 7-espectu perfidiœ proibra ructabant l . 

Grégoire de Tours n'emploie que le mot perfidia pour désigner 
la religion juive (voir, entre autres, Hisi. Franc , vi, 1"?). 

Agobard -, Amolon 3 , Rigord 4 , Pierre de Blois 5 et, en général, 
tous les polémistes chrétiens se servent couramment de ce terme 
devenu classique. L'équivoque devient surtout dangereuse quand 



1 Vita S. Cœsarii cpisc, arelat., dans Acta SS. Ord. Bcncdict., I, 663. 

2 Migne, Patvol. latin., GIV, 74. dans le traité de Insolentia Jadœorum, où per- 
fidia est pris au sens propre ; 77, Epistola. . . de judaicis superstitionibas, au figuré, 
dans le sens de religion. 

3 Amolon commence ainsi son traité entre les Juifs : Dctectanda Judœorum per- 
fidia. . . Epistola sea liber contra Jîidœos, Migne, CX.V1, 141. 

4 Gcsta Philippi Augusti. 1, p. 28, éd. Delaborde : Perfidi Judœi. 

5 Son ouvrage contre les Juifs est intitulé Liber contra perfidiam Juâœwum ; voir 
Revue, t. V, p. 239. 



LE JUIF DE LA LÉGENDE 251 

ils disent : les Juifs 'perfides, car ces mots, pour des lecteurs non 
prévenus, semblent plutôt viser un vice d'ordre moral qu'une 
divergence de foi. 

IL Le Juif onolâtre. 

On sait que'les Grecs d'Alexandrie, pour se moquer des Juifs, 
leur reprochaient d'adorer un âne. On aurait pu croire que cette 
invention n'a jamais franchi le domaine littéraire où elle a pris 
naissance, pour descendre dans les rangs du peuple. Mais les fables, 
qu'elles sortent du cerveau des lettrés ou qu'elles jaillissent de 
l'imagination du peuple, ont la vie plus dure ; elles se transfor- 
ment, mais ne meurent pas. Pouqueville, dans son Voyage dans 
la Grèce, t. IV, p. 415 l , traitant des superstitions qui de son temps 
avaient cours dans le peuple, dit, en effet, ceci : 

Alors (en hiver), on croit voir errer les loups-garroux.. . Le pas- 
sage de ces larves immondes, qui sont, d'après la croyance du 
peuple, des juifs onolâtres occupés à chercher le Messie dans soii 
berceau, afin de le faire périr, dure depuis Noël jusqu'à la Théo- 
phanie. On représente ces pagania comme des sorciers maigres, 
ayant des têtes d'âne et des queues de singe, qui courent les champs 
et se rassemblent dans les carrefours, en invoquant la lune, qu'ils 
prient d'éclairer leurs banquets, où ils mangent des grenouilles et 
des tortues, amphibies regardés comme immondes. Mais après la 
bénédiction de l'eau, qui a lieu dans l'église grecque le jour des Rois, 
ces spectres hideux disparaissent. Les nuits sont purifiées, le ciel 
est réconcilié avec la terre par le baptême de l'eau, les tempêtes 
cessent, à ce qu'on prétend; et le vent du nord-ouest reprend son 
empire accoutumé sur les mers de la Grèce. 

III. Le Juif usurier. . , 

Pour venger les Juifs des reproches que leur a valus leur pro- 
fession d'usuriers, rien de tel que les écrits du moyen âge qui par- 
lent des usuriers chrétiens. Le texte suivant est très intéressant 
sous ce rapport, parce qu'il est du xm e siècle, époque où le 
commerce d'argent était devenu, en quelque sorte, la profession 
officielle, la fonction légale des Juifs. Il a été publié par Barbazan, 
d'après le ms. 7218 de la Bibliothèque nationale (Fabliaux et 
contes des poètes françois, éd. Méon, 1808, t. IV, p. 99). Il est 
intitulé La Paienostre à VUserier. 

1 Édition de 1820. 



252 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Un usurier se rend à l'Eglise, tout en récitant le Pater Noster. 
Mais, tout rempli de ses soucis ordinaires, il entremêle son oraison 
de réflexions peu canoniques. Quand il arrive aux mots sicut in 
cœlo, il laisse déborder sa colère contre ces Juifs qui lui font con- 
currence sans qu'on leur dise de mal. Ah ! s'ils n'étaient pas là, 
comme ses affaires en iraient mieux ! 

Sicut in cœlo. Li Gieu 

Font ore durement lor preu, 

Quar il prestent communément 

Lor deniers à toute la gent, 

Si ne truevent qui mal lor die. 

Certes j'en ai molt grand envie 

Que je ne puis autressi fere, 

Molt en alastmiex mon afere (vers 135 etsuiv.)'. 

Si nous ajoutions foi à la version de Legrand d'Aussy 2 , l'aveu 
de l'usurier serait plus instructif encore : 

« Pardonnez-nous comme nous pardonnons... Ces maudits 
juifs ont fait le complot de nous enlever nos pratiques et de nous 
ruiner, en prêtant à un intérêt plus bas que le nôtre. Mon bon 
Dieu, souvenez-vous qu'ils vous ont crucifié, et maudissez-les. » 

On sait qu'il ne faut pas faire grand fonds sur les textes de 
Legrand d'Aussy, qu'il est souvent infidèle aux pièces qu'il prétend 
traduire. Avait-il sous les yeux une autre version que celle de 
Barbazan qu'il aurait empruntée aux textes, encore inédits, re- 
cueillis par La Curne de Sainte-Palaye, ainsi qu'il a fait pour 
d'autres morceaux 3 ? 

Israël Lévi. 
(A suivre.) 



1 A la suit© de la Patenostre à l'Userier, vient, dans le recueil de Barbazan, une 
satire du même genre, Le Credo à l'Userier, qui est également très connue ; mais il 
n'y est pas question des Juifs. 

1 Fabliaux, 3 e éd., t. IV, p. 14. 

3 Voir Histoire littéraire de la France, XXIII, 87. 



inscriptions hébraïques 

A 1SS0UDUN ET A SENNEVILLE 1 



Deux séries d'inscriptions hébraïques inédites, de la première 
moitié du xiv e siècle, méritent d'être signalées et publiées ici ; si 
Ton édite un jour le recueil complet des inscriptions hébraïques 
de la France juive du moyen âge, on reconnaîtra l'intérêt d'un 
tel tableau d'ensemble, et l'on verra combien de lacunes dans le 
domaine de la science ou de l'histoire seront comblées de cette 
façon. Les exemples qui vont suivre peuvent en donner une faible 
idée. 



I 



Dans la Tour-Blanche d'Issoudun, qui est le principal monu- 
ment historique de la ville, on trouve, au premier étage, entre 
autres inscriptions ou gravures, une dizaine de textes hébreux, 
savoir : 4 dans l'embrasure de fenêtre, ou meurtrière, du sud, 
autant à l'ouest, et 2 au nord. Des Juifs furent emprisonnés dans 
cette tour, nous ne savons sous quel prétexte. Nous ignorons éga- 
lement quel fut leur sort ultérieur ; mais il est à présumer que 
l'ordre d'incarcération eut pour but essentiel de mieux les ran- 
çonner. Gomme le dit fort bien un auteur local, Armand Pérémé, 
dans ses Recherches historiques et archéologiques sur la ville 
d'Issoudun (p. 127) : « En spéculateur habile, Philippe le Bel tint 
les Juifs dans les cachots afin de leur faire rendre par les tortures 
et par la terreur tout ce qu'ils pouvaient produire ». Sur les murs 
épais de la tour, les malheureux ont gravé, soit leurs noms, soit 
des invocations à Dieu, ou formules de prières. Les voici : 

1 Note lue à l'Académie des Inscriptions et Belles -Lettres, le 11 avril 1890. 



254 REVUE DES ETUDES JUIVES 

1. Le premier et le plus grand de ces textes, à gauche de la fe- 
nêtre du sud, très bien intaillé et complet, est daté et signé. Il 
se compose de huit distiques, rimant quatre par quatre, ainsi 
conçus : 

ttViawb ina^oîpi rîTiNb tibs»» ûffiarvn rrwb û'nb rrwtNam 

• nbo 172N 1?3N 

« Deux frères sont prisonniers, Isaac et Hayim ; puissent-ils 
vivre toujours! Que l'Éternel leur soit en aide, qu'il les tire des 
ténèbres à la clarté, et de la servitude à la liberté. Amen, amen, 
Sélah». 

Plus bas, à gauche, se trouve la date 'i'o ^n^ 'ne 'a uv iNa ùï-n 
û^n..b. « Ils sont venus là le 3 e jour (mardi) de la section heb- 
domadaire wayhi, l'an 64 du petit comput *. Hayim. » Ce dernier 
nom appartient à celui des deux frères qui a gravé le texte. 
La date répond au •* du mois de Tébet, ou 11 décembre 1303. Elle 
est donc antérieure de peu à l'expulsion générale du 22 juillet 
1306. 

Au-dessous, un peu à droite, le scribe a recommencé (peut-être 
par désœuvrement) les mots « deux frères sont prisonniers 2 ». 

2. Sur ce même mur, en avançant au sud, se trouvent deux 
textes superposés, tous deux mutilés par l'image d'un cavalier 
monté, la lance en arrêt, brochant sur le tout 3 . D'une part, on 
voit des mots en caractères carrés, où l'on ne peut plus distinguer 
que cet assemblage informe : ûvbn a^TON; il faut signaler la 

1 Du mot tO'IDb on ne voit que la l re lettre, b; entre celle-ci et le mot suivant, 
il y a une inflexion de la pierre, ou un creux. 

2 Ce document inédit n'est pas inconnu. Déjà au mois de juillet 1834, S. Cahen, 
traducteur de la Bible, avait reçu communication de ce premier texte hébreu, ainsi 
que de quelques fragments des textes suivants, par Pérémé, à qui il envoya la tra- 
duction, publiée plus tard dans le Journal de l'Indre. Dans ce travail, deux réserves 
sont à faire : 1° le chiffre 64 de la date est rendu par 1304 (au lieu de 17 décembre 
1303) ; 2° S. Cahen a Jtraduit « qu'ils vivent dans l'éternité » l'expression ùb*13>b 
Ù^TT "PÏ"P (littéralement : dans le monde, sans dire au juste s'il s'agit du monde 
présent, ici-bas, ou du monde futur) : il est probable que les malheureux prison- 
niers demandèrent à Dieu d'avoir la vie sauve et qu'il s'agit pour eux de la vie 
terrestre. Ces lignes furent sans doute soumises, plus tard, à un autre héhraïsant, 
qui modifia légèrement la première traduction, et cette version remaniée fut utilisée 
par Louis Raynal dans son Histoire du Berry (t. II, p. 263), qui, par une singu- 
lière méprise, attribue la traduction à Quatremère de Qîiincy, secrétaire de l'Acadé- 
mie des Beaux-Arts, qu'il confondit avec son homonyme Quatremère (tout court), 
également membre de l'Institut, professeur d'hébreu au Collège de France. 

3 Le dessin représente sans doute un chevalier combattant, et comme les che- 
valiers de Rhodes ont pour emblème un « chevalier combattant un dragon », on 
en a inléré que la gravure émane d'un Templier membre de l'Ordre qui fut alors 
ruiné. 



INSCRIPTIONS JUDAÏQUES A 1SSOUDUN ET A SENNEVILLE 255 

barre horizontale au-dessous de Pavant-dernière lettre de cha- 
que mot. Le premier signifie peut-être nnn M», «je suis con- 
damné » ; nous ne nous chargeons pas d'expliquer le reste. D'au- 
tre part, on lit en caractères rabbiniques une fin de prière, pa 
nbo, à la suite des mots 'viï ûniiO « enfermés depuis le jour. . . », 
traces d'une date disparue. 

3. En avançant toujours dans le même sens, on voit, sur une 
autre surface de la pierre, les mots bôttrfl na Dîna», Immédiate- 
ment au-dessous on lit : n'n *inn iDnsn « les prisonniers de^la fosse 
ou tour»... (puis une lacune). Ensuite, un graffito, en partie 
effacé, où l'on distingue encore ces mots : tnp ... "tënsK ... 'bom 

Vû« 1? aN nVifittb *vo9W\ ïrnab ïibwwa isfinatr mis* . . . 

1 nbo- Tout au bas, à droite : in b^ûia, et au-dessous, encore le 
même nom birao suivi de la formule bst (défunt). Le dessin de 
cette partie de mur permettra peut-être de lire mieux, un jour, le 
contenu. 

4. Enfin, tout au bout de ce côté du mur, un seul nom: pnsti. Ne 
serait-ce pas le premier des deux frères dont il a été longtemps 
question au n° 1, qui a voulu transmettre ainsi son nom à la pos- 
térité? 

5. De là, à droite de cette fenêtre ou meurtrière, on passe à 
celle de l'ouest. On voit là, de nouveau, à gauche, deux inscrip- 
tions superposées (comme dans un palimpseste), l'une en carac- 
tères rabbiniques, l'autre en caractères carrés. La première, un 
simple graffito, à peine tracé à la pointe, nous paraît former la 
couche inférieure et par conséquent être antérieure en date à la 
couche de lettres carrées qui lui est superposée. Les mots de ce 
texte qui restent lisibles (à la loupe) sont : 

... brin ... i-nbuia ^1^.1 ... 
bantai ...ïioyi» ïtwi im« hnon mn] nm« ibnpi... )[n5) uns» na 

.ttbo Ï73N rmn obw 

Dans ces lignes, ce qu'il y a de plus clair, c'est le nom propre, 
« la fille de Menahem », une jeune fiancée. 

Tout en haut de ces lignes se trouvent cinq blasons dont nous 
ne savons pas déterminer l'âge, ni dire s'ils servent d'en-tète 
à l'inscription en lettres rabbiniques ou à l'inscription en carac- 
tères carrés. Cependant, leur importance ne fait pas de doute ; 
car, très probablement, les prisonniers relevaient des seigneurs 
ainsi désignés, et ils durent se réclamer d'eux. 

1 C'est à peu près tout ce qui reste à droite des mois français * Vivons en paix en 
l'honneur de Christ. Antoine Boulangier, 1557 ». , ■- - 



256 RtiVUE DES ETUDES JUIVES 

Les nombreuses figures qui illustrent Y Histoire du Berry 
(Bourges, 1844-47, en 4 volumes), par Louis Raynal, permettent 
de reconnaître les possesseurs des ^armoiries en question, du 




moins ceux de trois sur les cinq blasons. C'étaient (en commen- 
çant à gauche) : 1° Roger de Brosse, sire de Boussac; 2° un écu 
lande % ouburelé (en terme héraldique), blason trop commun pour 



inscriptions hébraïques a issoudun et a senneville 257 

être ainsi reconnu *'; 3° un écu chevronné (même observation) ; 
4° les armes des abbés de Déols ; 5° André de Chauvigny, seigneur 
de Châteauroux. 

6. Le texte suivant en caractères carrés, quoique un peu dé- 
fectueux dans la première ligne, est lisible et intelligible. Le 
voici : 

hwi 'i-i] ù["p d^nna '-tto... 
(suit un petit écusson) rvmt bsto mm» 

« Nous sommes ici enfermés depuis 4 (ou 40) jours. Puisse 
» l'Éternel nous préserver de tous maux et nous gratifier de toutes 
» les bénédictions énoncées. — Joseph ben Yaqar ha-Cohen. » 

Ce dernier nom, — sauf l'adjonction nouvelle de la qualifica- 
tion de race sacerdotale, Hacohen — n'est pas inconnu. La famille 
Yaqar est une des plus vieilles de la France israélile, puisque 
déjà, au xi e siècle, Jacob ben Yaqar était le maître de Raschi 
(Azulaï, Schem ha-gdôlim, n° 228). Puis un Yaqar de Chinona 
vécu au xm e siècle 3 , sans compter que notre prisonnier se re- 
trouve peut-être plus tard hors de la frontière française. 

1. En face des deux dernières inscriptions occupant malheu- 
reusement le même champ, à droite de la même embrasure de 
fenêtre d'ouest, on lit : b^T ^m -d Spr, « Joseph fils de Baruch, 
d'heureuse mémoire ». 

8. Plus à droite, on lit d'abord le nom rp"p, seul, flanqué à sa 
gauche de trois des armoiries décrites au n° 5. N'est-ce pas un 
indice que le prisonnier se place sous l'égide de son ou de ses maî- 
tres, et s'agit-il du Joseph dont le nom complet figure au numéro 
précédent ? C'est possible. 

Ensuite, on lit ces deux noms : 3p3>i 12 trviî* et nn npy^ 
ITW. En raison de l'usage traditionnel qu'un père donne à son 
fils le nom de son propre père, on est autorisé à dire que nous 
avons là le père et le fils. 

9 et 10. Finalement, au côté nord, sur la face intérieure du 
mur on lit d'abord : tpv nn tr^n, puis, plus haut : nn ï|0*p 

Au-dessous, on voit confusément deux lignes de noms propres 
en graffiti, à peu près effacés. 

1 Toutefois, le rapprochement avec les autres noms mettra peut- être un héraldiste 
sur la bonne voie. 

2 Noter dans le dernier mot de la 3 e ligne l'absence du "| (mater lectionis) au plu- 
riel féminin, outre les lacunes à combler dans la première ligne. 

3 Histoire littéraire de la France, t. XXVII, p. 446. 

T. XX, n° 40. 17 



258 REVUE DES ETUDES JUIVES 

Parmi tous ces textes plus ou moins écourtés, écrits non loin de 
la rivière l'Arnon, qui coule près de la ville comme un souvenir 
biblique, le premier seul est resté nettement daté. Les autres 
textes révèlent la présence de nombreux Juifs en cette partie du 
Centre de la France, sans doute encore après l'expulsion de 1306, 
et au-delà 1 . 

Il était grand temps de recueillir et de publier ces curieux ves- 
tiges du passé ; car, malheureusement , la Tour-Blanche (ainsi 
nommée d'après Blanche de Gastille, mère de saint Louis) a 
été trop longtemps accessible à tout venant, et les visiteurs n'ont 
pas toujours eu, pour les textes, le respect qu'ils méritent d'ins- 
pirer. 



II 



Passons à une autre série. 

A Senneville, hameau dépendant de la commune de Guerville, 
non loin de Mantes, au fond d'une cavité étroite, où, mue par un 
ruisseau, tourne la grande roue motrice d'un moulin à eau, il y a 
deux dalles en pierres qui portent chacune trois lignes d'inscrip- 
tions déclarées jusqu'à présent indéchiffrables. Les pierres sont 
là depuis de longues années, car on ignore à quand remonte la 
construction du moulin. Lorsque, vers 1826, le père du meunier 
actuel, M. Thévenot, dut faire lever la roue pour la réparer, et 
que les pierres se trouvèrent à nu, les lignes en question furent 
copiées et montrées à quelques personnes ; mais aucune d'elles ne 
put les lire. La copie, peut-être défectueuse, s'est perdue depuis 
lors, et la difficulté résidait plus dans la situation peu accessible 
de ces textes que dans leur contenu. 

Heureusement, M. Reyboubet, instituteur à Guerville, ne s'est 
pas laissé détourner par ces obstacles matériels, dans son désir 
d'ajouter un document inédit au travail historique qu'il prépare 
pour sa commune. Après être descendu sous la roue, dans un es- 
pace d'à peine 50 ou 60 centimètres de largeur, rampant, à ge- 
noux, il a d'abord procédé à un nettoyage en règle, les mains 
dans l'eau et sous les gouttes qui tombaient des palettes de la roue 
du moulin arrêtée à ce moment ; puis il a eu le courage de des- 

1 Voir Chaumeau, Histoire de Bemj (Lyon, 1566, fol.) p. 99 ; L. Raynal, ibid., 
t. II, p. 263, pour les Juifs de ces régions en 1306 et 1309; comp. un art. intitulé 
Juifs et lépreux en 1521 , signé H. Chrétien (interne des hôpitaux de Paris), dans la 
Revue du Centre, 1887, pp. 217-231 et 258-264. 



inscriptions hébraïques a issoudun et a sennevjlle 259 

siner ingénument les lettres hébraïques, à la clarté d'une lan- 
terne. Pour ma part, en le suivant dans cette voie peu praticable, 
je n'ai eu qu'à contrôler les dessins, à vérifier les lettres, surtout 
la date qui est importante pour l'histoire juive, et à compléter la 
lecture des noms propres par l'examen de quelques caractères 
un peu effacés, ou moins profondément creusés que le reste. 

Les deux pierres se touchent en sens inverse, la plus longue 
des deux est orientée du sud au nord, et se lit d'ouest en est, 
tandis que l'autre, plus courte et brisée tant au commencement 
qu'à la fin, est orientée du nord au sud, et se lit d'est en ouest. 
La première pierre, longue de lm., 80 c, est ainsi conçue : 

nBMtt ûît-dn 'nn p il pnaf 'n mn naat» naî 

« Voici la stèle du maître R. Isaac fils de maître Abraham, 
» décédé le 6° jour (vendredi) de la section Yithro de l'an 99 du 
» petit comput *. » 

Gomme la lecture de la section biblique Yithro correspond au 
samedi 20 Schebat, la veille équivaut au 19 Schebat, ou = 29 jan- 
vier 1339. Une seule lettre, la première de la troisième ligne, 
aisée à reconstituer par le contexte, a été cassée. M. de Longpé- 
rier, pour plusieurs des pierres qu'il a décrites, a cru cependant 
devoir mettre devant les dizaines et les unités le nombre 4900 et 
non 5000 ; cela donnerait, pour notre pierre, l'année 1239. 

La deuxième pierre, longue de 1 m., 70, plus défectueuse que sa 
voisine, est écourtée d'une lettre ou deux, à droite. Voici le 
contenu : 

'"■ors p dnstt (2-1) 

« [Voici la stèle] du généreux 2 (maître) Menahem, fils de l'ho- 
» noré maître R. Perez, qui est allé au Paradis. . . » 

Après ce mot, on ne lit plus rien; la date se trouve enlevée, 
par suite de ce que la pierre a été coupée en biais. Cette disposi- 
tion de la pierre, lorsque les ouvriers l'ont scellée, a fait dispa- 
raître aussi la partie supérieure des premiers mots présents ; 
mais les traces du bas suffisent pour restituer le texte. Le nom 
propre y-iD est l'équivalent de Florent, nom très répandu au 

1 A titre de synchronisme, on peut rapprocher de cette pierre celle de Paris datée 
de l'an £, 90 du comput (=z 1330), provenant des fondations de la maison Kachette 
et déposée au musée des Thermes. 

* Peut-être donateur ou fondateur d'une œuvre charitable. 



260 REVUE DES ETUDES JUIVES 

moyen âge. On trouve un « Perez et sa famé » dans le Rôle des 
Juifs de Paris en 1292, ayant demeuré rue Atachérie \ ainsi qu'à 
la même époque le Tossafiste Perez de Corbeil 2 , mort avant l'an 
1300, etc. 

La hauteur des lettres des deux textes est de 12 centimètres ; 
elles sont profondément gravées. Du reste, ces inscriptions sont 
sous tous les rapports, de la forme et du style, semblables à celles 
des pierres tombales juives de Nantes et de Limay 3 . D'autre part, 
au musée municipal de l'hôtel Carnavalet à Paris 4 , il y a une 
pierre tombale datée de Tan np, 105 (= 1345), trouvée, au cime- 
tière juif parisien de la rue Pierre-Sarrasin (fondations de la mai- 
son Hachette), ainsi que d'autres pierres non datées, mais trop 
ressemblantes à la précédente pour n'être pas de la même époque. 
Cette pierre et celles que nous publions semblent montrer qu'il y 
avait des Juifs à Paris après 1329. Dans son opuscule Les expul- 
sions des Juifs de France au xiv e siècle (extrait de la Jubel- 
schrifl de Graetz, p. 13), M. Isid. Loeb dit : « On a toutes les 
» raisons de croire que, de 1322 à 1359-60, il n'y a pas eu de Juifs 
» en France. Dans les Actes normands de Philippe VI, qui s'éten- 
» dent à tout le règne de ce roi, il n'y a pas un mot sur les Juifs 5 . 
» Il n'est pas question d'eux non plus dans les Actes du parle- 
» ment de Paris à partir de 1322, sauf un seul cas G , qui peut être 
» exceptionnel. » Mais M. Loeb ajoute qu'il y avait des exceptions, 
déjà dans le voisinage de Paris, à Saint-Denis. Il a pu y en avoir 
aussi à Paris. Si les pierres que M. de Longpérier place dans le 
siècle 4900 à 5000 doivent se placer de 5000 à 5100, le nombre de 
ces Juifs aura encore été assez grand. 

Moïse Schwab. 



1 Isid. Loeb, Revue, t. I, 1880, p. 69. 

2 Histoire littéraire de la France, t. XXVII, pp. 449-52. 

3 Décrites dans la Revue, t. XV, 1887, pp. 295-8. 

4 De Longpérier, Journal des savants, 1874, p. 662, n e XXVI. 

3 Léop. Delisle, Actes normands de la Chambre des Comptes sous Philippe 
Valois (Rouen, 1871). 
6 Boutaric, Actes du Parlement de Paris (P., 1853-67), t. II, n° 7326. 



LES IIEBRAISANTS CHRETIENS 

DU XVIP SIÈCLE 



Avec la Réforme et le réveil des sciences commença aussi une 
activité nouvelle dans le domaine de l'étude de la langue hébraïque 
et de la littérature juive, surtout de la littérature rabbinique. Ces 
études furent poursuivies avec un zèle extraordinaire, et non plus 
dans un but de conversion comme autrefois, par des savants 
chrétiens de Hollande, d'Angleterre, d'Allemagne et de Suisse. 
Les Juifs, toujours si méprisés, devinrent de nouveau les maîtres 
des Chrétiens, et entre les maîtres juifs et les disciples chrétiens 
se développèrent des rapports amicaux qui ne restèrent pas sans 
influence durable sur les sentiments de ces derniers en faveur des 
Juifs. 

On sait que Jean Reuchlin, aussi bien que son adversaire le 
fanatique Jean Eck, avait des maîtres juifs. Ceux du premier 
furent Jacob Loans, le médecin particulier de l'empereur Fré- 
déric III, qui unissait à la science médicale des connaissances 
étendues dans la science juive, et le médecin et philosophe Obadia 
Sforno, le célèbre commentateur du Pentateuque. Eck était le 
disciple d'Elia Levita, le maître fameux de beaucoup de savants 
chrétiens illustres. 

On sait moins que Joseph Scaliger, qui enseignait la philosophie 
à Genève et qui plus tard fut appelé comme professeur à Leyde, ce 
prince de la science, « aquila in nubibus », comme ses contempo- 
rains l'appelaient, après avoir appris l'hébreu chez Postell, l'héré- 
tique à la logique poussée jusqu'à la folie, se donna encore toutes 
les peines du monde pour se rendre, à l'âge de 60 ans, maître de 
l'idiome talmudique. A cet effet, il eut recours à Philippe Ferdi- 
nand, juif polonais qui, après s'être converti d'abord au catholi- 



262 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

cisme, puis au protestantisme, enseigna l'hébreu à Oxford et à 
Cambridge et qui publia , en 1597 , à Cambridge , l'ouvrage 
d'Abraham Ibn Hassan sur les 613 commandements et défenses, 
ainsi que d'autres petits traités avec traduction latine. Scaliger 
engagea Philippe Ferdinand à venir près de lui à Leyde, mais 
il ne jouit plus de son enseignement que pendant un an, car 
Philippe Ferdinand mourut vers la fin de l'année 1598, à l'âge de 
43 ans. L'illustre savant déplora la mort de son maître aimé. « Je 
ne puis te celer », écrivait-il à Jean Drusius, quelque temps après 
la mort de Ferdinand, en janvier 1599, «. combien la perte de cet 
homme m'afflige. Nous avions déjà lu beaucoup de pages du Tal- 
mud avec succès et avec un vif intérêt. Miraejus et quanta non nisi 
in hominem judseum, eumque a puero informatum potest cadere in 
Talmudicis exercitatio erat 1 ». Privé de son maître, il ne put con- 
tinuer l'étude du Talmud, mais il s'appliqua avec un zèle d'autant 
plus grand à l'étude de l'hébreu, qui, comme il s'en plaint plusieurs 
fois à ïsaac Casaubon, est estimé et cultivé par si peu de personnes. 
« Rarement on trouve parmi nous des savants qui comprennent 
l'hébreu même passablement », dit-il dans une de ses lettres à 
Casaubon, « et plus rarement encore on en trouve qui soient en 
état de rechercher les fruits dans les écrits des Juifs 2 ». Il étudia 
avec un soin parfait le « More Nebouchim ». Possédant une 
curieuse collection de manuscrits, il avait un manuscrit arabe du 
More en caractères hébreux, qu'il avait reçu de Richard Thomson. 
Grande fut sa joie ! « Scito igitur, plures mihi ejus librum quam si 
taojxexpov xpuawv misisti 3 ». Il estimait le More comme un excellent 
ouvrage plein d'érudition, très utile pour des théologiens chré- 
tiens 4 . « On ne peut assez louer le More Hanewochim », écrit-il 
à Casaubon. « J'estime non seulement cet ouvrage, mais tous les 
ouvrages de ce grand maître. Je possède le More arabe en carac- 
tères hébreux et je doute que l'on en puisse trouver un second 
exemplaire parmi les Juifs ou les Chrétiens d'Europe 3 . Un savant 
juif a traduit le More en hébreu ; je possède également son travail 
en manuscrit » G . 



1 Scaliger, Epistolœ (Francofurti, 1628), p. 546. 

2 Ibid., p. 201, 219. 

3 Ibid., 465. 
* Ibid., 646. 

5 Ce ms. que Munk utilisa pour l'édition de son More, se trouve aujourd'hui éga- 
lement à Leyde. Voir Steinschneider, Cat. codé. Hebr. Bibl. Acad. Lugd.-Batavœ, 
p. 380. Qu'il ait été en la possession de Scaliger, cela n'est indiqué nulle part, que 
je sache. La traduction de Tibhon se trouve parmi les mss. de Scaliger ; voir Stein- 
schneider, l. c, 547. 

6 Scaliger, Epistolœ, 177. 



LES HEBRAISANTS CHRÉTIENS DU XVII e SIÈCLE 263 

Scaliger honorait comme l'hébraïsant le plus savant parmi les 
chrétiens le professeur de Bâle, Jean Buxtorf père : « Buxtorfius 
unicus doctus est hebraïce. Aujourd'hui nous n'avons que lui de 
grand homme en hébreu ! ». Il fut mis en relation avec lui par 
Jacob a Porto, de Leyde, qui s'établit plus tard à Franeker. Il le 
pria instamment, en 1605, de lui prêter ou de lui acheter le 
Lexicon de David de Pomis, et l'Itinéraire de Benjamin de Tudèle 2 , 
qu'il ne pouvait se procurer chez les libraires allemands ; il pensait 
que cela serait plus facile pour lui, qui était en rapports avec 
différents savants juifs 3 . 

Plusieurs amis de Scaliger se distinguaient par leurs connais- 
sances en hébreu et leurs travaux littéraires dans ce domaine ; 
ainsi Nicolas Serarius, le meilleur hébraïsant parmi les Jésuites, 
Jean Selden, le fondateur de la liberté en Angleterre et le chef du 
Long Parlement, qui était un orientaliste et un hébraïsant distin- 
gué, comme il ressort de son livre, souvent imprimé, « sur la femme 
juive » et d'autres ouvrages de cet auteur. Thomas Erpenius, à 
Leyde, qui s'appliqua avec un zèle spécial à l'étude de la gram- 
maire hébraïque et qui composa une grammaire hébraïque et 
chaldéenne. Jean Drusius, qui avait aussi du goût pour l'éthique, 
goût puisé dans les écrits juifs et qui, outre ses écrits gramma- 
ticaux, publia un opuscule sut les Hasidéens. Comme Thomas 
Erpenius, il possédait une bibliothèque importante pour l'époque, 
mais qui, comme il l'écrivait à Jean Buxtorf, le 8 février 1613 4 , 
n'était pas classée et était dispersée au milieu de ses autres livres. 
Golius de Leyde n'avait-il pas caché ses livres hébreux dans la 
cave, comme Hottinger écrivait à son ami Buxtorf, par crainte des 
Juifs ! 

La plupart des hébraïsants chrétiens du xvii siècle se firent 
instruire par les Juifs. Jean Coccejus, l'auteur d'un lexique hébreu 
et chaldéen, qui traduisit aussi en latin quelques traités du Tal- 
mud, avait pour maître un savant juif de Brème. Jacob Alting se 
rendit pour quelque temps à Emden pour étudier près du rabbin 
de l'endroit, Gumprecht ben Abraham. Jean Leusden était en 
relation avec des Juifs d'Amsterdam, avec le concours et d'après 
les conseils desquels il composa son dictionnaire et sa grammaire 
hébraïque. André Danz était l'ami du savant Jacob Fidanque, du 



1 Scaligeriana, s. v. Buxtorf. 

2 Jusqu'en 1606, l'Itinéraire n'avait été imprimé qu'à Constantinople, à Ferrare et, 
en 1583, à Fribourg en Brisgau et, par suite, était très rare. 

3 Scalig., Ej)ist., p. 478. Il reste six lettres manuscrites de Jacob à Porto, à Jean 
Buxtorf (Collection des lettres adressées à Buxtorf G. I, 63). 

* Ms. 



264 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

docteur de Pina et de Joseph Athias , le célèbre imprimeur 
d'Amsterdam, Le vieux Vossius répète plusieurs fois , en des 
termes d'une sincère gratitude, que Dionys Vossius, son fils, s'est 
formé sous la direction de Menasseh ben Israël. 

L'activité déployée par Jean Buxtorf père, non seulement dans 
le domaine de l'hébreu et de la langue rabbinique, mais dans la 
littérature juive en général, excita l'étonnement et l'admiration. 
Ses contemporains l'honorèrent et le considérèrent comme leur 
maître et leur guide. La nouvelle de sa mort produisit chez les 
savants une impression émouvante ; sa mort fut, comme disait 
Daniel Heinsius, une perte pour l'Europe entière. De tous les pays, 
de Hollande, d'Angleterre, de France, des contrées les plus 
diverses de l'Allemagne, de Hongrie et du Danemark, des lettres 
de condoléance en prose et en vers, en latin, en grec, en français 
et en hébreu ! arrivèrent à son fils, qui porta le même nom et qui 
fut son égal. Quelques savants mirent un certain orgueil à entre- 
tenir une correspondance en hébreu. Ainsi Philippe-Jacob Fabri- 
cius de Worms écrivait à Jean Buxtorf fils, non seulement une 
lettre de condoléance en hébreu 2 , mais, au printemps de 1630, au 
milieu des troubles de la guerre de Trente ans, il lui adressait 
une lettre en hébreu dans laquelle il se plaignait amèrement de 
l'oppression des réformés par le pape et lui communiquait son 
projet de fréquenter l'Université de Leyde 3 . 

Les travaux des deux Buxtorf exercèrent une influence active 



1 Ces lettres sont conservées manuscrites dans la collection des lettres de Bux- 
torf qui se trouve à la bibliothèque publique de Bâle. 

2 La lettre de condoléances se trouve imprimée inexactement dans les Catalecta, 
p. 369 et s. 

3 Cette lettre de Fabricius (G. I, 61) est ainsi conçue : 

^îaan ma* ,srbîinbi d^b ,ttb*ïi atus u^b 

unpn imp»a }£*« ftann tpVTCîpia prm 'Y'Tiîitt 
ï-iïob^Ba ttabionm fibbirrttr: T*a 
Nab 'rnî-tà "ip" 1 ^ "WN m /trrt ^bto "jnnbswn "p-ibuj nriiB iît 
îraïTi / fiîafco Qibtt "na^a rib^n b^-ib^b îpseb mannî-ib avn "pba 
n^b^ ibbs -irmiïnb iBpaïïi i^b nTB*D»tt insiis "»B ^a-ipa iaab Bn 
tan^p nanii inns B-in b^ba in m "ton ,nBO» ^n ^y r-nan 
kbp iaaïa>i abi ûma 'n aa>m "p^ i-irai masab ï-paan ^ b^Bïtb 
iaba im^N nnan ,ia itnn isnaN ^b îianaiûn bmaniri dBba aann 
arb ^bbin^n wa ïtifena ïia^i ba nna aiptt b^ t-iabai tranpN 
û'vB ^3N db-i^ nm niB^x ^ba>a B'B nattra ^b î-j'^^bin ynaa 
matôn fa*nïp!i ina B^baiBB i-rapbNi rnain&ïi t>aa ^bi!-» dnan»ian 
ibîb*> Nb nm a^n dra inb ^ mn©bi trnn ^bm^ nïM2n niaaa 



LES IIÉBRAISANTS CHRÉTIENS DU XVII e SIÈCLE 265 

sur les savants chrétiens versés dans les connaissances hébraïques 
et encouragèrent beaucoup d'entre eux à s'occuper avec soin de la 
littérature juive. Le plus considérable d'entre ceux qui s'y adonnè- 
rent fut après Buxtorf, le Suisse Jean H. Hottinger, qui avait été 
professeur à Heidelberg et qui avait accepté, sur les conseils de 
Coccejus, un poste à Leyde; mais peu de temps avant le départ 
projeté, il trouva la mort avec ses trois enfants dans la Limmat, 
le 5 juin 1667, à l'âge de 47 ans. 

AGroningue, où Hottinger résida, en 1638, pour suivre les cours 
d'Alting, il eut pour maître un juif, Saadia ben Lewi du Maroc, 
un « homo furiosus » comme il l'appelle, mais qui avait de vastes 
connaissances en hébreu, en chaldéen et en arabe, et qui lui 
inspira un grand enthousiasme pour les études orientales. Les 
écrits d'Hottinger n'ont plus qu'une valeur secondaire, mais sa 
vaste érudition mérite encore d'exciter l'admiration ; dans diffé- 
rentes directions il a frayé de nouvelles voies. Sa connaissance de 
l'hébreu, même de l'idiome talmudique, était assez importante. 
Une fois vint à Heidelberg un rabbin de Jérusalem qui voulait 
avoir une audience de l'électeur palatin. Celui-ci écrivit une lettre 
autographe à Hottinger. 

« Pour M. le docteur Hottinger. 

» Il est arrivé ici un rabbin de Jérusalem qui se présentera ici 
» ce soir à cinq heures. M. le docteur Hottinger est donc prié, 
» s'il lui est possible, de vouloir bien venir à la même heure et 
» d'apporter une bible hébraïque, un Talmud et autres choses 
» semblables pour conférer avec le rabbin en question. Il prétend, 
» chose singulière, que la cabbale est aussi vieille que la loi de 
» Moïse et est une autorité plus grande, c'est ce qu'il faudra ré- 
» futer. » 

Hottinger dit à ce sujet: Adfui illi Judœo praesentibus prin- 
cipibus omnibus et diu cum Mo de Kabbala contuli. Hierosolij- 
mis venit stipem petiturus pro Judaeis Hier osoly mit anis. 

fc-HNsn .b« mrôN fcatëtti wb-i» yna b« s^ias p nriNi , t>»^» 
w»a , '■pana '■par &3> îtw i^n î-Tnai aian nwi un ^piaa 
traro taabia Y? '"usn ^ nN frr^am r-nm nona ts6 vinaa 

: Tïin 
p"sb 'b rtoia -na ^"inb n"-> a-p swtwma ris 

Paul Jag. Fabricius 

.«a "pan tistY 1\n i^b ^e>» minown maoïtt ■toït 



266 REVUE DES ETUDES JUIVES 

« Quand j'étais avec Hottinger à Heidelberg, raconte Heidegger 
de Zurich, qui a décrit la vie et la mort de cet homme si regretté *, 
nous nous rencontrâmes un jour avec un rabbin et son fils, que 
son père avait instruit pendant de longues années en hébreu. 
Quand le rabbin entendit avec quelle facilité Hottinger lui parlait 
en hébreu, il se mit en colère contre son fils, se jeta sur lui et en 
notre présence le roua de coups, en s'écriant : « Vaurien, voilà si 
longtemps que je t'enseigne l'hébreu, et maintenant tu te laisses 
surpasser par un chrétien sous ce rapport ». 

Hottinger n'a pas encore été apprécié dignement jusqu'à pré- 
sent. Cela n'est possible qu'après avoir étudié le Thésaurus Hot- 
tingerianus, qui se compose de cinquante-six volumes et se trouve 
à la bibliothèque de la ville de Zurich; cet ouvrage renferme 
dans son trentième volume une étude sur Sabbataï Zewi, certai- 
nement digne de considération, parce qu'elle est l'œuvre d'un 
contemporain. 

Les amis de Hottinger étaient aussi les amis et disciples de 
Buxtorf fils, dont beaucoup marchèrent sur les traces du maître. 

Sébastien Schmied, natif de Strasbourg, commentateur de beau- 
coup de livres de l'Ecriture Sainte, avait déjà en 1656 traduit en 
latin le traité de la Mischna de Sabbat et d'Erubin 2 , et, comme il 
le mande à Buxtorf, à la date du 24 avril 1662, il fut encouragé à 
continuer son travail par David Cohen de Lara, de Hambourg. 

Jean Frédéric Mieg, professeur à Heidelberg, qui, comme Bux- 
torf, écrivait à Coccejus et à Lighfoot 3 , suivit pendant plus d'un 
an les études bibliques, rabbiniques et talmudiques, sous sa 
direction, et excella dans cette branche de la littérature ; il tra- 
duisit en latin le traité « Sur le Serment » du Yad Hazaka de 
Maïmonide 4 . 

Un livre de prédilection des savants chrétiens du xvn e siècle 
fut le Behinat Olam de Yedaia Penini Bedaresi. Ce poème didac- 
tique, qui compte parmi les premiers ouvrages imprimés et 
qui, depuis qu'il fut imprimé pour la première fois par Estellina 
Conat, à Mantoue, fut réimprimé environ quarante fois avec ou 
sans traduction, qui fut commenté par Moïse ben Chabib, Joseph 
Frances, Lipman Heller, Simon Morpurgo, Moïse Galante, Joseph 
ben Salomon, Eliézer ben Salomon et Moïse Kunitz etc., traduit 



1 Heidegger, Hi&toria vite et obitvs Hottingeri, p. 57. 

2 La traduction avec le texte ne parut qu'en 1670, à Leipzig. 

3 Coccejus, Opéra anecd., II, Ep. 299, p. 738; Lightfoot, Opusc. posth., p. 170. 

4 R. Moses Maimonidis Tractatus de Juramentis secundum Leges Hebrœorum. 
Latine versus et notis necessariis illustratus. Addiîa est prœfatio de Juramentis Ju- 
daicis. Heidelberg, 1672 (146 p. in-4°). 



LES HKBRA1SANTS CHRÉTIENS DU XVII e SIÈCLE 267 

en allemand par Is. Auerbach, en partie par Moïse Mendelsso-hn, 
par S. Hamburger et S. Schwabacher, par M. Baschwitz, J. Wnst, 
David Ottensoser, M. E. Stern et autres, en français par M. Berr, 
en polonais par Tugendhold, en italien par Sarkes et en anglais 
par Goodman, occupa dans un court espace de temps cinq savants 
chrétiens. 

Philippe d'Aquin traduisit le Behinat Olam en français (1629), 
presque au même moment où un savant allemand, Thomas Ebert 
de Francfort, dont la traduction allemande de F « Ikkarim » resta 
inédite parce que, comme il écrivait à Buxtorf père, en décem- 
bre 1628, il n'avait pas trouvé de libraire qui voulût risquer les 
frais d'impression, s'occupait de la traduction latine du Mïbhar fia 
Peninim. « Les premiers trente chapitres du Mibbar ha-Peninim 
ont été traduits par moi en latin; j'ai ponctué le texte et j'y ai 
ajouté des notes ; ils paraîtront à la foire du printemps prochain >j 
c'est ainsi qu'il s'exprime dans la même lettre l . 

Francis Taylor, qui traduisit en latin les Pirhé Abot et les 
Âbot de R. Nathan, voulut faire imprimer, en 1650, sa traduction 
latine du Behinat Olam, déjà commencée en 1638. Le 20 août 1650, 
il écrivait à Buxtorf: « J'ai essayé de faire imprimer la traduction 
latine du Behinat Olam ». Quand cinq pages en furent imprimées, 
l'imprimeur dut hâter la publication d'un autre ouvrage, et l'im- 
pression de son travail resta en suspens. Entre temps (1650), Allartl 
Uchtmann, professeur à Leyde, avait publié la traduction latine du 
« Behinat Olam ». Le travail de Taylor ne parut pas plus que la 
traduction latine du « Kousari », qu'il voulait publier, en collabo- 
ration avec son ami Arnold Boote, en l'accompagnant de notes. 
Déjà en février 1638, il en envoyait le premier chapitre à Buxtorf 
comme épreuve ; il attendait de ce dernier une recommandation. 
Au commencement de l'année 1642, la traduction de toute la 
première partie du Kousari était terminée. Comme il ne voulait 
pas continuer ce travail, il remit le manuscrit terminé à l'arche- 
vêque de Gantorbéry, qui en fit don plus tard à la Bodléienne. 

Une autre traduction du Behinat Olam fut faite par Hilaric 
Prache, de Liegnitz. De sa traduction, pour laquelle il se servit de 
l'édition de Lublin, 1614, que lui avait procurée son ami, le bedeau 
de la synagogue de Krotoschin, Elia, et de l'édition de Prague 
de 1590, il envoya, en mars 1650, une épreuve, accompagnée 

1 Librum Ù^lp^ ia linguam germanicam translatum habeo, sed quia bibliopolam 
ignoro qui in editionem sumptus impendat, forte labor inter schedas meas privatus 
manebit. Ex libro Û^FlJDn "171373 triginta priora capita punctis consignata et in 
latine textem translata notis auxi quo i'uturo anno circa nundines vernalis prodibunt. 
Ils ne parurent qu'en 1630. 



268 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

d'une lettre en hébreu bien calligraphiée, à Jean Buxtorf, dont il 
demandait l'appréciation '. Cependant la traduction ne parut qu'en 
1662, à Leipzig. Elle détermina Abraham de Frankenberg, le 
célèbre mystique qui était en relations avec Menasseh ben Israël, 
à y ajouter de courtes explications mystiques, qui parurent sous le 
titre de : Notae mysticae et mnemonicae ad Becfiinas Olam sive 
Examen Mundi R. Jedaja Hapenini (1673, s. 1.) -. 

M. Kayserling. 

1 'o ïhn iTiîr ©*« ffc ^nnpb is n"352 "in** tn« ï-îb^N p •nrra 
inpb ^ *nb:> ttokib b"^ï watt îwp '1 nan niaN fczbny r-i^m 
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^idd na* n-j^rs naa&n ■ûi'wb tivTtb biruaa tin* '•aba W21 &a 

2 .fifeir. 5*W., VI, p. 127. 



LA TRUIE DE WITTENBERG 



Pierre de l'Ancre a copié littéralement dans l'ouvrage de Fabri- 
cius l'histoire assez malpropre de la truie de Wittenberg [Revue, 
XIX, 239), comme il a reproduit, d'après la même source, l'indi- 
cation des églises où se retrouve cette image d'un goût si fin î 

Gum te iter à colegijs publicis per crates in cœmiterium detulit, 
videre licebit, si oculos eleuaueris, in exlremitate mûri prope 
tectum, porcam saxo insculptam cum hac inscriptione : Rabini 
Schembamphorasch. . . Sed quid occurrit sub inscriptione illa ? 
offertur porcee sculptée imago : videas ibi, ingentem scrofam mam- 
millis dependentibus stare, non alio modo, quàm cùm porcee lac- 
tantes, grunnitu seu fereatu blandiore lac nutrimentale porcellis 
propinant. Habet verô ha3c porca sub se très puerulos Judaicos, quo- 
rum duo auersa facie eee scrofee sugunt mammillis, tertius vero 
horum, aperta facie sub aluo scrofee ad spectatores prospectât. Sub 
collo verô scrofee accurrit porcellus, vt cum pueris mammillas suis 
uuâ sugat. 

An nihil preeterea cernere est ? Immô in parte scrofee posteriore 
videbis grandeeviorem Judeeum, mitrâ professionis Rabbinicse or- 
natum ; hic accumbens, videtur sinislrâ porcee caudam eleuare, et 
dextrâ pedem dextrum suis, non in codicem, sed in eius prodicem 
limis oculis prospectare ; et meditabundus intentis sensibus, nescio 
quœ mysteria in Thalmud scrofee rimari, tumultuantesque intesti- 
norum flatus audire, vt horum oraculis edoctus, noui quippiam ad 
suos auditores Judœos referre queat. Postquàm imaginis singulas 
partes, contemplatus fuisti, siste nonnihil gradum, et singularum 
partium interpretationem meditare. 

Cependant il est probable que de l'Ancre n'a pas utilisé la 
source originale, car la « Truie de Wittenberg » avait fait du che- 
min en littérature, depuis la publication de l'ouvrage de Lauren- 
tius Fabricius l de Dantzig (qui mourut à Wittenberg, le 28 avril 

1 Les lexiques biographiques ne mentionnent plus Fabricius, depuis que Jocher 
lui a consacré une notice dans son Gelehrtenlexicon. Même dans la Allgemeine 
Deutsche Biographie, il a été oublié à tort. 



270 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

1629, à l'âge de 74 ans, après y avoir exercé les fonctions de 
professeur d'hébreu). Qu'on compare, en effet, ses paroles à 
celles de Laurentius Fabricius, dans son De Schemhamphorasch 
usa et cïbusu, paru en 1596. 

Déjà en 1600, Jean Wolf 1 , doctor juris,né en 1537 à Bergzabern 
dans le duché des Deux-Ponts, et mort en 1600, avait reproduit la 
description de Fabricius et son explication ordurière de l'image 
sculptée de la truie, dans le second volume de son livre, paru en 
1600, en deux gros in-folios (Lectionùm me moral) llium et recon- 
ditaram, tom. I— II, p. 1032-33). Le dessin de Wolf, au-dessus du- 
quel se trouve l'inscription : « RABINI SCHEMHAMPHORAS », 
ne correspond pas entièrement à la description de Fabricius. 
Celle-ci nous montre deux enfants juifs vus de dos et un troisième 
vu de face tétant la truie, tandis qu'un pourceau accourt pour en 
faire autant. La reproduction de Wolf nous montre seulement 
sous la truie deux Juifs, reconnaissables aux rouelles qui sont sur 
leurs épaules, et un troisième accomplissant sur la jeune truie le 
même acte que le rabbin, reconnaissable au chapeau de Juif et à la 
rouelle sur l'habit, accomplit sur la vieille truie, de sorte que cette 
atroce scène est représentée en grand et en petit. 

Wolf, répétant les paroles de Fabricius, dit qu'on faisait peindre 
ou sculpter un porc sur les hôtelleries dont on voulait éloigner 
les Juifs, et qu'on peut voir de semblables monuments dans l'an- 
tique ville de Zerbst, dans le duché d'Anhalt, à Magdebourg et à 
Salzbourg, ville qui faisait alors partie de la Bavière. 

La description et le dessin de Fabricius plurent tant à l'évêque 
de Volturara (dans le duché de Naples), Simon Majolus, né à Asti, 
qu'il les reproduisit presque intégralement dans son gros in-folio, 
paru en 1615 à Mayence, « Dierum canicularium, tomi VII». 
Presque au début du premier colloque de son traité, plein de fiel, 
« De perfidia judœorum », contenu dans cet ouvrage, figure l'his- 
toire édifiante de la truie de Wittenberg et de ses sœurs. Le pieux 
évêque ne fut arrêté que par un détail de cette histoire, le nom de 
Luther. Mais il tourna la difficulté en omettant le nom du réfor- 
mateur, tout en reproduisant littéralement ses paroles 2 . Ce que 



1 Et non Hieronymus, comme Schudt, II, 261, l'appelle à tort. 

2 Wolf dit : Majolus : 

Sed quis est primus inuentor hujus Sed quis est primus inveDtor hujus 
picturse? Non certè Diuus Lutherus, qui picturœ, non certè heri primum emersit, 
hanc saxeam scrot'am, cùm "Wiltebergam nam de illa ante annos plus minus 60 
veniret Wittebergse inuenit, et de hac in sic scriptum inveuio. 



suis Polemicis scriptis adversus Judseos 
ita scriptum reliquit. 



LA TRUIE DE WITTENBERG 271 

Majolus y ajouta de son propre cru, en montrant dans le porc 
l'image parfaite et le symbole des Juifs l (éd. Offenbach, 1691, page 
549), n'est pas à sa louange : Majolus a borné son ambition à être 
grossier, et il y est arrivé. 

La description de Fabricius parvint si bien à une sorte d'autorité 
canonique que les images des autres villes ont été décrites aussi 
dans les mêmes termes, absolument comme ces chroniqueurs du 
moyen âge qui ont retracé les sièges contemporains en copiant 
Josèphe. Du moins, la truie en pierre placée au dessus de l'horloge 
de l'hôtel de ville de Salzbourg est désignée par le jurisconsulte et 
conseiller salzbourgeois, Herman Hermès, mort en 1680 à l'âge 
de *75 ans, dans son Fasciculus juris publiai, dans les termes 
mêmes que Fabricius décrit celle de Wittenberg. De même, il re- 
produit d'après lui ses pendants et les lieux où on les trouve. La 
copie est si fidèle que la citation de Hermès qui se trouve chez 
Schudt (Jùdische Merckwûrdigkeiten, IV, 250) peut être cor- 
rigée d'après Fabricius 2 . 

Mais si la truie de Wittenberg est arrivée à une renommée si 
grande au point de vue littéraire, il ne faut pas, pour cela, qu'elle 
soit le prototype des sculptures analogues qui se trouvent dans 
d'autres villes. Aux exemples cités, Schudt (L cit., IV,, 2, p. 94) 
ajoute encore celui de la cathédrale de Ratisbonne. Dans son 
Handbuch der kirchlichen Kunstarchœologie , I, 5 e éd., 494-5, 
Otte a réuni à peu près tous les exemples qu'en offre l'Allemagne. 
Outre les localités citées par Fabricius et Schudt, parmi lesquelles 
il faut rayer seulement Salzbourg, où l'image n'existe plus, la 
truie existe encore à Wimphen, en Thuringe, sur un pilier d'appui 
du chœur de l'église, dans la chapelle Sainte-Anne à Heiligenstadt, 
dans la cathédrale de Bàle, dans l'église du couvent de Heilbronn, 
sur une console qui se trouve dans la nef latérale sud, dans la 
pharmacie de Kehlheim, avec l'inscription : Anno Dom. 1519, les 
Juifs ont été chassés de Ratisbonne, et dans la cathédrale de 
Freising avec cette suscription : 

Aussi vrai que la souris ne mange pas le chat, 
Le Juif ne devient pas un vrai chrétien. 

Otte observe que l'image s'était répandue bien loin et que, sur- 

1 Même Grapius, Spicilegium historiœ Talmudis, l, 22, dit : Non incommoda illa 
comparatio. Johannes Fischart a publié, en l'an lo75, un poème fastidieux sur le mi- 
racle de la naissance de deux pourceaux par une juive. Voir Janssen, Geschichte des 
deutschen Volkes, VI, 243 et s. 

2 Ainsi, au lieu de nam illis dependentibus, il faut lire : mamillis dependeutibus ; 
au lieu de tertius vero adversa facie, tertius vero horum aperta facie. 



272 REVUE DES ETUDES JUIVES 

tout à la fin du moyen âge, elle était fort goûtée. Dans la repro- 
duction de la sculpture, à la vérité très endommagée, de la cathé- 
drale de Magdebourg, chez Otte, fig. 257, ib., on reconnaît encore 
sa ressemblance parfaite avec celle de Wittenberg. 

Mais on ne se borna pas à placer l'image injurieuse dans les 
églises, on chercha même à l'introduire subrepticement dans les 
synagogues. Du moins, un peintre chrétien raconta, à un banquet, 
à Jean Chrétien Wagenseil 1 , qu'ayant eu un jour à orner les 
murs d'une synagogue, il avait peint dans l'arche sainte où on 
conserve les rouleaux de la loi un Schem Hamphorasch hébreu, 
et cela en couleur à l'huile, qu'il recouvrit d'une mince couche de 
peinture à l'eau ne devant pas tarder à s'effriter et à laisser appa- 
raître la truie qu'il avait peinte en dessous. Quand on en vint à 
parler de l'original de Wittenberg, qui porte précisément l'inscrip- 
tion Rabini Schem Hamphorasch, mais que le peintre ne put dé- 
crire que vaguement, Wagenseil pria son hôte érudit de prendre 
sur les rayons de sa bibliothèque l'in-folio de Jean Wolf, pour 
montrer à l'assemblée le véritable original de l'église métropoli- 
taine de Wittenberg. 

Cependant, le but et l'origine de cette caricature quoiqu'il en 
fût question souvent depuis Luther et Fabricius, n'ont guère été 
indiqués exactement, surtout ce qui a été reproduit avec tant de 
crédulité d'après Fabricius résiste bien mal à l'examen. Il n'y avait 
nul besoin de placer sur les églises des épouvantails pour en écar- 
ter les Juifs. De même cette truie n'a aucun rapport ou parenté 
avec celle de Jérusalem que l'empereur Hadrien fit exécuter en 
marbre et placer au-dessus de la porte de Bethléem. Cette der- 
nière, comme Baronius l'a déjà remarqué, n'était sans doute que 
l'insigne de la X e Legio Fretensis 2 , qui stationnait à Jérusalem et 
qui avait déployé tant d'efforts pour prendre la ville d'assaut. 
A mon avis, la truie figurant sur les églises n'était ni une rémi- 
niscence savante de celle de Jérusalem, ni la personnification 
d'une notice littéraire, mais un produit du Bestiaire et du cycle 
inconographique de l'art ecclésiastique. Pour la symbolique du 
moyen âge le porc était le judaïsme (voyez Otte, 1, 488). La syna- 
gogue persistant dans son obstination, voilà ce qu'on voulait vili- 
pender dans les grands et petits Juifs tétant le lait de la truie. 
C'est pourquoi cette sculpture était ordinairement tournée vers la 
rue des Juifs, ou était placée sur le côté de l'église vis-à-vis duquel 
se trouvait la rue des Juifs avant leur exil, comme à Wittenberg 

i De infundibuli sui occasione, consilio, et instituto, 1693, p. 71. 
2 Voir F. de Saulcy, Revue archéologique, N. S., XX, 256. 



LA TRUIE DE WITTENBERU 273 

et à Ratisbonne (Schiult, IV, 2, p. 94), et sur la colonne extérieure 
du côté nord de l'église Saint-Nicolas, à Zerbst (ib.,IV, 251). 

Par une singulière ironie de l'histoire, la raillerie injurieuse 
que les chrétiens voulaient lancer ainsi contre les Juifs avait 
perdu d'avance toute sa saveur, par le fait que la littérature de la 
synagogue désignait sous le nom hébreu du porc l'Église ro- 
maine l . Faire des caricatures de marbre et de pierre, comme 
les chrétiens en mettaient sur leurs églises , pour les railler 
et les humilier, n'était pas à leur portée, mais la langue a ses 
symboles aussi bien que la sculpture. Pour le Juif qui passait et 
qu'on prétendait railler, la sculpture sur les églises signifiait tout 
au plus le supplice du Juif renégat qui s'attache à la mamelle de 
Rome, car, pour son peuple, Rome est symbolisée non par la louve, 
mais par le porc. 

Mais dans cette raillerie de l'Eglise contre la synagogue, que 
vient faire le nom sacré de Dieu? On comprend, à la vérité, que 
la jalousie et la rancune auraient voulu arracher aux Juifs même 
cette possession imaginaire et que, par terreur secrète et supers- 
titieuse des miracles qu'on prétendait pouvoir faire à l'aide de ce 
nom, on raillait ce qui inspirait une si grande frayeur. Mais quel 
rapport intime y a-t-il entre ce nom et l'image de la truie au- 
dessus de laquelle il est placé ? Déjà Luther en présence de cette 
énigme, a déployé sa sagacité pour l'élucider. Dans son petit livre 
sur le Schem hamphorasch, que Sigismond Hosman, prédicateur à 
Zelle, crut devoir mettre, à l'an 1701, à la fin de son ouvrage « Das 
scliwer zn behehrende Juden = Hertz, » il dit, au sujet de la des- 
cription delà caricature de Wittenberg, que, selon lui, « un homme 
honnête et érudit a dû faire exécuter », que l'esprit malin fait dire 
aux Juifs : Schem hamphorasch, mais quant à lui, il ne veut que 
dire « Scham haperes » Cette explication fastidieuse et grossière 
se condamne d'elle-même par ce fait qu'elle n'exp-lique guère ce 
qu'elle prétend expliquer. Car, malgré cette altération ordurière 
d'un nom hébreu digne de vénération, on n'arrive pas à y décou- 
vrir un porc. Aussi Luther, comme s'il était pris de remords, laissa- 
t-il échapper ces mots : « mon Dieu ! mon doux créateur et père, 
fais-moi la grâce de me tenir compte du regret que j'éprouve en 
me voyant obligé de parler ainsi de ta majesté divine contre tes 
ennemis maudits, démons, et contre les Juifs. Tu sais que j'agis 
ainsi dans la sincérité de ma foi et en l'honneur de ta majesté 
divine. J'en éprouve une émotion profonde. » 



' Voir Zunz, Gcsammelte Schriften, III, 221 et suiv. : *"pîn interprété agadi- 
quement. 

T. XX, N° 40. 18 



274 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Quant à moi, je crois qu'il n'y a pas de rapport entre l'ins- 
cription de Wittenberg et la truie. Celle-ci est un produit du 
moyen âge et est le bien propre de l'Église. Mais l'inscription, 
comme dit Luther, est l'œuvre d'un honnête savant qui fit perpé- 
tuer sa découverte, peut-être longtemps après l'exécution de la 
truie, par une inscription sur la pierre. Les mots hébreux qui 
lui paraissaient si étranges, me semblent avoir amené l'inven- 
teur de cette grossière raillerie à cette idée parce qu'il y croyait 
découvrir, par anagramme, Schéma [= ^pa] Schropham ou 
Scropham ; ce qui donnerait le sens suivant : « Vois ici la figure 
de la truie » ; un jeu de lettres comme on en faisait souvent à la 
fin du moyen âge, voilà ce que la sculpture aurait fixé. 

Dans l'antiquité, la calomnie qui accusait les Juifs d'adorer 
l'âne a reçu sa consécration artistique par le fameux Crucifix de 
dérision ; au moyen âge, l'interprétation ridicule donnée par un 
ignorant du nom le plus sacré de la divinité chez les Juifs, dés- 
honore par un blasphème l'église de Wittenberg. 

Budapest, 12 février 1890. 

David Kaufmann. 



UN SIECLE DE L'EXISTENCE 

DUNE FAMILLE DE MÉDECINS JUIFS 

DE VIENNE ET DE POSEN 
D r LEO, D* JACOB, D r ISAAC, D' WOLF WINKLER 



Une des personnalités les plus éminentes de la communauté qui 
vivaient dans le ghetto de Vienne, détruit par l'empereur Léo- 
pold I, en 1670, était Juda Lob, fils d'Isaac, ou D r Léo Winkler \ 
comme il avait l'habitude de s'appeler dans ses rapports avec les 
autorités, médecin et président de la communauté. Son père, 
rabbi Isaac 2 , qui vraisemblablement exerça les fonctions de rabbin 
dans une communauté d'Allemagne, était déjà mort lorsque son 
fils fut promu, le jeudi 22 mars 1629, au grade de docteur en phi- 
losophie et en médecine, à l'université de Padoue. Initié au Tal- 
mud dans la maison paternelle, il était devenu par ses études 
profanes un des hommes les plus instruits de son entourage, 
s'exprimant avec la même facilité en hébreu, en allemand, en 
latin et en italien 3 . Lorsque Jean Christophe Wagenseil fréquen- 
tait le ghetto de Vienne pour étendre ses connaissances hébraï- 
ques et voir de près la vie rituelle des Juifs, il fréquenta la maison 
de l'érudit médecin, qui dut lui être bien agréable. Le D r Léo 
admirait le jeune savant chrétien pour ses connaissances solides 
en latin et ses progrès en hébreu. Dans le recueil épistolaire de 
Wagenseil, conservé à la bibliothèque municipale de Leipzig, 
il y a deux lettres de Winkler, une en hébreu et une en latin, 
datées du 18 juin 1655, et adressées à Wagenseil à Meissen, attes- 

1 D. Kaufmann, Die letzte Vertreibung der Juden aus Wien und Niederôsterreich, 
p. 69, 192, note 3. 

* L. citât., 139, note 2: pHlT 1 TTritt N"Nbn. Ce qui correspond au Quondam 
domini Isach Rabi, dans le procès-verbal de son examende doctorat."] 

3 L. cit., 133. 



276 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

tant les relations amicales qui les unissaient. Quand Wagenseil 
assistait au service divin « dans la grande synagogue juive », 
actuellement l'église Saint-Léopold, R. Lôw, comme il appelait 
"Winkler, le faisait asseoir à sa place près du tabernacle, où brû- 
laient de nombreux cierges de cire, et suivait avec lui la lecture 
de la section sabbatique du Pentateuque dans le même exem- 
plaire *. Winkler était, semble-t-il, marié et père de famille, quand 
il fréquenta l'université de Padoue. Du moins, dans sa lettre 
hébraïque de 1655, il envoyait à "Wagenseil un compliment de son 
fils Méïr, qui avait déjà le titre de Morénou, et qui à cette époque 
devait déjà être marié. Deux autres fils de Winkler, Jacob et 
Isaac, étaient encore probablement enfants quand Wagenseil fré- 
quentait la maison de leur père. Notre médecin, également estimé 
chez les chrétiens et les Juifs et ayant une nombreuse clientèle, 
qui montrait les lettres latines de Wagenseil à des chrétiens dis- 
tingués et instruits, comme il faisait admirer ses lettres en hébreu 
par ses amis juifs, vit sa considération et sa notoriété grandira 
ce point qu'il prit bientôt une des places les plus influentes dans 
l'administration de la communauté. L'éducation qu'il donna à ses 
enfants fut si bien soignée que deux de ses fils purent fréquenter 
l'université de Padoue, et tous deux revinrent avec le titre de 
docteur en philosophie et en médecine. Le jeudi 28 février 1669, 
Jacob Winkler fut promu docteur de l'université de Padoue, en 
même temps que Wolf Benjamin, fils d'Anselme Lévi de Franc- 
fort sur-le-Mein 2 . Un de ses condisciples, suivant l'usage de l'é- 
poque, célébra cet événement dans un poème hébreu imprimé 3 . 
Son frère cadet, Isaac Winkler, obtint le même grade académique, 
le mardi 17 décembre 1669. 

De retour dans la cité impériale, les jeunes docteurs eurent de 
tristes moments à traverser. Pendant qu'ils se livraient à leurs 
études médicales, l'expulsion des Juifs de Vienne avait été prépa- 
rée et décidée secrètement à Vienne ; dès leur entrée dans la car- 
rière, le chemin de l'exil s'ouvrit pour nos jeunes médecins. Vai- 
nement leur excellent père, qui, durant cette période de malheur, 
fut le consolateur et le soutien le plus zélé de la communauté de 
Vienne, avait mis tout en mouvement pour provoquer la révoca- 
tion de ce cruel édit. Il dut, à un âge avancé, prendre le chemin 

1 Schudt, Jûd. Merchvûrdigkeiten , IV, 2, Cont., p. 362. 

2 Peut-être faut-il le reconnaître dans le « Juden doctor Wôlffgen ou Wolff Behr 
Buxbaum » mort à Francfort le 26 juin 1775, à l'âge de 70 ans, dont parle Schudt, 
II, 382, et IV, 2, Cont., p. 184, cf. Horovitz, Jûdische Mrzte in Frankfurt a/M, 32, 
note 2. 

3 « In quesla poesia che il tempo edace divorô per meta non ho potuto trovare il 
home del poeta ne l'anno », dit M. Soave, dans le Vessillo Israël., 1876, p. 189. 



UN SIÈCLE DE L'EXISTENCE D'UNE FAMILLE DE MÉDECINS JUIFS 277 

de l'exil avec sa famille. Ses fils, qui auraient pu se partager sa 
clientèle de Vienne, durent chercher un nouveau champ à leur 
activité. 

J'ai déjà émis l'hypothèse que Winkler chercha asile dans la 
grande communauté polonaise de Posen l . Ma supposition se 
trouve confirmée; transplantée dans ce nouveau terrain, la souche 
des Winkler prospéra. De père en fils, de fils en petit-fils, ils 
furent médecins, et médecins considérés, et nous pouvons suivre 
leur histoire pendant plus d'un siècle. Le D 1 ' Jacob, suivant les 
communications de M. le rabbin Ph. Bloch, qui m'a fourni des 
extraits des procès-verbaux de la communauté de Posen, figure déjà 
en 1674 comme un des deux hommes de confiance chargés d'en- 
caisser les plus importantes contributions de la communauté -. En 
16*78, nous le retrouvons exerçant les fonctions de conseiller de la 
communauté, et, un an plus tard, élu le dernier sur la liste des 
cinq administrateurs de la communauté. Il conserva ces fonctions 
jusqu'en 1682; il prit rang alors parmi les trois administrateurs de 
la Neitschule. Passant successivement de l'un à l'autre de ces 
postes, élu premier conseiller de la communauté en 1690, il devint 
en 1693 vice-président, et, en 1694, président de la communauté 
de Posen, qui, avec Prague et Francfort-sur-le-Mein, était la plus 
considérable du Judaïsme. En 1699, nous voyons parmi les sept 
vice-conseillers son gendre R. Méïr, qui occupa, à partir de 1701, 
le poste d'assesseur dans le rabbinat de Posen. En 1694, son fils 
Wolf figure déjà dans la commission du budget de la communauté. 
Comme on a dû difficilement élire un célibataire à ces fonctions, 
il est probable qu'à ce moment il était déjà le gendre du célèbre 
rabbin de Hildesheim, Eljakim Gôtz b. Méïr 3 . Son alliance avec 
ce rabbin, qui avait un grand renom de piété et d'érudition en 
science talmudique et cabbalistique, ne contribua pas peu à aug- 
menter la considération de la famille Winkler. R. Eljakim Gôtz 
était déjà, si je ne me trompe, l'ami de Léon Winkler, grand-père 
de son gendre Wolf, depuis l'année 1662, où il séjourna dans la 
maison du célèbre Mose Mirels, son parent, quand il fut invité par 

1 Die lelztc Vertreibung, p. 222. 

- ND11 y*b '*], qui fut élu, la même année, le dernier sur la liste des sept û^-lftfà, 
pourrait être Léo Winkler. Mais, comme nous le trouvons encore en 1700 président 
delà Hochsynagoge (Perles, p. 9i, note 78), ce qui lui donnerait à cette époque l'âge 
de 90 ans, circonstance qu'on n'aurait pas manqué d'indiquer expressément, il se peut 
que ce Loeb lût un autre médecin. Il me faudrait, pour élucider ce problème, consulter 
les procès-verbaux de la communauté de Posen. 

3 II ne faut pas confondre ce rabbin avec son contemporain Eljakim Gôlz b. Salomo 
Salman (v. Kaufmann, l. cit., 179, note 3), ni avec Eljakim Gôtz b. Mordechaï de 
Posen (Perles, Geschichte des Juden in Posen, 127, note 35). [Moïse Landsbcrg] 
Ï"ï53?1û ^SS "iNn (Krotoschin, 1870) le confond avec ce dernier (p. ;>. : i). 



278 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

la communauté de Vienne à faire un sermon public ». Jusqu'en 
1680, il demeura assesseur du rabbin de Schwersenz 2 , dans le 
voisinage de Posen, avant de prendre le poste de Hildesheim. 
Peut-être eut-il aussi une certaine influence sur la résolution 
prise par Winkler de s'établir à Posen. La famille de R. Eljakim 
comptait parmi les plus estimées du judaïsme de cette époque, 
où il y avait pourtant des hommes remarquables, tels que Moïse 
Isserls, Liepman Heller et R. Sabbataï Cohen 3 . Sa réputation 
était devenue si grande que la communauté de Posen, lorsqu'en 
1700 4 > ayant l'intention de se rendre en Terre Sainte, il vint dans 
cette ville faire ses adieux à ses enfants et à ses parents, le retint 
et lui confia le poste de prédicateur. Ses trois fils, qui se distin- 
guèrent par leur science talmudique, contribuèrent encore à aug- 
menter le prestige de sa famille. Sanwel, qui, en 1712, publia à 
Berlin un ouvrage agadique de son père 5 , fut d'abord, comme son 
père, assesseur du rabbin de Schwersenz, près Posen ; Isserl, si 
distingué par sa connaissance de la Mischna, qu'il savait par cœur, 
émigra, après avoir occupé un certain temps le rabbinat de Stras- 
bourg, en Palestine, où nous le trouvons à Safed et à Alep et d'où 
il revint seulement pour apporter à R. Samson Wertheimer de 
Vienne le titre de prince de Palestine 6 et pour faire imprimer à 
Venise la Mischna avec les points-voyelles. Méïr, son plus jeune 
fils, qui portait le nom du père de R. Eljakim, mort en 1653, à 
Mùhlback, dans la Marche, quand il fuyait la Pologne, et enterré 
seulement trois ans après dans une sépulture définitive à Mese- 
ritsch en Pologne 7 , était âgé d'environ 17 ans s à la mort de son 
père, survenue en 1707. En 1733, quand, avec l'appui des princi- 
paux rabbins de son temps, il publia, à Dyhernfurth, les consul- 
tations de son père, il exerçait les fonctions de rabbin de Lask et 
Petrikau, en Pologne. C'est à cette famille de rabbins que s'allia 
le petit-fils de Léon Winkler, Wolf, fils du premier président de 
la communauté de Posen, le médecin Jacob Winkler. Comme son 



1 Kaufmann, l. cit., 80, note 4. 

2 Perles, l. cit., 87. 

3 Voir l'introduction aux Consultations ÙÏTiDin ptf. 

4 C'est son fils qui indique cette date D"n, L cit. Perles, /. cit., dit que c'est en 
Tebet 1696 qu'il vint de Hildesheim à Posen. 

5 démena wtb*i. 

6 Kaufmann, Samson Wertheimer, 10, note 4, où, au lieu de Isserl b. Meïr, il faut 
lire Isserl b. Eljakim Gôtz. En 1733, Isserl était déjà mort ; il paraît avoir été assas- 
siné, car son frère, dans la préface du bïlttîfl *pN, où ii l'appelle è prPjnfà h T >1 "lN73, 
l'ait précéder son nom de la formule 1"i"n. 

7 ÙTOïl pN, Consult., 13. 

8 lbid., Introduction : rf'nbî Y'» N"N TJS3UÎ nOrPlû 135 WÎ1 "ONT 



UN SIÈCLE DE L'EXISTENCE D'UNE FAMILLE DE MÉDECINS JUIFS 279 

grand-père et ses fils, Wolf se rendit aussi à Padoue faire ses 
études de médecine. Lui aussi était déjà marié et était estimé dans 
son pays natal, lorsqu'il obtint, le mardi 25 juillet 1701, le di- 
plôme de docteur en physique et en médecine, à l'université de 
Padoue. 

L'établissement de Winkler à Padoue motivé par son expulsion 
de Vienne serait resté douteux, si un témoignage inattendu n'était 
venu confirmer mon hypothèse, Nous avons de Jacob Winkler an 
document où il signe le 3 Nisan 1*704, à Posen, fils du défunt 
médecin R. Juda Loeb ; et 34 ans après l'expulsion de Vienne, 
en souvenir de la patrie qu'il ne pouvait oublier, il se donne dans 
cette pièce le titre d'exilé. Ce document est l'approbation qu'il 
ajouta à l'édition de la Mischna de R. Isserl, le frère de sa bru 1 . 
Pour honorer le beau-père de sa sœur, R. Isserl lui avait demandé 
une approbation pour son édition, chose qu'on ne demande qu'à 
des autorités rabbiniques. Il demanda la même faveur à son 
gendre R. Méïr b. Schalom, assesseur du rabbin de Posen. 

Les deux approbations, celle de R. Jacob en tête, se trouvent 
au commencement de l'édition de R. Isserl. Isserl s'était rendu à 
Alep à cause de la peste qui régnait à Jérusalem. Là, il apprit, de 
l'assesseur du rabbinat, Samuel Pinto, que les communautés de 
Perse et de Babylonie avaient exprimé le désir de posséder une 
édition delà Mischna avec points-voyelles. C'est pourquoi R. Isserl 
prit la résolution de faire faire à Venise une édition de ce genre. 
L'étude de la Mischna était très répandue à Venise. Outre les fils 
de R. Samuel Aboab et le rabbin de la communauté allemande, 
Menahem b. Jacob Aschkenasi, gendre du président delà commu- 
nauté de Prague, mort en Adar II de l'an 1706 2 , Hajim Friedland, 
R. Isserl trouva à Venise de nombreux savants, qui, comme lui, 
savaient la Mischna par cœur. Les Mécènes qui payèrent les frais 
d'impression de l'édition entière et même les frais d'une reliure 
de luxe, ne furent pas difficiles à trouver. C'est sans doute aussi 
lors de ce voyage, au printemps 1704,' qu'Isserl, grâce à son titre 
de pèlerin revenu de Palestine, fut appelé à prononcer un discours 
à Posen où son vieux père exerçait les fonctions de rabbin 3 . 



1 Mischna, éd. Venise, 1703. L'approbation porte cette suscription : nfàîDtDÏ"» 

^nnn û* ^nsn nbïiph ^£p ^Diia "wnb )i^tan ©an absnnsn NbsnEîi 

Y'^ RD11 Sp^" 1 nmn»5 11"!"! 'priS ullp birp nWn. La signature de Jacob 

est ainsi conçue : tt"tfbn kdyi ap*" 1 d&tt mttlbi ï-mnr; -n^b "iMon Y'n 
wm ittTttMfc !-D"ob pins *i:dt «an a^b ïiiiït Tiï'vni Tonn 1"». 

appelle R. Isserl : y-Ji tJipiba TUrflBS bOTHDEÏl TOTTil 1"lNttl ^nn» *p 
a D'après les notices de S. Bock. 

3 trmsnn W7&1, 4 a. 



280 REVUE DES ETUDES JUIVES 

C'était donc un grand honneur pour le médecin Jacob Winkler 
et son gendre d'être invités à donner une approbation à l'ouvrage 
d'un homme aussi estimé. 

Outre son fils Wolf et sa fille mariée à R. Méïr, on connaît 
encore trois enfants de Jacob Winkler de Posen, Bar, Michael et 
Raphaël, qui jouèrent tous un rôle plus ou moins important dans 
la communauté. Jacob n'était pas seulement estimé comme mé- 
decin et président de la communauté israélite ; il comptait dans 
la noblesse polonaise une clientèle très riche. Vers la fin de sa vie, 
sa situation matérielle paraît s'être gâtée, car il se vit forcé de 
demander à la communauté une réduction de ses contributions. Sa 
mort doit être survenue vers 1711, car en 1712, nous voyons déjà 
son fils Wolf Winkler nommé médecin de la communauté pour 
une durée de deux ans. Dans le décret d'installation, il est dit 
expressément qu'il est nommé à la place de ses ancêtres, c'est-à- 
dire de son grand-père Léo et de son père Jacob Winkler. En sa 
qualité de médecin des pauvres, il fut chargé de la direction de 
l'hôpital de la communauté et d'aller visiter régulièrement et gra- 
tuitement tous les malades pauvres de la communauté juive. Il 
était aussi tenu de fixer et de contrôler le tarif des apothicaires. 

La situation financière de la communauté était devenue si mau- 
vaise dans les dernières années, par suite des sièges et de l'accrois- 
sement des dettes, qu'elle ne pouvait plus payer de traitement fixe 
à Wolf, mais, en échange, elle lui fit la remise complète de tous 
les impôts, excepté la taxe sur sa maison et la taxe du balayage. 
La communauté se réserva, d'ailleurs, le droit de réviser le contrat 
au bout d'un an. 

R. Wolf, qui, comme ses ancêtres, se distinguait également par 
sa science sacrée et profane, par sa piété et sa philanthropie, était 
depuis un quart de siècle le médecin aimé et recherché de la com- 
munauté de Posen, lorsqu'en 1736, une accusation de meurtre 
rituel vint frapper ses malheureux coreligionnaires. Nous savons 
que, vers la fin de 1732, son beau-frère, le rabbin de Lask et 
Petrikau, R. Méïr, s'était adressé à lui pour faire soigner ses yeux 
malades *. Le D r Wolf renvoya son beau-frère aux médecins ocu- 
listes de Breslau, mais il ne paraît pas avoir trouvé chez eux la 
guérison. Peut-être Wolf, en sa qualité de membre influent de la 
communauté, aurait-il eu le même sort que le prédicateur Arje 

1 Dans l'introduction du bîT^^Î fa», il est dit : ^"p^ M^fl Û^WS ïl^ib gjiO 

rïiftm mbjïaa nbttnfctt ûbu:r; danr: trmb nnttjn Nsnnrs bsa "pns 
"ponn msana ^bsTi dnt Ynt-ra id^ H'~ stasm !"nnn 'ra-nn 
-h mtB*b b":'- ib'tt îrsh abh] b"T np^ n"nr;itt rtmara txairtin dDTOlafi 
'*di n^3 mai rpott pa my m û ■wr «bi rnnn n&nsn. 



UN SIECLE DE L'EXISTENCE D'UNE FAMILLE DE MEDECINS JUIFS 281 

Lob b. Josef et le Syndic de la communauté Jacob b. Phidias, qui 
furent pris comme otages et moururent après avoir subi d'atroces 
tortures. Mais Wolf apprit encore à temps qu'on en voulait aussi 
à sa personne, et sut se dérober à ce danger par la fuite ! . 

David Kaufmann. 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

I 

REGISTRE DE L'UNIVERSITÉ DE PADOUE. 

1629. Indictione XII. Die Mercury 21. mensis Marlii. 

Coram me Petro Merio Notario Collegiato Patavino et Gancellario 
ultra scripto Comparuit Dominus Léo Vincler Hebreus germanus 
filius quondam domini Isach Rabi asserens habere licentiam ab 
Excell mis dominis Promotoribus suis se promoveri in Philosopbia et 
Medicina. Ideo se presentavit in dictis facultatibus pro die crastina 
bora 17, cum intégra solutione pecuniarum facta petens sibi assi- 
gnari puncta earum et nominans in Promotores suos Illmos et Exc mos 
Dominos doctores infrascriptos, et ultra etc. 
Pompeius Caimus Eques Presidens 



ext. ut ante 
César Cremoninus 

Joannes Colle 

Nicolaus Trivisanus 

Fortunius Licetus 

Franciscus Bonardus 

et Merius Merius 

In Philosophia ex 1° de anima ter. 13. Si igitur est aliqua, 

In medicina ex Avicene libro IV ter. p. t. p. 2. 

Dixerunt quidam. 

In Christi Nomine amen. 1629 Indictione XII, die 22 Jovis mensis 
Martii hora 17. incirca. 
In Excellentissimo Collegio auctoritatc Yeneta Interrogatorio ordi- 

1 Perles, l. cit., 100. Comme Mose Laudsberg le rapporte, dans ilîabtE n SD "1NTP, 
p. 55, Jacob Wiukler aurait été parent de Joseph Darschan, père d'Arje Lob, le 
martyr de Posen. 



282 REVUE DES ETUDES JUIVES 

nario ultrascripto. Cum presentia Ill mi Domini Camilli Fusarii No- 
bilis Brixiensis aime Universitatis dominorum doctorum dignissimi 
syndici. Nec non et infrascriptorum magnificorum el excellent, doc- 
torum Philosophie et medicine, per brevia iuxta morem convocato- 
rum ibi in eodem loco dominus Léo Vincler hebreus germanus filius 
quondam domini ïsach Rabi recitavit puncta sua in philosophia et 
medicina heri sibi sorte extracta et super eis rigorose examinatus 
optime se gessit tam in reasumendis et resolvendis strictissimis ob- 
iectionibus sibi per excellentiss os arguentes factis quam in curando 
casu in re medica ei orectenus proposito adeo ut sufficientia(m)[8e] 
sua(m)[œ] maximum prebu[er]it argumentum et finito examine se- 
motus extra iuxta solitum clausoque hostio positus fuit ad suffragia 
infrascriptorum Illrum e t Excell rum domrum doctorum a quibus de om- 
nibus aliis votis, uno tamen excepto, doclor in utraque facultate ap- 
probatus remansit. Qua approbatione per nuntium publicata, denuo 
introductus fuit et per exc mum dominum Presidem infrascriptum 
doctor in utraque facultate pronunciatus. 

Presentibus Illustrissimis et Excellentissimis dominis Promoto- 
ribus suis infrascriptis et ultrascriptis : 

Pompeio Caimo équité Présidente 

Cesare Cremonino non int. 

Joanne Colle 

Nicolao Trivisano 

Fortunio Liceto a quo fuit etiam insiguitus 

Francisco Bonardo et 

Merio Merio. 

Arguentes fuerunt Ill mi Merius in philosophia et Bonardus in me- 
dicina, proposuit casum extractum Exe. Dom. Bernardus Monega 
advocatus generalis universitatis et Benignus Petteca Nuntius uni- 
versitatis qui ante. Petrus Marius Notarius et Gancellarius factum 
fuit privilegium in forma. 

(1617-1620 f. 268.) 

1669. die veneris 13. mensis Decembris. 

Coram Ill m ° dom° Carolo Rinaldino, dignissimo Préside Excell mi 
Collegii Veneti etc. Comparuit Excellas Dom us Jacobus Gadenedus 
Procurator et presentavit dom um Isaach Winkler hebreum Vienen- 
sem filium exc mi Dorn* Leonis, reverenterque petijt pro die martis 
hora 17, ac instetit ei assignari puncta in utraque facultate pro su- 
beundo examine, cum intégra etc., iuxta formam Ducalium. Qua do- 
minatio sua Ili ma habita fide a predicto Promotore de sufficientia et 
probitate morum admissit in forma etc. 

1669. die lune 16. mensis Decembris 
Puncta domini Isaach Winkler in utraque sorte extracta, etc. 



UN SIÈCLE DE L'EXISTENCE D'UNE FAMILLE DE MÉDECINS JUIFS 283 

Tn 2° Physicorum text. 70 — Cura autem cause quatuor sint, 
de omnibus est Physici cognoscere etc. — In libro artis medice Galeni 
cap. 37. Ile partis calidioris inditia, venarura latitudo etc. 

In Christi nomine Amen. 1669, die martis 17 mensis Decembris 
hora 17, in Ex m ° Collegio Veneto Almi Gymnasii Patavini ad presen- 
tiam IU mi Dom 1 Jacobi Visscher dig mi Vice Syndici magnifiée uni- 
versitatis dominorum artium nec non infrascriptorum Excell rum 
Dom rum doctorum (pro)[per] brevia iuxta morem convocatorum, ubi 
in eodem loc(us)[o] dom us Isaach Winkler hebreus Viennensis films 
Excell mi dom 1 Leonis recitavit puncta sua heri sibi sorte extracta, in 
utraque facultate, et super eis rigorose tentatus et examinatus op- 
time se gessit tam in reasumendis, et resoivendis strictissimis Obiec- 
tionibus sibi per excell os Arguentes factis, quam in curando casu in 
re medica ei orectenus proposilo adeo ut eruditionis sue omnibus 
maximum prebuerit argumentum. Et fînito examine semotus extra 
iuxta solitum, clausoque hostio, positus fuit ad sufi'ragia infrascrip- 
torum Exc rum dom rum doctorum, a quibus cum omnibus eorum votis 
approbatus remansit in utraque facultate nemine penitus atque 
penitus — . Qua approbatione per Nuntium publicata, den(n)uo in- 
troductus, fuit per eundem Illm dom m Presidem doctor in dictis 
facultatibus pronuntiatus , presentibus Excell mis dom is doctoribus 
infrascriptis. videlicet, ultra etc: Carolo Riualdino dignissimo Pré- 
side — Prospero Todeschio — Comité Hieronymo Frigimelica — Ja- 
cobo Cadenedo, a quibus fuit insignitus, et Georgio Turre — Emi- 
gildo Pera — Dominico de Marchetis — Angelo Montagnana — Ar- 
guentes fuere Exc mus domus Montagnana in philosophia — Exc us 
do us Com. Frigimelica in Medi[cinja, proposuitque Casum Exc us do- 
mus Turre , omnes sorte extractis etc. — d us Landus Muneghina 
Bidellus — d us Joannes Baptista Nassimbene Bidellus — Qui ante 
Carolus Torta Gancellarius. 

(1665-1672 f. 101.) 



1669. Die lune 25. Februarij. 

Coram Illmo domino Antonio Molinetto dignissimo Préside etc. 
Comparuit Exe. Do nus Vergerius Promotor, et presentavit (dominum 
Wolf Beniaminum Levi Busetanum, hebreum domini Anselmi filium 
Francofurtensem) etc. 

Item coram ut ante etc. Excell us dom" s Tedeschius Promotor presen- 
tavit dominum Jacobum Wincler hebreum filium excell. domini 
Leonis Vienensem. Reverenterque peterunt pro die jovis hora 16. in 
utraque facultate cum intégra etc., pro subeundis examinibus juxta 
Ducalium etc. Qua dominatio sua habita fide de sufficientia et pro- 
bitate etc. admittuntur. 



584 REVUE DES ETUDES JUIVES 

1669. Die Mercurei 27. mensis Februarii. 

(Puncta dom. Beniamini Levi in utraque facultate etc.)- Dicta die et 
hora. 

Puncla domini Jacobi Winkler etc., sorte extrada in utraque etc. 
In prima port. tex. 1° Omnis doctrina et omnis disciplina discursiva 
fit etc. Ex sectione 2° Aphorismorum. Aphor. 29. Gum morbi in 
cliuant [sic), si quid movendum videtur, mone etc. 

In Ghristi nomine Amen — 4669 — Die Jovis 28 mensis Februarij, 
hora 16, in Excelso Collegio Veneto Almi Gymnasij Patavini ad 
presentiam Ill mi dom 1 J'oannis Baptiste Môst dignissimi vice-syndici 
magnifiée universitatis Dom rura Artistarum. Ubi in eodem loco dom u s 
"Wolff Beniaminus Levi Bas — etc., etc. 

Et postea hec statim convocato iteram ex causa infrascripta ad 
presentiam etc. Ubi in eodem loco Dominus Jacobus Winkler bebreus 
Viennensis filius Excel, domini Leonis recitavit puncta sua heri sibi 
ante extracta in utraque facultate, et super eis rigorose tentatus, et 
examinatus, optime se gessit tam in reasumendis, et resolvendis 
strictissimis obiectionibus sibi factis per Excell os arguentes, quam 
in curando casu in re medica ei orectenus proposito, adeo ut, erudi- 
tionis sue omnibus maximum prebuerit argumentum. Et finito 
examine, semotus extra iuxta solitum, clausoque hoslio, positus 
fuit ad suffragia suprascriptorum Exe. dom rum Doctorum (videlicet, 
Antonii Mulinetti dig mi Presidis — Prosperi Tedeschini. — Go. Hiero- 
nymi Frigimelice — Jacobi Gadenedi — Hieronymi Vergerii — Do- 
minici de Marchetis — Angeli Montagnane — Ermenegildi Père) a 
quibus ex omnibus eorum votis in utraque facultate approbatu(m)[s] 
remansit, nemine penitus atque penitus. Qua approbatione per 
Nuntium publicata, denuo introductus fuit per eundem Ill m Dom um 
Presidem Doctor in dictis facultatibus pronuntiatus etc., presentibus 
suprascriptis Excellentissimis Dominis Doctoribus etc., ultra etc. 

Arguentes fuere Excel us Dom us Gadenus in Philosophia, Excel muî 
Pera in Medicina, Proposuitque casum Excell us dom us Montagnana, 
omnes ante extractis etc., etc. Et Excell us Dom u s Todeschius insi- 
gnivit etc. 

Dominus Landus Muneghina Bidellus Generallis 
Dom us Joannes Baptista Nassimben Bidellus etc. 
Qui ante Garolus Torta Cancellarius. 

(1665-1672 f. 85 V°.) 

1701. Die Veneris 1° mensis Julij. 

Coram Illustrissimo Doctore Beverendissimo Domino Abbate Far- 
della dignissimo Pro-Preside comparuit excellentissimus dominus 
Molinettus Promottor, et presentavit dominum WolfTYinkler hebreum 
polonum fllium domini Jacobi Medici Posnaniensis, asserens esse 
sufficientem in Physica et medicina reverenterque petiitpro die mar- 



UN SIECLE DE L'EXISTElNCE D'UNE FAMILLE DE MEDECINS JUIFS 283 

Us hora 12, ac instetit[ei] assignari puncta in utraque facultate pro 
subeundo examine iuxla formam Ducalium etc. Cum intégra etc. 
admitit in forma. 

1701. 4. mensis Julij. 

Puncta domini Wolff Winklcr in utraque, sorte etc. 

In primo Physicorum teée. 69. 
Subiecta autem natura scibilis est etc. 

Ex libro Aphorismorum et. 19. 
Aculorum morborum non omnino certe etc. 

In Dei Eterni nomine Amen 1701. Indictione IX. die martis 25 
mensis Julij hora 12. In Excellentissixno Collegio Auctoritate veneta 
Almi Gymnasii Patavini cum presentia Ill mi domini Michaelis Con- 
dopidi Marcelli Nobilis Nixiensis dignissimi Pro-Syndici patavini. 
Nec non et infrascriptorum Excell m dominorum doclorum professo- 
rum per brevia iuxta morem convocatorum etc., ubi dominus Wolff 
Winkler hebreus Posnoniensis filius Domini Jacobi Medici Polonie 
recilavit puncta sua heri sibi extracta in Physica et Medicina et super 
eis rigorose tentatus et examinatus optime se gessit tam in reassu- 
mendis et resolvendis strictis obiectionibus sibi faclis per Excell os 
arguentes quam in curando Gasu in re Medica ei orectenus proposito, 
adeo ut eruditionis sue omnibus maximum prebuerit argumentum. 
Et finito examine, semotus extra juxta solitum clausoque ostio 
positus fuit ad sut'ragia infrascriptorum Excell rum dom rum doctorum 
Professorum a quibus ex omnibus eorum votis doctor in Physica et 
Medicina aprobatus remansit. Qua per Nuntium publicata, den(n)uo 
introductus, Fuit per eundem Ill ra ac Rev mum Dom um Pro-Presidem 
doctor in utraque facultate pronuntiatus-nemine penitus atque 
penitus-presentibus Exc>s dom is doctoribus infrascriptis, Videlicet 
Ill m <> ac Rev m <> domino Abbate Michaeli Angelo Fardella dignissimo 
Pro-Preside — Go : Alexio Borromeo arguit in Medicina — Jacobo 
Viscardi, arguit in Physica — Antonio de Marchetis — Francisco 
Alphonso Dannoli — Georgio Galaphases — Leale de Lealis — domi- 
nus Leandro Varesio Bidello Generali — dominis Francisco Bernardi 
et Natalino Gugelmini — Joanne Baptista Testolina Nuntio — et Qui 
supra Garolus Forta Gancellarius. 

(1689-1703 f. 176.) 



II 

1 mmiD? -120 II, P. 92 a (■)£) 

1 Cf. Perles, ibid., p. 55. 



286 REVUE DES ETUDES JUIVES 

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nantaa ibNM raaTtf pisa 13 iranb iran 'pian "parcs ^n û-ora^pn 
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pa ; bai bd73 Tiras m nbiTT p^b d^m73 ïibïsn nv» di dpxj^mb nnn 
pbu: ->adb b''3ln nsti 5|b^n -f miras Nd^n r;b>^ tn nanuïNnï^ nau: mbdd 
i^d t-niasa id ^xm^ .ibttî t-nbaanrwi Tna*ï 'i^^ind mnon 
nirs^n pbn^73 tdddi73n inb^^ n^Ndi n^ttîî^ ï-ratîd 173^ ^nanrîb 
nNT ïT^nn pTobi ditûM bd)3 IrranN idi bnd^ Nb dip"' pi ÏT'ÎT 1 p 
i-ra to-'Tandn n^ss cz3^73"«n ^ai mnanatrt nsdd isans nn^uîttb 
, p r/ sb a'^n ïyio BS*in "fin nizs^aio 

1 = Ndn Nbid tris bd hv 

2 Perles, p. 68, note 14. 



LE TRÉSOR DES JUIFS SEPHARDIM 



Notes sur les familles françaises Israélites du rit portugais. 



Mon intention n'est pas de faire l'histoire des Juifs Sephar- 
dim 1 de France, mais simplement de publier quelques notes gé- 
néalogiques et biographiques, en les groupant autour de docu- 
ments généralement inédits. 

Ces documents appartiennent aux xvi e , xvii , xvm e et xix e 
siècles. 

Après les avoir étudiés, il sera peut-être facile de répondre à 
celui qui a écrit sur les Israélites français : « Dans quel coin 
» de village ou de ville sont donc leurs tombeaux de famille? 
» Dans quel vieux registre de paroisse trouvez-vous le nom de 
» ces nouveaux-venus? 2 » 

C'est, en effet, dans un registre du culte, écrit depuis près de 
200 ans 3 , que j'ai recueilli les principaux matériaux de ce travail ; 
c'est aussi sur les tombes des vieux cimetières juifs que j'ai relevé 
bien des noms qu'il est facile de retrouver en France dès le 
xvi e siècle. 

Avant d'aborder mon sujet, qu'il me soit permis de remercier 
ceux qui m'ont prêté leur aide pour ce travail et que je nom- 
merai, d'ailleurs, au cours de cette étude. Je dois néanmoins, 
mentionner, avec une particulière gratitude, M. le grand-rabbin 

1 Je rappelle que ce nom Sephardim, en hébreu Û'i^'HDD, est donné aux Juifs du 
rit portugais et a pour origine le mot Sepharad, T"lSO, par lequel on désigne la Pénin- 
sule Ibérique. 

s Drumont, La France juive, 1. 1, t. I, p. 29. Paris, s. d., 80° édit., in-18, 2 vol. 

3 Thezoro de los circumsidados, ms. GG 800 bis des Archives municipales de Bor- 
deaux, commencé en lévrier 1706. Ce manuscrit contenant deux parties, je désigne la 
première par la lettre A et la seconde par B, en indiquant la numération primitive des 
folios. 



288 REVUE DES ETUDES JUIVES 

de France, Zadoc Kalin ; M. le baron Gustave de Rothschild, 
président du Consistoire de Paris ; et M. Eugène Péreire, qui porte 
si dignement un nom portugais illustre en France depuis près de 
deux siècles. 



I. 



A PROPOS DES PATENTES D'iiENRI II, EN 1550, POUR LES JUIFS 
DE GUIENNE. 



Arrivée des Juifs portugais dans le sud-ouest de la France au xvi e siècle. — Familles 
.Lameira, Baumarin, Fort, Gard, Valabrègue et Vidal. — Un élève de J. R. Pé- 
reire, premier instituteur des sourds-muets en France. — Juifs exemptés du droit 
d'aubaine en 1784. — Les Lopes de Pas. — Israélites chassés de La Rochelle, 
du Poitou et de la Saintonge vers 1730. — Marchands juifs à la foire de Guibray 
en 1743. 



A la suite de l'ordonnance signée, le 31 mars 1492, par Ferdi- 
nand le Catholique et Isabelle de Castille, son épouse 1 , et du 
décret de Dom Manoel 2 , roi de Portugal, en date du 4 décembre 
1496, les Juifs durent abandonner le territoire de la péninsule 
Ibérique. Quelques-uns des exilés se retirèrent dans le sud-ouest 
de la France. 

Dès le mois d'août 1550, Henri II, roi de France, accorda aux 
« Portugais appelés nouveaux-chrétiens » des lettres patentes 
par lesquelles il leur concéda « de venir résider en cestuy... 
» royaume, et amener leurs femmes et familles, apporter leur 
» argent et meubles, ainsi qu'ils... ont fait offrir par ceux 
» qui... ont été envoyés par deçà, moyennant qu'il plaise [au 
» Roi de] leur accorder lettres de naturalité 3 ». 

1 II est à remarquer que, en cette même année 1492, Christophe Colomb découvrit 
l'Amérique et qu'il put faire son glorieux voyage grâce à la générosité d'un fils de 
Juif. (Voir Amador de Los Rios, Historia social, politica y religiosa de los Judios de 
Espana y de Portugal, t. III, cap. vin, p. 405. — Madrid, 1875, in-8°, 3 vol.) 

2 Voir sur cette date une note de M. Isidore Loeb, dans la Revue des Études juives, 
t. III, pp. 285-287. 

3 Théophile Malvezin, Histoire des Juifs à Bordeaux, pp. 106-109. Bordeaux, 1875, 
in-8°. — Voir encore le Mémoire du sieur de Pressigny écrit en septembre 1728, dans 
lequel on peut lire que, si les rois de France ont toléré l'établissement des Juifs en 
Guienne, « c'estoit dans la vue de les attirer avec leurs richesses dans le Royaume > ; 
ce Mémoire se trouve aux Archives du ministère des Affaires étrangères, Fr. 1587, 
f° 294 v°. — Je tiens à exprimer ici à M. le comte d'Azevedo da Silva, chargé d'af- 
faires de Portugal à Paris, toute la reconnaissance que je lui dois pour la bienveil- 
lance avec laquelle il a fait les démarches qui m'ont permis de consulter les archives 
des Affaires étrangères. 



LE TRÉSOR DES JUIFS SEPHARDIM 289 

Le 12 novembre 1574, Henri III confirma, à Lyon, les lettres 
de 1550, et son ordonnance fut enregistrée au Parlement de 
Bordeaux, le 19 avril 1580, à la requête de Diego Mendès Dias, 
Espagnol, et de Simon Meira, Portugais ».. 

Nous aurons lieu de retrouver ailleurs les Mendès Dias, aussi 
ne parlerons-nous ici que des Meira ou plutôt des Lameira. 

Il est à présumer que le Simon Meira de 1580 était un La- 
meira. Néanmoins, on peut faire observer qu'il y a eu des familles 
appelées Meira sur les bords du Tage ; de plus le nom de Meir, 
en hébreu brillant, a très bien pu être porté par des Israélites 
portugais. Ce mot fût devenu Meira chez eux, de même qu'on 
le retrouve, chez les Juifs allemands, sous les formes Meyer. 
Mayer, etc. 

Quoi qu'il en soit, le nom de Lameira appartient à quelques 
villes plus ou moins importantes de Galice et à plusieurs localités 
de Portugal ; le mot lameiro a même, dans la langue de ce dernier 
pays, le sens d'étang, de mare. 

Au commencement du xviii siècle, la famille Lameira, ori- 
ginaire de Portugal, était en partie fixée à la Rochelle, où l'on 
trouve, dès le 29 mars 1308, un Juif nommé Main, dont les biens 
furent inventoriés à cette date 2 . 

Voici quelques détails sur les Lameira qui, m'a-t-on dit, ont 
revendiqué jadis le titre de Cohanim. . 

I. — Isaac Lameira envoyait, de la Rochelle à Bordeaux, une 
procuration pour se faire représenter comme parrain de son petit- 
fils Moïse-Isaac Loppes 3 , le 14 juin 1722. — Cet Isaac Lameira 
eut plusieurs enfants : 1° Isaac Lameira « de la Rochelle », cir- 
concis seulement à l'âge de 14 ans, le 27 mars 1713, par le mohel 
de Bordeaux 4 , ce qui permet de croire que la capitale de l'Aunis 
n'avait pas de communauté israélite organisée ; 2° Abraham 
Lameira, opéré à un âge incertain 3 , le 15 décembre 1712, fil- 
leul de son cousin Jacob Goen Peixotto ; (cet Abraham Lameira, 
taxé à 40 livres pour l'annuel de la communauté de Bordeaux c , 

1 Francisque Michel, Histoire du Commerce et de la Navigation à Bordeaux, t. II, 
eh. xlvi, p. 417, Bordeaux, 1866-1870, in-8°, 2 vol. — Malvezin, loc. cit., pp. 109- 
111, donne les dates du 11 nov. 1574 et du 19 août 1530 ; mais Detcheverry, Histoire 
des Israélites de Bordeaux, pp. 49-50 (Bordeaux, 1850, in-8°), est du même avis que 
M. Francisque Michel. 

s Bev. des Étud.juiv., t. II, p. 55, n» 65. 

3 Thezoro de los circumsid., A, i* 26. 

4 IHd. % A, f° 7. 

5 Ibid., A, f° 6. 

6 Malvezin, Hist. des Juifs à Bx., pp. 186-187. 

T. XX, n° 40. 19 



290 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

en 1730, syndic du dit Kahal l en 1739, signataire du règlement 2 
organique de cette communauté en décembre 1760, fat lui-même 
père 3 de quatre enfants); 3° Esther Lameyre, mariée avec le sieur 
Carvalho, marraine 4 , avec son frère Abraham, le 14 décembre 
1731, de David Mendes Queiroz; elle l'avait été précédemment, 
avec son oncle Abraham de Pas, le 30 mai 1714, de Joseph Lopes 
de Paz 3 , circoncis à Saintes; 4° Salomon Lameyre, parrain de 
son neveu Moïse Bar Abraham Lameira en 1735, taxé à 20 livres 
sur l'annuel de la communauté bordelaise, rôle dressé en 1730 par 
un sieur Antoine 1 Lameira; 5° Sara Lameire, marraine de son 
neveu Moïse ben Abraham Lameira 8 , en 1735. 

II. — David Lameira, banquier à Bordeaux et syndic 9 de la 
communauté en 1743, eut, au moins, deux enfants : 1° David 
Lameira 10 , circoncis le 2 juin 1714, syndic en 1753, qui épousa 
une sœur de Jacob Rodrigues Péreire, et dont proviennent les 
Lameira de Toulouse ; 2° Salomon Lameyre", filleul, le 1 er dé- 
cembre 1718, de sa tante Sara Gardoze. — Ce sont, peut-être, les 
deux frères La Meira qui, en janvier 1765, se trouvaient établis 
dans le ressort du conseil de la colonie française du Cap l2 . 

III. — Jacob Lameira, parrain, avec Esther de Campos, le 
29 novembre 1719, de leur neveu Jacob Israël Cardoze 13 . 

IV. — Joseph Lameira, parrain de Jacob Mendes u , le 23 mars 
1712. 

A l'époque où les Lameira habitaient La Rochelle, le péritomiste 

» Ibid., p. 208. 

2 Règlement de la nation des Juifs portugais de Bordeaux, approuvé et autorisé 
par Sa Majesté [suivi de l']Ordonnance du Boy qui étend et confirme le règlement de 
la nation portugaise de Bordeaux, f° 2 v°. — Bordeaux, de l'imprimerie P. Albespy, 
rue du Poisson-Salé, s. d., [1763 ?], in-4° de 8 pp. 

3 Voici les noms des entants d'Abraham bar lsaac Lameira: 1° Une fille, marraine 
de son frère Aaron ; — 2° Moïse Lameyre, circoncis le 28 oct. 1735 ; — 3° Aaron 
Lameyre, le 17 août 1737, filleul de sa sœur et de son oncle Salomon Lameyre ; — 
4° Salomon Lameyre, qui eut pour parrains, le 8 février 1739, son oncle Moïse Rodri- 
gues Carvalho et sa tante Rachel Lopez Lameyre. (Voir le Thezoro, A, f 05 48, 51 et 54.) 

* Thezoro, A, f°41. 
s Ibid., A, l'° 8. 

6 Ibid., A, fd 48. 

7 Malvezin, Hist. des Juifs, pp. 186-187. 
s Thezoro, A, f° 48. 

9 Malvezin, loc. cit., p. 218. 

io Thezoro, A, f° 8. 

»i Thezoro, A, I° 14. 

32 Rev. des Études juir., t. IV, p. 245. 

>* Thezoro, A, 1° 17. 

" Ibid., A, f" f. 



LE TRÉSOR DES JUIFS SEPI1ARD1M 201 

bordelais Jacob de Mezes s'y rendit, le 9 janvier 1739, pour la 
circoncision 1 de Joseph BONMARINO (BAUMAR1NO, BAU- 
MARIN ou BOMARIN), âgé de 21 jours, filleul de son oncle 
Abraham Vidal et de sa tante Sara Cara ou plutôt Gard, comme 
nous le verrons 2 . Il était fils à' Israël Bon Marino qui émigra 
plus tard en Bretagne et se convertit au catholicisme. Cet Israël 
Baumarin devint fanatique comme tous les néophytes et eut de 
graves démêlés avec sa femme restée fidèle au mosaïsme : elle 
refusa, vers 1158, de lui confier deux de ses filles qui ne vou- 
laient pas abjurer le judaïsme ; il obtint, malgré les démarches du 
docteur Silva, un ordre ministériel en vertu duquel les deux 
enfants furent conduites au couvent des Ursulines de Vannes pour 
y rejoindre leurs deux sœurs 3 . Le 2 avril 1759, Mgr de Bertin, 
évêque de cette ville, administra solennellement le baptême à 
Marie- Louise- Perrine et à Marie-Angélique Bomarin, nées à 
La Rochelle et filles de notre Israël Bomarin, « lesquelles, lit-on 
» sur l'acte baptistaire 4 , ont volontairement abjuré le judaïsme 
v pour embrasser la foi catholique. » 

Ce n'est pas la seule conversion de ce genre qui eut lieu en 
Bretagne au xviii siècle: le 10 juin 1777, pour ne citer qu'un 
exemple, Samuel Franklin, juif né en Prusse, reçut au baptême, 
dans l'église d' Arradon 5 , les prénoms de Joseph-Anne-Paul-Luc- 
Vincent et eut pour parrain et marraine, messire Luc-Edmond de 
Stapleton et dame Marie-Anne de Lannion, son épouse, seigneurs 
du dit Arradon G . 

Israël Beaurnarin eut un fils, Aaron, qui fut célèbre au 
xvm e siècle. C'est le premier sourd-muet instruit par Jacob 
Rodrigues Pereire, dont nous aurons lieu de reparler et qui pré- 
céda de beaucoup le fameux abbé de l'Épée dans l'enseignement 
des sourds-muets en France. Aaron Beaurnarin fut présenté par 
son maître, Jacob Péreire, à l'Académie de La Rochelle, au com- 
mencement de 1745; il avait appris, en quelques leçons, à pro- 
noncer un grand nombre de mots usuels 7 . Pereire eut soin de 

» ttid.,A, f° 54. 

2 V. plus loin ce qui concerne la famille à' Abraham Vidal. — Notons cependant 
que notre Joseph Baumarin était à Paris en 1784 et portait alors les prénoms chré- 
tiens de J ean-Charl es- Marie. 

3 Malvezin, Hist. des Juifs à !?./?., pp. 1G3-164. 

4 Archives municipales de Vannes, série GG 57 : Registre de baptêmes de l'église 
St-Patem. 

b Arradon, commune du canton de Vannes. 

6 Archives municipales d'Arradon, sér. GG 1 : Registre des baptêmes de la dite 
paroisse. 

7 La Rochelle, Jacob Rodrigue Pereire, premier instituteur des sourds-muets en 
France, ch. i, p. 20-22. — Paris, 1882, in-8°. 



292 REVUE DES ETUDES JUIVES 

faire dresser le curieux acte d qui suit afin de rendre authentique 
la surdi-mudité de son sujet. Je souligne les noms des témoins 
israélites : 

Aujourd'huy, cinq novembre mil sept cents quarante-cinq, avant 
midy, ont comparu en leurs personnes le sieur Pierre Lameire, négo- 
ciant, le sieur Gabriel-Erasme Guinot, marchand et maître apoti- 
caire, le sieur Izaac Chave 2 , marchand traducteur des langues étran- 
gères par commission de monseigneur l'amiral, le sieur Georges 
Marsac, aubergiste, le sieur Joseph Maujay, marchand, le sieur 
François Duterq, maitre tailleur d'habits, et Jacques Allard, maitre 
cordonnier, demeurans tous en cette ville [de La Rochelle], lesquels 
ont volontairement certifié et attesté, sçavoir : — ledit sieur Maujay 
que Aaron Beaumarin, fils d'Jzraël Beaumarin, marchand, et de Ra- 
chel Vidal, âgé de treize ans, bien proportionné, le vizage quarré, le 
teint uni, les cheveux bruns, droits et épais, le sourcil noir et 
épais, les yeux bleu pâle, grands, à fleur de tête et bien fendus, la 
paupière longue et fournie, ayant un coup au milieu du front à la 
naissance des cheveux qui prennent d'un peu bas, le nez un peu gros 
et une raye sur le nez assez perceptible en le regardant de près, la 
bouche grande et la lèvre un peu grosse, est connu de luy pour être 
sourd et muet de naissance ; — ledit Duterq, qu'il fut mis en appren- 
tissage chez luy, qu'il y a resté pendant plus d'un an, quïl ne l'a 
jamais entendu parler ; — ledit sieur Marsac, qu'il est souvent allé 
chez luy chercher du vin et qu'il ne l'a pas non plus entendu parler 
dans aucun temps ; — ledit Allard, qu'il a resté longtemps chez luy 
sans aussy l'avoir jamais entendu parler et que la commune re- 
nommée étoit qu'il est sourd et muet de naissance ; — et lesdits 
sieurs lameire, Guinot et Chave, qu'ils l'ont connu depuis son en- 
fance pour être sourd et muet de naissance ; — de tout ce que dessus, 
nous, notaires royaux soussignés, avons donné acte auxdits sieurs 
comparans pour valoir et servir à qui il appartiendra. — Fait et passé 
à la Rochelle, ez études, les jour et an de l'autre part. Signé à la 
minute restée à la liasse de Guillemot, l'un de nous : François Du- 
terq, Georges Marsac, Jacques Allard, J. Maujay, J. Chave, Guinot, 
Pierre Lameire, et nous notaires Royaux soussignés. 

C'est à la suite des expériences publiques faites à La Rochelle, 
sur Aaron Baumarin, que Jacob Péreire vint à Paris où il pré- 
senta, le 11 juin 1749, à l'Académie des Sciences, un nouvel élève, 
fils de M. d'Azy d'Étavigny, directeur des cinq grosses fermes à 
La Rochelle 3 . 



1 Papiers de famille Rodrigues Pereire, chez M. Eugène Péreire, président de la 
Compagnie générale Transatlantique. 

2 h l'aut lire Chaves, comme je l'établirai ultérieurement. 

3 Edouard Seguin, Jacob Rodrigues Péreire, p. 51 et suiv. — Paris, 1847, in-12. 



LE TRÉSOR DES JUIFS SliPUARDlM 293 

Pour en finir avec Israël BAUMARIN, disons qu'il était frère 
cYAaron Banmarino qui eut, à Bordeaux, de sa femme Rebecca. 
FORTE ou FORT, un fils, Gabriel Baumarino l , circoncis le 
25 septembre 1131, filleul de son frère Samuel et de sa sœur 
Reine. Celle-ci épousa, je crois, Abraham VALABRÈGUE- ; 
car on trouve Aaron Bonmarino et sa femme désignés comme, 
parrain et marraine de leur petit-fils Asser bar Abraham Ba- 
labrège 3 , le 16 janvier 1741; un Samuel Nîmes Fort est aussi 
mentionné, le 7 février 1744, comme bisaïeul de Joseph-Nehemia. 
Balabrège" , fils de ce même Abraham Valabrègue 5 . 

La famille Valabrègue, originaire d'Avignon, d'où elle s'est ré- 
pandue en Italie, en Guienne et à Paris, compte, de nos jours, 
beaucoup de personnes occupant une place distinguée soit dans la. 
vie civile, soit dans les communautés Israélites, soit dans l'armée.. 

Parmi ses membres les plus remarquables d'autrefois, il faut 
citer Israël- Bernard de Valabrègue*, attaché à la Bibliothèque 
Royale de Paris et interprète du Roi en 1754, naturalisé Français- 
en 1770. Un de ses parents, J. Jonas Devalabrègue \ demeurait. 
à Paris, 10, rue des Anglais, en 1809. . 

En parlant de la circoncision de Joseph Baumarin à La Ro- 
chelle, le 9 janvier 1739, j'ai dit qu'il avait eu pour parrains son- 
oncle Abraham VIDAL, et sa tante, Sara Cara ou Gard. 

La famille Vidal, encore très honorablement représentée parmi 
les Juifs portugais, mérite quelque attention comme nous allons, 
le voir. 

Le 20 novembre 1684, un arrêt du Conseil d'Etat expulsa de 
Guienne un grand nombre d'Israélites parmi lesquels se trou- 
vaient « Dominique Vidal et sa famille ? ». 

Le 3 messidor an II, Joseph Vidal, âgé de 26 ans, fut acquitté, 
par la Commission militaire révolutionnaire de Bordeaux 9 . 

Le fait vraiment important qui donne une place distinguée au. 
nom des Vidal, c'est le procès qui eut lieu à la suite du décès 

* Thezoro, A, f° 41. 

s Un Abraham Balabretjue ou Valabrègue est inscrit sur les rôles de la communauté 
de Paris en 1809-1811. (Léon Kahn, Les Juifs à Paris depuis le vi 9 siècle, append., 
p. 213 et 326. — Paris, 1889, in-12.) 

3 Thezoro, A, (° 58. 

* Ibid., B, |o 4, n° 19. 

5 Noë, iils à?Abraha<a Balabregue, fut parrain de Salornon Perpignan, le 22 avril 
1741. {Thezoro, h, f° 58.) 

6 L. Kahn, Les Juifs à Paris, ch. v, pp. 54-55. 

7 Ibid., append., Dénombrement des Portugais en 1800, p. 235. 

8 Archives nationales, sér. E, 1824. 

9 Aurélien Vivie, Histoire de la Terreur à Bordeaux, 1. III, ch. vi ; t. II. — Bor- 
deaux, 1877, in-8°, 2 vol. 



294 REVUE DES ETUDES JUIVES 

ai' Abraham Vidal, déjà nommé, procès que nous allons rapide- 
ment examiner : 

D'après un certificat de D. Silveyra, syndic de la Nation juive 
portugaise à Paris, Abraham Vidal était né à Bordeaux, en 1720, 
de Blanche Ravel et de Joseph Vidal, « ainsi qu'il appert par 
l'extrait du registre de circoncision 1 ». J'ai examiné ce registre 
et j'ai pu constater — en tenant compte de l'habitude qu'avaient 
alors beaucoup de Juifs avignonais de ne pas mentionner leur 
nom civil dans les actes religieux — que notre Vidal est l'enfant 
circoncis le 31 août 1720, fils de Joseph-Haim bar Noah, filleul de 
son frère JSoaJi [Noë Vidal] et de Rachel Perpignan 2 . Abraham 
Vidal 3 vint se fixer à Paris vers 1739 ; il y fut enregistré au 
folio 83 du registre de la communauté sur l'ordre du ministre 
Amelot et du lieutenant de police Lenoir. 11 était « breveté mar- 
» chand mercier » et fut « un des premiers fondateurs de l'école 
» gratuite de dessin ». 11 mourut, le 21 décembre 1783, rue de 
l'Ancienne Comédie. Le syndic de la communauté portugaise fit 
poser les scellés dans la maison du mort, « pour la conservation des 
droits des héritiers » ; mais le substitut du procureur-général de 
la chambre des Domaines obtint une sentence envoyant l'Etat en 
« possession de la succession à titre d'aubaine ». Ce magistrat 
prétendait que, en sa qualité de Juif, Abraham Vidal devait être 
considéré comme étranger et sa succession soumise au droit d'au- 
baine. Les héritiers du sieur Vidal firent opposition à ce jugement 
et confièrent leurs intérêts à M G Martineau, avocat. Celui-ci, se 
fondant sur la qualité de Juif portugais de Bordeaux reconnue à 
Vidal, fit ressortir que le roi de France avait concédé en 1550 à 
cette sorte de Juifs les droits de régnicoles et que divers actes 
royaux postérieurs avaient confirmé cette faveur. « On élève, 
» disait-il, une question qui a de quoi étonner. On prétend que 
» des hommes déclarés régnicoles, sujets du Roi, ne sont tels que 
» dans certaines Villes (à Bordeaux et à Bayonne), dans certaines 
» Provinces du Royaume ; que partout ailleurs, ils sont étrangers, 
» sujets à toutes les rigueurs du droit d'aubaine! » 

Le Parlement de Paris admit naturellement la thèse de l'avocat 
Martineau : il rendit, le 18 février 1784, un arrêt 4 déboutant le 

1 M e Martineau, avocat, Mémoire pour les héritiers d'Abraham Vidal, juif portu- 
gais, négociant à Paris; contre M. le Procureur-Grénéral, p. 30. A Paris, chez P. G. 
Simon, 1784, in-4° de 31 pp. 

2 Thczoro, A, i» 19. 

3 Les renseignements cités dans la suite de ce paragraphe sont extraits du Mémoire 
susindiqué de M e Martineau. 

4 Arrêt du Parlement de Paris portant qu'il n'y a pas lieu d'exercer le droit d'au- 
baine sur la succession d'Abraham Vidal. — A Paris, chez P. G. Simon, 1784, in-4°. 



LE TRESOR DES JUIFS SEPHARD1M 295 

procureur des Domaines de son injuste prétention et restituant la 
succession aux héritiers. C'étaient : 1° « Mlrlan Vidal, Juive por- 
» tugaise, épouse de Moyse GARD 1 demeurant à Avignon, héritière 
» en partie d'Abraham Vidal, Juif portugais, son frère, autorisée 
» par arrêt (du Parlement de Paris) du 31 décembre 1783, 
» en l'absence de son mari, à la poursuite de ses droits ; » — 
2° « Jean-Charles-Marie-[Joseph] Baumarin, marchand, demeu- 
>j rant à Paris », qui se joignit à la susdite demanderesse le 
10 janvier 1784; 3° « Marie-Gabrielle Baumarin, épouse de Gabriel 
» Dodin, luthier et tabletier à La Rochelle. » 

J'ai cité dans la note sur les Lameira, le nom de LOPES DE 
PAZ ou DEPAS ; voici quelques renseignements sur cette famille 
1res anciennement établie à Bordeaux : 

Noë Lopes de Pas, marié avec Esther Lopes de Pas, fut par- 
rain avec Sara Gradis de leur petit-fils Elie Lindo 2 , le 7 juil- 
let 1734 ; il eut pour enfants : 

I. Isaac Lopes de Pas, père de : 1° Un fils 3 , circoncis le 
27 septembre 1715 ; — 2° Aaron\ le 28 octobre 1718, filleul de 
son oncle Noë Loppes de Pas et de sa grand'mère Esther Loppes 
de Pas ; — 3° Moïse \ le 20 mars 1720, père lui-même de Noë 
Lopes de Pas G , circoncis le 18 août 1738 ; — 4° Noë\ opéré le 
21 juillet 1721, filleul de son oncle Noë Loppes de Pas et de sa 
tante Rachei Francia. 

IL Jacob Lopes de Pas, qui s'établit à Saintes s , « en la ciudad 
» de Xaintes 9 », où son fils Joseph fut circoncis par un des 
Mohelim de Bordeaux, le 30 mai 1714 ; — ce Jacob Lopes de Pas, 
eut, dans cette dernière ville, un second fils, Noë 10 , opéré le 
1 er novembre 1718, filleul de son oncle Noë Lopes de Pas et de 
sa grand'mère Esther Lopes de Pas. 

III. Moïse Lopes de Pas, père d'un autre Moïse 11 , dont la 

I La femme que le Thezoro (A, f° 54, 9 janv. 1730) nomme Cara était bien une 
Gard, nom d'une famille juive avignonaise représentée dans la communauté de Paris 
en 1809 par Mardochée Gard, demeurant, 08, rue Saint-André-des-Arts, suivant 
L. Kahn, dans Les Juifs à Paris (appendice, p. 236). 

* Thczoro, A, f° 44. 

3 Ibid., A, fo 9. 

4 Ibid., A, M 4. 

5 Ibid., A, fo 18. 

8 Ibid., A, f« 53. 

7 Thezoro, A, f« 23. 
Sous-préfecture de la Charenle-Inleiieure. 

9 Thezoro, A. (» 8. 

10 Ibid., A, f° 14. 

II Ibid., A, l» 28, 



296 REVUE DES ETUDES JUIVES 

grand'mère Esther Lopes de Pas fut aussi marraine le 13 fé- 
vrier 1723. 

IV. Noë Lopès de Pas, parrain de ses neveux Aaron bar Isaac, 
Noë bar Isaac et Noë bar Jacob Lopès de Pas, ainsi que nous 
l'avons vu. Il le fut également de son neveu David Francia 1 , le 
12 mars 1723. Il eut deux fils : 1° David*, circoncis le 17 fé- 
vrier 1723, petit-fils et filleul du célèbre négociant bordelais David 
Gradis, et père de Noë Lopes de Pas 3 , opéré le 26 avril 1752 ; — 
2° Jacob*, filleul de Samuel Gradis et de Hana Lopes de Pas, le 
28 octobre 1735. —Il semble que Noë bar Noë Lopes de Pas, père, 
peut être confondu avec le Gabriel Loppes de Pas, qui fut par- 
rain, avec Marie Lopes de Pas, de leur neveu Aaron Francia, le 
10 octobre 1725. En ce cas, ce serait bien lui qui figure pour 
20 livres dans la taxe annuelle s de la communauté de Bordeaux, 
en 1730. 

Je ne sais au juste de quelle personne il s'agit dans un acte de 
février 1748 — l'un des derniers dans lesquels on retrouve l'usage 
admis chez les Juifs bordelais au xvm e siècle de passer à la fois 
à la synagogue pour obéir à leurs véritables sentiments religieux 
et à l'église pour donner à la naissance et au mariage la valeur 
civile que la loi accordait alors aux seules cérémonies catho- 
liques. — L'acte en question concerne les fiançailles, à Saint- 
Pierre de Bordeaux, en février 1748, de Jean- Philippe- Ignace 
Lopes de Pas, négociant, y demeurant rue Bouhaut, fils légitime 
du sieur Louis Lopes de Pas et de feue demoiselle Rica Gradis . 
— On voit aussi, le 27 août 1727, un Philippe Lopes de Pas 1 , 
négociant juif, demeurant sur les Fossés-des-Carmes et portant 
le titre de syndic de la Nation portugaise de Bordeaux. 

En 1722, un sieur Lopez de Pas s , médecin du roi et parent du 
Bordelais David Gradis, — c'était peut-être le Louis Lopes de Pas 
précité — habitait la colonie de Léogane. Ce Lopez s'était con- 
verti au catholicisme — au moins en apparence — si l'on en juge 

1 lbid*, A, fo 28. 

2 lbid., A, f«» 28. 

3 lbid., B, fo 24, n° 151. 

4 lbid., A, fo 48. 

5 Malvezia, Hist. des Juifs à Bordeaux, p. 186. 

6 Detcheverry, Hist. des Israël, de Bordeaux, p. 116. — Malvezin, loc. cit., p. 224, 
le nomme Isaac Lopes de Paz. 

7 Francisque Michel, Hist. du commerce à Bx., t. II, ch. xlvi, p. 427, n. 6. 

8 Abr. Cahen, Les Juifs dans les colonies franc, au xvni c s., II, in Rev. des Étud. 
juiv., t. IV, p. 132. 



LE TRESOR DES JUIFS SEPHARD1M 297 

par une lettre l écrite au ministre de la Marine, le 4 juillet 1*743 ; 
les autorités coloniales disaient à son sujet : — « M. de Paz 
» s'est. . . amusé à faire quelques enfants maies et femeles à une 
» négresse à lui pour laquelle il a des bontés ; il l'a affranchie 
» depuis longtemps, mais il n'en a point fait sa femme. La ten- 
» dresse qu'il a pour sa progéniture le porte effectivement à en- 
» voyer ses enfants à ses parents à Bordeaux pour les y faire 
» élever; mais ils ne le sont seurement pas dans le judaïsme, 
» nous en avons la preuve dans les aînés qui reparaissent icy très 
o chrétiens. M. de Paz est sans doute d'origine et de famille juive 
» et son nom est ancien et illustre dans cette nation; mais il 
» n'est pas, lui, de cette religion, et professe icy très ouvertement 
» et de bonne foi celle du royaume, non peut-être avec la pureté 
» de mœurs et l'édification que tout catholique devroit étaler. . . 
» Il n'a jamais pu se résoudre au sacrement de mariage comme 
» remède à la concupiscence. Nous n'avons rien à nous (sic) re- 
» procher là-dessus. » 

Le prénom d'Abraham étant ordinairement changé en An- 
toine par les Juifs bordelais dans la vie civile, il est probable que 
Y Abraham Lopes de Pas, père de 
Moïse-lsaac 2 , circoncis le 14 juin 
1722, en présence de sa grand' 
mère Sa?*a Lopes de Pas et de son 
grand-père Isaac Lameira, est le 
même que « Antoine Lope Depas 3 , 
» bourgeois et marchand » de Bor- 
deaux, dont les armoiries — d'a- 
zur à quatre fasces d'or — furent 
enregistrées le 29 novembre 1697. 
Il demeurait rue Sainte-Catherine 
et était associé à son beau-frère \ .^ - — ==3 ^ 

Michel Toledo, ainsi qu'il appert ^»^ "" 

de divers actes 4 reçus par les no- 
taires bordelais Grégoire, en date des 2 octobre et 27 novembre 
1700, Robardeau, le 30 octobre 1713, et Michellet, le 16 septembre 
1714. Il était certainement parent de Louis Lopès de Pas, déjà 
cité 3 , et de François Lopes Depas, aussi négociants à Bordeaux, 



1 Abraham Cahen, Les Juifs dans les colon, franc, au xvni s., in Rev. des ]£lud. 
juiv.. t. IV, p. 142. 

2 Thezoro, \, f° 26. 

3 Bibliothèque nationale, Mss. Armoriai (jetterai (texte), Guienne, p. 125. 

4 Francisque Michel, Eist. du commerce à Bœ., t. II, ch. xlvi, p. 427, n. 6. 

5 Voir ci-dessus, page 296. 



208 REVUE DES ETUDES JUIVES 

qui demeuraient sur les Fossés-de-l'Hôtel-de-Ville et prêtèrent, 
suivant acte du notaire Bauchereau , le 14 janvier 1727 , une 
somme de 5,000 livres à Pereire Souares, armateur du navire Le 
Jacob, en charge pour la Martinique 1 . 

J'aurai lieu de reparler de la famille de Paz — aujourd'hui : 
Depas — à laquelle se rattachent plus ou moins directement tous 
ces personnages. 

Je mentionnerai encore ici, pour mémoire, une circoncision 
faite dans une ville voisine de La Rochelle, à Pons 2 , que les an- 
ciens écrivains hébreux nommaient pis, ainsi qu'il appert d'un 
texte publié par M. le grand-rabbin Zadoc Kahn 3 . Cette cérémo- 
nie eut lieu le 23 octobre 1735 ; elle est ainsi mentionnée sur le 
registre 4 du mohel de Bordeaux : a Aron [fils] de Jéouda Bar 
» Israël, [âgé] de 8 jours, sirconsis a pons. pareins son fraire 
» Selomon et Ribica, fille de David Petit. » — Il s'agit donc de 
Juifs avignonais. 

Le séjour des Lameira, des Beaumarin, des Lopes de Pas, des 
Vidal, des Petit, et d'autres Israélites en Saintonge et en Aunis 
donna lieu à de graves procédures 5 que je vais analyser : 

Le 14 juillet et le 2 décembre 1728, « les Lieutenants-généraux 
» de Police en exercice de la ville de La Rochelle » autorisèrent 
Joseph Delpuget « et autres marchands Juifs en compagnie, se 
» disans marchands de drap de soye en compagnie de la Ville de 
» Bordeaux, » à commercer et trafiquer dans la capitale de 
l'Aunis. Le 10 mars suivant, appel fut interjeté au Parlement par 
Françoise Monnereau, veuve d'André Bernon, et Jacques Bernon 
fils en société, Pierre Boyer. Isaac Rabotteau, Jacques Babin 
jeune, Michel Sezerat et Jean-Georges Steinder, marchands de 
La Rochelle, « faisans tant pour eux que pour les autres mar- 
chands drappiers en détail de la dite ville. » Les appelants atta- 
quaient non seulement les Juifs, mais encore les lieutenants de 
police Gaëtant-François Fontaine, conseiller, lieutenant particu- 
lier en la sénéchaussée et siège présidial de La Rochelle, lieute- 
nant de police le 14 juillet 1728 — et Pierre Habert, écuyer, sei- 
gneur de Chevillon, chevalier de l'Ordre de Saint-Michel, conseil- 
ler au siège présidial et lieutenant de police le 2 décembre 1728. 

1 Francisque Michel, Hist. du commerce à Bx., t. II, ch. xlvi, p. 427, n. 6. 
- Pons, chef-lieu de canton, arr. de Maintes. 

3 Le Livre de Joseph le Zélateur, Rev. des Élud. juiv., t. III, p. 15, n. 1. 

4 2'hezoro, A, f° 47. 

s Arrest de la Cour du Parlement qui fait défense aux Juifs de s'établir à La 
Rochelle à perpétuité ou pour un teins. — Du 22 août 1729. — A Paris, chez Pierre 
Simon, imprimeur du Parlement, rue de la Harpe, à l'Hercule, 1729, pièce in-4°. 



LE TRÉSOR DES JUIFS SEPIIARDIM 299 

Ces deux magistrats présentèrent, eux aussi, le 9 avril suivant, 
une requête tendant à ce qu'ils fussent « déclarez mal et injurieu- 
» sèment intimez et pris à partie ». Le Parlement donna gain de 
cause aux Rocliellais et fit «défenses aux marchands Juifs et à 
» tous autres Juifs, de s'établir dans La Rochelle à perpétuité ou 
» pour un teras;... défenses aux officiers de police d'accorder, 
» ausdits marchands Juifs et à toutes autres personnes prohibées 
» par les ordonnances, aucune permission de s'établir dans ladite 
» ville de La Rochelle, à moins qu'ils n'ayent des Lettres patentes 
» duement enregistrées ». 

Les Juifs de Bordeaux revinrent néanmoins dans le pays et 
obtinrent du juge de police de Saintes le droit d'y lever boutique. 
Sur une nouvelle plainte des marchands, le Conseil d'Etat 1 rendit 
le 31 mai 1735, un arrêt qui, annulant la sentence du juge de 
Saintes, ordonna l'expulsion des Juifs établis à Cognac, Rochefort, 
Saintes et autres lieux. 

Les documents suivants 2 apporteront peut-être quelque lu- 
mière sur les motifs de jalousie dont les drapiers et merciers 
furent toujours et partout animés contre leurs concurrents israé- 
lites : 

Le contrôleur-général Orry écrit, le 12 août 1743, à l'Intendant 
d'Alençon : 

J'ay été informé de différents endroits que les Juifs qui fréquentent 
les foires du Royaume, y portent beaucoup de marchandises de mau- 
vaise qualité ou mal fabriquées. Cet abus est trop préjudiciable au 
bien du commerce et décrédite les manufactures. Je vous prie de 
donner les ordres nécessaires au S r Barbot, pour qu'il visite à la 
prochaine foire de Guibray 3 , avec beaucoup d'exactitude et une extrême 
sévérité toutes les étoffes et autres marchandises que les Juifs y 
apporteront, et qu'il saisisse toutes celles qu'il trouvera défectueuses 
ou en contravention aux règlements, et il est au surplus très intéres- 
sant que vous ne fassiez aucune grâce sur ces sortes de saisies. 

Je suis, Monsieur, votre très humble et très affectionné serviteur, 

Orry. 

L'Intendant répond, le 17 du même mois, qu'il s'est conformé à 
l'avis du contrôleur-général et qu'il prononcera « sans aucune 

** Archives nationales, sér. E. 

* Archives départementales de l'Orne, série C, 21. — Je me fais un devoir de 
remercier bien cordialement M. Louis Duval, archiviste départemental de l'Orne, pour 
1 empressement qu'il a mis à rn'envoyer copie des pièces en question, que j'avais sim- 
plement notées au cours de mes recherches à Alençon. 

3 Guibray, faubourg de Falaise (Calvados), 



,300 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

» grâce la confiscation des marchandises » que Ton va saisir. 
Le 20 août suivant, le sieur Barbot, subdélégué de Falaise, 
annonce comme suit à l'Intendant d'Alençon le résultat de son 
inspection : 

A Guibray, ce 20 août 1743. 

Monseigneur, — Lorsque j'ay reçu la lettre que vous m'avez fait 
l'honneur de m'écrire au sujet des marchandises des Juifs, la visite 
avoit desjà esté faite chez eux, et ils ont esté bien examinés ensuite 
par les archers des gabelles sous les ordres de M. Ducy, directeur ; 
il ne s'y est rien trouvé en contravention. Il est vray qu'ils ont des 
marchandises de soyes fort légères et que par conséquent ils sont en état 
de vendre à bien meilleur marché que ne le peuvent nos marchands 
qui en ont de bien plus fortes. 

Je suis, avec le plus profond respect, Monseigneur, votre très 
humble et très obéissant serviteur, 

Barbot, subdélégué. 

Voilà donc toute l'origine de ces jalousies de boutiquiers qui 
ont fait traquer de ville en ville tant d'honnêtes commerçants 
juifs, dont l'unique défaut était de savoir faire leurs affaires, en 
apportant sur les places commerciales des marchandises peu 
chères dont le peuple pouvait profiter. 

L. Gardozo de Bethencourt. 



NOTES ET MÉLANGES 



SUR L'ORIGINE DU MOT TAL1T ' 

Talit est toujours du féminin : nattwiSMa ,ïrôiWD .îibiBîD mba 
ïrnwttfl *3N "ittnx ï-iT ,nbDnp?2 ; il en est de même dans la littérature 
des Casuistes. mba ïfï îrib»^ dans Lévy, est une faute d'impres- 
sion ; dans l'édition princeps, comme dans toutes les autres édi- 
tions que je connais, il y a mba 1T. L'emploi du mot, au masculin, 
dans le mauvais jargon ne prouve pas plus pour le genre de mba, 
que ne prouvent les expressions « le m-D », « le mba » pour le genre 
de ces deux mots. Dans fap mba, le premier mot paraît être en 
état d'annexion : « le talit du garçon », comparez Menahot, 41 h : 
m «aii braïri ■nm "îiû&n (lisez m) in inoana pprv£> mba 
niatista nn^n ^n^ ^pn. ZtaJiJ date dune époque où nban était 
certainement encore en usage, car jusqu'à la clôture du Talmud, 
on fabriquait encore du nbsn en Palestine (voir Bet Talmud, V, 
305). Les raies du Talit étaient absolument inutiles pour rem- 
placer le nban ; aussi ne sont-elles mentionnées nulle part. Ainsi, 
Talit n'a, sous ce rapport, aucune relation avec le Talis rayé 
égyptien. Du reste, Talit signifie surtout vêtement de dessus, et 
c'est seulement en second lieu qu'il indique un vêtement auquel 
les tzilzil sont attachés. 

Le talis copte et le tallisat arabe n'ont aucun rapport avec talit 
(avec un têt). Ceux-ci désignent une étoffe commune (et non un 
vêtement) faite de feuilles de palmier tressées et employée, aux épo- 
ques de deuil, sous la forme de sacs et de couverture couvre-tête : 
exactement comme le ptt hébreu, dont le sens primitif de « étoffe 
commune » s'est conservé dans la langue éthiopienne (voir le Dic- 
tionnaire Gesenius, Dillmann, Lexicon). Il se peut que le copte 
talis et l'arabe tallisat aient pour racine le verbe araméen tûbn. 
Par contre, talit est un vêtement tout aussi convenable que la toge 
romaine. « Couvrir », « vêtir », « toit », « lévite », sont des mots 

1 Voir plus haut, p. 16. 



302 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

qui se confondent souvent pour le sens (voir D. H. Muller, Zeit- 
schrift der D. M. G., XXXVII, 356) ; et de même que les Romains 
ont formé de tego, tectum, toga et iegimen, les Juifs ou les Ara- 
méens ont pu former de bba, anbatt et mVû. D'après son sens, 
notre talit est identique au mo^û arabe et persan, au Nniobca sy- 
riaque et au "jo^ba éthiopien (lévite, particulièrement celle des prê- 
tres) ; d'après l'étymologie, on ne peut pas les rapprocher à cause 
du sin arabe et éthiopien, et du schin syriaque. Peut-être sont-ils 
en rapport avec lahavia. Mais il est à remarquer, selon Freytag, que 
rçba signifie, entre autres, « tectum et occultum fuit negotium ». 

A. Epstein. 



NOTES L'ÉTYMOLOGIE TALMDDIQUE 



M. Moïse Schwab peut se féliciter d'avoir mené à bonne fin la 
traduction du Talmud de Jérusalem, et son œuvre sera très utile 
aux Juifs comme aux chrétiens. La liste qu'il a établie des mots 
latins et grecs qui se trouvent dans le Talmud mérite toute notre 
attention, et nous félicitons M. Schwab pour ses recherches et 
son infatigable persévérance. Qu'il nous soit permis de faire quel- 
ques observations sur un certain nombre de passages de sa tra- 
duction. 

Dans le t. XI, p. 42 (Synh. t x, 28 a) : ^sa irwnaa nsD TObtt 
ftwianD, M. Schwab fait dériver, comme M. Brùll, le mot îrvnaio 
de y*vê 4 coc, et traduit ainsi : « Trois hommes ont soumis leur pou- 
voir prophétique à ce genre d'épreuves, » Il me semble que 
ÎT^-DIS) est le grec «ovijpfa, et qu'il faut expliquer ainsi ce passage : 
« Trois hommes ont renoncé à leurs prophéties à cause de la mau- 
vaise situation (dans laquelle ils se trouvaient) ». Le premier sens 
de itovïjpCx est situation pénible (irdvo;). Par suite de V ennui que lui 
causait Korach, Moïse dit : « Si ces hommes meurent comme les 
autres hommes, ce sera une preuve que Dieu ne m'a pas envoyé. » 
C'est dans ce cas que Moïse a nié sa mission, mfinsrça *ibd. 

L'explication de i&pi •pbp par Koft&v Ma, le beau jour, est excel- 
lente. Dans son Aggada der Tannaiten, II, M. Bâcher a donné la 
même explication. Dans le passage TiwN DT3pn&n ïTTOb, au génie 
protecteur de mon frère Héraclius, il faut lire ovbpn&n. Ce pas- 
sage s'applique à l'empereur Maximien, qui avait le surnom de 



iNOTES ET MÉLANGES 303 

Herciiiïus . Dans le mot !-rab, la racine *rt, comme zùtfi, signifie 
genius : « A la divinité de mon frère Herculius ». C'est ainsi que 
Dion Gassius dit de l'empereur Tibère (57, 8) : a II ne permettait 
pas qu'on jurât par son génie. » oOt' ôjxv6vai toi; àv9piôitoiç tfy éauTou 

TU^T,V ffOVS/lôpSl. 

P. 211 (ilôorfa Zara, III, 42 tf) : Nin ïwa btt in- monb fcHïn 
misa m*"» wn wa rmïn ppiip frb ïtiïi N3 nn stpti ^11 
M. Schwab traduit ainsi : « Les coupes sont tenues pour objets 
méprisables, car R. Hiya b. Aba avait une poêle à feu sur laquelle 
était représenté le symbole vénéré xi^ de Rome, s On voit par le 
commencement de ce passage, où il est question de coupes, que 
jyi^'p ne signifie pas ici poêle, mais vase à boire. 

Au lieu de wvr wj, il faut sans doute lire wm ^a, tûjpi 
'Papuic, Za divinité de Rome. Rome était sans doute représentée 
sur ce vase sous forme de divinité. 

P. 482 : Bon ■pnbto i^iEia «•"aoi ims» ■p'wp'i o^ôpa N^im, 
M. Schwab traduit : « Est-ce que le mur (wïxoç) de Césarée est 
considéré comme une idole ? Puisqu'en cette ville, fut-il répondu, 
il y a beaucoup de Samaritains, on suppose qu'ils adorent en ce 
mur une idole secrète. » Le mot o^Dpc3 semble devoir être lu Diopa 
et signifie un if. On adorait des arbres (cf. Plin., H. N., 12, 1). 
Ce passage signifie donc : « L'if de Césarée est-il une idole?» 
■pnEiû paraît être le participe de nttO : « Puisque bien des per- 
sonnes surveillent cet arbre, il semble qu'on l'adore comme une 
divinité. » Pour le sens des mots rraTlp firtstn ' n nbp5, il faut voir 
Pline, H. N., 13, 19, 44. Le mot anitri répondrait à xu8«îoç, de mau- 
vaises dattes. Pline dit : « Ab his caryotse maxume celebrantur, 
et cibo quidem sed et succo uberrimaa, ex quibus prseoipua vina 
orienti, iniqua capiti, unde pomo nomen. Sed ut copia, ibi (in 
/Egypto) atque fertilitas, ita nobilitas in Judiea ...Sicciores ex 
hoc génère Nlcolal sed amplitudinis praecipuae . . .Suum genus e 
sicciore turba daclylis est, pra3longa gracilitate curvalis intérim ; 
namquas ex his honori deorum damus, chydœos appelavit Judsea, 
gens contumelia numinum insignis ». « Immédiatement après ces 
arbres (les chênes-liège), on estime le plus les Caryota, qui ont 
une chair savoureuse et beaucoup de jus, et dont les Orientaux 
font d'excellents vins qui montent à la tête ; de là vient le nom 
du fruit (xdpri). Ici (en Egypte) ils sont très abondants ; en Judée, 
ils sont d'une espèce plus élevée... Les plus desséchés d'entre 
eux, mais qui sont d'une belle taille, s'appellent nlcolal. L'espèce 
la plus sèche se nomme dactyli ; comme ils sont longs et minces, 
ils se courbent quelquefois. Ceux que nous consacrons aux dieux 
sont appelés cliydaci par les Juifs, nation connue pour son mé- 



304 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

pris pour les dieux. » Ce passage nous explique pourquoi ces es- 
pèces de dattes ne pouvaient pas être vendues aux païens. 

Dans Sijnli.., x, 2, 28^, "pJïBJai "jmN "p^tt vr^i d'm^o ûrta tw> 
ùimmtt dn, où Sifrè (Balak) a d^nsiD, au lieu de tfnwse, 
M. Schwab traduit: « Il excita contre eux (les idolâtres) des 
hommes sanguinaires. » La bonne leçon se trouve dans Yalliut : 
fnbtto, c'est-à-dire les singulares (atvyouXapioç) ou singularii équi- 
tés. C'étaient des cavaliers qui formaient la garde du corps des 
empereurs et étaient choisis parmi les différentes divisions de 
cavalerie établies dans les provinces de l'empire romain. Non 
seulement les empereurs depuis Trajan, mais aussi le prœfectus 
urbi et les autres hauts dignitaires avaient une garde de singa- 
lares (Madwig, Verfassung and Verwaltung des rbm. Staates, 
II, 556, et Pauly, Realencyclopàdie, t. VI, p. 1208). Le )rdbv qui 
a voulu d'abord adorer le wd et a ensuite fait assommer par ses 
singulares les prêtres de ce dieu, quand il a su de quelle façon 
honteuse ils lui rendaient leur culte, était, sans doute un empe- 
reur ou un gouverneur romain. Au lieu de dire comme M. Schwab : 
« Il excita contre eux (les idolâtres) des hommes sanguinaires », 
traduction qui est trop vague, il faut dire : « Il excita contre eux 
(contre les prêtres du Peor) les soldats de la garde. » L'expression 
contre les idolâtres est impropre, parce que le )r^bxù qui ordonna 
le massacre était lui-même païen. 

Dans la Mischna de Schebuot, VII, 6, 7, le mot ^sa» me semble 
signifier, comme ky.èokv\, l'action de jeter dedans, l'ouverture par 
laquelle on jette 1 argent dans la caisse, et puis la caisse elle- 
même. 

Fuerst. 



LES HUIT DERNIERS YERSETS DU PENTATEUQUE 

La critique biblique, pour ce qui concerne les auteurs des diffé- 
rents livres qui composent l'Écriture, remonte déjà à l'époque 
talmudique. Les docteurs ne mettent pas en doute que ces livres 
aient été inspirés par l'esprit divin ; mais ils se préoccupent de 
savoir qui leur a donné la forme définitive sous laquelle ils nous 
ont été transmis. 

Une Baraita, Baba Batra, 14 &, nous fournit le résultat des 



NOTES ET MÉLANGES 305 

discussions qui eurent lieu à ce sujet dans les Ecoles. C'étaient 
particulièrement les huit derniers versets du Deutéronome, les- 
quels racontent la mort de Moïse, sur l'auteur desquels on ne 
pouvait pas se mettre d'accord. R. Jehuda ou R. Nehémia, les 
deux docteurs qui se sont particulièrement occupés d'exégèse, les 
attribuent à Josué [ibid., 15a; Makïwt, lia; Menahot, 30a; 
Slfré sur Deutéronome, § 357) ; mais R. Siméon soutient que ces 
versets appartiennent également à Moïse, qui les aurait écrits sous 
la dictée de Dieu (Sifré, au nom de R. Méir), et cette opinion, 
comme la plus orthodoxe, a prévalu dans la Sjniagogue. Nous la 
retrouvons chez tous les interprètes anciens du Pentateuque, ex- 
cepté peut-être chez Ibn Esra, qui, selon son habitude, voit ici un 
mystère (yid), mot par lequel il couvre son exégèse quelque peu 
hérétique (cf. Mekor-Hajim d'Ibn Sarsa; Sophnat-Panêah, dans 
Geiger, Wissensch. Zeitschrift, I, 221 et suiv. ; Spinoza, Tract, 
iheolog. -polit., 8, 4). 

Parmi les champions de l'opinion émise par R. Siméon et qui 
ne veulent pas qu'une seule lettre du Pentateuque ait été écrite 
par un autre que Moïse, on est étonné de rencontrer R. Tanhoum 
Jeruschalmi. Dans son Introduction du commentaire sur le Pen- 
tateuque, conservé à la Bibliothèque Impériale de Saint-Péters- 
bourg et que nous avons déjà eu l'occasion de citer ailleurs », on 
lit le passage suivant : 

ttfcojn !-ron rpa ^nns bh» *i-n ikaroba baba bapnottbix kmki 
■^SNiabN baba bapnofcba pi UEnDi *a*îabN ïiw aw i?»ib ina 
tznr ' îb NX72 )t> !— ib'n?û-i iKb»i tt» nabb h pfti -isba ^a irr*m 
tara msa-n iw msûi mbnn nwa "jmbitti Y 5 * 73 " 1 fr* 4 ^" 1 wsabK 
c^nbsi ab R»bs "pa-o »?aa iKaba ■ua nm« nap'n '- ^a? ima» 
'd riT>5-ià-i ^bi ^d rirôbwN bris nabasta NY-ian?* abi bisabN s-nn 

....... w , 

m- i^ npNrtPN ïwiïDbK sa* ^o^nn ne &n?amns ûïnnNbfc:a*noN 
mis tattk3>a fa inn bioba t-ntt wa nana p"onid rratt'nbN 
}a nattai waîn rpoao f-ppiOB î-nraiDi nao ana ?ffltir barçn 
nab&oa ï* rt>ba *b»*n yiairr ^aa bi« B**mbw ânanbba y*a 
arnrpaa ï-nw* «bi ^«^Tabsa dinbîiàb ynsKaba p'wpnbaa 'pbrî&wbN 
.jaan itt* a:rra ^a w* «b am dîTV^b ypaban bniba Niaaro 

« La forme de parfait a quelquefois le sens du futur, comme 
\nm, Genèse, xxvn, 13, pour friK, ou watt, Ex,, xv, 14, pour 
V»Wi ; de même, dans les passages I Ghron., xvn, 11 (laba), 
II Sam., xx, 6 (tàwa); Gen., xlviii, 6 (nibiïi). A mon avis, 
il faut expliquer de même les mots nm et nap-n (Deut., xxxv, 

1 Revue des Études juives, t. XIX, p. 306-307. 

T. XX, N° 40. 20 



306 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

5, 6) ; ces versets renferment l'exposition de ce qui n'aura lieu 
que dans l'avenir. Mais, comme on n'observait pas cette règle 
fondamentale et qu'on ne reconnaissait pas un principe juste 
établi par les grammairiens pour les formes des temps, on en est 
venu à penser, contrairement à la vraie tradition, que ces huit ver- 
sets avaient été écrits après la mort du prophète. Ainsi, quelqu'un 
est allé jusqu'à dire que Josué avait écrit le livre qui porte son 
nom et les huit derniers versets du Deutéronome. J'ai entendu 
qu'il y a certains dissidents qui placent ces versets en tête du livre 
de Josué. Dieu est élevé au-dessus des fantaisies de ceux qui ne 
connaissent pas la vérité et qui, dans l'ignorance du sens exact, 
sont des incrédules et manquent d'intelligence, ils attribuent aux 
autres leur ignorance et leur insuffisance et ne savent pas que 
c'est surtout à eux qu'appartiennent ces défauts. » 

La manière dont Tanhoum essaye d'accorder l'opinion ortho- 
doxe avec les exigences grammaticales est originale, et je ne 
sache pas qu'elle se retrouve ailleurs que chez lui. Mais ce n'est 
pas là le côté le plus intéressant de ce passage de Tanhoum. 
Ce qu'il nous apprend de nouveau, c'est qu'il y a eu des héré- 
tiques qui commençaient le livre de Josué par le verset du Deu- 
téronome qui raconte la mort de Moïse. Quels sont ces hérétiques, 
ou Khavâridj 1 ? Ce ne sont certes pas les Karaïtes, qui, pour 
l'origine des derniers versets du Deutéronome, s'accordent par- 
faitement avec les Rabbanites (cf. les commentaires Mïbliâr et 
Kether-Thora, ad. L). Nous devons donc chercher ailleurs, et 
peut-être notre passage servira-t-il à répandre quelque lumière 
sur une secte juive qu'on ne connaît encore que de nom. 

Dans son Kitab-al-Maivaiz, Makrisi, le célèbre auteur musul- 
man, nomme parmi les sectes juives celle des Charischtaniens 
c'est-à-dire les sectateurs de Charischtan, qui soutenait : nrn !"ï2N 
fra \x ripions ■jmtth rrmnba "pa, ce <l Lie S. de Sacy traduit : 
qu'il y a quatre-vingts pasoukas, c'est-à-dire versets de la loi, 
qui se sont perdus. (Chrest. arabe, I, 303.) Je ne pense pas qu'on 
puisse ainsi expliquer ce texte. Les Musulmans et les Chrétiens 
ont souvent, dans un intérêt dogmatique, reproché aux Juifs des 
altérations et falsifications du texte original de la Bible ; mais on 
admettra difficilement que jamais Juif ait prétendu que le texte 
de la Bible soit incomplet et qu'on en ait retranché un certain 
nombre de versets. Les termes de Makrisi peuvent également 
signifier « que quatre-vingts versets de la Tora (du Pentateuque) 

1 On sait qu'on désigne ainsi dans l'Islam les parlis qui, par leurs opinions poli 
tiques et religieuses, s'écartent du gouvernement établi d'après les principes de l'or- 
thodoxie. 



NOTES ET MELANGES 307 

s'en sont allés, c'est-à-dire en ont été séparés et détachés. Il en 
résulterait que Charischtan a enlevé un certain nombre de versets 
au Pentateuque pour les joindre à un autre livre de la Bible. Si 
l'on veut admettre ce sens pour le passage de Makrisi, il ne peut 
s'agir que des huit versets transportés de la fin du Pentateuque 
au commencement de Josué. Il faudrait seulement dans ce cas 
supposer qu'au lieu de quatre-vingts ftiawah), on doive lire huit 
(■j&Wn) ' ; cette confusion peut déjà remonter à la source où a 
puisé Makrisi. De cette manière seulement, ce nous semble, le 
passage de Makrisi a un sens possible, et on comprend que Cha- 
rischtan ait été considéré comme un hérétique, d'après le principe, 
Sanhédrin, 99 a, ■pa ï-jt pisstt ynn d^73«ïi \n rmntt br> n7ûN "ib->DN-i 
Nnr; ûbirb pbn ib. « Celui même qui soutient que la Tora a une 
origine divine à l'exception de tel ou tel verset n'a pas part à la 
vie future. » Ce n'est certes pas la seule erreur que le rationa- 
lisme ait inspiré à cette secte, et Makrisi dit, en effet, qu'elle a 
cherché à donner aux paroles de l'Écriture souvent un sens 
interne ou allégorique (b'"nan). Peut-être le fameux Chivi-al-Balki * 
appartenait-il à cette secte. 

Saint-Pétersbourg. 

ï. ISRAELSOHN. 



UNE MISGHNA MAL COMPRISE 



Tous les commentateurs donnent la même explication de la 
mischna suivante [Sabbat, 140 b) : "ppbom D^sn i3sb» ■p 3 "'" 1 * 
■pno-ia û^ttam KO"H 'n ^&i vnri ">ss>53 û'msb « Il est permis, le 
» sabbat, de nettoyer la crèche devant le bœuf à l'engrais (pour y 
» mettre du fourrage, parce qu'autrement le bœuf ne mangerait 
» pas le fourrage sali et souillé) ; il est aussi permis de mettre le 
» fourrage de côté pour qu'il ne soit pas sali par des immondices. 
» C'est là l'opinion de R. Dossa (d'après Talmud jerusch., R. 
» Jossé). Les Haliamim le défendent. » 

La Guemara de Babylone demande si les Haliamim défendent 

1 Furst dans Litcraturblatt de l'Orient, 1840, p. 741, et dans sa Ocschichtc des 
Karaerthums, I, p. 89, met par erreur vingt-qualre, au lieu de quatre-vingts. Graelz, 
Gesckichte der Jv.dcn, V, p. 472, parle de vingt ! 

1 Voyez Revue des Études juives, t. XVII, p. 310. 



308 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

le premier acte ou le second, ou tous les deux. Se fondant sur la 
Beraïta : ■p'natb wph& ab !nt in&n Ta imn (cf. Tosifla Sabb., 16, 5 : 
■pTiiib "pp- 5 ^ T** "P" 1 "P ' n ^ N b^îDtn), elle conclut que la défense 
des Hakamim vise les deux cas de la mischna. 

Or, les termes employés par cette Beraïta semblent singuliers. 
Raschi l'explique ainsi : ab TOfifciD pn nn^n D"nïtti nD*na "inx 
ispbo^ « Il n'est permis de mettre de côté ni ce qu'on a sorti de la 
crèche, ni la paille qui se trouve devant l'animal. » Mais y&m et 
"p^niib "ppbott, c'est-à-dire le nettoyage de la crèche et la mise de 
côté du fourrage, sont considérés dans notre mischna comme 
deux actes distincts, tandis que la Beraïta semble parler de l'in- 
terdiction d'un seul et même acte dans deux cas différents. 

Le Talmud de Jérusalem présente, au premier abord, une diffi- 
culté encore plus grande. Il dit : bsia vnrt Tmtt d"JsTO !itt i2Btt. 
Dans son commentaire Korban Èdah, David Fraenkel explique 
ainsi ce passage : ftia isd» « Pourquoi (les Hakamim le défendent- 
ils) ? 'di ùbbîTO. Parce que le bœuf à l'engrais a l'habitude de 
manger même ce qui reste des immondices [sic /), sans en éprouver 
le moindre dégoût ». A supposer que la chose soit ainsi, il ne res- 
terait aucune raison pour permettre le sabbat de nettoyer la crè- 
che ou de mettre le fourrage de côté. En se voyant amené, par 
son commentaire, à attribuer au Talmud une assertion absurde, 
le commentateur aurait dû, ce semble, hésiter à maintenir cette 
explication. Mais il lui suffisait de se trouver d'accord avec Raschi 
et Maïmonide, et il a laissé au Talmud le soin de justifier cette 
étrange affirmation que le bœuf dévore sans dégoût des immon- 
dices. R. Nahum Trebitsch, dans son commentaire crbttiT 1 ùibis, 
ne fait aucune objection contre cette interprétation. Et cependant 
on peut expliquer tout autrement ce passage du jeruschalmi et 
rendre ainsi la mischna très claire. Il suffit pour cela de recon- 
naître que w n'a pas, dans cette mischna, le sens d' « immon- 
dices », mais représente le contraire de dûD, comme dans I Rois, 
v, 3, les mots ijn *ipn représentent le contraire de û\N"n2 npa. 
Ainsi "»3n signifie « le bœuf au pâturage », et û"js « le bœuf à l'en- 
grais ». La mischna doit donc être ainsi expliquée : « Il est per- 
mis, le sabbat, de nettoyer la crèche devant le bœuf à l'engrais 
(parce qu'il est difficile et ne mange pas de fourrage poussiéreux), 
tandis qu'on peut seulement mettre le fourrage de côté (mais non 
nettoyer la crèche) devant le bœuf au pâturage. » Et le Talmud 
jeruschalmi ajoute : « Car ce que le bœuf à l'engrais laisse 1 , le 

1 II faut donc lire: 'oi Tn"l73 Clj3BÎTt5 ["fa] ? TV2 "'jDtt. Le texte a bien 
""PrnTD ; le commentateur a lu à tort •"irVffa* 



NOTES ET MÉLANGES 30 j 

bœuf habitué au pâturage le mange. » A cette opinion de R. Dossa 
les Hakamim opposent leur opinion à eux et défendent même, 
comme cela ressort également de la Beraïta (et de la Tosifta), de 
mettre de côté le fourrage soit devant le w, soit devant le 

DUE) (ÏTT -JÏ-iiO ÎTÎT nfJN). 

Il est vrai que notre misclma a ^-^ ■»»»; au lieu de w^i is&bfc, 
mais c'est une erreur insignifiante qui provient précisément de ce 
qu'on s'est trompé depuis longtemps sur le sens de cette mischna. 

N. PORGÈS. 



LE NOM DE K''TÛ 



L'onomastique juive, surtout en ce qui concerne la prononcia- 
tion exacte des prénoms et des noms de famille, est destinée à 
tirer encore de grands éclaircissements des documents non hé- 
braïques. Déjà la publication de documents judéo-espagnols nous 
a appris à lire exactement beaucoup de noms dont la véritable 
physionomie avait été défigurée dans l'écriture hébraïque dépour- 
vue de voyelles. Je crois pouvoir montrer ici, à propos du mot 
n'^ïio, un exemple de la manière dont la transcription d'un nom 
dans des documents non hébraïques peut servir à résoudre même 
certains petits problèmes de l'histoire de la littérature juive. 

Les sources juives 1 nous font connaître, depuis la première 
moitié du xvi° siècle, exactement douze personnes qui portent à la 
suite de leur nom le mot art». La ressemblance du mot avec l'a- 
bréviation bien connue èop a fait supposer, dans certains cas, qu'il 
fallait corriger la forme plus rare par le mot plus usuel 2 . Nous 
connaissons même quelqu'un qui, transcrivant le mot en carac- 
tères modernes, l'a lu Misia 3 ! Mais la pire méthode est celle qui, 
partant d'une hypothèse fausse sur notre mot, le prend pour une 
indication historique sérieuse et, sans plus, en tire, dans tous les 
cas où ce mot se retrouve, des conclusions qui sont toutes de 

1 Zunz, Gcsammeltc Sch'iftcn, III, p. 212 et s., en a signalé neuf; N. Brïill, Jahr- 
biieher, VII, 42, deux, et Dembitzer, i^-p nb^blD, 463, un. 

2 Comme dit M. Perles, Qêschichte der Juden in Posen, 41, note 41. 

3 Horovitz, Frankfurter Rabbincu, I, 21, note 1 . Carmoly écrivait déjà en 1859 
dans le Israelitische Volksléhrer de Stein, IX, 157, Samuel de Zay. 



310 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

fantaisie. C'est ainsi que nous lisons dans les remarques de 
S. Hock, si prudent d'ordinaire, sur Gal-Ed, p. 47, n° 83 b, que 
Chajjim »''^T5a aurait été le descendant d'un Juif converti de force 
au christianisme (dans la péninsule ibérique). Vainement nous 
examinons sous toutes les faces l'épitaphe de cet homme, nous ne 
trouvons, nulle part, l'indice d'un appui pour cette opinion. Où 
donc le critique a-t-il pris cela ? Uniquement du mystérieux mot 
K^ïîa, dans lequel, par un trait d'esprit traditionnel, on a voulu 
voir les initiales de troiSN û"»*ni"p an te, « descendant de Juifs 
baptisés de force ». Singulier acrostiche où l'on est obligé de 
chercher l'explication de quatre lettres initiales dans trois mots, 
preuve de la fausseté de l'hypothèse. Du reste, les analogies 
connues contredisent cette explication du mot. Nous savons que 
les noms de Sack et Sachs * proviennent d'abréviations de ce 
genre désignant le martyre d'un ancêtre de la famille, comme 
triai^p snt, ou bwotfl wnp anï, mais on ne pourrait guère citer 
un nom tel que Misak ou Misachs. Les Marranes s'appellent bien 
tPpW, mais une appellation comme celle de troisa D"mrr\ sur- 
tout en vue d'une abréviation, est pléonastique. 

Pour l'explication de notre nom, il ne nous reste qu'à demander 
à ceux qui le portaient comment ils le prononçaient et quelle tra- 
dition existait chez eux au sujet de cette manière de le prononcer. 
La réponse nous est fournie par les documents où il fallait indi- 
quer la prononciation du mot en présence des autorités. L'occa- 
sion se présenta, par exemple à Metz, où la communauté eut à 
désigner plusieurs fois au gouvernement certains de ses membres 
portant ce nom. Ainsi, pour commencer par le plus ancien, 
Salomon, fils de Gerson Zey, figurait, à l'élection de la commu- 
nauté du 12 juillet 1595, parmi les six administrateurs, et sans 
doute aussi comme titulaire des fonctions rabbiniques. (Voyez Abr. 
Cahen, Revue, VII, 107.) Après avoir exercé ces fonctions pen- 
dant trente-deux ans, le 8 novembre 1627, il fut remplacé par 
son fils Maram Zey. Lors de la confirmation de cette élection, le 
17 décembre 1627, nous voyons apparaître Mardochée Zey, Moïse 
Zey, Lazare Zey et Manneles, fils de Salomon Zey, parmi les signa- 
taires (ibid., 115 et s.). La fidélité avec laquelle sont rendus les 
noms dans ces documents suivant la prononciation locale est 
prouvée par la forme Maram ou Marem, dans laquelle il faut sans 
doute reconnaître le nom de tn^tt ou TNJ3, car, comme il s'agit 
d'un homme vivant, il n'y a pas à songer à l'origine û"*iita. Mais le 
fait que ces hommes signaient N"nto est prouvé par les signatures 

1 Zunz, ib., III, 280 et suiv. 



NOTES ET MÉLANGES 311 

authentiques de leurs descendants dans le livre de la communauté 
de Metz. Ainsi, le premier conseiller de la communauté, le fils du 
Gaon Mardochai Israël, qui a signé les décisions de 1702, est, 
sans doute, un fils de Maram Zey. Dans la reproduction de sa 
signature (Revue, XIX, 109), j'ai remarqué que la forme R'^tw 
est vocalisée par le signataire, afin de mettre hors de conteste 
l'identité avez le Zey ou Zaye des documents non hébraïques. De 
même, Simon Coblentz, le fils de Manlin Jacob, signe BPT73, c'est- 
à-dire avec la vocalisation caractéristique (ibid., 129). 

La reproduction française qui donne la prononciation telle 
qu'on l'entendait ainsi que les signatures hébraïques ne laissent 
donc aucun doute sur le fait que le nom indique l'origine de la 
famille, c'est-à-dire le lieu d'origine. Zunz, avec son instinct habi- 
tuel de la vérité, dit déjà, à propos de aras, que c'est peut-être 
un nom de lieu. Il faut qu'il y ait en Allemagne un endroit ou 
une contrée du nom de Sée d'où cette famille est venue, et «ifla 
signifie de Sée l . L'habitude de mettre de petits traits sur les noms 
de lieu a fait prendre èote pour une abréviation, contre laquelle 
la vocalisation des signatures, laissée de côté clans les imprimés, 
luttait vainement. 

Qu'il me soit permis de dédier ces pages à la mémoire de mon 
défunt maître, le rabbin Jacob Brùll de Kojetein ; j'ai su par 
mon frère Ignace que la solution de ce petit problème le préoc- 
cupait encore sur son lit de douleur, à ses derniers jours, en 
novembre 1889. 

Budapest, le 16 décembre 1889. 

David Kaufmann. 



1 L'opinion de Carmoly, qui dit que pendant les persécutions de 1348, des juifs 
allemands se sont réfugiés dans l'ile grecque de Zia — sans doute Chios, Sio — est 
mise en doute par Brull CpùIlbrT, VIII, 88). Mon ami, le D r Brann à l'icss, pense 
à la contrée de l'Allemagne qu'on appelait autrefois le Sseèezirk. 



CORRESPONDANCE 



SUR CE QUE TACITE DIT DES JUIFS. 

On me communique une courte appréciation, par M. Th. Rei- 
nach, d'un article de moi : Ce que Tacite dit des Juifs au com- 
mencement dit livre V des Histoires, inséré dans votre Revue i . 
M. Th. Reinach me demande « ce que je pense de Tacite sur ce 
point, car on ne le voit guère 2 ». Déjà, dans la Revue histo- 
rique 3 , M. S. Reinach, rendant compte de ce même article, 
avait dit qu'il ne l'avait pas compris. C'est ma faute : on doit être 
clair. Mais la demande de M. Th. Reinach me fait craindre qu'on 
n'ait attendu de moi ce à quoi je ne songeais nullement. Je n'ai pas 
eu la prétention de juger ce que Tacite dit des Juifs : je suis in- 
compétent pour cela. Je crois seulement, comme tous les lecteurs, 
je pense, que Tacite ici se trompe souvent. C'est pour cela que 
j'invoque contre lui des garants autorisés, comme MM. Renan et 
E. Reuss. 

Ce que je voulais avant tout, c'est chercher où Tacite puise ce 
qu'il nous dit des Juifs, et, si je ne réussissais pas à le découvrir, 
comme il arrive, expliquer la façon dont il raconte leur histoire et 
le jugement qu'il porte sur eux par les causes pour ainsi dire 
internes qui agissaient sur son esprit : sa nationalité, qui lui fai- 
sait dédaigner tout ce qui n'était pas romain, et répéter les accu- 
sations répandues contre un peuple assez opiniâtre pour refuser, 
quoique vaincu, d'abandonner ses coutumes et son dieu national ; 
ses préjugés de patricien hostile aux Césars et aux Hérodes, con- 
seillers et imitateurs des Césars ; son point de vue étroit, qui 
l'empêchait d'étudier de près ce qui avait rapport aux Juifs et aux 
Chrétiens. 

Eu examinant ces questions, je rencontre plusieurs faits inté- 

1 Tome XIX, p. 57 sqq. 

2 licvue des Études juives, janvier-mars 1890, tome XX, p. xxvi. 

3 Mars-avril 1800, p. 343. 



COHRESPOiNDANCE 313 

ressants, par exemple l'emploi par les historiens anciens des 
sources où ils puisaient leur récit. Si nous ne saurions dire à qui 
Tacite emprunte les chapitres sur les Juifs, au moins pouvons- 
nous affirmer qu'il n'a pas copié servilement un auteur, dont il 
s'inspirait, et qu'il rapportait plutôt plusieurs récits différents et 
parfois contradictoires. Si Ton ne peut trouver quels auteurs ont 
servi de guides à Tacite, du moins peut-on affirmer que Tacite n'a 
pas cru aveuglément certains historiens amis de la dynastie fla- 
vienne, comme Pline l'Ancien. Dès lors, comment Tacite aurait-il 
consulté Josèphe, qui était encore plus partial que Pline? Le récit 
de l'incendie du temple de Jérusalem est tout à fait différent dans 
la Chronique de Gassius Sévère et chez Josèphe. Gassius Sévère 
a dû reproduire Tacite. Cette hypothèse devient presque une cer- 
titude, lorsqu'on rapproche de Tacite le récit de Gassius Sévère 
sur l'incendie de Rome et la persécution des chrétiens sous Né- 
ron. On reconnaît alors combien il était faux de prétendre que ce 
passage de Tacite avait été postérieurement intercalé clans les 
Annales *. 

Tacite montre, en somme, plus d'impartialité et d'esprit critique 
qu'on ne dit. Il n'en est pas de même pour Dion Cassius, qui 
semble avoir suivi, pour Yitellius et les Flaviens, les historiens 
blâmés par Tacite. Ce n'est pas à dire que Dion Cassius ne se 
soit jamais servi de Tacite. On le reconnaît clairement pour le 
livre I er des Annales. De là l'impossibilité du paradoxe soutenu 
en Angleterre, que les Annales ont été fabriquées au xv e siècle 
par le Pogge, d'après Dion Cassius. C'est juste le contraire qui est 
vrai : Dion Cassius et les autres historiens postérieurs ont con- 
sulté Tacite K 

Nous sommes ainsi amené à porter un jugement sur la véracité 
et la méthode historique de Tacite. C'est, depuis plus de trente 
ans, la coutume au-delà du Rhin d'attaquer et de dénigrer Tacite. 
Cette « chasse à Tacite », Taciht'shetze, a fini par franchir nos 
frontières. Nous ne voulons pas parler du jugement de Tacite sur 
Tibère, dont l'étroitesseet la prévention ont été depuis longtemps 
signalées par M. Duruy dans sa thèse latine, reproduite dans sa 
grande Histoire romaine. On prend à partie Tacite pour ce qu'il 
a dit des Juifs. Tacite se trompe ici, mais avec tout son siècle et 

1 Cf. P. Hochart, La persécution des chrétiens sous Néron, Annales de la Faculté 
des lettres de Bordeaux, t. VI, p. 44 sqq. 

2 Nous avions tort de dire que l'hypothèse da Ross (Tacitus and Bracciolini, 
London, 1878) ne pouvait se produire que dans le pays où Ton a prétendu que les 
tragédies de Shakspeare étaient l'œuvre de Bacon. Ct. P. Hochart, De l'authenticité 
des Annales et des Histoires de Tacite, Paris, E. Thorin, 1889. 



314 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

tous les Romains de sa classe. On ne saurait accuser l'auteur des 
Histoires de passion et encore moins de mauvaise foi. C'est à 
Josèphe, bien plus qu'à Tacite, qu'on peut adresser le reproche 
de légèreté et de partialité. Nous ne faisons que répéter ici les 
paroles d'hommes compétents. Le seul tort de Tacite est d'avoir 
été trop Romain et d'avoir trop cru à ce qui était spécieux ou vrai- 
semblable, car le vraisemblable n'est pas toujours le vrai. Là est 
la différence de l'esprit antique et de l'esprit moderne, de la mé- 
thode oratoire et de la méthode critique. Mais il était impossible à 
Tacite de devancer les temps. 

Il nous a paru qu'il n'était pas sans intérêt, ni môme sans uti- 
lité, de développer les idées qui précèdent. Mais nous aurions dû 
indiquer, par un sous-titre, que l'objet de ce travail était critique 
et non historique, qu'il s'agissait de la méthode employée par Ta- 
cite et non de la vérité de ce qu'il dit. Nous aurions dû aussi finir 
par un résumé explicite, qui aurait permis d'embrasser d'un coup- 
d'œil les résultats, en partie négatifs, de cette étude, et qui aurait 
prévenu toute méprise et toute incertitude. 

G. Thiaucourt. 



L'ÉLÉGIE D'ABRAHAM IBN EZRA. 



Je demande la permission de faire quelques observations sur 
l'élégie d'Abraham lbn Ezra éditée par MM. Neubauer et Eger, 
sur laquelle le dernier numéro de la Revue (p. 84) a publié quel- 
ques commentaires. Comme notre ami M. Kaufmann l'observe 
judicieusement, chaque hémistiche comprend 6 syllabes, abstrac- 
tion faite du hatef ; il ne faut donc pas nécessairement lire, sui- 
vant M. Steinschneider {Hebr. Bibliographie, XX, 118), M», au 
lieu de ù^jp. On pourrait encore ajouter que l'élégie renferme 
l'acrostiche dîna», dans lequel la lettre N n'a qu'une ligne et les 
autres lettres brtia chacune 11 lignes (voir plus loin). Chaque 
ligne doit être divisée en trois parties : la première et la deuxième 
partie de chaque ligne riment régulièrement entre elles dans toute 
la pièce, tandis que la troisième partie de chaque ligne de la 
strophe commençant par n, se termine par nj, la lettre *i avec 
ït, la lettre rt avec rtO et la lettre d avec im. En outre, chaque 

T T T 

strophe se termine par tn?: pour rimer avec ùijd SiTïP "W. Notre 



CORRESPONDANCE 31". 

ami M. Neubauer a, du reste, édité antérieurement un fragment 
de cette élégie, tiré d'un manuscrit découvert par lui à Lisbonne 
(Hamagid, XIII, p. 21). Ce manuscrit renferme nombre de bonnes 
variantes qui permettent de rectifier les autres éditions. Ainsi, 
^vaa *m maa (cf. Ps. lxxxvji, 7) est plus exact que w nï3a 
dW'd dans la Revue, puisque les demi-vers doivent rimer, comme 
il a été dit plus haut. De même, pour ce motif, au lieu de : »?« pan 
*nab ao, dans la Revue, il est plus exact de dire, comme dans 
Hamagid : do m, aoa 'pas. Par contre, les deux versions 
s'accordent à lire : Naso^bN. 

La date de 1070 est difficile à admettre. Il ne peut pas être ques- 
tion là d'un chiffre rond, puisqu'il s'ensuit une différence de dix 
années. Lucena fut conquise en 1148 (cf. Salomo Al'ami, Igeret 
Mussar, éd. Jellinek, Vienne, 1872, p. 22), ce qui correspond 
exactement à l'an 1080 après la destruction du second Temple, 
et non à 1070. Je pencherais donc à admettre que Ibn Ezra a 
également tenu compte de la valeur numérique du mot 113, car 
il dit : 



ttsa© ïi:n;,n DtB na &tt)tt *paa îfltfWK 

fïsizj dvatti d^w t|ba » m* Bjbn ynà 

Les Juifs exilés demeuraient à Lucena (depuis la destruction 
du second Temple) n^a = 10 années et encore mille et septante 
années, donc en tout 1080 ans. Juda Halévi a employé un procédé 
semblable de computation dans le Divan, éd. Luzzato, p. 16 h, où 
il ajoute la valeur numérique du mot wa à 1000 et en fait en- 
semble 1064. De pareilles combinaisons numériques ne doivent 
pas nous surprendre chez Ibn Ezra, cf. Kerem Chemed, IV, 140. 
L'élégie éditée dans Hamagid par M. Neubauer contient deux 
lignes de plus que les autres éditions, savoir : dans Egers, entre 
les lignes 9 et 10 : 

hsttWtt ba rn nïaa "nr. *îï snpi 

et, entre les lignes 12 et 13 : 

^an awipfi a^iûsii bv 

et si, entre les lignes 25 et 26, on intercale encore le vers publié 
dans la Revue, p. 85 : 

dont l'origine paraît remonter à Ibn Ezra , chaque strophe se 
trouve avoir 11 lignes. 

1 Ainsi exactement : T|3>, et non comme dans la Revue : 1*737, et chez Egers : 1?, 



316 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Je possède encore une copie de cette élégie, prise dans un ms., 
à Strasbourg, et que je dois à l'amabilité de M. Landauer. Celle-ci 
est en majeure partie d'accord avec le ms. d'Oxford (Neubauer, 
Letterbode) ; une seule variante qu'elle offre me paraît plus 
exacte; c'est : ïinab au lieu de : nnkh dans Egers, 1. 37. 

En terminant, je citerai encore quelques variantes qui me sem- 
blent plus exactes dans Letterbode que chez Egers. Ce sont : 

rttt^tSl au lieu de "r^v *»i ligne 5 p. 69. 
rtana — ïrana — - 9 

■pN — \N — 28 

ilDttb — ^onb — 38 

&rpn — nnn — 42 

Halberstam. 

Nota. — Par suite d'une confusion qui s'est produite à l'impri- 
merie dans les feuillets du manuscrit de M. Gazés, la dernière stro- 
phe du poème a été imprimée deux fois. On doit supprimer tout 
ce qui se trouve dans l'article de M. Cazès, depuis la ligne 17 de la 
p. 86 jusqu'à la ligne 4 de la p. 87. A la p. 86, 1. 5, lire nna, non 
ail» ; le NnabDtt de la ligne 6 est juste, non snfirèoJîa comme plus 
bas, clans la répétition de la strophe. Nous ajoutons qu'ayant reçu 
un estampage de l'inscription reproduite par M. Cazès à la p. 79, 
nous avons constaté que le premier mot de la ligne 4 de l'ins- 
cription est ndd, non nds. Nous ne savons ce que signifie ce ndd *, 

I. L. 



UN MANUSCRIT DE HAJJUDJ. 

M. Bâcher, Revue, XX, p. 140, dit que je voudrais, dans le pas- 
sage où Isaac bar Just dit qu il a copié le livre de Hajjudj pour 
[Isaac] bar Abraham l'Espagnol, lire la date 1165 au lieu de 1225, 
afin de pouvoir soutenir que le manuscrit a été fait pour le 
fils d'Ibn Ezra. Je ne sais sur quoi s'appuie M. Bâcher pour me 

1 M. A. Harkavy nous fait remarquer que Pépitaphe de la Revue, XX, 79, est 
mentionnée dans ses Studien und Mittheilungen, IV, 365, et la Bible de Semtob 
[ibid., p. 82} dans son Measef Niddahim, I, 193-4, et Libanon, V, 280. 



CORRESPONDANCE 317 

prêter cette intention. Je n'ai rien publié sur ce manuscrit ; j'ai 
simplement mis, pour moi personnellement, quelques notes sur 
la feuille de titre du manuscrit que j'ai prêté à M. Bâcher. Ces 
notes sont ainsi conçues : « ...À la fin du ïiaiBîift -iso se trou- 
vait une poésie de trois lignes qui a été grattée avec intention. 
Quelques lettres restées visibles permettent d'y reconnaître la 
poésie contenue dans le ms. de Rome que M. Derenbourg (Opus- 
cules, p. cxxn) mentionne, savoir : . . .tût. Après la poésie, on 
lit : avifcbiBm . , , bîmaK n"n [pror] "nb . . , Tûrû . . , prer ^H 
ïY'Bpnn nsiB blbfiw ^nxn. Le mot prt£"> est gratté. La poésie montre 
que le traducteur se nommait Obadia (M. Derenbourg a déjà 
appelé l'attention sur ce fait), mais il n'est nullement le commen- 
tateur du BHrtn ra-Hp (M. Derenbourg a laissé ce point indécis), 
car le manuscrit lui est antérieur de près de cent ans. Je ne sais 
pour quelle raison la poésie et le mot pwsfci sont effacés. On ne 
peut pas admettre que le manuscrit ait été écrit pour Isaac fils 
d'Ibn Ezra, que la poésie ait été composée par lui en l'honneur 
du traducteur, et, qu'après son abjuration, sa poésie et son nom 
aient été supprimés ; car Isaac Ibn Ezra a écrit une poésie en 
l'honneur de NDinrr bfiona en l'année 1143 (Koclïbe Jizchali, 1858, 
p. 23), il est donc impossible qu'il ait encore vécu en l'année 
ïl"Bpnn = 1225 et qu'il se soit converti après cette année au 
mahométisme. Toutefois on pourrait dire qu'il faudrait lire 
n"3pnn = 1165, au lieu de iY'Bpnn, et que le point qui fait un d 
résulte d'un hasard ; la date s'accorderait bien alors avec l'é- 
poque où a vécu Isaac Ibn Ezra ; seulement le livre "^M É p ïl ' a 
njHi-ï est écrit par le même copiste, et, en l'année 1165, ce livre 
n'était certainement pas encore connu en Orient", où notre ma- 
nuscrit est écrit. Ce livre n'était peut-être pas même écrit à cette 
époque. Kimchi a fait son commentaire des Proverbes en l'année 
1178 (Geiger, Ozar Nechmad, II) ». 

On voit, que si j'ai parlé de l'hypothèse que M. Bâcher combat, 
c'est simplement pour la réfuter énergiquement. Je regrette que 
M. Bâcher ait publié une note manuscrite de moi destinée unique- 
ment à mon usage privé et m'ait encore, par dessus le marché, 
attribué une hypothèse que je déclarais fausse, et qu'il ait passé 
sous silence ce que je soutenais dune manière positive. 

A. Epstein. 



AUDITIONS ET RECTIFICATIONS 

Tome XVIII, p. 312. Un ms. de 13 feuilles, contenant une ancienne 
traduction allemande de la lettre de Samuel du Maroc, se trouve aussi à la 
bibliothèque palatine de Heidelberg; ce ms. commence ainsi : 

« Hier sien, hebt an ein Epislel oder ein Sendung die gemacht hat mei- 
ster Samuel ein jud oder ein Israclit geport von der stat Marochitan und 
liât sie gesant maister Raby Ysaac der Schul oder Synagog die da ist zu 
Limieza In dem kûnigkreich hat dieselbe Epistel ein heilig man pruder 
Alfon ein prediger von hyspani bracht von Ebrayscher zung in lalein und 
maister fremder pfarrer zu Strassgang hat sie von latein bracht zu Teutsch 
und hebt sic also an. » — Kayseding. 

Tome XX, p. 19. Ce n'est pas R. Jona, mais Saadia ibn Danan (xvi° siè- 
cle) qui emploie le mot talis. mbu vient probablement de &ÙB, morceaux 
d'étoffe, pièces cousues ensemble. 

Ibid., p. 80. Le classement des livres de la Bible dans le ms. analyse 
par M. Cazès n'est autre que celui qui est relate dans le Bereita de Baba 
Batra, 1-1 b. — Moïse Schuhl. 

Ibid., p. 117. M. Modona nous a envoyé une série de rectifications à son 
article. Sa lettre, nous étant parvenue trop tard, sera insérée clans le pro- 
chain numéro. Pareillement pour MM. Ilarkavy et Porges. 

Tome XX, p. 119, n° 1. Il s'agit naturellement, dans ce numéro, du Tia 
û^n rniN de Jacob ben Ascher. La conclusion de M. Modona relative à 
l'âge récent du catalogue (p. 135) n'est donc pas juste. — P. 120, n° 4. Le 
titre H^yim'n fait certainement allusion aux mots de Beralihot, oa : Tni* 
^J^tt!"» ,iriN"l FD'lWÏ-ïj et est l'expression de la modestie de l'auteur. Au 
lieu du mot rnVNBWli qui n'existe pas, il faut lire mb^SNBlm — Ibid , 
n° 18. Au lieu de : niSOin "'plD lb 125^1, il faut lire sans doute "n Oïl 
m2Cnn ip&D« — Ibid., n° 19. Au lieu de ")"•% il faut lire sans doute Ti^ 
zzz'^y. — P. 121,n°40. Au lieu de l'expression inusitée -p^ bï3 "nînifl, je 
propose de lire *yii3 bï3 TlïttQi c'est-à-dire un Machzor e'erit sur vélin — 
P. 127, n° 8. Ce numéro contient sans doute le « Livre des Éléments » 
d'Isaac Israeli. — ■ Ibid., n° 20. Au lieu de ïipn&ïia 5 il faut lire fipnjprta, 
c'est-à-dire dans une autre traduction que celle 'dont il est question au 
n° 3. — Ibid., n° 33. Au lieu de n"Dnn n)21, que M. Modona traduit à la 
p. 133 par « d'autres livres », il faut lire n"D"D '"17:3, c'est-à-dire « le 
traité de Beralihot ». — P. 142. ibl'r, 1. £Ô"ib, rappelle sans doute Ps., 
27, 13, où Nblb = Ûj?:N, — P. 143. Au lieu de ib 1T> il faut lire îb 17 
(I Sam., 14, 1). — P. 141. L'énigme joue sur le double sens de "pa et ■p2 
qui sont des noms de lettres et signifient aussi poisson, étang et œil. La so- 
lution de cette énigme est : Vivier. La première moitié de l'énigme parle de 
*p2* n 2, non de "pa' n 3' (yeux), mais de 'pj^rP (étangs) dans lesquels il y a 
des paia, c'est-à-dire des poissons ; la seconde moitié parle de p3*13, non 
de paia (nom de lettre), mais de psi3 (poissons) qui se trouvent dans des 
"p3Ti3> (étangs). Cette énigme en rappelle une autre qui joue sur les sens 
variés de -n?a et an. Puisque cette énigme est attribuée à Ibn Ezra, 
M. Rosin, qui prépare un recueil des poésies de cet auteur, en parlera, 
sans doute, dans son travail. — David Kaufmann. 



Le gérant, 

Israël Lévi. 



TABLE DES MATIERES 



ARTICLES DE FOND. 

Cardozo de Béthencourt. Le trésor des Juifs Séphardim. . . . 287 

Cazès (D.). Antiquités judaïques eu Tripolitaiue 78 

Derenbourg (J.). Gloses d'Abou Zakariya ben Bilam sur Isaïe 



[suite) 



<22.j 



Duchesne (L.). Note sur le massacre des chrétiens himyarites 

au temps de l'empereur Justin. , 220 

Graetz (H.). I. Un mot sur la dogmatique du christianisme pri- 
mitif 11 

II. La police de l'inquisition d'Espagne à ses débuts 237 

Gunzbourg (David de). Origine du mot Talit 10 

Halévy (J.). Recherches bibliques. XIX. Vérifications docu- 
mentaires de deux données bibliques relatives à Sen- 

nachérib 1 

XX. La correspondance d'Aménophis IV et la Bible 1 09 

K.aufmann (David). I. Contributions à l'histoire des Juifs en 

Italie 31 

IL La truie de Wittenberg. , 269 

III. Un siècle de l'existence d'une famille de médecins. . . 273 
Kaufmann et Reinach (Th.)- Nouvelles remarques sur l'ins- 
cription d' Auch 29 

KaYserling (M.). Les hébraïsants chrétiens du xvn e siècle. .. 261 
Kracauer (J.). Additions à l'histoire de la persécution des Juifs 

dans la Haute-Silésie en 1 533 : - . 108 

Lambert (M.). L'accent tonique en hébreu 73 

Lévi (Israël). Le Juif de la légende 219 

Loeb (Isidore). I. Notes sur l'histoire des Juifs 23 

II. La littérature des Pauvres dans la Bible. L Les 

Psaumes 161 

Modona (Leonello). Deux inventaires d'anciens livres hébreux. 117 

Neubauer (Ad.). Yedaya de Béziers 241 

Reinach (Salomon) et Lévi (Israël). Les Juifs d'Orient d'après 

les géographes et les voyageurs 88 

Schwab (Moïse). Inscriptions hébraïques à Issoudun et à Seu- 

neville 253 



320 REVUE DES ETUDES JUIVES 



NOTES ET MELANGES. 

Bâcher (W.). I. Un manuscrit hébreu intéressant 138 

II. La conversion des Khazars d'après un ouvrage mi- 

draschique 144 

Derenbourg (J.). I. Sur le nom du Traité de Moed-KatOD 436 

II. La critique de Saadia, par Mebasser 137 

Epstein (A.). Sur l'origine du mot Talit 301 

Fuerst. Notes d'étymologie talmudique 302 

Israelsohn. Les huit derniers versets du Pentateuque 304 

Kaufmann (D.) . Le nom de Kifla 309 

Porges (N.). Une mischna mal comprise 307 

Simon (J.). Un nouveau manuscrit de la bibliothèque de Nimes. 147 

CORRESPONDANCE. 

Epstein. Un manuscrit de Hajjudj 316 

Halberstam. L'élégie d'Abraham ibn Ezra. , 314 

Thiaucourt. Sur ce que Tacite dit des J uifs 312 



BIBLIOGRAPHIE. 

Loeb (Isidore). Revue bibliographique 1 48 

Additions et rectifications 160 et 318 

Table des matières 319 



ACTES ET CONFÉRENCES. 

Assemblée générale du 25 janvier 1890 i 

Loeb (Isidore). Conférence sur le Juif de l'histoire et le Juif 

de la légende xxxni 

Reinach (SalomonJ. L'arc de Titus J.xv 

Reinach (Théodore). Rapport sur les publications de la So- 
ciété pendant l'année 1889 xi 

Procès-verbaux des séances du Conseil lxii et xcn 



L<'1N. 



VERSAILLES, IMPRIMERIE CERF ET FILS, RUE DUPLESSIS, 59. 



ASSEMBLÉE GÉNÉRALE 



SEANCE DU 25 JANVIER 1890. 
Présidence de M. Ad. France^ président. 

M. le président ouvre la séance en ces termes : 

Mesdames, Messieurs, 

La « Société des Etudes juives » se réunit aujourd'hui pour la 
neuvième fois en Assemblée générale ; ce qui veut dire qu'elle ac- 
complit la dixième année de son âge. C'est peu au point de vue de 
la durée ; c'est beaucoup au point de vue des difficultés vaincues et 
des œuvres mises au jour. 

Notre génération est sollicitée en tous sens par tant de fonda- 
tions également utiles, également intéressantes, qu'il est bien dif- 
ficile de lui en recommander une de plus, surtout quand la nouvelle 
venue ne s'adresse qu'à une minorité limitée et ne touche qu'aux 
recherches de la science, ne s'applique qu'à la vérité historique ou 
spéculative. Grâce à l'esprit d'union et au respect des ancêtres qui 
inspirent notre race et ses amis désintéressés, cet obstacle a été 
vaincu, l'institution est vivante, elle a déjà produit dix-huit vo- 
lumes et commencé le dix-neuvième ; elle a lieu de compter sur 
un long et brillant avenir. 

Pour moi, je tiens pour un des meilleurs souvenirs de ma vie, 
l'honneur d'avoir, pendant ces neuf ans, présidé deux fois vos réu- 
nions et rempli trois fois la tâche enviée de conférencier. 

ACT. ET GONF. A 



ACTES ET CONFERENCES 



Si un jour quelqu'un de mes auditeurs, de mes amis ou de mes 
lecteurs ne juge pas au-dessous de lui d'écrire ma biographie, je 
le supplie d'avance de ne pas oublier, parmi les modestes titres que 
je pourrai présenter à l'estime de ceux qui me survivront, les té- 
moignages de bienveillance que j'ai reçus de la Société des Études 
juives. Je les place au niveau des honneurs académiques et de 
l'avantage que j'ai eu d'enseigner du haut d'une chaire du Collège 
de France. 

Mais ce n'est pas pour vous parler de moi que je suis assis à 
cette place. Le premier devoir du président d'une réunion comme 
celle-ci est de consacrer un pieux souvenir à ceux de nos collègues 
que la mort nous a enlevés dans l'année. Les pertes que nous avons 
faites depuis la fin du mois de décembre 1889 sont relativement 
nombreuses et méritent, à des titres divers, d'exciter nos regrets. 

Au premier rang, par ordre chronologique, si mes souvenirs 
sont fidèles, se présentent les comtes Nissim et Abraham de Ca- 
mondo, enlevés à peu de distance l'un de l'autre, dans la force de 
l'âge et dans l'élan qui enfante les bonnes œuvres. Membres fon- 
dateurs de notre Société, ils étaient frères par la charité comme 
par le sang ; ils ont créé et entretenu de leurs deniers des écoles 
qui portent leur nom, et le comte Abraham, à lui tout seul, a été 
le créateur de la caisse de la Communauté de Paris. 

A peine nous éloignons-nous de ces deux frères en parlant de 
Veneziani. Il était, en Orient, leur agent plein d'intelligence et 
d'activité pour les œuvres de bienfaisance. Aumônier du baron de 
Hirsch, il faisait usage du crédit dont il jouissait près du célèbre 
banquier, et de ses propres facultés secondées par un rare dévoue- 
ment, pour propager et faire fructifier l'Alliance israélite univer- 
selle, cette Alliance dans laquelle nos ennemis ont cru apercevoir 
une conspiration contre la liberté du monde, et qui n'est qu'un 
faible refuge ouvert à des opprimés. 

Après ces trois noms étrangers, nous n'avons plus à citer que 
des noms français. 

Isaac Weill, directeur de l'Hôpital et de la Maison de retraite 
Rothschild, était un directeur modèle dont la mort prématurée a 
été pour les malades confiés à ses soins un malheur irréparable. 



ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DU 25 JANVIER 1890 III 



Louis Lazare Bloch, ancien président de l'administration du 
Temple israëlite portugais, a joui d'une estime justifiée par son 
zèle pour le bien public et par l'intérêt qu'il portait à notre 
Société. 

Siebel Lévy était un commerçant plein de conscience et d'hon- 
neur, que le soin de ses affaires n'empêchait pas de s'associer aux 
sacrifices qui font vivre nos travaux. 

Les deux dernières pertes dont il me reste encore à vous entre- 
tenir me touchent personnellement et m'ont été plus amères que 
toutes les autres. Je suis sûr que vous vous associerez à mon 
chagrin. 

Le colonel Gabriel Salvador, au milieu des honneurs dont il 
jouissait en raison de ses services et de son caractère encore plus 
que de son grade élevé dans l'armée, était un modèle de patrio- 
tisme, de piété envers la religion de ses pères, et de toutes les 
vertus domestiques. Son gendre, le capitaine d'artillerie Brandon, 
est mort sous les murs de Paris pour la défense du droit et de la 
loi. Lui-même a défendu l'honneur de la France sur plusieurs 
champs de bataille, et n'est revenu des tristes prisons d« l'Alle- 
magne que pour continuer sa carrière et joindre à la profession des 
armes celle d'un zélé et intelligent cultivateur. Ajoutons qu'il a été 
le maire de Ballan, sa commune rurale, et qu'il a été fier surtout 
d'appartenir, par les liens du sang, au grand historien et apologiste 
juif Joseph Salvador. Si je m'écoutais, je vous parlerais de lui 
encore longtemps sans me flatter de tout dire. Mais il ne m'est pas 
permis d'oublier mon jeune et charmant ami Armand Havem. 

Celui-là était né avec tous les dons du cœur, de l'intelligence et 
de la fortune. Les dons de la fortune ne lui ont servi que pour 
cultiver les autres. Il adorait la science, il adorait la poésie, il 
adorait l'art, il adorait la politique généreuse et libérale, il adorait 
aussi les gens de bien, et n'oubliait pas ceux que les rigueurs du 
sort avaient touchés. 

Ses travaux intellectuels ont eu du succès devant les Académies. 
Ses travaux littéraires ont charmé une partie élégante de l'opinion 
publique. Ses travaux politiques lui ont valu les suffrages d'un 
important arrondissement du département de Seine-et-Oise. Pen- 



IV ACTES ET CONFÉRENCES 

dant près de vingt ans, il représentait au Conseil général de ce 
département le canton de Montmorency. Il était le mari d'une 
femme adorée, qui voyait en lui comme une émanation divine. Il 
était le père d'une jeune fille délicieuse, qui promettait de lui res- 
sembler. Un jour, tout ce bonheur est détruit par une mort sou- 
daine, il est dévoré par la tombe dans le cours même de ses succès. 
Pleurons sur lui et faisons de sa destinée un sujet de salutaires 
méditations, 

Les figures que je viens de faire passer sous vos yeux nous 
offrent, dans leur variété, une image restreinte de la France juive. 
Celui qui écrirait l'histoire ou qui tracerait le tableau de cette 
France juive réelle et actuelle ne comprendrait rien au livre qu'on 
a écrit sous le même nom. Il ne comprendrait pas davantage les 
paroles qui ont été prononcées récemment dans une réunion élec- 
torale. Mais le livre et les faits auxquels je fais allusion nous im- 
posent le devoir de réfléchir. 

La haine du nom juif et de la race juive a deux causes, dont 
l'une appartient au passé et l'autre au temps présent ; ces deux 
causes nous commandent deux conduites différentes. 

Dans le passé, sous l'empire du fanatisme et de l'ignorance, nous 
étions regardés comme des maudits, comme les réprouvés de Dieu. 
Il fallait démontrer que nous ne l'étions pas. Il fallait employer 
les armes de la théologie, invoquer la Bible, la tradition, l'Evangile 
lui-même. Il fallait réfuter les sombres légendes qui traînaient dans 
tous les égouts du moyen âge. Cela n'était pas difficile, cela a été 
fait et a produit son effet chez tous les hommes éclairés. 

Dans le présent, ce serait peine perdue de recommencer cette 
tâche. Ceux qui nous haïssent et appellent sur nous un retour de 
persécution, ne croient à rien, ils ne croient ni à Dieu ni à sa loi. 
Leur Dieu, s'ils en ont un, c'est le dieu de la haine, le dieu de 
l'iniquité, surtout le dieu de l'envie. Ce qu'ils nous reprochent, ce 
ne sont pas nos croyances, ni nos livres, ni nos traditions, ce sont 
les richesses que quelques-uns d'entre nous ont acquises par leur 
travail et leur intelligence. Ce qu'ils nous reprochent aussi, c'est la 
position que nous nous sommes faite dans le monde par la culture 



ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DU 25 JANVIER 1890 



des arts, des sciences, des lettres, par l'exercice des professions 
libérales, depuis la grande Révolution de 1789. Ne leur citez pas, 
pour les désarmer, nos savants, nos artistes, nos magistrats, nos 
officiers, nos académiciens : c'est pour cela qu'ils nous ont en exé~ 
cration. Ils ne peuvent souffrir que le paria d'hier lève aujourd'hui 
la tête au niveau et au-dessus de la leur. 

Que faire à cela? Autrefois il y avait une loi qui punissait sévè- 
rement ceux qui excitaient à la haine et au mépris des citoyens 
les uns contre les autres. Si cette loi existait encore, nous enver- 
rions nos calomniateurs devant la police correctionnelle. Elle 
n'existe plus, alors nous n'avons qu'à continuer de remplir tous 
nos devoirs envers la patrie, envers l'humanité, envers Dieu et 
nous-mêmes, sans cacher aux antisémites (c'est ainsi qu'ils s'ap- 
pellent) le dégoût et le mépris qu'ils nous inspirent. La lettre 
publiée dans les journaux par M. le Grand-Rabbin Zadoc Kahn est 
un modèle à suivre, c'est la perfection même dans sa modération, 
dans son énergie, dans sa dignité, dans son élévation. C'est le lan- 
gage qui convient au patriarche de la Synagogue française, digne 
d'être le patriarche de la Synagogue universelle. A nous, laïques, 
il est permis d'ajouter quelque chose. Nous pouvons dire à l'auteur 
de la France Juive que le dernier des brocanteurs ou des colporteurs 
juifs, s'il est honnête, exerce un métier plus estimable que celui de 
cet écrivain qui a la prétention d'être religieux. Ce n'est pas un 
métier estimable celui qui consiste à s'enrichir en semant la haine 
et la calomnie, en prêchant la violence et le pillage. 



M. Erlanger, trésorier, rend compte ainsi qu'il suit de la situa- 
tion financière de la Société : 

Mesdames, Messieurs, 

Je voudrais bien vous éviter l'ennui d'entendre ce fastidieux 
compte rendu financier qui revient, à peu de chose près, toujours 
le même. Je ne possède pas le talent de rendre les chiffres at- 
trayants. Ce sont des chiffres et rien de plus. 



VI ACTES ET CONFÉRENCES 



Mais, c'est le strict devoir du trésorier de donner un compte 
rendu. Je me suis résigné ; résignez-vous à votre tour. 

Vous vous rappelez sans doute que l'exercice précédent a été 
clos par un déficit de fr. 401 05. 

Voici maintenant le résultat de l'exercice 1889 : 



1 souscription .... 




RECETTES. 


500 fr. 
400 
p. 1.600 
200 
150 
100 
250 

80 

90 

6.525 

514 




1 membre perpétuel . . 
4 souscriptions. ...... 




400 f] 
200 
150 
100 

50 

40 

30 

25 




1 — 
1 — 








1 — 








5 — 








2 — 








3 — 








261 — 








Divers , 






10.409 fr. » 


15 abonnements du 1 


i 

35, 
36. 
37. 

38. 


>tère. , 
rotai i 

DÉI 




375 » 


Par le dépositaire , . . 


les rece 

>ENSES. 


ttes 


1.660 » 




12.444fr. » 


Impression du n° 35. 
- 36. 

— — 37. 

— — 38. 


1.730 fr. » 
1.522 
1.272 » 
1.156 


5.680fr. » 


Droits d'auteur du n° 


. 638fr.80 
. 654 20 
. 651 » 
. 690 80 


— — 


A n 


'porter . . 


2.634fr. 80 










8.314 fr. 80 



ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DU 19 JANVIER 1890 VII 

Report 8.314 fr, 80 

Tirage à part de conférences 50 » 

Appointements du secrétaire-adjoint 1 .800 » 

Frais de bureau 263 15 

Gratifications 70 » 

Encaissement 192 10 

Frais de l'assemblée générale 137 » 

Distribution des n 08 34 à 37 400 » 

Magasinage 100 » 

Frais divers du dépositaire 93 85 

Ensemble 11.420fr. 90 

En ajoutant à cette somme le payement du déficit 

de l'exercice 1888 401 05 

Nous avons un total de dépenses de francs 11 .821 fr. 95 

Notre compte solde donc par un excédent d'actif 

de francs 622 05 

12.444 fr. » 



Au premier abord, ce résultat semble très favorable, et nous 
pourrions peut-être nous borner à nous en féliciter. Mais malheu- 
reusement cet état prospère n'est pas très réel. Le rétablissement 
de l'équilibre de notre budget ainsi que notre excédent d'actif ré- 
sultent plutôt de la réduction de nos dépenses que de l'augmentation 
de nos recettes. 

Il ne serait pas bon que la Société des Études juives fût obligée 
de diminuer ses dépenses, c'est-à-dire de restreindre ses produc- 
tions. Son trésorier aime à espérer que vous voudrez bien la se- 
conder en recrutant de nouveaux adhérents, afin de remplacer les 
souscripteurs qu'elle perd. Ce concours seul peut affermir ses 
finances. 

Il me reste à vous parler d'une œuvre magistrale à laquelle la 
Société des Etudes juives s'est intéressée et qui certes lui fait grand 
honneur. 

Je laisse à une bouche plus autorisée que la mienne le soin d'en 



VIFI ACTES ET CONFERENCES 

rendre compte. Je n'ai pas à m'occuper de ce que notre Société 
produit, mais seulement de ce qu'elle paye. Il me suffit donc de 
vous rassurer au point de vue financier. L'édition du Temple de 
Jérusalem de M. Perrot, à laquelle notre Société a largement 
contribué, lui rapportera un peu de gloire sans lui avoir imposé un 
grand sacrifice. 

Le concours empressé de nos souscripteurs nous couvrira de nos 
déboursés. 

Nous nous sommes dispensés de faire figurer cette opération sur 
notre compte rendu. Nous avons demandé l'avance nécessaire à 
notre capital, toujours intact et toujours s'augmentant de ses 
intérêts. 

En terminant, je me permets de remercier ici, au nom de notre 
Société, les généreux souscripteurs qui se sont intéressés à cette 
œuvre. 

M. Th. Reinach, secrétaire, lit le rapport sur les publications 
de la Société pendant l'année 1889 (voir plus loin, p. xi). 
, » 

M. Loeb demande la parole pour adresser quelques mots à deux 
membres du Conseil : le premier, c'est M. Théodore Reinach, 
dont l'assemblée vient d'entendre et d'applaudir l'excellent rapport. 
Il y a maintenant un grand nombre d'années que M. Reinach fait 
ces rapports sur les travaux de la Société ; ils donnent, sous une 
forme des plus aimables, une analyse exacte et une appréciation 
juste des études publiées par la Revue, et l'Assemblée les a toujours 
écoutés avec le plus vif intérêt. On peut y découvrir cependant 
une lacune : tout le monde y trouve son nom et sa place, excepté 
un seul collaborateur, dont les travaux pourtant ne sont pas les 
moindres ni les moins savants ; ce collaborateur, c'est M . Reinach 
lui-même. M. Loeb veut lui exprimer, pour les études qu'il a 
fournies à la Revue et pour ses Rapports annuels, les remerciements 
du Conseil et de la Société. Si la Société donnait des prix, il est 
certain que M. Reinach en aurait obtenu un depuis longtemps ; 
mais ce que la Société des Études juives n'a pas pu faire, l'Aca- 



ASSEMBLEE GENERALE DU 25 JANVIER 1890 IX 

demie des Inscriptions et Belles-Lettres Ta fait cette année, en 
accordant à un mémoire de M. Reinach une récompense méritée 
et pour laquelle M. Loeb adresse à M. Reinach toutes ses féli- 
citations. 

L'autre membre du Conseil dont M. Loeb a voulu parler est M. le 
grand rabbin Zadoc Kahn. Dans l'année qui vient de s'écouler, 
M. Zadoc Kahn a été nommé grand rabbin du Consistoire central ; 
un mouvement irrésistible de l'opinion l'a porté, presque malgré lui, 
à la plus haute dignité du rabbinat français. La Société des Etudes 
juives a le droit et le devoir de prendre part à cet événement im- 
portant. M. le grand rabbin Zadoc Kahn est, avec le regretté baron 
James de Rothschild, le véritable fondateur de la Société ; il assiste 
à toutes les séances du Conseil et du Comité des Publications ; il 
prête constamment à la Société son concours précieux et l'appui 
de sa haute influence ; l'article sur Joseph le Zélateur qu'il a 
donné autrefois à la Revue est un des plus beaux et des plus 
savants travaux qui aient été publiés dans ce recueil ; tout en 
remplissant, avec le dévouement que l'on sait, ses fonctions rabbi- 
niques, dont le poids est quelquefois accablant, il se tient admira-, 
blement au courant de toutes les études scientifiques qui se pro- 
duisent dans le judaïsme, et s'il ne peut pas être, à notre grand 
regret, un collaborateur plus actif de la Revue, il en est assurément 
le lecteur le plus assidu. Au nom de la Société, M. Loeb adresse à 
M. le grand rabbin Zadoc Kahn l'expression de ses affectueuses 
félicitations et de sa vive reconnaissance. 

Il est donné connaissance du résultat du scrutin pour le renou- 
vellement du tiers des membres du Conseil. 
Sont élus : 

MM. Léopold Cerf, ancien élève de l'Ecole normale supérieure, 
imprimeur, membre sortant ; 

James DarmestetëR, professeur au Collège de France, 
membre sortant ; 

Joseph Derenbourg, membre de l'Institut, directeur d'é- 
tudes à l'École des Hautes-Études, membre sortant ; 



ACTES ET CONFÉRENCES 



MM. Joseph Halévy, professeur à l'École des Hautes-Études, 
membre sortant ; 

Louis Leven, industriel, membre sortant ; 

Michel Mayer, rabbin, membre sortant ; 

Moïse Schwab, sous-bibliothécaire de la Bibliothèque na- 
tionale, membre sortant ; 

Trénel, grand rabbin, directeur du séminaire israélite, 
membre sortant. 

M. Jules Oppert, membre de l'Institut, est élu président de la 
Société pour l'année 1890. 

M. Isidore Loeb fait une conférence sur le Juif de l'histoire et le 
Juif de la légende (voir plus loin, p. xxxiii). 



RAPPORT 

SUR LES PUBLICATIONS DE LA SOCIÉTÉ 

PENDANT L'ANNÉE 1889 

LU A L'ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DU 25 JANVIER 1890 
Par M. Théodore REINAGH, secrétaire 



Mesdames, Messieurs, 

Votre Comité de publication, qui travaille toujours beaucoup, 
n'a jamais plus travaillé que cette année. Outre les deux volumes 
réglementaires de la Revue qu'il vous apporte, c'est à son initiative 
que vous devez le magnifique ouvrage par lequel la Société des 
Etudes juives a été si dignement représentée à l'Exposition uni- 
verselle : je veux parler du Temple de Jérusalem, restitué par 
MM. Chipiez et Perrot *. 

Je ne vous décrirai pas en détail ce beau livre, ou plutôt ce 
bel album, que vous avez tous feuilleté — si toutefois vous avez 
trouvé une table assez grande pour l'y placer : il restera comme 
un monument durable de la typographie parisienne, de la science 
française et de la piété Israélite. Vous connaissez l'origine de cette 

1 Le Temple de Jérusalem et la maison du Bois Liban, restitution par Charles 
Chipiez et Georges Perrot, ouvrage publié avec le concours de la Société des 
études juives. Paris, Hachette, 1889. Grand in-f°, album. 



XII ACTES ET CONFERENCES 

publication ; vous l'avez vue pour ainsi dire naître sous vos yeux 
le soir où l'un de ses auteurs est venu, ici même, vous en exposer 
les idées fondamentales : conférence doublement lumineuse, puis- 
qu'elle était faite par M. Georges Perrot et éclairée par M. Mol- 
teni. Quelque temps après, paraissait le quatrième volume de 
l'Histoire de l'art, où le sujet était repris, développé et Ton peut 
dire épuisé. Mais l'illustration, si riche qu'elle fût, ne satisfaisait 
pas encore l'inquiète soif de perfection des auteurs : ils regrettaient 
d'avoir été obligés de réduire à l'excès l'échelle de leurs planches, 
d'en plier un trop grand nombre, d'en supprimer quelques-unes. 
C'est alors qu'ils sollicitèrent notre concours moral et pécuniaire 
pour leur permettre de placer enfin leur œuvre dans le cadre qu'elle 
méritait. Ce concours, nous avons été heureux de le leur accorder ; 
et comment ne l'aurions-nous pas été? Ne s'agissait-il pas du 
Temple de Jérusalem, c'est-à-dire de l'édifice à l'ombre duquel 
s'est formé et a grandi notre culte, du sanctuaire où ont abouti, 
où ont retenti pendant onze cents ans toutes les espérances du 
judaïsme et tous ses souvenirs, toutes ses joies et toutes ses tris- 
tesses? Quelle qu'ait pu être la valeur artistique d'un pareil 
monument, son importance historique et en quelque sorte symbo- 
lique est immense : c'est du rocher de l'Acropole et de la colline 
de Sion que partent les deux plus grands faisceaux de lumière 
qui éclairent depuis vingt-cinq siècles la route de l'humanité. Et 
comme il est des soleils éteints, dont les rayons attardés nous 
parviennent encore à travers l'infini des espaces, c'est en vain 
que le Parthénon de Périclès ne dresse plus vers le ciel que ses 
chapiteaux découronnés, c'est en vain que du temple de Salomon 
et d'Hérode il ne survit plus qu'une grande paroi de muraille, 
rongée par les larmes de millions de pèlerins ; toujours encore 
vers ces collines sacrées que hantent les ombres de Phidias et 
d'Isaïe notre pensée monte aux heures solennelles où la saisit 
l'impérieux désir de se retremper aux sources divines du Bien et 
de la Beauté. 

Motifs de sentiment, dira-t-on peut-être : ce sont eux, pourtant, 
qui nous ont décidés. Il ne s'agissait pas d'ailleurs d'entreprendre 
nous-mêmes une publication coûteuse, mais simplement de garantir 



RAPPORT SUR LES PUBLICATIONS DE LA SOCIÉTÉ X11I 

à l'éditeur la somme qui lui paraissait nécessaire pour le couvrir 
de ses risques. L'engagement pouvait sembler hardi ; nous n'avons 
pas cru qu'il fût téméraire, et l'événement nous a donné raison. 
Tel a été l'empressement de nos amis à répondre à notre appel, 
que dès à présent nous sommes, par leurs souscriptions, presque 
entièrement remboursés du montant de nos avances. Ainsi cette 
magnifique publication, qui fait honneur à la Société des Etudes 
juives et au judaïsme français tout entier, n'a pas compromis l'é- 
quilibre de nos finances : tout le monde est content, même le 
trésorier. 

Quant à l'intérêt scientifique du travail de MM. Chipiez et 
Perrot, les juges les plus compétents l'ont déjà hautement ap- 
précié. Certes ce n'est pas la première fois qu'on tentait la solution 
de ce difficile problème d'archéologie, mais c'est la première fois 
qu'on l'abordait avec tous les moyens d'information et d'exécution 
dont dispose la science moderne, avec la collaboration féconde 
d'un érudit de premier ordre et d'un artiste délicat, au coup 
d'œil longuement exercé. Permettez-moi de vous signaler les deux 
points essentiels qui constituent l'originalité de leur méthode. 

Aux siècles qui ont suivi la Renaissance, on se figurait volon- 
tiers le temple de Salomon sous l'aspect d'un édifice de style gréco- 
romain, le seul que l'on connût alors. Plus tard, c'est en Egypte 
que les archéologues allèrent chercher des modèles, oubliant 
que Karnak et Louqsor sont bien loin de Jérusalem et n'ont 
jamais pu exercer aucune influence directe sur l'art judaïque. 
C'est seulement à partir de la mission de M. Renan et des dé- 
couvertes de tout genre qui se sont succédé sur le vieux sol de 
la Phénicie, que nous avons appris à connaître les caractères 
distinctifs de l'art phénicien, combinaison intéressante et à cer- 
tains égards originale d'éléments empruntés les uns à l'Egypte, 
les autres à la Chaldée. Le temple de Salomon était, au point de 
vue architectural, un temple phénicien , on peut même dire qu'il 
était le modèle du genre. C'est donc dans ce style mixte, le plus 
ancien art composite du monde, que MM. Perrot et Chipiez ont 
entrepris leur restauration et qu'ils y ont pleinement réussi. 

En second lieu, les précédentes tentations avaient toutes pris 



XIV ACTES ET CONFERENCES 

pour point de départ la description sommaire du temple qui se 
trouve dans le Livre des Rois : c'est, en effet, le seul document 
authentique que nous possédions sur le sujet, le seul qui remonte 
incontestablement à des sources contemporaines. Malheureuse- 
ment ce texte, dans son laconisme, est d'une insuffisance absolue 
et laisse un champ trop vaste ouvert à l'imagination et aux con- 
jectures. .MM. Perrot et Chipiez ont cherché un guide plus expli- 
cite, sinon plus sûr : c'est Ezéchiel qui le leur a fourni. Vous 
connaissez le passage célèbre : le prophète, écrivant trente ou 
quarante ans après la destruction du temple, est transporté par 
une vision sur la colline de Sion, rendue à son ancienne splendeur. 
Il la parcourt en tous sens, relevant le pian de toutes les cons- 
tructions qu'il y rencontre, avec la ferveur d'un voyant et la pré- 
cision d'un arpenteur. Ce qu'il décrit, ce n'est pas le temple même 
de Salomon, « sorte d'oratoire royal de grandeur médiocre » ; ce 
n'est pas non plus le temple agrandi, celui des derniers rois de 
Jucla, « ensemble compliqué, formé d'additions successives, dont 
on connaît mal la disposition irrégulière et confuse ». Le temple 
d'Ezéchiel embrasse tout cela, mais il n'est rien de cela : il ap- 
porte l'ordre dans le chaos, l'unité, la symétrie, l'harmonie des 
proportions dans la diversité des constructions nécessaires. En un 
mot, il nous offre moins une copie servile du passé, qu'un projet 
nouveau, une création librement fondée sur des souvenirs. Par 
malheur, les ressources du judaïsme post-exilien ne lui ont jamais 
permis d'exécuter ce plan, qui eût été « le dernier mot de l'ambi- 
tion sacerdotale ». Le projet est resté à l'état de projet, mais tel 
qu'il est, exécuté ou non, on y reconnaît sans paradoxe, « la 
plus belle œuvre d'art du génie hébraïque, on peut même dire la 
seule ». 

C'est donc le plan d'Ezéchiel que MM. Perrot et Chipiez se sont 
proposé, après tant de siècles, de réaliser — du moins sur le 
papier. Si l'on y réfléchit bien, on se rendra compte que leur 
œuvre, pour être moins strictement historique, moins réelle peut- 
être que d'autres essais du même genre, n'en est que plus vraie. 
Si l'art d'un peuple est avant tout la traduction de son âme, nous 
avons bien ici l'image fidèle de l'art judaïque. Une comparaison 



RAPPORT SUR LES PUBLICATIONS DE LA SOCIETE XV 

achèvera de me faire comprendre. Pour les archéologues de l'an 
4000, quelle sera, croyez -vous, la véritable basilique de Saint- 
Pierre, l'expression définitive et suprême de l'architecture catho- 
lique de la Renaissance ? Sera-ce l'église composite dont les débris 
informes joncheront le sol de la Ville Eternelle, ou ne sera-ce pas 
plutôt celle dont les plans simples, grandioses et mal obéis dor- 
ment dans les cartons de Bramante et de Michel-Ange ? 



II 



Personne, pas même Ézéchiel, n'est prophète chez soi. Aussi 
n'aurai-je garde d'attribuer à mes conseils et à mes prédictions 
la moindre part dans une évolution que j'ai longtemps appelée de 
mes vœux, qui s'est fait bien attendre, mais que je suis heureux 
de pouvoir enfin saluer comme un fait accompli : je veux parler de 
la place plus large que commencent à prendre dans notre recueil 
les articles consacrés à la période ancienne de l'histoire israélite. 
Aux deux collaborateurs qui, dès l'origine, avaient choisi cette pé- 
riode pour sujet de leurs études — vous avez nommé M. Joseph 
Derenbourg et M. Halévj — sont venues s'ajouter cette année 
deux nouvelles recrues, qui sont d'ailleurs pour vous de vieilles con- 
naissances : M. Maurice Vernes et M. Isidore Loeb. Qu'ils soient 
les bienvenus, et q^une fois engagés dans cette voie féconde, ils ne 
se laissent ni rebuter par les obstacles qui la hérissent ni détourner, 
comme tant d'autres, par je ne sais quels scrupules surannés ! 

M. Halévy, lui, n'a pas besoin d'encouragements de ce genre. 
Plus un problème est ardu, ténébreux, en apparence insoluble, plus 
il s'y complaît, plus il s'y acharne. Voilà bien des fois déjà que je 
vous parle des recherches obstinées qu'il poursuit en vue d'identi- 
fier avec des personnages réels les rois contemporains d'Abraham 
mentionnés au chapitre xiv de la Genèse l . Une découverte récente 



i 

el suiv 



Voir à ce sujet les lettres de MM. Oppert et Halévy, Revue, XVIII, 142 



XVI ACTES ET CONFÉRENCES 

a fourni à notre collaborateur l'occasion de reprendre en sous-œuvre 
ce thème tant soit peu rebattu, mais non épuisé ». Dans les ruines de 
la ville égyptienne de Tell-el-Amarna, on a découvert, paraît-il, des 
tablettes qui contiendraient les fragments, en écriture cunéiforme, 
d'une correspondance officielle échangée entre le Pharaon d'Egypte 
Aménophis IV, divers satrapes égyptiens de Syrie et un roi de Ba- 
bylone, Bournabouriash. Aménophis, suivant les égyptologues, ré- 
gnait vers l'an 1400 av. J.-C; M. Halévy en conclut que le roi de 
Babylone Hamourrabi, lequel, d'après un cylindre de Nabonide, 
vivait "700 ans avant Bournabouriash, contemporain d' Aménophis, 
appartient au xxn e siècle avant l'ère chrétienne. Or, vous vous 
souvenez que, pour notre collègue, ledit Hamourrabi n'est autre que 
le mystérieux roi de Sennaar, Amraphel, que la Bible met en rap- 
port avec Abraham : par là se trouverait fixée la date de ce pa- 
triarche, et chose remarquable, elle coïnciderait, à très peu près, 
avec celles que lui assignent les calculs chronologiques fondés exclu- 
sivement sur les données de la Bible. Yoilà, il faut l'avouer, un ré- 
sultat intéressant, bien propre à augmenter ou à raffermir notre 
confiance dans la véracité historique du Pentateuque. Pourquoi 
faut-il, hélas ! que les hypothèses sur lesquelles repose tout ce cal- 
cul soient encore si fragiles et si contestées 2 ? 

Le second mémoire de M. Halévy, l'étude sur le psaume 68, est 
un nouvel exemple de cette méthode originale, que je vous ai tant 
de fois signalée, et qui consiste à mettre au service d'une exégèse 
très conservatrice les procédés les plus radicaux de la critique mo- 
derne. Je ne relèverai pas les nombreuses observations de détail 
que suggère à notre collaborateur ce morceau lyrique, l'un des plus 
altérés du recueil ; je n'insisterai pas sur les corrections hardies 
qu'il apporte au texte et à l'ordonnance du poème : je me contente 
d'énoncer les conclusions de son travail. L'auteur du psaume 68 

1 Halévy, L'époque cC Abraham, XIX, 178. L'étude du même auteur sur le 
Royaume héréditaire de Cyrus {ih., 161) touche à peine aux études juives. 

2 Je vois que dans la plupart de nos histoires orthodoxes l'époque d'Abraham 
est placée au xvm e siècle avant J.-C. (xxi e siècle après la création) et non, 
comme le dit M. Halévy, au xxii°.'Les écrivains catholiques adoptent la date du 
xxi e siècle. Il est vrai qu'avec un personnage qui a vécu 175 ans on dispose 
d'une marge suffisante pour concilier toutes les opinions. 



RAPPORT SUR LES PUBLICATIONS DE LA SOCIÉTÉ XVII 

serait un contemporain de Jérémie, mais appartenant à la coterie 
opposée à celle du prophète : c'est un partisan de l'alliance égyp- 
tienne, un ennemi juré de Babylone, dont il fait mention, suivant 
M. Halévy, au verset 22, sous le nom de Sennaar. Comme le psaume 
fait allusion à la scène du Sinaï et à une victoire bien connue de 
Josué, M. Halévy en conclut qu'à l'époque de sa rédaction, c'est- 
à-dire au début du vi e siècle, Y Hexatenque existait déjà à peu près 
sous sa forme actuelle ; les divergences très marquées entre les 
tableaux du psalmiste et ceux de l'historien ne seraient que des 
amplifications oratoires qui confirmeraient l'antériorité du Penta- 
teuque : on avouera que l'argument est au moins à double tran- 
chant *. 

M. Maurice Yernes a pris, en matière d'exégèse, exactement le 
contre-pied de M. Halévy : il est très prudent, très conservateur 
dans les questions de détail, et très hardi, très subversif dans les 
questions d'ensemble. Plusieurs d'entre vous n'ignorent pas qu'il 
s'est fait depuis peu le champion d'une thèse chère au regretté 
Ernest Havet, et d'après laquelle la totalité des écrits prophétiques 
seraient des œuvres apocryphes, pseudèpigraphiques , comme on dit 
aujourd'hui, datant des temps postérieurs au retour de la capti- 
vité -. Je n'ai pas à examiner ici cette thèse puisque M. Vernes ne 
l'a point encore exposée dans notre recueil, mais, avec de bons yeux, 
on la voit poindre jusque dans l'intéressante conférence qu'il a rédi- 
gée à notre profit 3 . 

Vous vous rappelez le texte ou, si vous voulez, le prétexte de 
cette conférence : c'est le chapitre xi du livre des Juges, la cu- 
rieuse controverse entre le juge d'Israël Jephté et [le peuple des 
Ammonites au sujet de la possession des territoires situés sur la 
rive orientale du Jourdain, entre les torrents de Jabok et d'Arnon, 
M. Vernes part de cet épisode pour nous montrer, documents en 
main, les fluctuations de la tradition israélite au sujet de l'étendue 
réelle de la « Terre promise ». De tout temps, il semble que le 

1 Halévy, Le psaume 68, Revue, XIX, 1. 

8 Voir le Précis d'histoire juive de M. Vernes (tfachelte, 1889) et son volume' 
intitulé Les résultats de V exégèse biblique (Leroux, 1890). 

3 M. Vernes, Jephté, etc., Actes et Conférences, p. gcgxliii et suiv. 

ACT. ET GONF. B 



XVIII ACTES ET CONFÉRENCES 

Jourdain et la mer aient été considérés comme les limites natu- 
relles, théoriques de l'apanage d'Israël ; mais les faits ne cadraient 
pas avec la théorie. Israël occupait à Test du fieuve d'importants 
territoires; il était exclu, au contraire, de la côte maritime par les 
établissements des Phéniciens et des Philistins. Le Livre des Juges 
s'efforce simplement de justifier, par des arguments plus ou moins 
fondés, tirés du droit des gens, rétendue effective de la domination 
israélite. Le livre de Josaè fait un pas de plus : remaniant arbi- 
trairement les faits pour les plier au système, il prolonge jusqu'à la 
côte le territoire de cinq tribus, tout en respectant, en général, la 
répartition historique des autres. Arrive enfin Ezéchiel, chez qui le 
fait s'efface complètement devant l'idée. Dans les projets de restau- 
ration politique, caressés par ce prophète, la carte du nouvel Israël 
est découpée en bandes parallèles qui vont du Jourdain à la mer et 
ressemble tout à fait au quadrillage administratif de certains Etats 
battant neufs de l'Amérique et de l'Australie. Rien n'y manque, pas 
même le district fédéral avec le temple au milieu. Vous le voyez : 
en politique, comme en architecture, Ezéchiel en prend à son aise 
avec la réalité. C'est un rêveur, un voyant, qui abuse un peu de 
la géométrie et de l'uniformité : il est le Fénelon, ou, si vous pré- 
férez, le Fourier du judaïsme, et sa Jérusalem est la première 
Salente. 

M. Isidore Loeb possède sur les interprètes de l'école protes- 
tante le précieux avantage de connaître à fond la littérature tal- 
mudique, qui demeure pour la plupart de ceux-ci lettre close. 
Avantage, non pas tant à cause des renseignements proprement 
historiques que fournit le Talmud sur la période antérieure — ces 
renseignements, on le reconnaît de plus en plus, sont en somme très 
clairsemés — mais parce que le Talmud nous révèle des façons de 
penser et de sentir, des états d'intelligence et d'âme, qui dérivent 
en droite ligne du passé d'Israël et servent à l'éclairer. Entre le 
Juif du Talmud et le Juif de la Bible, il n'y a pas ce fossé infran- 
chissable, cette solution de continuité qu'imagine une exégèse mal 
informée ou simplement paresseuse : les deux recueils sont plus 
rapprochés par le temps qu'on ne le croyait naguère, ils le sont 
aussi davantage par l'esprit qui les anime. 



RAPPORT SUR LES PURIFICATIONS DE LA SOCIÉTÉ XIX 

Notre collègue a encore tiré un second profit de cette étude ap- 
profondie de nos vieux in-folios. Les rabbins du Talmud sont, avec 
les jurisconsultes de Rome, les dialecticiens les plus subtils que le 
monde ait connus ; on peut regretter quelquefois que leur génie 
dialectique ne s'exerce pas sur des sujets plus importants, mais ce 
n'est jamais sans utilité que l'on séjourne à leur école : on s'y 
aiguise singulièrement l'esprit, et l'on y apprend à raisonner — 
parfois même à déraisonner — le plus ingénieusement du monde. 
Je n'ai pas besoin de vous dire que M. Loeb n'a pris que le bon 
grain dans ce mélange où l'ivraie n'est pas rare ; il est sorti de la 
fréquentation de nos vieux docteurs armé de pied en cap pour les 
luttes de la critique, et il apporte, en outre, dans la bataille un ins- 
trument qui manquait à ses maîtres : un sens historique très ferme 
et très éclairé. Alors même qu'il déchire leurs illusions, ou démolit 
leurs légendes, c'est avec leurs armes qu'il les combat : pareil, 
comme eût dit Montaigne, à ces enfants drus et forts d'un bon lait 
qu'ils ont sucé, qui battent leurs nourrices. 

Peut-être devrais-je me contenter de caractériser en ces termes 
généraux la méthode de M. Loeb, car les mémoires où elle se 
trouve appliquée sont à la fois si pleins de faits et si avares de 
paroles qu'ils se prêtent malaisément à l'analyse : lisez-les, relisez- 
les, voilà le meilleur conseil que je puisse vous donner ; quant 
à moi je ne saurais dire avec quel plaisir austère j'ai suivi le 
fil de ces savantes déductions. C'est ainsi que j'ai appris ' que la cé- 
lèbre prière des Dix- huit bénédictions, cet admirable Schemonè Esrè 
qui constitue, avec le Schéma, le fond de notre rituel, fut vraisem- 
blablement, à l'origine, la prière d'une secte, ou tout au moins d'une 
élite, avant de devenir, sous l'influence des Pharisiens, la prière de 
la nation tout entière. Les remaniements qu'elle a subis au cours 
de cette transformation en ont souvent obscurci le sens ; pour le 
pénétrer, il faut remonter à ses origines. Elle est née, cette prière, 
elle s'est formée petit à petit , dans ce milieu de piétistes fervents 
qui, sous les noms de Pauvres, de Justes, de Pieux, à'Humbîes, 
de Saints, composaient le noyau, le ferment actif de la popu- 

1 Loeb, Les dix-huit bénédictions, XIX, 17. 



XX ACTES ET CONFÉRENCES 

lation juive à son retour de Babylone. Et si l'on observe que la 
substance de cette belle prière est prise presque textuellement dans 
divers passages des Psaumes et à'Isaïe, l'on sera porté à conclure 
que les recueils qui portent ces noms célèbres se sont formés, en 
grande partie, sinon à la même époque, du moins dans le même 
milieu et sous l'influence des mêmes idées : nous aurions là, en un 
mot, autant de témoins successifs du grand travail religieux, mo- 
ral et littéraire qui s'est accompli dans la communauté de Jérusa- 
lem durant cette période si féconde et si mal connue qui s'étend 
depuis le retour de la captivité jusqu'à l'époque des Macchabées. 

Non moins remarquable, non moins semée de vues neuves et 
hardies, est la note de M. Loeb sur le fameux traité PirJcè Abot, les 
« Maximes des pères » *. L'auteur avait déjà montré dans un travail 
récent le véritable sens de la « chaîne de la tradition » imaginée par 
les talmudistes pour expliquer la transmission de la loi orale depuis 
Moïse et Josué jusqu'aux rabbins. Ces « Anciens », cette « Grande 
Synagogue », ces couples et ces associations de docteurs [Zuggot, 
fiscolot) ne sont, d'après lui, que les incarnations diverses et égale- 
ment fictives d'un seul et même personnage, celui-là bien réel, mais 
essentiellement moderne, le docteur populaire, devenu le directeur 
intellectuel et moral de la nation juive à la place du prêtre dépos- 
sédé : c'est cette institution que le rabbinisme triomphant a projetée 
en quelque sorte dans le passé pour s'y donner des titres de 
noblesse. Aujourd'hui, M. Loeb fait un pas de plus : il s'efforce de 
montrer que les maximes fameuses des Pères, recueillies dans le 
PirJcè, ne furent pour la plupart à l'origine que des mots de combat 
dirigés contre le sadducéisme par des pharisiens plus ou moins 
intransigeants. Pour en pénétrer le sens véritable, il faut, d'ailleurs, 
ici comme pour la prière des Dix-huit bénédictions, rétablir ou sous- 
entendre force allusions, qui, très transparentes pour les contempo- 
rains, sont devenues très obscures pour nous. J'ose avouer que, 
malgré les ingénieux commentaires de M. Loeb, plusieurs le sont 
encore restées pour moi. 

Si M. Loeb manie avec une étonnante dextérité ces redoutables 

1 Revue, XIX, 188. 



RAPPORT SUR LES PUBLICATIONS DE LA SOCIÉTÉ XXI 

problèmes de critique littéraire, il n'est pas moins à son aise dans le 
domaine, plus abstrus encore, des problèmes de chronologie *.. Dans 
une première note sur la chronologie traditionnelle de l'histoire 
sainte, il ne se contente pas de nous faire toucher du doigt les 
énormes erreurs de 4a chronologie talmudique, en particulier la 
durée infime de 34 ans qu'elle assigne à la domination des Perses : 
il nous montre, ce qui est bien plus important, la raison et la source 
de ces erreurs. Il n'en est pas d'autre, dans la plupart des cas, que 
le goût excessif de la symétrie des chiffres et l'interprétation forcée 
d'une prophétie de Daniel. 

Enfin la note sur la formation du calendrier juif est en quelque 
sorte un appendice à ces magistrales Tables du calendrier juif qui sont 
désormais entre les mains de tous les savants. M. Loeb établit par 
d'excellents arguments que le calendrier juif actuel n'a pas été défi- 
nitivement rédigé dans tous ses détails avant le vn e siècle. Quant 
au cycle qui en forme la base, notre collègue s'efforce d'en expliquer 
la genèse par un système ingénieux et naturel d'approximations 
successives grâce auxquelles, l'expérience aidant, on aurait de plus 
en plus serré le problème à résoudre. Cette explication ne ren- 
contrerait guère de contradicteurs si les Juifs s'étaient arrêtés, 
comme beaucoup de peuples anciens, au cycle de 8 ans : un texte du 
livre d'Hénoch, qui parle d'éléments cycliques de 3 et de 5 ans, 
semble même attester qu'on n'avait pas perdu le souvenir de l'origine 
empirique de l'octaétéride. Mais là où le système de M. Loeb me 
paraît se trouver en défaut, c'est quand on arrive au cycle de 19 
ans : ici les chaînons intermédiaires, en particulier le cycle de 11 
ans, font absolument défaut, et il est infiniment plus probable que 
les Juifs, au lieu de s'élever péniblement, à force de tâtonnements, à 
cette précieuse découverte, l'ont empruntée de toutes pièces aux 
Grecs : j'ai cherché à montrer naguère en m'appuyant sur les docu- 
ments numismatiques, que cet emprunt s'est fait d'abord en Baby- 
lonie et non en Syrie, où l'usage du cycle de 19 ans paraît n'avoir 
jamais pénétré 2 . J'ajoute qu'il faut se garder de croire, comme 



1 Loeb, Notes sur l'histoire des Juifs, XIX, 202. 

2 Th. Reinach, Le calendrier des Grecs de Babylonie et les origines du calen- 



XXII ACTES ET CONFÉRENCES 

semble le faire notre collaborateur, que les Grecs eux-mêmes aient 
découvert ce cycle par la méthode des approximations successives : 
il a été calculé, déterminé, créé en une seule fois par un astronome 
bien connu, et nous savons de la façon la plus authentique les cir- 
constances, l'année et même le jour de sa publication. 



III 



Je me suis attardé quelque peu sur les questions d'origines : mais 
le commencement, comme dit Aristote, n'est-il pas la moitié du 
tout ? Aussi nos collaborateurs médiévistes m'excuseront-ils d'être 
cette fois un peu plus bref qu'à l'ordinaire sur leurs travaux; quant 
à nos épigraphistes, je suis sûr d'avance, de leur pardon l . 

MM. Salomon Kahn, Blanchet, Grandmaison, Brunschvicg, Emile 
Lévy ont enrichi notre dossier de monographies sur les Juifs des 
diverses parties de la France - ; MM. Kracauer et Kaufmann nous 
ont apporté de nouveaux éclaircissements sur l'histoire des commu- 
nautés de Colmar et de Metz 3 . Nous devons à M. Jacobs un curieux 

drierjuif, XVIII, 90. — Je me contente de signaler, à propos de numismatique, 
les notes de MM. Fuerst, Graetz et Th. Reinach sur la question des « monnaies 
de Simon » (XVIII, 300 et suiv.). 

1 Th. Reinach, Inscription juive de Narbonne, XIX, 75 ; Inscription juive 
d'Auch, XIX, 219. — R. Cagnat, Un militaire inédit de Judée, XVIII, 95 
(année 162 ; atteste une réfection des routes de la Palestine sous les empereurs 
Marc-Aurèle et Vérus). — David de Gunzbourg, Etudes épigraphiques^ XVIII, 
212 (corrections de lecture à divers textes recueillis par M. Renan en Pbénicie). 

— Kaufmann, compte rendu d'Eutiug, Ueèer die âlteren hebrâiscken Sterne im 
Elsass, XVIII, 317. — Loeb, Chandeliers à sept branches, XIX, 100. 

2 Louis de Grandmaison, Le cimetière des Juifs de Tours) XVIII, 262. ■* 
J. A. Blanchet, Les Juifs de Pamiers en 1256, XVIII, 139. — Brunschvicg, 
Les Juifs de Nantes et du pays nantais, XIV, 80 ; XVII, 125 ; XIX, 294. — 
Salomon Kahn, Documents inédits sur les Juifs de Montpellier, XIX, 259. — Cf. 
aussi Kaufmann, Les Juifs et la Bible de l'abbé de Citeaux, XVIII * 131 ; Lettre 
de Joseph Caro aux Juifs de Carpentras, XVIII, 133 ; Emile Lévy, Un document 
sur les Juifs du Barrois, XIX, 246. 

3 Kaufmann, Extraits de V ancien livre de la communauté de Metz, XIX, 115. 

— Kracauer, Procès de Joselmann contre la ville de Colmar^ XIX, 282. 



RAPPORT SUR LES PUBLICATIONS DE LA SOCIETE XXIII 

document sur le médecin juif Eiie d'Angleterre (xni e siècle) 1 , à 
M. Bruzzone de piquants documents, notamment des «■ permis de 
bigamie » extraits des archives de Rome 2 ; à M. Salomon Reinach 
d'intéressantes notes sur les juifs d'Orient d'après les anciens 
voyageurs 3 . 

M. Joseph Halévy nous a donné un important mémoire sur la pré- 
tendue persécution des chrétiens du Nedjran par le roi juif des Hi- 
myarites au vi e siècle 4 ; toutefois ce travail critique, remarquabfe par 
une dialectique pénétrante et une exposition lucide, appelle quelques 
réserves qui ont été déjà formulées dans une autre enceinte par une 
autorité compétente 5 . Sans doute, M. Halévy a raison d'accueillir 
avec scepticisme et même de rejeter entièrement certains docu- 
ments particulièrement détaillés, et d'autant plus suspects, relatifs 
à cette persécution ; mais là où, ce semble, il va trop loin, c'est 
quand il conteste le fait même des persécutions (ou, si l'on préfère, 
des représailles) et jusqu'à l'existence d'une dynastie juive dans 
l'Arabie Heureuse. Des découvertes épigraphiques récentes, et dont 
M. Halévy lui-même s'est empressé de nous rendre compte 6 , ont déjà 
infligé un démenti à sa thèse hypercritique ; la lecture attentive du 
texte de Procope aurait dû l'en préserver. Rien n'autorise à substi- 
tuer des « Ariens judaïsants » aux juifs des chroniqueurs byzantins 
et arabes, et pour une fois que l'histoire nous révèle un roi juif 
authentique, M. Halévy aurait bien dû nous le laisser. 

En publiant le mémoire posthume d'Arsène Darmesteter sur le 

1 Revue, XVIII, 256. 

2 Bruzzone, Documents sur les Juifs des Etats pontificaux ; Juifs du Piémont, 
XIX, 131, 141. Cf. aussi Kaufmann, Trois docteurs de Padoue, XVIII, 293; 
Loeb, Notes sur l'histoire des Juifs d'Espagne, XVIII, 136. 

3 Revue, XVIII, 101. 

4 Revue, XVIII, 16 et 161. 

5 M. l'abbé Duchesne à lAcadémie des Inscriptions. Il se pourrait que la 
vérité fût entre les deux opinions extrêmes : le roi aurait été juif ou judaïsant, 
mais les persécutions auraient été le fait des Juifs et des païens (Procope, Per- 
sica, I, 20Ï sans l'intervention officielle du gouvernement. 

6 E. Glaser, Skhze der Geschickte Arabiens... bis Muhammed, compte 
rendu par J. Halévy, XIX, 312. M. Glaser a rapporté du Yémen un grand 
nombre d'inscriptions encore inédites, dont plusieurs attestent le monothéisme et 
même, paraît-il, le judaïsme des derniers rois d'Himyar. 



XXIV ACTES ET CONFERENCES 



Talmud 1 , nous n'avons pas voulu seulement rendre un dernier 
hommage au souvenir d'un collègue aimé, dont nous cherchons bien 
souvent la place vide parmi nous : il nous a semblé que cette œuvre 
de jeunesse, quoique dépassée sur certains points par le .niveau 
actuel de la science, n'en devait pas moins être considérée comme la 
tentative de vulgarisation la plus brillante et la plus heureuse dont 
ce sujet difficile eût encore été l'objet. Un cadre vaste et clair, des 
divisions bien tracées, des définitions irréprochables, un détail exact 
et précis, telles sont les qualités qui recommandent cet excellent 
travail, et tout cela soutenu par la vivacité d'un style où l'on sent 
l'écrivain de race, par un souffle de large et généreuse sympathie 
qui peut seule donner la véritable intelligence du passé. On doit 
plaindre les gentils qui, pouvant se renseigner auprès d'un pareil 
guide, conserveraient désormais sur le compte du Talmud les idées 
vagues, étroites ou fausses qui ont été, qui sont encore si souvent 
exploitées contre le judaïsme en général. 

A côté de cet aperçu d'ensemble, la littérature talmudique et 
rabbinique nous a valu cette année de précieuses contributions de 
M. Joseph Derenbourg, de MM. Kaufmann, Israelsohn, Mayer 
Lambert, Fùrst, Bâcher 2 . M. Israël Lévi exploite toujours le même 
filon, mais ce filon, entre ses mains, s'est transformé en une mine 
véritable. L'étude approfondie des contes juifs enrichit l'histoire du 
folklore universel d'un chapitre du plus piquant intérêt ; elle facilite 
même la solution de certains problèmes délicats d'histoire littéraire. 
C'est ainsi que notre collaborateur a tenté de fixer l'époque du livre 
intitulé Pirlcè de Rabli Elièzer en y signalant des emprunts faits au 

1 Actes et Conférences, p. CCCLXXXI et suiv. 

2 Joseph Derenbourg, Gloses d'Abou Zakariya ben Bilam sur Isaïe, XVII, 172 ; 
XVIII, 71 ; XIX, 84; Le nom de Jésus dans le Koran, XVIII, 126 ; Le nom de 
Fangar (lire Abgar), XIX, 148. — D. Kaufmann, Un portrait de Faradj le tra- 
ducteur, XiX, 152. — Mayer Lambert, Le pluriel vocalisé en hébreu; Deux pas- 
sages talmudiques négligés par les exégètes ; Remarque sur le système des voyelles 
avant Qamchi ; XVIII, 118 et suiv. — Israelsohn et Derenbourg, L'ouvrage perdu 
de Hajjoudj, XIX, 306. — W. Bâcher, Le Schem hammephorasch et le nom de 42 
lettres, XVIII, 290 (conteste l'explication proposée par Sidon, XVII, 238 ; sur le 
même sujet, Israël Lévi, XVIII, 119) ; Note sur Genèse III, 19 (interprétations 
rabbiniques), XVIII, 299. Cf. aussi le compte rendu par M. Loeb delà 2 e édition 
de la Kabbale de M. Franck, XVIII, 315. 



RAPPORT SUR LES PUBLICATIONS DE LA SOCIETE XXV 

célèbre roman indo-syriaque Barlaam et Joasaph (vi e siècle) et à un 
apocryphe chrétien, la Vie d'Adam 1 , 

M. Kayserling nous transporte en plein xvn° siècle, dans cette 
nouvelle Jérusalem d'Amsterdam, dont la prospérité matérielle fut 
si extraordinaire, et donc l'activité intellectuelle et littéraire ne fût 
pas moindre 2 . Un des plus curieux représentants du judaïsme ba- 
tave fut Daniel Lévi de Barrios, marranite d'origine, tour à tour 
capitaine au service de l'Espagne, poète besoigneux en quête de 
Mécènes, et fervent adepte du faux Messie, Sabattaï Zevi. Daniel 
avait projeté de transformer le Pentateuque en un poème en douze 
chants intitulé Y Harmonie du monde, projet qu'il n'eut heureuse- 
ment pas le temps de réaliser. Son ouvrage le plus intéressant, à 
notre point de vue, est une simple plaquette en prose et en vers, où 
il énumère tous les poètes ou écrivains judéo-espagnols de la com- 
munauté d'Amsterdam, avec l'indication de leurs principaux ou- 
vrages : on ne compte pas moins de cinquante noms, dont plusieurs 
femmes. M. Kayserling a rendu un réel service en réimprimant cet 
opuscule devenu introuvable, et en l'accompagnant de notes ins- 
tructives. 

Vous savez que, si la polémique religieuse est exclue de notre 
programme, il n'en est pas de même de l'histoire dés polémiques 
passées. C'est là un sujet d'études à peu près inépuisable, mais qui 
est loin d'être toujours réjouissant. Passe encore pour les con- 
troverses purement théologiques, dont le tort principal est l'ennui 
pénétrant ; ce qui attriste, en revanche, c'est d'assister aux origines, 
c'est de poursuivre les destinées vivaces de tant d'accusations 
mensongères, forgées de toutes pièces contre le judaïsme, et dont il 
supporte encore le fardeau après tant de siècles écoulés. 

Le mensonge a ses parchemins comme la vérité, et il n'en est 
pas plus respectable. La malignité fabrique la calomnie, l'ignorance 
l'accueille, la légèreté la propage. C'est une vieille histoire, comme 

1 Israël Lévi, Eléments chrétiens dans le Pirké R. JRliézer, XVIII, 276 ; Les 
vers accusateurs, 128 ; Une anecdote sur Pharaon, 130. Du même : Note stcr 
l'alphabet hébreu-anglais du xiv e siècle, XIX, 151. 

2 Kayserling, Une histoire de la littérature juive de Daniel Lévi de Barrios, 
XVIII, 276. 



XXVI ACTES ET CONFÉRENCES 



dit Henri Heine, et elle reste éternellement nouvelle : chaque année 
voit grossir la liste de ces écrivains pleins d'esprit, mais superfi- 
ciels, qui sans fiel et sans intention de nuire, mais par crédulité, 
par paresse de s'informer, se font les échos complaisants et mille 
fois coupables de légendes odieuses ou ridicules dont ils eussent 
rougi d'être les inventeurs. La série commence à Tacite, pour finir 
— provisoirement — à l'éminent critique théâtral du Journal des 
Débats (édition de province) l i 

Laissons M. Lemaître à ses remords et aux applaudissements 
de la foire de Neuilly ; quant à Tacite, il aurait mérité de trouver 
un critique plus sévère et surtout plus décidé que M. Thiau- 
court -. J'admire la vaste érudition bibliographique de notre col- 
laborateur ; après l'avoir lu, je sais à merveille ce qu'ont pensé 
de l'auteur des Histoires M. Renan, M. Boissier, M. Réville, 
M. Hild, M. Peter, dix autres savants français ou allemands. 
Mais vous, M. Thiaucourt, qu'en pensez-vous? C'est ce que vous 
ne nous dites guère et c'est pourtant la seule chose qui nous eût 
intéressés. 

C'est, en revanche, une bien instructive lecture que celle du mé- 
moire de M. James Darmesteter sur les Textes pehlvis relatifs au 
judaïsme 3 , travail de dépouillement que pouvait seul entreprendre 
un savant aussi familier avec la littérature iranienne qu'avec l'his- 
toire juive» La controverse religieuse tient une large part dans 
ces documents, mais elle n'y est pas aussi banale ni aussi antipa- 
thique qu'à l'ordinaire. La polémique des Parsis, affranchie du 
respect de la Bible, était plus libre dans ses allures, partant plus 
originale, que la polémique chrétienne ou musulmane. Ces con- 
troversistes iraniens ont parfois un faux air de Celse ou de Vol- 
taire. Jugez du ton par ce fragment d'une critique du récit de 
la création : « Pourquoi, disent-ils, Dieu avait-il besoin de se 



1 On a pu remarquer, à propos d'un feuilleton de M. Jules Lemaître sur le 
Shylock de M. Haraucourt, de curieuses différences entre l'édition de Paris et 
celle des départements de ce journal ; nous nous abstiendrons d'en rechercher 
l'origine. 

2 Thiaucourt, Ce que 'Tacite dit des Juifs. XIX, 57. 

3 Revue XVIII, 1 ; XIX, 41 . Cf.- aussi Israël Lévi, XIX, 149. 



RAPPORT SUR LES PUBLICATIONS DE LA SOCIÉTÉ XXVII 

reposer le septième jour? Si pour faire et créer le monde il ne lui 
fallait pas d'autre temps et d'autre peine que de dire Sois ! il ne 
devait pas être bien fatigué. » On voit que cela n'est pas bien mé- 
chant. Du reste le parsisme est loin d'avoir toujours pris à l'égard 
du judaïsme une attitude hostile. A certaines époques, il y a eu des 
tentatives de rapprochement, voire même de fusion religieuse, qui 
se traduisirent notamment par de curieux essais de syncrétisme lé- 
gendaire. Bien plus, un texte du « Shah Nameh pehlvi » nous 
apprend qu'un roi Sassanide, Yezdgerd I er , épousa la fille du Resch 
galouta, l'exilarquejuif. Ainsi s'expliquent les expressions favorables 
du Talmud sur le compte de ce prince, et aussi la mauvaise répu- 
tation que lui a faite la chronique persane. 

Si d'Orient nous passons en Occident, nous assistons à un spec- 
tacle bien différent : ici l'on se bat à grands coups de citations bi- 
bliques, et trop souvent c'est le bras séculier qui est chargé de tirer 
la conclusion du débat. M. Loeb nous a donné une série d'intéres- 
santes notices sur les principaux controversistes espagnols, juifs ou 
chrétiens, accompagnées d'extraits caractéristiques de leurs ou- 
vrages l . Au xvi e siècle, après l'expulsion ou la conversion de tous 
les Juifs de la péninsule Ibérique, il semble que le combat eût dû 
cesser faute de combattants. Mais alors on s'avisa que les descen- 
dants des Juifs baptisés, les Marranites, étaient aussi dangereux, 
aussi envahissants que leur ancêtres a au col rebelle » ! ils encom- 
braient surtout les carrières libérales, où leur souplesse, leurs ta- 
lents, leurs habitudes laborieuses, les faisaient mieux réussir que les 
« vieux chrétiens ». Cela, évidemment, était intolérable ; ce fut 
contre ces accapareurs d'un nouveau genre que l'on lança, comme 
une arme de guerre, cette fameuse correspondance entre les Juifs 
d'Espagne et ceux de Constantinople, dont il a déjà été plusieurs 
fois question dans notre recueil. M. Graetz a démontré, ce me 
semble, définitivement que cette correspondance fictive est bien 
l'œuvre de l'archevêque de Tolède, Siliceo ; en jetant la suspicion 
sur les Marranites, elle avait pour but immédiat, et elle eut pour 



1 Loeb, Polémistes chrétiens et juifs en France et en Espagne, XVIII, pages 
43 et 219. 



XXVIH ACTES ET CONFÉRENCES 

résultat, de les faire exclure de tous les bénéfices qui dépendaient 
de l'opulente église de Tolède l . 

La polémique anti-juive est tellement inséparable de la théologie 
catholique qu'on ne s'étonnera pas de la voir se glisser dans les 
œuvres des fondateurs de la scolastique, qui sont encore plus théo- 
logiens que philosophes. M. Guttmann a recueilli quelques intéres- 
sants spécimens de cette polémique dans les livres de Guillaume 
d'Auvergne et d'Alexandre de Haies, deux illustres scolastiques 
français du xm e siècle 2 ; mais, chose curieuse, les pieux docteurs, 
si sévères pour les « fables » du Talmud et du Midrasch, n'en sont 
pas moins, dès qu'il faut approfondir quelque problème de philoso- 
phie ou d'exégèse, les humbles tributaires des grands commenta- 
teurs juifs, Maïmonide et Ibn Gabirol. Ajoutons qu'Alexandre de 
Haies, tout au moins, n'appartient pas à la catégorie des anti- 
sémites de grande route : il veut bien qu'on brûle les livres blas- 
phématoires des Juifs, mais il s'oppose au pillage de leurs biens, et 
l'on sent qu'il s'incline devant un fait, plutôt qu'il ne reconnaît un 
droit, lorsqu'il termine par cette conclusion mélancolique : sed a 
principibus exsjwliari possunt omnibus prœter necessariis : « Toute- 
fois les rois peuvent les dépouiller de tout, hormis le strict néces- 
saire. » 

Quatre siècles plus tard, en 1622, l'opinion publique dans notre 
pays n'était guère plus avancée, si nous en jugeons par les extraits 
du livre d'un personnage considérable, Pierre de l'Ancre, conseiller 
d'État au parlement de Bordeaux 3 . La place même où ce brave 
conseiller a inséré ses observations sur les Juifs suffit à caracté- 
riser l'esprit de son travail : il en fait un chapitre d'un traité « Sur 
l'incrédulité et mécréance du sortilège pleinement convaincu. » 
Ainsi pour Pierre de l'Ancre, les Juifs sont une espèce de sorciers 
et même la pire de toutes : et vous savez comment on traitait les 
sorciers ou prétendus tels au temps d'Urbain Grandier ! Je ne sui- 

1 Graetz, But réel de la correspondance {changée entre les Juifs espagnols et 
provençaux et les Juifs de Constantinople, XIX, 106. 

s Guttmann, Guillaume d'Auvergne et la littérature juive, XVIII , 243 ; 
Alexandre de Haies et le judaïsme, XIX, 224. 

3 Israël Lévi, Le traité sur les Juifs de Pierre de l'Ancre, XIX, 235. 



RAPPORT SUR LES PUBLICATIONS DE LA SOCIETE XXIX 

vrai pas le digne magistrat dans la longue nomenclature de a blas- 
phèmes, impiétés, absurdités, cruautés » qu'il entame pour prouver 
son dire : l'inepte, l'odieux, le faux et môme le vrai s'entremêlent 
dans ce volumineux réquisitoire de la manière la plus édifiante et la 
plus cocasse. Les notes piquantes et savantes de M. Israël Lévi nous 
apprennent, mieux que toute analyse, comment les légendes et sur- 
tout les méchantes légendes, se transmettent pieusement de main 
en main, de libelle en libelle, sans crainte des doublets ou des ana- 
chronismes, marquant chaque étape nouvelle par quelque nouveau 
sang versé ou quelque nouveau ferment de haine jeté dans les 
cœurs. 

Il faut venir jusqu'au xviii siècle pour voir enfin un prélat 
éclairé et courageux, Laurent Ganganelli, plus tard pape sous le 
nom de Clément XIV, réfuter dans un substantiel mémoire, rédigé 
à l'occasion d'une affaire spéciale, l'une des plus odieuses accusa- 
tions du dossier antisémite, je veux dire la calomnie du meurtre 
rituel. M. Loeb nous a fait connaître le texte original de ce mé- 
moire 1 ; il l'a fait précéder d'un court avant-propos qui contient la 
quintessence et, si l'on peut dire, la philosophie de la question : 
« Les savants, dit-il, cherchaient autrefois l'origine historique de 
cette absurde et affreuse accusation. Recherche vaine ! Le problème 
n'est pas un problème d'histoire, mais de psychologie. L'imagina- 
tion populaire est hantée par l'idée mystique du sang ; c'est une vé- 
ritable obsession : Ceux qui accusent les Juifs s'accusent ou se 
trahissent eux-mêmes : le Juif n'est ici que pour mettre en action 
le rêve qu'ils portent en eux; ils le chargent déjouer, à leur place, 
le drame qui en même temps les attire et les épouvante. » On ne 
saurait mieux dire — ni plus inutilement. Ai-je besoin d'ajouter 
que Ganganelli fut aussitôt accusé d'avoir été acheté par les Juifs? 
Si quelqu'un s'en étonne, ce ne sera pas M. Francisque Sarcey. 

1 Revue, XVIII, 179. Cf. XIX, 15t. 



XXX ACTES ET CONFÉRENCES 



IV 



Je voudrais m'arrêter, Messieurs, mais après vous avoir dit si 
longuement ce que nous avons fait, il me reste à vous avouer ce 
que nous avons négligé de faire. 

Cette année qui vient de finir, et qu'ont marquée tant d'événe- 
ments considérables, restera surtout gravée dans votre souvenir 
comme la date d'une Exposition merveilleuse et comme celle du 
Centenaire de la Révolution. Le judaïsme français, avec ses ar- 
tistes, ses industriels, ses ingénieurs, ses Mécènes, a pris une large 
part au succès de la splendide fête du travail qui a charmé et 
ébloui l'Europe pendant six mois. Ne pensez-vous pas qu'il aurait 
dû s'associer également, par la voix de ses savants, de ses ora- 
teurs, de ses conférenciers, à Fhommage que la France toute en- 
tière a rendu aux fondateurs de nos libertés f ? 

Les israélites français sont doublement les obligés des hommes 
de 1789, comme Français d'abord, comme israélites ensuite. Elus 
qu'à tous autres, il nous convient de fermer les yeux sur les 
faiblesses de ces grands citoyens pour ne les ouvrir que sur leurs 
bienfaits. Je dirai plus : méconnaître la grandeur et la beauté 
morale de la Révolution, ce serait de notre part nous comporter, 
non seulement, en mauvais fils, mais... en mauvais pères, tout 
au moins en mauvais frères aînés. Oui, Messieurs, si, comme on le 
disait éloquemment l'autre jour, à n'envisager que l'époque de 
notre admission à la nationalité française, nous sommes les enfants 
cadets de la Patrie 2 , — à l'égard du grand mouvement d'idées 
qui nous en a rouvert les portes à la fin du siècle précédent, c'est 

1 Le rabbinat, du moins, n'a pas failli à sa tâcbe. Dans toutes les commu- 
nautés israélites de France, un service commémoratif du Centenaire a eu lieu le 
samedi 11 mai, et des discours ont été prononcés par les rabbins, d'après les 
instructions du Consistoire central. 

2 M. Ferdinand Dreyfus, discours prononcé devant le collège des électeurs 
sénatoriaux de Seine-et-Oise. 



RAPPORT SUR LES PUBLICATIONS DE LA SOCIETE XXXI 

plutôt le rôle d'aînés, d'ancêtres que nous pouvons revendiquer. 
Ces principes de 1*789, cette noble formule qui les résume et qui 
s'étale au fronton de tous nos monuments, comme elle est inscrite, 
je l'espère, dans tous nos cœurs — Liberté, Égalité, Fraternité — 
qu'est-elle autre chose après tout que la traduction clans un lan- 
gage moderne, à l'usage d'une société laïque, des maximes sociales, 
politiques, morales qui ont dominé l'histoire de la pensée juive 
depuis qu'avec les prophètes elle a pris conscience d'elle-même? 

La liberté — c'est-à-dire non pas la licence, ni l'absence de 
toute règle et de toute discipline, mais l'obéissance raisonnée, 
librement consentie à l'unique souverain impersonnel, la Loi, — 
voilà la grande idée politique que nos prophètes et nos sages ont 
exprimée à leur manière quand ils opposaient le règne de la loi 
écrite, la Tora, avec sa fixité et ses garanties, à l'arbitraire et au 
caprice des rois absolus, seule forme de gouvernement que con- 
nussent les vieilles civilisations orientales. 

L'égalité — eh, n'est-ce pas là le signe distinctif de cette société 
juive telle qu'elle est sortie des mains de ces « pauvres », de ces 
« humbles », dont nous parlions tout à l'heure, de tous ces prédi- 
cants et docteurs illustres qui, pour vivre, ne rougissaient pas 
d'exercer un métier manuel — bergers comme Akiba, charpentiers 
comme Jésus — société essentiellement démocratique, je dirai 
presque niveleuse, où les privilèges de la naissance ne comptaient 
pour rien, les privilèges de la fortune, quoi qu'on en ait dit, pour 
peu de chose, et qui ne connaissait d'autres distinctions que les 
seules légitimes, celles de la vertu, du savoir et du talent ? 

Enfin, Messieurs, le dogme de la fraternité humaine — ce fon- 
dement de toute morale, car il embrasse à la fois les devoirs de 
justice et ceux de charité — qui donc l'a plus souvent, plus élo- 
quemment proclamé que les apôtres de la religion juive, depuis 
le Lévitique, qui place dans la bouche de Jéhovah ces sublimes 
paroles : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ; c'est moi, 
l'Eternel, qui l'ordonne 1 », jusqu'à ce rabbin qui, défié par un 
païen de lui apprendre la loi de Moïse pendant qu'il se tenait 

1 Lévitique, XIX, 18. 



XXXII ACTES ET CONFÉRENCES 

debout sur une jambe, la résuma en ces termes : « Ce que tu hais 
pour toi-même, ne le fais pas à ton prochain — voilà toute la 
loi, le reste n'en est que la glose *. » 

Ainsi, Messieurs, se trouve une fois de plus confirmée par l'ana- 
lyse cette vérité qu'énonçait avec tant d'éclat l'un de nos colla- 
borateurs, dans un écrit vraiment digne de servir de piédestal à 
l'œuvre collective de notre Société. « Seul de toutes les religions, 
disait M. James Darmesteter, le judaïsme n'a jamais été et ne 
peut jamais entrer en lutte ni avec la science ni avec le progrès 
social. Ce ne sont pas des forces hostiles qu'il accepte ou subit par 
tolérance ou politique, 'pour sauver par un compromis les débris 
de sa force ; ce sont de vieilles voix amies qu'il reconnaît et salue 
avec joie, car il les a, bien des siècles déjà, entendu retentir dans 
les axiomes de sa raison libre et dans le cri de son cœur souf- 
frant 2 . » 

Je vous demande pardon de m'être égaré un instant sur ces 
hauteurs métaphysiques où ne m'appelait pas mon rôle modeste 
de rapporteur. Mon excuse, c'est le regret que j'ai éprouvé, 
avec bien d'autres, de n'avoir pas entendu développer cette année, 
soit ici, soit ailleurs, mais en tout cas par quelque bouche plus 
autorisée que la mienne, le programme que je viens d'esquisser. 
Sans doute, les éloquents porte-parole de la science juive, absorbés 
par de multiples occupations, n'ont fait que différer l'accomplisse- 
ment du devoir qui leur incombe : l'anniversaire prochain de l'é- 
mancipation légale des Juifs de France, l'année 1891, leur ramè- 
nera l'occasion qu'ils ont laissé échapper en 1889. Et le sujet 
n'aura rien perdu de son actualité, car, par une singulière ironie 
de la destinée, il semble, dans ces années de centenaires, que 
nous soyons condamnés à voir remettre en question l'une après 
l'autre toutes les plus précieuses conquêtes de la Révolution : hier 
la liberté politique, demain peut-être l'égalité religieuse. 

1 Talmud, tr. Sabbat, f° 31 (il s'agit d'Hillel) . 

* James Darmesteter, Coup a" œil sur l'histoire du peuple juif (Calmann Lévy. 
1882), p. 20. 



LE JUIF DE L'HISTOIRE 



ET 



LE JUIF LE LA LÉGENDE 



CONFERENCE 

FAITE A L'ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES JUIVES 
LE 25 JANVIER 1890 

Par M. Isidore LOEB. 



Mesdames et Messieurs, 

Tout le monde sait qu'il circule, sur le compte des Juifs, une 
foule de légendes absurdes, qui n'ont pas le moindre fondement, qui 
sont souvent juste le contraire de la vérité, mais qui tiennent néan- 
moins lieu de vérité et sont accueillies sans difficulté par la crédu- 
lité publique. Il est entendu que nous sommes des matérialistes, 
des gens sans idéal, des usuriers, des avares; que nous haïssons 
le genre humain en général et le christianisme en particulier ; que 
nous avons empoisonné les puits, volé et transpercé les hosties, et 
que nous tuons les enfants chrétiens pour boire, leur sang. Tout 
cela est connu, et je ne m'y arrête pas. 

Ce que je veux vous montrer aujourd'hui, c'est que, dans les 
idées qui courent sur les Juifs, le rôle de la légende est beaucoup 
plus important et plus considérable que vous ne le croyez peut-être 

ACT. ET GONF. G 



XXXIV ACTES ET CONFERENCES 

et qu'on ne le croit généralement. Une foule de récits et d'alléga- 
tions qui passent pour de l'histoire authentique et pour vérité 
acquise, ne sont pas autre chose que des fables imaginées par la 
superstition populaire ou inventées par les ennemis des Juifs. Jamais 
je n'aurais'cru autrefois à une falsification aussi colossale de l'his- 
toire, mais j'en suis venu aujourd'hui à cette conviction que, dans 
tous les récits et renseignements qu'on nous donne sur les Juifs, il 
n'y en a pas un, qu'il soit des temps anciens, du moyen âge ou 
même des temps modernes, qui ne soit d'abord suspect et qu'il ne 
faille soumettre à la plus minutieuse critique avant de l'accepter. 
C'est, du commencement à la fin, un tissu de mensonges, de 
calomnies et d'erreurs. 

Et ce qu'il y a de plus curieux en ceci, quoique cela s'explique 
très bien, c'est que nous-mêmes nous avons souvent cru à ces 
contes, nous les avons regardés comme vrais ; nos chroniqueurs, 
nos meilleurs historiens, et le meilleur de tous, les ont souvent 
accueillis sans défiance. Vous lisez, par exemple, dans nos chroni- 
ques et nos histoires juives, des choses étonnantes sur la fortune 
immense des Juifs au moyen âge, sur leur grand nombre, sur l'in- 
fluence considérable dont ils jouissaient auprès des rois et dans les 
cours. Au moyen âge, tout ce qui regarde les Juifs apparaissait au 
peuple sous un grossissement énorme ; nos pauvres chroniqueurs, 
qui n'avaient, du reste, aucun moyen de contrôle, ont accepté les 
opinions courantes, et nos historiens modernes ont, copié les chro- 
niqueurs. Les erreurs qu'ils ont répétées et propagées sont si 
tenaces que vous-mêmes, tout à l'heure, lorsque j'en démasquerai 
quelques-unes, vous ne me croirez pas tout de suite, et je suis pré- 
paré à rencontrer d'abord quelque résistance. 

Mais j'apporte mes preuves. Il est clair que je ne pourrai pas, 
dans le cours d'une seule conférence, épuiser mon sujet, qui est 
vaste, ni même le traiter sommairement. Je dois me borner à en 
donner ici quelques chapitres détachés et sans lien entre eux. Ils 
suffiront cependant à faire comprendre les faits que je veux mettre 
on lumière. 



LE JUIF DE L'HISTOIRE ET LE JUIF DE LA LÉGENDE XXXV 



Mon chapitre premier sera intitule : « Génie commercial des 
Juifs. » Je parie que vous croyez tous, suivant l'opinion accréditée, 
que les Juifs sont nés commerçants et banquiers, que la nature les 
a créés pour cela, et que, par décret particulier de la Providence, 
ils ont un instinct merveilleux pour les affaires. Et comment ne le 
croiriez-vous pas ? Tout le monde vous le dit et vous le répète sur 
tous les tons ; pas un écrivain qui, en parlant des Juifs, ne mette 
tout de suite en avant les qualités spéciales de la race pour le com- 
merce, notre habileté extraordinaire. Le compliment, en soi, parait 
d'abord très agréable ; il semble mérité, on l'accepte, on y croit, cela 
devient un dogme. Mais justement quand on nous fait des compli- 
ments, c'est le moment de faire attention et de se méfier. Prenez 
garde ! celui qui vante votre génie commercial veut souvent dire que 
vous n'avez de génie et d'intelligence que pour le commerce, que le 
monde des sentiments élevés et des idées nobles vous est fermé, et 
l'éloge qu'il fait de vous n'est qu'une injure déguisée. C'est à 
dégoûter d'être si intelligents ! 

Je ne viens pas ici avec des balances pour doser l'intelligence des 
Juifs; je ne vais pas dire, par excès de modestie, que nous sommes 
moins intelligents que d'autres ; je ne dirai pas non plus, ne serait- 
ce que par modestie véritable, que nous sommes plus intelligents 
que d'autres , et si vous voulez ma pensée tout net , je dirai 
que nous ne sommes ni plus ni moins intelligents que les autres ', 
que nous avons nos qualités et nos défauts ; que, dans le passé, 
nous pouvons rivaliser avec les peuples les plus célèbres, étant 
inférieurs en ceci et supérieurs en cela. C'est un sujet sur lequel on 
peut s'étendre à perte de vue, et où je me garderai bien de proposer 
une opinion arrêtée. 11 n'y a qu'une chose sur laquelle je suis fixé et 
que je veux prouver par des témoignages irréfutables : c'est que les 
Juifs ne sont pas spécialement nés pour le commerce et que les 
qualités qu'ils peuvent déployer dans cette branche de l'activité 
humaine sont des qualités acquises et non pas natives. 



XXXVI ACTES ET CONFERENCES 

Si les Juifs avaient le génie inné du commerce, il est clair que 
leurs ancêtres, à l'époque où ils occupaient la Palestine, auraient 
déjà été des commerçants, aussi bien que les Phéniciens. Et cepen- 
dant ils ne l'ont pas été; pendant toute la durée de la royauté 
jusqu'à l'exil de Babylone, les Juifs ont été des agriculteurs et rien 
que des agriculteurs. Deux de leurs rois, Salomon et Josaphat, 
s'efforcent de créer des relations commerciales avec l'Arabie par la 
mer Rouge * ; ces tentatives sont bientôt abandonnées, l'esprit du 
peuple juif n'était pas tourné vers ces expéditions. S'ils avaient été 
négociants dans l'âme, comme on le prétend, il est clair que pendant 
l'exil de Babylone, quand ils furent en contact avec un peuple aussi 
essentiellement commerçant que les Chaldéens, leur instinct se 
serait enfin révélé, et nous ne verrions pas les Juifs de Palestine, à 
l'époque du second temple et après le retour de l'exil, se livrer 
presque exclusivement à l'agriculture, comme leurs ancêtres. Con- 
trairement à ce que prétendent certains historiens, il est absolument 
faux que l'exil de Babylone ait transformé les Juifs agriculteurs 
en commerçants. Le chapitre lxvi d'Isaïe, écrit pendant l'exil ou 
bien plutôt après le retour de l'exil, place encore le suprême 
bonheur dans la paix de l'agriculteur qui plante sa vigne et en 
mange le fruit (verset 21). Pour le prophète Zacharie, qui a vécu 
en Palestine après l'exil, l'idéal du bonheur consiste dans le repos 
sous la vigne et sous le figuier (chap. ni, verset 10). Dans Ezra et 
dans Néhémie, on ne voit pas figurer autre chose que des agricul- 
teurs et des artisans 2 , le trésor public et le temple ne vivaient que 
de la dîme perçue sur les produits de l'agriculture, les fêtes reli- 
gieuses restent des fêtes agricoles, et un prince de la famille 
d'Hérode y figure encore en portant au temple les prémices de la 
terre 3 . Encore sous Caligula, Petronius, gouverneur de Syrie, en 
l'année 40 de l'ère chrétienne, s'inquiète de la moisson des Juifs et 

1 I Rois, ix, 26-28 ; xxiî, 49-50 ; de II Chroniques, ch. xxvi, il semble bien 
résulter que les Juifs, sous le roi Ouzia, ont possédé quelque temps la côte, 
ordinairement aux mains des Phéniciens ; on ne voit pas qu'il en soit résulté 
aucun mouvement commercial. 

1 Voir, entre autres, le chap. v de Néhémie et le chap. xm. 

3 Agrippa I er , an 40 à 44 de l'ère chrétienne. 



LE JUIF DE L'HISTOIRE ET LE JUIF DE LA LÉGENDE XXXVH 

regarderait comme un grand malheur qu'elle fût détruite. Josèphe 
enfin, l'historien juif contemporain de la destruction du second 
temple et qui devait savoir aussi bien que les historiens modernes 
ce qu'étaient les Juifs de son temps, dit ces paroles remarquables l : 
« La terre que nous habitons n'est pas voisine de la mer, nous ne 
faisons point de trafic et n'avons pas, avec les autres, les relations 
qui en résultent. Nos villes sont loin de la mer, et, habitant une 
terre fertile, nous la cultivons par notre travail, nous appliquant par 
dessus tout à l'éducation de nos enfants et à l'observation de la 
Loi. . . C'est ce qui explique que nous n'ayons pas eu autrefois des 
relations avec les Grecs, comme les avaient les Egyptiens parleur 
commerce d'exportation et d'importation, ou les Phéniciens, qui, 
établis sur le bord de la mer, se sont livrés au négoce et au trafic 
par amour de l'argent. » Autrement dit, le commerce n'est point 
notre fait, c'est catégorique 2 . 

Mais alors comment les Juifs sont-ils devenus commerçants ? Ils 
le sont devenus à Alexandrie 3 , par les Grecs et à l'exemple des 
Grecs ; ils le sont devenus dans leurs colonies d'Asie-Mineure, après 
la conquête d'Alexandre, et toujours à l'exemple des Grecs; ils le 
sont devenus, enfin, dans nos pays, pendant le moyen âge, par la 
simple raison qu'ils y étaient alors traités en étrangers, confinés 
dans les villes, exclus du droit de posséder des terres, et que toutes 
les autres carrières leur étaient à peu près fermées. Il est facile de 
•démontrer (mais ce serait trop long aujourd'hui) qu'il y a eu, au 
moyen âge, une véritable conspiration des lois, de l'opinion, des 
pouvoirs civils et des pouvoirs religieux, pour les forcer à devenir 
négociants et banquiers et à ne pas être autre chose. Une fois 
adonnés au commerce, ils y ont évidemment déployé les qualités 
d'intelligence, d'activité, d'initiative et de persévérance que la na- 
ture et l'éducation leur ont données, et ils ont pu rivaliser, quand 

1 Contre Apion, livre I er , n° 12. 

1 11 est vrai que Josèphe veut expliquer, par ces considérations, comment les 
Juifs étaient anciennement inconnus aux Grecs, mais on voit qu'en décrivant 
l'état social et économique des Juifs, il ne fait aucune distinction entre les Juifs 
anciens et ceux de son temps. 

3 Autour du temple d'Onias, ils étaient certainement agriculteurs. 



XXXVIII ACTES ET CONFÉRENCES 

ils avaient des capitaux suffisants (ce qui était rare), avec les négo- 
ciants de tous les pays. Si c'est un crime d'être né commerçant, ce 
ne sont pas les Juifs qui sont coupables, ce sont précisément des 
représentants de ces races dont on vante l'immense supériorité sur 
la race sémitique, ce sont les Grecs anciens et modernes, ce sont 
les Vénitiens, les Génois, les Pisans et tous les Italiens ■ , ce sont les 
Arméniens de nos jours, ce sont (à ce qu'on prétend) les Anglais. 
Les Juifs, au contraire, ne sont pas nés commerçants, il n'y a jamais 
eu de peuple plus foncièrement attaché qu'eux à l'agriculture, et ce 
qu'on sait de leur histoire en Palestine, dans les deux ou trois pre- 
miers siècles de l'ère chrétienne, montre avec évidence qu'ils vi- 
vaient encore presque exclusivement du travail de la terre 2 . Ce 
qu'on nous raconte du prétendu génie commercial des Juifs, dans 
le sens où on le prend, est une pure ineptie. La vérité est exacte- 
ment ici le contraire de la légende. 



II 



Je passe à un autre point. Les Juifs sont riches, dit-on, et je pa- 
rie que vous le croyez aussi. Hélas ! je le voudrais, quelque incon- 
vénient qu'il y ait à être Rothschild, je voudrais que nous fussions 
tous au moins de petits 'Rothschild ; c'est une satisfaction que je 
souhaite même à ceux qui nous attaquent et qui, certainement, n'en 
feront pas fi. Mais ici encore nous sommes en présence d'une lé- 
gende. Non, les Juifs ne sont pas riches, les Juifs sont pauvres, 
horriblement pauvres. J'ai l'air de faire un paradoxe (c'est le 
malheur auquel je suis exposé toute cette soirée), mais je ne dis 
qu'une vérité certaine et dont je donnerai tout à l'heure la preuve. 

1 Les termes techniques dont on se sert partout dans le commerce et surtout 
dans la banque sont d'origine italienne. Plus tard, ils ont été empruntés aux 
Anglais. 

2 Une partie importante de la Ilichna, recueil de législation civile et reli- 
gieuse rédigé en Judée vers la fin du n e siècle, est consacrée à l'agriculture et 
aux produits agricoles. 



LE JUIF DE L'HISTOIRE ET LE JUIF DE LA LEGENDE XXXIX 

Ce qui fait illusion, c'est qu'il y a dans tous les pays quelques Juifs 
riches qui font le rideau et qui masquent la misère des autres. S'ils 
n'étaient pas Juifs, le plus souvent on n'y ferait pas attention. Qui 
est-ce qui connaît, en France, à part quelques initiés, les noms des 
lords anglais aussi riches ou plus riches que les Rothschild, le nom des 
Vanderbilt, des Goulcl et de tant d'autres 1 ? Le nom de Rothschild, 
au contraire, est connu du monde entier, et il n'y a pas longtemps, 
j'ai lu, dans la relation d'un voyageur français qui a parcouru les 
Khanats d'Asie, qu'un des Khans, voulant lui parler des Juifs, pro- 
nonça tout d'abord le nom de Rothschild. Le grand banquier juif 
a le privilège d'exciter l'attention, l'envie et la haine, parce qu'il 
est juif, il va de soi que sa caisse est le patrimoine commun des 
Juifs, il va de soi aussi que tous les Juifs sont des Rothschild. 

Y a-t-il une loi civile, religieuse ou naturelle qui défende aux 
Juifs de devenir riches et le permette aux chrétiens? Existe-t-il 
un maximum que les fortunes appartenant à des Juifs ne doivent 
pas dépasser ? En quoi ces fortunes pourraient-elles ne pas être aussi 
légitimes que celles qui appartiennent à d'autres ? A cela, il n'y a 
absolument aucune raison, si ce n'est que ces fortunes appartiennent 
à des Juifs. Cette raison pouvait être bonne au moyen âge, elle est 
peut-être bonne pour les gens que la haine religieuse aveugle ou 
que le préjugé égare, je doute qu'elle paraisse suffisante à aucun 
homme réfléchi et honnête, à quelque race, à quelque pays, à quel- 
que religion qu'il appartienne. 

L'estimation de la fortune des Juifs est un problème bien difficile 
et bien délicat. Voici ce qui me fait supposer que les Juifs, même 
dans nos pays (je parlerai tout à l'heure des autres pays), ne sont 
pas si riches qu'on le prétend et que beaucoup d'entre nous le croient 
également. Je prends, par exemple, Paris, qui est une ville excep- 
tionnelle en tout, et qui, pour diverses raisons et surtout pour 



1 Le Figaro du 1 er mars 1890 rapporte que M. Astor, riche Américain, vient de 
mourir laissant une fortune de 750 millions de francs. Qui est-ce qui connaît 
M. Astor en France ? Tout le monde connaît Rothschild en Amérique. Sur les 
grands millionnaires, voir C. de Varigny, Lez grandes fortunes aux États-Unis 
et en Angleterre, Paris, 1889, principalement p. 30-31 ; M. Astor y figure au 
septième raDg. 



XL ACTES ET CONFERENCES 

l'esprit libéral qui règne en France, attire spécialement des Juifs 
riches de l'étranger. J'ai remarqué, néanmoins, que les Juifs de 
Paris ont eu beaucoup de peine à construire leurs synagogues et 
qu'ils ne sont pas arrivés à en faire, malgré leur bonne volonté ma- 
nifeste et le concours de la Ville, malgré le talent incontesté des 
architectes, des édifices d'un grand caractère monumental. Ils ont 
été obligés d'y employer, par économie, des matériaux de second 
ordre. Admettons que ce résultat doive être attribué, en partie, à 
l'indifférence religieuse des familles riches, mais alors ces familles 
doivent à peine compter parmi les Juifs, elles ne sont plus juives 
que de nom, et il serait de toute justice de les défalquer. Voici un 
autre symptôme. Tous ceux qui s'occupent des œuvres juives à Paris 
savent que ces œuvres sont soutenues par 2,500 personnes au plus, 
qui sont toujours les mêmes et parmi lesquelles on en compte un 
grand nombre dont la contribution est assez petite. Sur les 36,000 à 
40,000 Juifs de Paris S il peut y avoir 8,000 pères de famille ; 5,000 
d'entre eux, au moins, sont donc incapables de contribuer aux 
dépenses de la communauté. Ce n'est pas, je pense, un signe de 
prospérité. 

J'admets que cette démonstration ne soit pas d'une rigueur abso- 
lue ; en ces questions, les solutions rigoureuses sont impossibles, 
mais il y a bien des raisons de tenir pour suspect tout ce qu'on dit 
et qu'on a dit de la richesse des Juifs. C'a été un cri universel, pen- 
dant tout le moyen âge et dans ces derniers siècles, que les Juifs 
accaparaient toutes les richesses. Eh bien ! je le demande, que sont 
devenues ces fortunes fabuleuses ? où sont-elles allées ? qui est-ce qui 
connaît, dans le Judaïsme moderne, une fortune qui remonte seu- 
lement à un siècle ? et quelle est la fortune juive de nos jours qui 
durera un siècle ? Un peu de patience 1 ces fortunes s'en iront, se par- 
tageront, s'écrouleront, ou le plus souvent encore passeront d'elles- 
mêmes chez les chrétiens. A l'époque de la Révolution française, lors- 
qu'on prépara l'émancipation des Juifs de France, l'Alsace chrétienne 
tout entière prétendit qu'elle était perdue, que toutes ses terres 

1 Le nombre des décès des Juifs à Paris était de 637 en 1884, 620 en 1885, 
686 en 1886. Ces chiffres indiquent une population juive- inférieure à 40,000 âmes. 



LE JUIF DE L'HISTOIRE ET LE JUIF DE LA LEGENDE XLI 

étaient hypothéquées aux Juifs, que les Juifs ne feraient d'elle qu'une 
bouchée. Qu'y avait-il de vrai dans ces terreurs feintes ou sincères? 
Beaucoup de nous, qui sont nés en Alsace, peuvent le dire : il n'y 
avait rien de vrai, rien du tout ; l'Alsace juive que nous avons 
connue dans le cours de ce siècle était véritablement pauvre, les 
grandes fortunes s'y réduisaient, en somme, à peu de chose, et la 
majorité des Juifs y vivait clans un état très voisin de la misère. 

Et il en a toujours été ainsi, en Alsace et ailleurs. Je me suis 
trouvé amené à analyser, dans notre Revue *, un livre de comptes 
de Vesoul, datant du commencement du xiv e siècle. Qu'est-ce que 
j'y ai trouvé? Que les Juifs de Vesoul avaient assurément de l'ar- 
gent, mais que derrière eux il y avait des banquiers chrétiens, des 
Lombards, qui en avaient bien plus encore et qui leur en prêtaient 
souvent. Plus tard, j'ai pu étudier, dans un ouvrage sur le commerce 
de Marseille au xiii c siècle 2 , les opérations qui se faisaient dans 
cette ville, et qu'y voit-on encore? D'une part, de grandes maisons 
chrétiennes, riches, puissantes, pourvues de capitaux considérables, 
capables d'entreprendre des opérations grandioses ; et à côté d'elles 
des Juifs actifs, laborieux, entreprenants, qui vont chercher les af- 
faires dans les pays lointains, mais qui végètent, faute de res- 
sources, de pauvres gens de rien du tout à côté des grands capita- 
listes chrétiens. Une autre fois, je découvre dans un manuscrit 
hébreu l'histoire d'une taille prélevée sur les Juifs de Perpignan en 
1413, et distribuée entre eux proportionnellement à leur fortune 3 . 
Cette fortune était déclarée sous serment, par chaque père de 
famille, dans la synagogue, en présence du rabbin, devant le rou- 
leau de la loi, la pénalité était grande pour les déclarations fraudu- 
leuses, il y a des chances pour qu'il n'y en ait pas eu beaucoup 
de fausses. J'ai pu montrer, à l'aide de ces déclarations, que la 
fortune des Juifs de Perpignan était bien peu de chose, inférieure 
à la moyenne des fortunes actuelles en France. Si on lit les ar- 
chives de Carpentras, on voit que, pendant tout le moyen âge, 

1 Revue des Etudes juives, tomes VIII et IX,' 'Deux livres de commerce. 
Revue, XVI, 73, d'après Blancard, Docttments inédits sur le commerce de 
Marseille au moyen âge. Marseille, 1884-5. 
3 Revue, XIV, 55. 



XLII ACTES ET CONFERENCES 

la communauté juive y était tenue en haleine par ses créanciers 
chrétiens, constamment obérée et obligée de contracter des em- 
prunts 1 . Les banques juives d'Avignon et de Carpentras n'é- 
taient que jeux d'enfants à côté des banques italiennes établies 
dans ces villes 2 . Et voilà ce que c'était que la fortune des Juifs ! 

Revenons aux temps modernes. Si les considérations que nous 
avons développées tout à l'heure sur la fortune des Juifs de Paris 
ne sont pas absolument probantes, il y a une chose qui est cér- 
ame, indéniable et au-dessus de toute conteste : c'est que les Juifs 
pris ensemble et en masse sont pauvres, misérables, mourant de 
faim. On admet généralement qu'il y a sept millions de Juifs sur la 
terre. Sur ce nombre il y en a à peine un million et demi dont la si- 
tuation soit à peu près satisfaisante. Ce sont les Juifs de France, 
d'Angleterre, d'Allemagne, d'Italie, de l'Autriche, d'une partie de 
la Hongrie, et quelques autres petits groupes européens, plus les 
Juifs des Etats-Unis d'Amérique. Dans tous les autres pays et dans 
toutes les autres parties du monde, la pauvreté des Juifs est ef- 
frayante ; dans la Turquie d'Europe et d'Asie, en Roumanie, en 
Serbie, dans la Bulgarie, même dans une partie de la Hongrie, 
puis au Maroc, en Algérie, en Tunisie, dans la Tripolitaine, en 
Perse, leur misère est extrême. Dans les provinces de l'est et 
du sud de la Russie, dans la Galicie autrichienne, elle est plus 
lamentable encore. La misère physiologique sévit à tel point 
parmi les Juifs de la Russie, renfermés dans cet immense ghetto 
qu'on appelle le domicile fixe, que les conscrits juifs se distinguent 
par une diminution notable du périmètre thoracique. Sur sept mil- 
lions de Juifs, il y en a donc au moins cinq millions qui vivent 

1 Annuaire de la Société' des Études juives, l re aimée (1881), p. 261 et suiv. 

2 R. de Maulde, Les Juifs dans les États français du Saint-Siège, Paris, 1886, 
p. 9. Voir encore, la fortune des Juifs de Valdeolivas, en Espagne, en 1388, dans 
Revue, XVIII, 137. Rigord, et tous les historiens après lui, ont dit que, sous 
Philippe-Auguste, les Juifs possédaient la moitié des maisons de Paris. C'est 
évidemment une de ces incroyables illusions d'optique auxquelles sont sujets les 
ennemis des Juifs. Le Catalogue des Actes de Philippe-Auguste, publié par 
M. Léopold Delisle, mentionne une synagogue des Juifs de Paris (n° 82), 24 maisons 
(n° 86), une autre maison (n° 1189) et une halle aux blés située dans la Juiverie 
(n° 1702). Cette liste n'est pas complète, sans doute, mais elle montre suffisam- 
ment ce qu'il faut penser de la ridicule allégation de Rigord. 



LE JUIF DR L'HISTOIRE ET LE JUIF DE LA LEGENDE XLIII 

clans le plus profond dénûment 1 . Si l'on considère que les Juifs 
plus aisés des autres pays regardent comme un devoir de leur 
donner des secours , et que les Juifs en général sont, dans nos 
pays, par une sorte de pression qui s'exerce sur eux, obligés de 
supporter des charges plus lourdes que leurs concitoyens des autres 
cultes, on trouvera que leur situation économique n'a rien d'en- 
viable, il s'en faut. Ils ne sont pas riches, on veut absolument 
qu'ils le soient ; on les exploite au moins un peu et peut-être même 
beaucoup, et on crie que ce sont eux les exploiteurs. C'est la lé- 
gende, toujours la légende ! 



III 



La légende, vous la rencontrez partout, elle vous attend à tous 
les coins : elle fait de vous des avares, lorsque vous contribuez avec 
une libéralité exceptionnelle à toutes les œuvres de bienfaisance 2 ; 
elle proclame que vous êtes lâches ou au moins poltrons, quand 
l'histoire ancienne comme l'histoire moderne et celle de ces der- 
nières années encore protestent avec éclat contre cette allégation 3 ; 
elle prétend que les Juifs sont des matérialistes, quand ils se sacri- 
fient depuis des siècles à leurs croyances religieuses ; elle assure 

1 Nous en faisons le compte comme suit (en omettant la Hongrie) : 

Russie d'Europe et d'Asie 3,500,000 

Galicie autrichienne 700,000 

Roumanie et Serbie 300,000 

Turquie d'Europe et d'Asie 300,000 

Perse (20,000) et Afrique 200, uOO 

5,000,000 

3 On peut prendre n'importe quelle liste de souscription d'une œuvre de 
bienfaisance à Paris, on y trouvera toujours qu'en proportion, la contribution des 
Juifs est de beaucoup supérieure à celle du reste de la population. 

Au premier plan du tableau symbolique de Meissonnier représentant le siège 
de Paris en 1870 se trouve un Juif, Franchetti. On a parlé dernièrement, dans le 
parlement allemand, de l'impossibilité de fait, sinon légale, où se trouvent les 
Juifs allemands d'arriver aux grades dans l'armée, personne n'a osé dire qu'ils le 
méritaient par une moindre valeur militaire. 



XLIV ACTES ET CONFERENCES 

que vous vous éloignez de la société chrétienne, quand c'est la so- 
ciété chrétienne qui vous tient à distance ; elle assure que vous 
vous considérez comme étrangers aux autres races ou confessions, 
quand vos anciens prophètes déjà, les premiers dans le monde, ont 
annoncé et appelé de leurs vœux l'ère de la fraternité universelle 
et quand la première page de notre Bible proclame l'unité de la 
race humaine I 

Un des reproches les plus fréquents qu'elle vous fait, c'est d'être 
des agioteurs, des usuriers, des prêteurs d'argent durs et cruels. 
Des agioteurs! La plus colossale opération d'agiotage dont l'his- 
toire ait gardé le souvenir est celle de Law, cependant Law 
n'était pas juif et il n'y avait pas de Juifs à Paris, ni presque 
de Juifs en France à cette époque 1 . Lisez l'histoire de Y Union 
générale même chez des écrivains bienveillants, vous verrez à 
quelle spéculation insensée et effrénée se livrait, par exemple, 
la population tout entière de Lyon, et je ne sache pas que Lyon 
compte beaucoup de Juifs 2 . Les Juifs des usuriers! Un homme 
qui jouit dans le monde entier de la plus haute autorité le disait 
l'autre jour 3 : ce sont les chrétiens qui ont fait des Juifs des 
prêteurs d'argent. J'ajoute seulement qu'ils ont fait plus : ils 
ont littéralement, et au sens le plus strict du mot, forcé les 
Juifs à devenir prêteurs d'argent. Ils l'ont fait avec intention, sa- 
chant bien ce qu'ils voulaient. L'Église avait interdit aux chré- 
tiens le prêt à intérêt, qu'elle considérait comme un grand péché, 
on ne pouvait pourtant s'en passer, les Juifs furent obligés de se 
sacrifier et de commettre le péché à la place des chrétiens. J'a- 
joute aussi que la légende du Juif usurier, dans le sens qu'elle a 
aujourd'hui, vient d'un abus de mots. Au moyen âge, tout prêt à 
intérêt était de l'usure, et le mot usure ne signifiait pas autre chose 
que prêt à intérêt .; la légende moderne du Juif usurier, empruntée 

1 M me Alix de Janzé, Les financiers d'autrefois. Paris, 1886, p. 47 : « On ne 
comptait guère que cinq personnes de la cour qui fussent restées en dehors de 
ces spéculations ». 

2 Louis Reynaud, Vannée financière, l re année, Paris, 1883, p. 71-73. La po- 
pulation juive de Lyon est tout au plus de 1,300 à 1,400 âmes. 

* M. Renan, d'après le Figaro du 21 janvier 1890. 



LE JUIF DE L'HISTOIRE ET LE JUIF DE LA LÉGENDE XLV 

aux chroniqueurs du moyen âge, a pris un sens tout nouveau, 
parce que le sens du mot usurier est également nouveau. L'usure 
du moyen âge était un intérêt reconnu légitime ; si la légende 
pouvait avoir des scrupules, elle traduirait en langage moderne 
l'expression du moyen âge et au lieu de Juif usurier, elle dirait 
prêteur juif, mais alors il n'y aurait plus de légende. Il n'y a peut- 
être pas de livre ancien où l'usurier soit plus énergiquement con- 
damné et conspué que dans la Bible. Si vous voulez connaître des 
peuples qui vont à l'usure librement et sans contrainte extérieure, 
voyez, par exemple, les anciens Romains, lisez l'histoire de leurs 
fœneratores, de leur prêt à la petite semaine, des séditions pério- 
diques provoquées chez eux par la misère du peuple que rongeait 
la lèpre de l'usure. Caton lui-même, le vertueux Caton, qui décla- 
mait contre l'usure en public, la pratiquait fort bien dans le parti- 
culier. Voyez aussi ce qu'était l'usure dans les Républiques ita- 
liennes du moyen âge, ce qu'elle était chez ces célèbres prêteurs 
chrétiens connus sous le nom de Lombards et de Caorsins *. Voici 
un passage curieux d'une chronique rimée du moyen âge, qui, 
après avoir raconté que les Juifs furent chassés de France en 
1306/par Philippe-le-Bel, ajoute 2 : 

Je dis, seingnors, comment qu'il ille, 

Que l'entencion en fut bonne ; 

Mes pire en est mainte personne 

Qui devenu est usurier, . . . 

Dont toute povre gent se deut (s'afflige), 

Car Juifs furent debonëres, 

Trop plus en fesant telz affères, 

Que ne sont ore crestien, 

Pleige demandent et lien, 

Gages demandent et tant estorchent (extorquent) 

Que les gens plument et escorchent. 

Cela n'est-il pas bien intéressant et bien instructif et combien 

1 Les banques florentines étaient si répandues au moyen âge qu'il semblait 
qu'il fallait qu'elles fussent partout ; on les appelait le cinquième dément. Voir 
W. Roscher, Nationalœkonomik, 4 e édit., p. 278, note 8. 

* Recueil des Historiens de France, t. XIII, p. 118, Chronique rimée attribuée 
à Geoffroy de Paris, au vers 3101 et suivants. 



XLVI ACTES ET CONFÉRENCES 

d'autres documents de ce genre ne pourrait-on pas invoquer ? Un 
des plus curieux est la danse macabre d'Albert Durer, peinte sur 
les murs de la cathédrale de Baie. Parmi les personnages qui y fi- 
gurent se trouve le Juif, cela va sans dire, mais à côté du Juif se 
trouve l 'usurier, qui n'est pas Juif 1 . Dans un article consacré 
au remarquable ouvrage écrit par Janssen sur le moyen âge , 
M. Burdeau écrit 2 : « Les Juifs étaient l'objet des haines popu- 
laires, mais les usuriers chrétiens les surpassaient en rapacité. 
Certaines fortunes s'élevaient à des sommes scandaleuses. Celle des 
Fugger, d'Augsbourg, avait augmenté, en sept ans, de treize mil- 
lions de florins 3 . » Etienne de Bourbon, prédicateur chrétien du 
xm e siècle, en France, parle souvent avec indignation des usuriers 
chrétiens 4 , et déjà Bernard de Clairvaux, au xn e siècle (1146), se 
plaint des fœneratores chrétiens, qui sont pires que les Juifs. On peut 
dresser sans peine une interminable liste d'écrivains du moyen âge, 
en France et en Allemagne, qui se sont élevés contre l'usure des 
chrétiens 5 . Il n'y a pas eu de Juifs en France, sauf sur quelques 
points éloignés du territoire, depuis 1394, époque de leur expulsion, 
jusqu'à la Révolution, et cependant on y pratiquait fort bien l'usure 
au xvii e et au xvnr 3 siècle aussi bien qu'au moyen âge. Qui jie se 
souvient de l'amusante scène de Molière, dans Y Avare (acte II, 
scène i), où un usurier de la bonne école trouve moyen d'augmenter 
ses profits, déjà énormes, en vendant à son client un mobilier de 
bric-à-brac, dans lequel figurent un luth de Bologne qui a toutes 
ses cordes ou peu s'en faut, et un lézard empaillé de trois pieds et 

1 Toutes les danses macabres, peintes ou écrites, ont probablement ces deux 
personnages ; les danses macabres sont du xv e siècle. 

2 Revue des Deux-Mondes du 15 avril 1888, p. 91 G, d'après Janssen, L' Allemagne 
à la fin du moyen âge. 

3 Se rappeler la valeur plus grande de l'argent à cette époque. La fortune des 
Fugger, eu 1544, était estimée à 63 millions de florins et on disait, en 1575, qu'iis 
pouvaient acheter un empire (Roscher, loc. cit., p. 78, note 12 ; cf. p. 279, note 10). 

4 Etienne de Bourbon, Anecdotes historiques, Paris, 1877 ; voir pages 274, 334, 
361 à 309. M. Israël Lévi nous a signalé cet ouvrage. Voir aussi les Facéties de 
Pogge, où il est souvent question des usuriers chrétiens, et qui contiennent même 
une histoire d'un usurier converti par un Juif. 

8 Gûdemann, dans les trois volumes de sa Cfeschichte des Erziehungswesens, a 
dressé cette liste en partie ; voir ses tables des matières au mot Wucher. 



LE JUIF DE L'HISTOIRE ET LE JUIF DE Lk LÉGENDE XLVII 

demi de long, curiosité agréable à pendre au plancher d'une cham- 
bre. Ce capitaliste facétieux prête à plus de 56 pour cent l . Des 
exemples intéressants tirés des écrivains français et où figurent 
entre autres, Boileau, M mC de Maintenon, Lesage, se trouvent dans 
le dictionnaire de Littré, aux mots denier, usure, usurier' 1 . La 
France a eu ses maltôtiers, traitants, fermiers généraux mal famés 
dont aucun n'était juif, et plus d'une fois des chambres de justice 
ont été instituées pour les juger 3 . Turcaret est de 1703, il n'est pas 
juif, puisqu'il n'y avait pas de Juifs en France à cette époque. De 
nos jours, la Belgique, où il n'y a presque pas de Juifs, après avoir 
aboli les lois d'usure en 1849, a été obligée de les rétablir en 1857 ; 
la Suède, où il n'y a pas de Juifs du tout, a été obligée de faire des 
lois rigoureuses contre les usuriers. En Espagne, où il n'y a pas 
de Juifs non plus ou peu s'en faut, on prétend que l'usure fleurit 
plus qu'en aucun pays 4 . On voit qu'il y a d'autres usuriers que les 
Juifs 5 . 

Je m'arrête un peu plus longtemps sur ce sujet, parce qu'il prend 
un certain intérêt d'actualité dans la représentation du Shyloclc de 
Shakspeare sur un théâtre de Paris, et dans les articles que divers 
critiques de théâtre ont publiés à cette occasion 6 . Je dois d'abord 
rendre hommage à M. Haraucourt, l'auteur du drame français 
tiré de Shakspeare 7 : il a traité l'œuvre comme une œuvre d'art, 

1 II donne 12,000 livres et reçoit, à la fin de l'année, 18,833 livres. 

2 Voir aussi Ducange, au mot usurarii. 

3 En 1716, par exemple ; l'édit pour la formation de cette chambre parle de 
leurs énormes usures (Oscar de Vallée, Les manieurs d'argent, Paris, 1857, 
p. 62). 

4 Cf. le procès-verbal officiel des séances du Reichstag, de Vieone, séance du 
7 février 1890, p. 13327. 

5 Dans les derniers jours de février 1890, les journaux de Paris ont parlé d'un 
usurier qui avait prêté 240,000 francs à un petit-fils de Victor Hugo, en lui don- 
nant 80,000 francs en espèces et 160,000 francs en moellons dont l'emprunteur n'a 
sûrement pas pris livraison. Un autre a prêté récemment (Temps du 2 mars 1890) 
80,000 francs pour lesquels il s'est fait souscrire des obligations montant à 
418,500 francs. Ni l'un ni l'autre de ces usuriers n'était juif. 

6 Entre autres, M. F. Sarce}% dans le Temps du 23 décembre 1887 et Jules 
Lemaître, dans les Débats de la même date. 

7 Edmond Haraucourt, Shylock, comédie en trois actes et sept tableaux, en vers; 
Paris, 1889. 



XLVIII ACTES ET CONFÉRENCES 

avec un sentiment élevé de la mission du poète et sans rechercher, 
dans l'expression de passions vulgaires, un succès de mauvais aloi. 
Je dois aussi adresser mes meilleurs compliments à l'auteur d'un 
des feuilletons écrits sur la pièce *, qui a montré une fois de plus la 
sûreté de son jugement et le flair subtil du critique, en devinant, 
sans avoir probablement étudié l'histoire du drame de Shaks- 
peare, que le Shylock du poète anglais ne doit pas être pris au tra- 
gique, ni même au sérieux, mais que la pièce est une espèce d'opé- 
rette, uniquement faite pour amuser le public grossier de marins 
auquel elle s'adressait d'abord. « Shylock a beau rouler des yeux 
terribles, il a beau lancer sur son débiteur des menaces furibondes 
et repasser sur un cuir le couteau dont il va lui dépecer la poitrine, 
personne dans la salle, en voyant à la barre des avocats le visage 
imberbe de l'aimable Portia, ne peut avoir un instant d'inquiétude. 
On se laisse bercer à cet amusant conte de fées, on s'attend à la 
déconvenue que va subir ce mauvais gredin (de Shylock), qui ne sait 
pas qu'il y a quelque chose de plus fort que l'argent . . . Les chique- 
naudes lui tombent de toutes parts sur son nez crochu, et il s'en va 
tout penaud, reconduit par un chœur d'ensemble. » 

L'histoire du Shylock de Shakspeare prouve la justesse étonnante 
de ces remarques. On vous a fait autrefois, ici même, une conférence 
excellente sur cette pièce 2 , mais, à moins que mes souvenirs ne 
me trompent, la question des origines du Shylock n'y a guère été 
traitée. J'étonnerai probablement beaucoup certains critiques en 
leur disant que Shakspeare n'a pas inventé l'histoire de la livre 
de chair réclamée par un créancier féroce, mais qu'il l'a empruntée 
à un conte qui circulait depuis plusieurs siècles en Europe. La plus 
ancienne version connue est celle du troubadour français Herbers, 
du milieu du xm e siècle, dans son poème rimé du roman de Dolo- 
pathos; puis vient celle des Oesta Romanorum, qui sont du xiv e siè- 
cle ; et enfin celle d'un manuscrit anglais qui paraît être également 
du xiv e siècle. Dans aucune de ces anciennes versions, le créancier 
intraitable n'est juif, dans aucune d'elles il n'est question de Juifs, 

1 M. Sarcey. 

* Conférence de M. Guillaume Guizot. 



LE JUIF DE L'HISTOIRE ET LE JUIF DE LA LÉGENDE XLIX 

mais de payens, de cette race arienne ou prétendue arienne qu'on 
oppose sans cesse à la race sémitique. Le premier qui a trans- 
formé le créancier de notre conte en Juif, est un écrivain italien, 
Giovanni Fiorentino, dans son Pecorone, qui fut écrit en 13T8, et 
c'est la version de Fiorentino qui est parvenue plus ou moins 
directement jusqu'à Shakspeare. On voit que ce n'est pas contre 
l'usure juive que le conte a été inventé, et s'il accuse quelqu'un, 
ce n'est pas nous, mais nos accusateurs 1 . 

Il y a plus encore. Si l'on cherche la signification du conte, on 
voit s'ouvrir des perspectives profondes sur l'histoire morale des 
races qu'on appelle encore ariennes, quoique la théorie des races 
exclusivement ariennes de l'Europe soit aujourd'hui bien mena- 
cée et paraisse prête à s'effondrer 2 . C'est une question qui tient 
étroitement à notre sujet. Le conte qui, après des transformations 
diverses, a donné le Shylock de Shakspeare, appartient à la caté- 
gorie des contes appelés juridiques, il remonte directement à la 
loi romaine des Douze tables, qui n'est pas une loi juive, que je 
sache. C'est cette loi, comme vous le verrez, qui est le vrai Shylock. 
D'après les Douze tables, les créanciers avaient le droit de couper 
des morceaux sur le corps vivant du débiteur insolvable (ceci est à la 
lettre), on ne pouvait même pas leur opposer une petite rouerie du 
genre de celle qui sauve le débiteur de Shylock, la loi dit formelle- 
ment : si plus minusve secuerunt, ne fraude esto ; « s'ils en coupent 
plus ou moins, il n'y aura pas fraude. » L'esprit de cette loi, qui 
s'est maintenue très longtemps à Rome, avec certains tempéraments 
dans l'application, a inspiré toute la législation de nos pays pendant 
le moyen âge, et tous les peuples de l'Europe se sont montrés, 
envers les débiteurs insolvables, d'une dureté inouie. Les législa- 
tions des divers pays varient dans les détails, elles s'adoucissent 

1 Sur tout cela, il faut voir : Simrock, Die Quelle n, des Shakspeare, 2 e édit. , 
1 er vol., Bonn, ".872 ; Graetz, dans sa Monatsschrift, 1880, p. 337 et suiv. ; sur le 
roman de Dolopathos, voir Loiseleur, Essai sur les fables indiennes, dans Leroux 
de Lincy, Hist. des sept sages de Rome, Paris, 1838. 

2 On peut voir, dans 0. Schrader, Sprachvergleichung und Urgeschichte, 
2 e édit., Iéna, 1890, les graves objections que soulève cette théorie et les doutes 
qu'elle inspire à l'auteur, qui cependant y reste encore attaché (voir p. 156 et 
suiv.). 

Actes et conp. n 



ACTES ET CONFERENCES 



avec le temps, tout en restant barbares jusqu'à la cruauté. Le 
débiteur insolvable est réduit à l'état de servitude, il est enfermé et 
enchaîné par son créancier, qui le tient au régime du pain et de 
l'eau et le laisse à peu près mourir de faim ; quand les mœurs de- 
viennent un peu moins sauvages, on se borne à l'interner dans un 
quartier de la ville, ou on le bannit et on le met hors la loi avec 
défense de lui donner asile, ou bien on le prive de son repos en lui 
défendant de demeurer plus d'un mois dans la même maison. C'est 
le supplice de Caïn, meurtrier de son frère. Quand plus tard on lui 
permet de se libérer en cédant tous ses biens à son créancier, cette 
cession des biens est soumise à de révoltantes formalités qui le mar- 
quent pour toujours du sceau de l'infamie. En Norvège, le droit des 
Douze tables existait dans toute sa rigueur, mais avec une modifi- 
cation curieuse : chaque membre du corps était tarifé, et le créan- 
cier enlevait le membre correspondant à la valeur de sa créance. 
Quand la loi n'édictait pas ces pénalités atroces, il était généralement 
permis de les stipuler par contrat. Dans le cas d'un emprunt comme 
dans d'autres circonstances, on engageait, par contrat, sa liberté, 
son corps, un membre du corps à couper 1 , sa tête, son honneur, son 
salut éternel. On a des contrats de ce genre qui datent du xm e , du 
xiv c et du xv e siècle. C'est contre ces abus révoltants ou même di- 
rectement contre la loi des Douze tables que s'élève le conte de la 
livre de chair, il est né à l'époque où l'on commençait à douter de la 
légitimité de ces traitements abominables. Mais on voit qui sont ici 
les coupables et que ce ne sont pas les Juifs 2 . 

Shakspeare connaissait-il, comme on le soutient 3 , le sens de ce 
conte, et son Marchand de Venise est-il bien réellement la protes- 
tation de l'humanité contre une législation barbare et les prêteurs 
au cœur de pierre ? Nous en doutons ; il semble, d'après tout ce que 
nous avons dit, que, s'il avait pris réellement cette histoire au sé- 

1 Un doigt du pied, une main, un œil. 

' Dans la scène de l'Avare que nous avons citée plus haut, l'emprunteur 
égorgé s'écrie aussi : quel juif! Mais Molière est plus philosophe que Shaks- 
peare, il sait très bien que le mot juif n'est ici qu'une figure et ue serait pas 
juste s'il était employé au propre; il se hâte d'ajouter : quel arabe I 

3 M. Jos. Kohler. 



LE JUIF DE L'HISTOIRE ET LE JUIF DE LA LÉGENDE LI 

rieux, son prêteur n'aurait pas été un Juif, mais un chrétien ; l'in- 
tervention du Juif serait presque- un contre-sens '. Mais quoi qu'il 
en soit de cette question, qui ne nous intéresse pas autrement ici, il 
y a une chose qui est certaine, et qui n'a pas été assez remarquée : 
c'est qu'à l'époque où Shakspeare a écrit sa pièce, il n'y avait pas 
de Juifs en Angleterre. Les Juifs ont été expulsés d'Angleterre en 
1290, ils ont été plus ou moins officiellement autorisés à y revenir 
en 1656, et le Marchand de Venise est de 1598. Je sais bien que 
l'on prétend, et avec apparence de raison, qu'à l'époque de Shaks- 
peare, il s'était glissé subrepticement des Juifs en Angleterre 2 , 
mais il est presque certain que c'étaient la plupart des Juifs baptisés, 
venus d'autres pays, et surtout des Juifs baptisés venus d'Espagne, 
et qui étaient déjà élevés depuis un siècle (1492) dans le christia- 
nisme. Supposer que ces quelques Juifs, plus ou moins authentiques 
ou plus ou moins obligés de se cacher, aient pu ou osé exploiter 
toute l'Angleterre par l'usure, au point de soulever contre eux 
l'opinion publique ; supposer que Shakspeare en ait immédiatement 
découvert quelques-uns à Londres et qu'ils se soient complaisam- 
ment prêtés^à se laisser observer par le poète, est une vraie absur- 
dité. De sorte qu'on n'échappe pas à ce dilemne : ou bien le 
Shylock de Shakspeare n'est point peint d'après nature, ou bien, 
si Shakspeare a eu un modèle, ce modèle est chrétien et non pas 
juif. Notre opinion est faite sur ce sujet. Shakspeare ne connais- 
sait pas de Juifs, puisqu'il n'y en avait plus en Angleterre depuis 
trois siècles ; son Shylock est le Juif tel que le représentaient les 
littérateurs chrétiens du moyen âge et le préjugé populaire ; il 
n'est pas le Juif de l'histoire, mais le Juif de la légende 3 . 

1 Tout ce qui précède sur cette législation et sur le sens de notre conte est 
emprunté à Jos. Kohler, Shakespeare vor dem Forum der Jurisprudenz, Wiïrz- 
bourg, 1884. 

2 Sur ce sujet, voir L. S. Lee, dans Oentlemen's Magazine, février 1880; 
le même, Academy du 16 mars 1882 ; Times du 1 er nov. 1883 et Jewish Chronicle 
du o déc, 1884; cf. Revue des Études juives, V, 313; voir aussi Graetz, dans 
Monatsschrift, Le. 

3 II y a des critiques qui. s'extasient sur l'étonnant don de divination de 
Shakspeare, qui aurait si bien décrit les Juifs sans les connaître. Cela ne me 
surprend pas : ils ont pris leur Juif exactement à la même source que Shaks- 
peare, et c'est pour cela qu'ils trouvent la ressemblance si frappante. 



ACTES ET CONFÉRENCES 



IV 



J'ai dit, en commençant cette conférence, que je ne pourrai pas 
épuiser mon sujet, le temps me manque ; je suis aussi un débiteur 
insolvable, mais j'espère que je ne serai pas coupé en morceaux 
pour cela. Je vais, pour finir, vous arrêter un instant sur des fables 
qui, au. premier abord, paraissent être sans importance, tant elles 
sont enfantines et ridicules, mais qui expliquent cependant bien 
des*choses. 

Il n'est plus guère de mode de prétendre que les Juifs sont mal- 
propres l , mais cela se disait beaucoup autrefois, et je l'ai souvent 
entendu répéter en Alsace, dans mon enfance 2 . On disait aussi que 
les Juifs sentent mauvais, qu'ils ont une figure de bouc 3 , qu'ils sen- 
tent comme le bouc ; dans des pays chrétiens où il n'y a pas ou n'y 
avait plus de Juifs, on s'imaginait que les Juifs ont un appendice 
caudal ou des cornes au front 4 , comme il est dit dans cet étrange 
livre de la Sentinelle contre les Juifs que j'ai autrefois analysé dans 
notre Revue s . On assurait aussi que les Juifs ont des maladies se- 
crètes auxquelles on peut les reconnaître '. Ce Pierre de l'Ancre 

1 II est bien possible que chez les Romains, habitués à passer leur temps au 
bain et chez le coiffeur, les Juifs, qui avaient des habitudes moins raffinées, 
aient passé pour malpropres. Les Romains penseraient peut-être de même des 
peuples modernes. Cf. l'histoire, probablement apocryphe, de Dioclétien et du 
Patriarche juif dans Graetz, IV, 2 e édit., p. 303. 

2 M. Joël a prouvé avec la dernière évidence que le Judœorum fœtentium de 
Marc-Aurèle (Ammien Marcellin, XXII, 5) est une faute de copie, pe.ut-être 
intentionnelle, d'un scribe du moyen âge, qui, au lieu de peteutium a mis feten- 
tium. Voir Joël, Bliche in die Religionsgeschichte zum An fange des zweiten christ- 
lùhen Jahrhunderts, 2 e partie, Breslau, 1883, p. 131. Du reste, les pauvres gens 
ne peuvent pas s'habiller magnifiquement, ni prendre des soins de toilette minu- 
tieux, ni vivre d'un régime qui entretient l'haleine bien fraîche, et les Juifs, en 
majorité, ont toujours été horriblement pauvres. 

3 Le bouc est un animal plus ou moins diabolique. 

4 Les cornes et la queue rappellent le diable. 

5 Tomes V, p. 288, et VI, p. 126. 

6 Déjà les écrivains judéophobes d'AJexandrie ont dit ou au moins indiqué que 
les Juifs étaient spécialement sujets à la lèpre (voir Josèphe, Contre Apion, I, 



LE JUIF DE L'HISTOIRE ET LE JUIF DE LA LÉGENDE LUI 

dont M. Israël Lévi a résumé l'ouvrage dans la Revue l , croit fer- 
mement qu'ils ont des esquinancies, écrouelles, flux de sang et 
maladies puantes, qui font qu'ils baissent la tête (encore un signe 
auquel on les reconnaît). L'auteur de la Sentinelle sait aussi qu'il 
y a des Juifs qui ne peuvent pas cracher; d'autres qui, pendant 
le sommeil, ont la langue envahie de vers ; d'autres qui ont des 
plaies sanglantes sur la main ou sur diverses parties du corps. 
Une des plus curieuses descriptions des Juifs, est celle qui a été 
faite en Espagne, au xv° siècle probablement, et où chacun de 
leurs membres est comparé aux membres correspondants de l'Al- 
boraïque -, la bête fabuleuse et démoniaque montée par Mahomet, 
ennemi du christianisme, comme les Juifs. On peut commencer par 
rire de ces billevesées, il est clair qu'elles sont l'oeuvre de la lé- 
gende, mais ces légendes ont un sens, et il faut tâcher de les 
comprendre. 

Je ne m'attarderai pas à chercher l'explication rationaliste ou 
historique de ces singulières opinions ; dans la bouche des chré- 
tiens, plusieurs d'entre elles ne veulent dire simplement que ceci : 
les Juifs nous dégoûtent ! De toutes les formes de mépris, celle du 
dégoût physique est la plus grossière et la plus expressive. Je ne 
m'arrête pas à tous les détails du sujet, mais je veux vous prier de 
porter un peu plus longtemps votre attention sur cette histoire des 
plaies et maladies secrètes des Juifs, elle contient des épisodes assez 
curieux. 

Je ne sais au juste quand est née cette fable des maladies 
auxquelles se reconnaissent les Juifs ; on peut déjà en trouver des 
traces en Espagne, au xiv 3 siècle 3 , mais sous la forme qu'elle a 
prise finalement, elle ne doit guère remonter au-delà du xvn e siècle. 

26, 32, 34 ; II, 2 ; Tacite, Histoires, V, 3 ; Justin, XXXVI, 2; mais il y a une 
grande différence entre cette légende et celle des maladies secrètes des Juifs ima- 
ginée au moyen âge. 

1 Revue, XIX, 235. Cet ouvrage a été écrit sous Louis XIII ; publié à Paris 
en 1622. Le passage sur les maladies des Juifs se trouve Revue, ibid., p. 240. 

* Revue, XVIII, 238. 

3 Semtob ben Isaac Schâfrout (voir Revue, XVIII, 219 et suiv.) dit, dans son 
ouvrage manuscrit, qu'on prétendait que les Juifs étaient sujets aux liémor- 
rhoïdes. 



LIV ACTES ET CONFERENCES 

C'est à cette époque, à ce qu'il semble, qu'on a commencé à classer 
et cataloguer les prétendues maladies secrètes des Juifs. Le plus 
ancien tableau de ces maladies serait de 1634 *, chacune des douze 
tribus d'Israël y figure avec ses maladies propres, qui sont carac- 
téristiques de la tribu, qui se perpétuent dans les descendants de la 
tribu, et qui sont infligées éternellement par Dieu à la tribu en 
punition du rôle spécial qu'elle a joué dans la scène de la Passion. 
La tribu de Ruben a frappé Jésus ; aussi, tout ce que touchent les 
Rubénites se fane en trois jours, ce qu'ils sèment ne pousse pas et 
jamais aucune verdure ne croît sur leur tombe. La tribu de Siméon 
a cloué Jésus sur la croix ; quatre fois par an les descendants de 
Siméon ont des plaies aux pieds et aux mains d'où sort du sang, 
La tribu de Lévi a craché sur Jésus ; les Lévites ne peuvent pas 
cracher plus loin que leur barbe ("c'est un trait que nous retrouve- 
rons plus loin). Je saute quelques tribus, ce serait trop long. Celle 
de Zabulon a tiré au sort les vêtements de Jésus ; aussi, tous les 
25 mars (jour de la Passion), les descendants de Zabulon ont des 
plaies dans la bouche et crachent du sang ; ceux de Dan ont tous 
les mois des plaies puantes qui les incommodent fort et qu'ils ne 
peuvent guérir qu'en y répandant du sang chrétien, qui représente 
évidemment le sang béni par la rédemption ; ceux d'Asser ont le 
bras droit plus court que l'autre ; ceux de Nephtali puent comme des 
cochons ; chez ceux de Joseph, les femmes, après l'âge de 33 ans, 
ont toutes les nuits, pendant le sommeil, la bouche pleine de vers 
vivants ; ceux de Benjamin ne peuvent pas regarder en l'air et 
sont obligés de porter la tête basse. 

Voilà ce beau tableau, il n'est pas aussi inoffensif qu'il est ridi- 
cule, il paraît que c'est justement pour se guérir de ces maladies 
(cela est déjà suffisamment indiqué ici) que les Juifs cherchent du 
sang chrétien, car ce sang, cela est prouvé, peut seul guérir ces ma- 
ladies, c'est un remède surnaturel à des souffrances surnaturelles. 
Les maladies des Juifs servent déjà à quelque chose, comme on voit, 
à accuser les Juifs de tuer les enfants chrétiens pour prendre leur 
sang. Elles servent encore à d'autres objets et vous n'êtes pas au 

1 D'après Schudt, Jûdische Denhvilrdigkeiten, l or vol., livre VI, chap. 20. 



LE JUIF DE L'HISTOIRE ET LE JUIF DE LA LÉGENDE EV 

bout de vos étonnements. Vous ne savez peut-être pas à laquelle des 
douze tribus vous appartenez les uns et les autres, d'autant plus 
qu'on parle beaucoup de la disparition de dix de ces tribus. Et 
bien [ il j a des gens qui le savent pour vous, il paraît que positi- 
vement les douze tribus se reconnaissent encore aujourd'hui aux 
maladies particulières de chacune d'elles. Ecoutez ceci : 

« Il est certain que les tribus ont conservé presque intacts les 
traits qui les distinguaient jadis et dont plusieurs sont indiqués 
dans la Bible. Gambetta (dont on fait un Juif pour la beauté de la 
démonstration), avec son nez d'une courbe si prononcée, se rattache 
à la tribu d'Ephraïm; de même, de R... et P. .. ; C..., noir et velu, 
est de la tribu de Jacob (c'est une tribu que nous ne connaissions 
pas); H... A..., avec ses yeux striés en filaments rouges, se 
réclamait de la tribu de Zabulon ... ; L . . . , avec sa petite tête 
chafouine, est d'Asser. Les tribus se flairent, se sentent, se rap- 
prochent entre elles, mais dans l'état actuel de cette science em- 
bryonnaire (oh! la science!), on ne peut formuler aucune règle 
précise. » 

Qui a écrit ces monstruosités? un homme fou à lier, un halluciné 
ou un simple mystificateur? C'est l'auteur de la France juive l . 
Est-il possible de croire, je le demande, qu'il les ait écrites sérieuse- 
ment, et n'est-on pas autorisé à penser qu'un livre qui contient de 
pareilles absurdités et mille autres de cette espèce, débitées avec 
un sérieux admirable, n'est pas- autre chose qu'une énorme fumis- 
terie 2 . 

Et maintenant que vous avez fait connaissance avec toutes ces 
fables grotesques ou perfides des Juifs qui puent, des Juifs qui sont 
laids et malpropres, qui ressemblent à des boucs, qui ont des plaies 
secrètes, qui ne peuvent pas cracher, qui baissent la tète, et aussi, 

Tome I, p. 34-35. Nous ne savons si cette caractéristique des tribus est de 
l'invention de l'auteur, nous ne l'avons trouvée nulle part ailleurs. Les noms 
propres que nous indiquons par -des initiales sont en toutes lettres dans l'ou- 
vrage. 

Depuis que nous avons lu, dans la, Dernière bataille (paru en mars 1890), 
cet étonnant chapitre sur la main, où l'auteur discourt, avec une dévotion si 
profonde, sur les lois de la chiromancie, nos doutes sur le caractère de ses 
ouvrages paraissent levés. Il semble bien que ce soit du pur mysticisme. 



LVI ACTES ET CONFÉRENCES 

pour mentionner des allégations plus graves, des Juifs qui cher- 
chent du sang chrétien, qui tuent des enfants chrétiens, qui percent 
des hosties, qui empoisonnent les puits, et ainsi de suite sans fin, 
laissez-moi vous apporter ici un dernier portrait. Je l'ai composé 
en rassemblant, avec la plus grande fidélité, tous les traits épars 
d'un vaste et remarquable tableau de M. Tuchmann, publié dans le 
iv e volume du journal Mèlusine. Je reproduis aussi textuellement 
qu'il est possible dans une composition de ce genre : 

« Ils exhalent des aisselles une odeur désagréable ou se font 
remarquer par leur malpropreté ; ils exhalent une odeur très forte 
qui les dénonce, et cette malpropreté et cette odeur indiquent les 
souillures de leur âme, le diable ne leur permet pas de se laver, 
leur puanteur vient de leurs relations immondes avec le diable ; ils 
baissent ordinairement la vue contre terre et n'osent regarder en 
face (rappelez- vous la tribu de Benjamin), ils ont la mine sour- 
noise, sont méfiants et affectent, dans leur démarche, un air mysté- 
rieux. Ils portent souvent une barbe de bouc ; en Russie, ils portent 
des cornes et leurs femmes des queues. Ils sont laids, difformes, 
maigres, ont les cheveux en désordre, la mise négligée et sordide. 
Ils ont des maladies et des marques secrètes sur diverses parties 
du corps, aux bras, aux aisselles, dans la bouche, sous la langue, 
(se rappeler les tribus d'Asser, de Zabulon, de Joseph), à l'intérieur 
des lèvres, au palais, dans l'oreille ; souvent ils ne peuvent pas 
cracher (tribu de Lévi), d'autres n'éprouvent jamais le besoin de 
se moucher. Ils signent des pactes avec le diable, profanent des 
hosties, achètent des enfants pour les tuer dans la croyance que ce 
sacrifice d'une vie innocente prolongera leur propre vie ; ils se 
mangent entre eux, comme des anthropophages, font des sacrifices 
aux démons, ont des réunions secrètes où ils pratiquent des mys- 
tères abominables. » 

Quel est ce portrait, Messieurs ? Vous croyez sûrement que c'est 
celui des Juifs ; eh bien ! non, et c'est une surprise que je vous mé- 
nageais. Ce portrait est l'image qu'on se faisait, principalement aux 
xvi c , xvn e et xvm e siècles, et qu'on se fait encore de nos jours, de 
certaines classes d'hommes, imaginaires ou réels, et qui n'avaient ou 
n'ont de commun avec les Juifs que la réprobation dont ils étaient 



LE JUIF DE L'HISTOIRE ET LE JUIF DE LA LÉGENDE LVU 

ou sont frappés. C'est d'abord et avant tout le portrait des sorciers l 
tel qu'on le trouve dans les superstitions populaires de toutes les na- 
tions européennes et dans les compilations des démonographes. C'est 
aussi le portrait de toutes les communautés qu'un écrivain français 
a appelées les races maudites, cacous, caqueux, crétins et autres. 
C'est enfin le portrait de toutes les sectes condamnées par l'Église 
comme hérétiques, les cagots, les marrons, tous les hérétiques en 
général ; et, par divers traits, celui des lépreux et des mendiants, 
gens maudits également. Les francs-maçons aussi peuvent s'y 
reconnaître, et, à une époque bien rapprochée de nous, sous le se- 
cond empire, on croyait à Perpignan que, dans leurs réunions, ils 
sacrifiaient l'un d'eux pour le manger 2 . Entre tout ce monde de 
sorciers, d'hérétiques, de lépreux d'une part, et les Juifs d'autre 
part, il n'y a pas de différence ; Juifs et sorciers, sorciers et Juifs, 
pour la foule c'est la même chose. La ressemblance est' même 
beaucoup plus exacte qu'on ne le croirait. Les Juifs sont effecti- 
vement des sorciers et des fascinateurs, les témoignages à cet 
égard sont maintenant nombreux, et il y a longtemps que je le 
soupçonne. J'ai toujours pensé que la grande vogue des médecins 
juifs au moyen âge tenait en partie à la puissance surnaturelle 
qu'on leur attribuait 3 . Saint Louis a défendu aux Juifs d'exercer 
la magie 4 ; à Tolède, il était convenu que les prières des Juifs 
obtenaient la pluie quand elle refusait de venir sur la prière des 
chrétiens 5 ; les Juifs d'Espagne passaient pour laisser à leurs fils 
la Clavicule de Salomon et autres livres de magie 6 ; si les Juifs 
d'Angleterre ne peuvent pas assister au couronnement de Ri- 
chard I er 7 , c'est probablement parce qu'on craint qu'ils ne jettent 
le mauvais œil ; enfin, suivant l'hypothèse ingénieuse de M. Tuch- 
mann s , le fameux canon 49 du concile d'Elvire, de l'année 320, 

1 L'étude de M. Tuchmann a pour titre : Les fascinateurs. 

1 Tuchmann, l. c, col. 370. 

3 Cf. Cassel, dans l'article Juden de l'Encyclopédie Ersch et Gruber, p. 66-67. 

4 Graetz, VII, 2 e édit. , p. 467. 

5 Schebet Jehtida, édit. Wiener, p. 109 et 122. 

* M. Israël Lévi, sur P. de l'Ancre, l. <?., p. 244. 

7 Ibid., p. 245, note 2. 

8 Mélusine, l. c. 



LVIII ACTES ET COiNFÉRENCES 



veut dire qu'il faut éviter qu'un Juif ne bénisse la récolte des champs, 
parce que les Juifs ont le mauvais œil contre lequel la bénédiction 
du- prêtre chrétien serait ensuite impuissante *, Qui n'a pas le mau- 
vais œil, du reste ? Des papes mêmes l'ont eu, entre autres Pie IX 
et au plus haut degré, 

Que veux-je conclure de tout ceci? C'est que le portrait du Juif; 
dans tous ses traits, est juste aussi fidèle que celui du sorcier ; l'un 
est un portrait de fantaisie, l'autre l'est également. Les Juifs, dont 
on parle et qu'on accuse, ce ne sont pas les Juifs véritables, ce 
sont les Juifs de la légende. Les idées, les sentiments et les pré-, 
ventions qu'on nourrit à leur égard ne sont pas pris dans la vie 
réelle, ils ne sont pas le fruit de l'expérience et de l'observation, mais 
de pures inventions, où il n'y a de vrai que l'immense agitation 
d'esprit de celui qui les conçoit. Toute personne et toute com- 
munauté qui, même par des détails insignifiants de la vie civile 
ou religieuse, se distingue de la masse, est suspecte, calomniée, 
malmenée et maltraitée. N'avons-nous pas vu récemment, à pro- 
pos de cette représentation de Shyloclc dont j'ai parlé, un écrivain 
brillant, mais qui a quelquefois ses nerfs, se plaindre de nos livres 
de prière en hébreu et de notre prétendue passion d'être à part, 
qui l'agace et l'irrite 2 ? Ce crime est exactement celui des sorciers, 
des hérétiques, des huguenots et protestants, des lépreux; il est 
celui des étrangers, qui sont un peu partout considérés, par le peu- 
ple, comme des êtres dangereux 3 , et les prêtres catholiques eux- 
mêmes sont, par la même raison, tenus en suspicion par la foule, 
ils ont le mauvais œil 4 . Les Juifs sont tout cela ensemble : plus ou 
moins hérétiques, plus ou moins lépreux, tous plus ou moins prêtres 
également pour le peuple 5 , sorciers tout à fait, et finalement étran- 

1 Aguirre, Colleetio consiliorium omnium Hispania, tome I er , p. 279. 

5 M. Jules Lemaître, dans le feuilleton des Débats cité plus haut, édition du 
soir. M. Lemaître aurait pu facilement se procurer, dans une librairie, la tra- 
duction frauçaise de nos prières. L'inquiétude qu'elles lui inspirent se dissipera 
peut-être quand il saura que l'immense majorité des Juifs ne les comprend pas 
plus que lui dans le texte original. 

3 Tuchmann, l. c, col. 342 et suiv. 

* Ibid. 

5 Et même, on dirait, pour M. Jules Lemaître. 



LE JUIF DE L'HISTOIRE ET LE JUIF DE LA LEGENDE LIX 

gers, d'une autre race. Quoi d'étonnant que toutes les préventions 
se réunissent et s'accumulent sur nos tètes ! Les protestations et 
les preuves n'y font rien, nous sommes en pleine légende et que 
peuvent les faits contre la légende ? Malgré notre patriotisme 
éprouvé, nous serons une race sans patrie ; malgré l'antiquité de 
notre séjour dans nos pays, antérieur souvent à celui de beaucoup 
d'autres habitants qui les ont envahis plus tard *, nous serons 
des nouveau - venus ; malgré le peu de certitude des théories 
sur les races ariennes, nous serons seuls des allophyles. Ce n'est 
pas nous qui nous séparons de la majorité, c'est la majorité qui 
se sépare de nous, c'est elle qui, par un sentiment de défiance 
presque maladive, nous éloigne et nous repousse. On s'obstine à 
nous regarder comme quelque chose de singulier , de mysté- 
rieux, et aussitôt l'imagination de prendre le trot et le galop, la 
ronde infernale qui se met à tourner, tous les soupçons, toutes 
les craintes et toutes les terreurs qui s'éveillent, prennent corps, se 
transforment en fantômes effrayants. Comment expliquer autre- 
ment, par exemple, que dans un pays de trente-six millions d'âmes, 
on prétende que la nation entière est assujettie et subjuguée par les 
Juifs, qui y sont au nombre de soixante-dix mille ? S'il y a quelque 
chose de sérieux dans le livre de la France juive, c'est cela, c'est 
ce perpétuel et obsédant cauchemar. 

Il y a là un problème de psychologie que l'on peut recommander 
à l'attention des historiens et des philosophes. C'est aussi un pro- 
blème social pour la solution duquel je suis sûr que nous ren- 
contrerons le concours de tous les hommes sincères et honnêtes. 
L'histoire des persécutions subies par les Juifs est une honte 
pour l'humanité et qui doit rendre modestes ceux qui parlent de 
civilisation, de progrès, de morale et de charité. Ce n'est pas 
seulement au moyen âge, c'est aujourd'hui et tous les jours que 
nous voyons se produire, au sujet des Juifs, les mensonges les plus 
effrontés, les exagérations les plus ridicules, les documents inventés 
de toutes pièces, des allégations prises en l'air et affirmées avec 
un aplomb inoui 2 . La légende se forme sous nos yeux, nous voyons 

1 Comme, par exemple, les Normands en France. 

2 Par exemple, les 44 préfets juifs de France, les 35,000 Juifs étrangers uatura- 



LX ACTES ET CONFÉRENCES 

comment elle se fabrique, comment elle est accueillie par la crédu- 
lité publique. La littérature chrétienne du moyen âge, les haines 
religieuses, les préjugés héréditaires et ataviques lui ont frayé le 
chemin. Nous entendons dire que des gens qui n'ont jamais vu ni 
connu de Juifs, qui n'ont jamais souffert par eux et qui ne savent 
absolument rien d'eux, s'associent avec passion à une campagne 
antisémitique. Des cris de détresse sur la prétendue toute -puissance 
des Juifs viendraient de départements où il n'y a pas et n'y a jamais 
eu de Juifs, où les Juifs sont un mythe. Cela ne m'étonne pas. Que 
voulaient de plus, aux Juifs, Shakspeare et ses auditeurs, puisque 
depuis trois siècles il n'y avait plus de Juifs en Angleterre? Que leur 
voulait ce Pierre de l'Ancre, en 1620, puisque depuis deux siècles 
il n'y avait plus de Juifs en France, sauf quelques exceptions sans 
importance * ? Le préjugé seul peut expliquer ces haines aveugles 
et sans objet. 

Je ne sais si les temps sont proches où ces misérables querelles 
prendront fin, mais j'ai confiance dans l'avenir. On nous attaque 
au nom des intérêts des classes populaires 2 , il me semble que le 
jour n'est pas éloigné où les classes populaires se détourneront, 
plus encore qu'elles ne le font à présent, des agitateurs qui les 
trompent et se moquent d'elles. Je crois bien que l'humanité re- 
vient de plus en plus à l'idée biblique où la grande fonction de 
Dieu est d'être juste et de rendre les hommes heureux. Aucun livre 
ancien n'est plus sévère que la Bible pour ceux qui exploitent et 
oppriment le pauvre monde. La moitié de la Bible hébraïque est 
consacrée à défendre, contre le riche, les intérêts des pauvres et 

lises tout exprès pour les élections, les 3 millions donnés au ministère pour les 
élections, la main-mise par un banquier juif sur les terres de Bohême, les 
projets ténébreux de l'Alliance Israélite sur les terres de Galicie, l'argent dépensé 
à pleines mains pour corrompre les juges dans un récent procès de Galicie intenté 
à des agents d'émigration. Il est clair aussi que c'est le fameux or des Juifs qui 
a gagné le procès de Tiszu-Eszlar. Mais nos adversaires ne craignent-ils pas 
qu'on ne dise que les consciences sont bien faciles à acheter ? Cela me parait 
pourtant fort humiliant pour eux. 

1 Voyez aussi le rapport de M. A.rnoul, de 1711, publié par M. Jonas Weyl, 
Revue, XII, 273; et la pièce de 1681, publiée par M. Abr. Cahen, Revue> 11, 
116 et suiv. 

2 Réunion de Neuilly du 19 janvier 1890. 



LE JUIF DE L'HISTOIRE ET LE JUIF DE LA LÉGENDE LXI 

des humbles. Aussi longtemps qu'il restera dans nos cœurs une 
étincelle de l'esprit biblique, nous serons avec les opprimés (dont 
nous sommes) contre les oppresseurs, avec ceux qui veulent rap- 
procher les hommes contre ceux qui les divisent, avec ceux qui 
veulent apaiser les haines de races, contre ceux qui les attisent, 
et nous resterons fidèles au grand idéal des Prophètes, qui est celui 
de la fraternité universelle. Cet idéal n'est pas du goût de certains 
idéalistes plus distingués que nous, à ce qu'il paraît. Après avoir 
passé, pendant des siècles, pour le plus haut rêve de l'humanité, il 
n'est plus en faveur aujourd'hui, on nous le fait assez voir. Les 
rivalités sociales et nationales, et, par-dessus tout, la défaite de la 
France, qui a été la défaite de toutes les idées généreuses en 
Europe, ont fait qu'il subit une éclipse. Nous le garderons cepen- 
dant, parce que c'est le bon, et on y reviendra. 



PROCÈS-VERBAUX DES SÉANCES DU CONSEIL 



SÉANCE DU 26 DÉCEMBRE 1889. 

Présidence de M. Moïse Schwab. 

Le Conseil s'occupe de l'impression du volume des textes latins 
et grecs. M. Th. Reinach communique les propositions de l'impri- 
meur. Le Conseil autorise M. Th. Reinach à préparer un projet de 
traité avec ce dernier. 
L'Assemblée générale est fixée au 25 janvier 1890. 
Sont reçus membres de la Société : 

MM. Camille Bloch, présenté par MM. Théodore Reinach et 
Israël Lévi. 
Ruff, rabbin de Sedan, par MM. Zadoc Kahn et Israël 

Lévi. 
Israelsohn, par MM. J. Derenbourg et Israël Lévi. 
Fuerst, rabbin, par MM. J. Derenbourg et Israël Levi. 



SÉANCE DU 30 JANVIER 1890. 
Présidence de M. J. Oppert, président. 

M. le président prononce une allocution vivement applaudie. Il 
propose d'adresser à M. Ad. Franck une lettre officielle pour le 
remercier des services qu'il a rendus à la Société. 

M, Israël Lévi propose de décerner à M. Franck le titre de pré- 
sident honoraire. 

M. Zadoc Kahn pense que ce titre impliquerait la renonciation à 
redevenir jamais [président actif, le Conseil préférera sans doute 
laisser à M. Franck le moyen de remplir de nouveau les fonctions 
dont il s'est acquitté avec tant de dévouement. 

La proposition de M. le président est adoptée. 

M. Zadoc Kahn propose de voter des remerciements au confé- 
rencier de la dernière assemblée générale, M. Isidore Loeb, qui ne 
cesse de rendre des services de tout genre à la Société. Il propose 



PROCÈS-VERBAUX DES SÉANCES DU CONSEIL LXIII 

également de remercier M . le Secrétaire pour ses excellents rap- 
ports. 

Ces deux propositions sont adoptées. 

M. Salomon Reinach exprime le regret qu'à la dernière assem- 
blée générale, par suite de circonstances indépendantes de sa vo- 
lonté, le conférencier ait été acculé à un espace de temps trop 
limité. 

M. Loeb propose, pour remédier à cet inconvénient, de suppri- 
mer à l'avenir le rapport du secrétaire ou la conférence. 

M. Zadoc Kahn combat cette idée. Le rapport est indispensable 
pour mettre la Société au courant de^ la situation intellectuelle, la 
conférence pour attirer le pubic. 

M. Salomon Reinach demande que le rapport soit désormais inti- 
tulé « Conférence sur les travaux de la Société ». 

M. Théodore Reinach insiste pour le maintien du Rapport an- 
nuel : le rapport littéraire est aussi nécessaire que le rapport 
financier. 

M. Maurice Vernes fait hommage d'un volume qu'il vient de pu- 
blier sous le titre de « Les résultats de l'exégèse biblique ». 

L'ordre du jour appelle l'élection des membres du Bureau. 

Sont élus ; 

Vice - présidents : MM. Hartwig Derenbourg- et Théodore 
Reinach ; 

Trésorier : M. Erlanger ; 

Secrétaires : MM. Albert Cahen et Vernes. 

MM. Zadoc Kahn, Isidore Loeb, S. Reinach, Halévy et 
Schwab sont élus membres du Comité de publication. 



SÉANCE DU 27 FÉVRIER 1890. 

Présidence de M. J. Oppert, président. 

Sont élus membres de la Société : 

M me Kann, présentée par MM. Théodore Reinach et Zadoc 
Kahn ; 



LX1V ACTES ET CONFERENCES 

MM. Metzger, rabbin de Belfort, par MM. Zadoc Kahn et 
Lévi ; 
Charles Weissweillee, par les mêmes ; 
Philippe Bloch, rabbin de Posen, par les mêmes ; 
Vogelstein, rabbin de Stettin, par MM. Halévy et Isi- 
dore Loeb. 
M. Schwab fait une communication sur une traduction en grec 
moderne du Pentateuque étudiée par M. Beleli. 

31. Isidore Loeb fait une communication sur Mèir de Rothen- 
bourg. 



SÉANCE DU 27 MARS 1890. 
Présidence de M. Théodore Reinach, vice-président. 

31. le président exprime la reconnaissance du Conseil pour l'hom- 
mage public rendu par M. le Grand Rabbin Zadoc Kahn à la So- 
ciété des Etudes Juives, lors de son installation comme grand 
rabbin du Consistoire central. 

M. le président remercie également 31. Albert Cahen de sa con- 
férence sur la musique liturgique des Juifs. 

M. Salotnon Reinach veut bien se charger d'en faire une, à la 
fin du mois d'avril, sur Y Arc de triomphe de Titus. 

M. Alexandre Cohen, présenté par MM. Th. Reinach et Zadoc 
Kahn, est élu membre de la Société. 

31. Lazard fait une communication sur un règlement inédit pour 
les Juifs de France au xiv e siècle ; il entretient le Conseil d'un 
projet de publication de pièces inédites. 

Les secrétaires : Albert Cahen, Vernes. 



Le gérant, 

Israël Lévi. 



VERSAILLES, IMPRIMERIE CERF ET FILS, 59, RUE DUPLESS1S. 



L'ARC DE TITUS 

CONFÉRENCE 

FAITE A LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES JUIVES LE 3 MAI 1890 
Par M. Salomon REINACH 

Attaché des Musées nationaux. 



Mesdames et Messieurs, 

En l'an 66 de l'ère chrétienne, sous le règne de Néron, une 
émeute, née de motifs en apparence futiles, éclata subitement à 
Jérusalem. Le procurateur romain, Gessius Florus, avait refusé de 
condamner un Grec qui s'était permis d'immoler des oiseaux à la 
porte de la synagogue de Césarée. Le mouvement populaire fut 
d'abord impitoyablement réprimé ; mais les Juifs soulevés prirent 
bientôt le dessus et, après la retraite du procurateur, massacrèrent 
les garnisons qu'il avait laissées dans les trois forts ou tours qui 
dominaient l'enceinte de Jérusalem *. 

Il ne m'appartient pas de vous raconter les péripéties de la guerre 
terrible dont les événements du printemps de 66 marquèrent les 
débuts. La défaite du gouverneur romain de Syrie, Cestius Gallus, 
qui perdit six mille hommes et toutes ses machines de guerre dans 
l'automne de la même année 2 , fit comprendre à Néron que l'affaire 
était sérieuse et que cette rébellion d'un petit peuple mettait en 

1 Tillemont, Histoire des Empereurs, t. I, p. 498-504. 

2 Jbid., p. 50G-508. 

ACT. ET CONF. Ë 



LXVI ACTES ET CONFERENCES 

danger tout l'Orient de l'Empire. Il envoya Yespasien en Judée 
avec une armée considérable, qui commença les opérations dans 
l'automne de l'année 6*7 1 . 

Yespasien avait alors cinquante-huit ans. C'était un rude soldat, 
d'extraction assez humble, qui avait successivement servi en 
Thrace, en Germanie, en Bretagne, en Affique, donnant partout à 
ses soldats l'exemple de la tempérance, du courage et de la simpli- 
cité. Son fils Titus, qui l'accompagnait, avait le commandement 
d'une légion. 

Jérusalem fut sauvée momentanément par la mort de Néron, 
survenue le 9 juin 63, et par les sanglants désordres qui la sui- 
virent. La seule année 69 vit trois empereurs à Rome, Galba, 
Othon et Vitellius. Le 3 juillet, l'armée de Vespasien le proclama 
empereur ; le 20 décembre, la mort de Vitellius assurait la posses- 
sion de l'empire au chef des légions romaines en Orient. Pendant la 
guerre civile, il s'était établi en Egypte, abandonnant à son fils 
Titus le commandement des troupes de Judée. Titus, dans l'attente 
des événements d'Italie, se tint sur la réserve pendant près d'un 
an, laissant les factions hostiles se déchirer entre elles à Jérusalem. 
Lorsqu'il reparut sous les murs de la ville, au printemps de 70, ce 
fut avec l'intention arrêtée d'en finir avec la résistance des Juifs 2 . 

Alors commença le siège effroyable de cinq mois dont les épisodes, 
à la fois sauvages et héroïques, nous ont été racontés en détail par 
l'historien Josèphe. Je ne puis m'y arrêter ici. Les deux chefs des 
Juifs, ou plutôt du parti des exaltés qui voulaient la lutte à outrance, 
repoussant toutes les offres de conciliation de Titus, étaient Jean 
de Gischala et Simon bar Giora. Lorsque le temple devint la proie 
des flammes, le 10 août 70, la résistance continua dans la ville 
haute : les Romains ne s'en rendirent entièrement maîtres que le 
10 septembre. 

Le carnage avait été tel que les soldats de Titus s'en lassèrent 
eux-mêmes. On enferma une partie des survivants dans le quartier 
du temple réservé aux femmes ; sept cents jeunes hommes, choisis 
parmi les plus grands et les plus beaux, furent épargnés par le 

1 Tilleraont, Histoire des Empereurs, tome I, p. ^09-532. 

2 Ibid., p. 536. 



L'ARC DE TJTUS LXVII 



vainqueur pour orner son triomphe. Jean de Gischala s'était réfugié 
dans un égout : contraint par la faim d'en sortir, il se rendit lui- 
même aux Romains. Simon bar Giora put rester caché plus long- 
temps et ne tomba aux mains des légionnaires que lorsque Titus 
avait déjà quitté Jérusalem. On le mit aux fers et on l'envoya en 
Italie, où la solennité du triomphe prochain le réclamait. 

Ce triomphe, que Josèphe nous a très minutieusement décrit, fut 
célébré à Rome l'année suivante, vers le mois de juin 71. v Je me 
propose de vous faire connaître cette fête des vainqueurs et le 
monument qui en a gardé le souvenir. 

A l'époque républicaine, la célébration d'un triomphe par un 
général victorieux était soumise à des règlements sévères. Il fallait 
que le Sénat eût décrété cette récompense et que le chef militaire 
n'eût pas encore mis le pied dans Rome ; alors seulement il était 
autorisé à y pénétrer avec son armée et à monter en grande pompe 
au Capitole. Lucullus, après ses glorieuses campagnes contre 
Mithridate, dut attendre pendant trois ans, aux portes de Rome, la 
décision indispensable du Sénat ; si, clans l'intervalle, il avait fran- 
chi l'enceinte de la ville, il aurait perdu, par ce fait même, son 
autorité militaire et n'aurait pu la reprendre pour triompher à la 
tête de ses troupes. 

A l'époque impériale, le souvenir de ces règles était encore assez 
vif pour qu'on désirât s'y conformer, du moins en apparence. Dès 
que Vespasien apprit le débarquement de Titus en Italie, il alla à 
sa rencontre avec son second fils Domitien. Pendant qu'il était 
hors de la ville, le Sénat ordonna qu'il fût célébré deux triomphes, 
l'un pour le père et l'autre pour le fils. Vespasien, qui avait horreur 
des cérémonies officielles, refusa ce double honneur et résolut de 
triompher en même temps que Titus. 

Dès l'aube du jour fixé pour leur entrée dans Rome, une foule 
immense s'était massée sur le parcours du cortège impérial. Les 
deux princes avaient passé la nuit au temple d'Isis, autour duquel 
campait leur armée. La situation de ce temple nous est connue 
avec quelque exactitude 1 . Il s'élevait sur le Champ de Mars, 

1 Cf. L. Canina, Âmiali deW Instituîo, 1852, p. 348. 



LXVJII ACTES ET CONFERENCES 

c'est-à-dire entre le Tibre et l'enceinte de Rome, non loin de la 
Villa Publka, édifice où, du temps de la République, les consuls 
procédaient à la levée des troupes et les censeurs à l'opération 
du cens. 

Le jour paraissait à peine que l'on vit Vespasien et Titus, cou- 
ronnés de laurier et vêtus de robes de pourpre, se diriger vers le 
portique d'Octavie, où le Sénat, les magistrats et les chevaliers 
romains les attendaient. Ce portique, situé entre le Cirque flaminien 
et le théâtre de Marcellus, avait été construit par Auguste et reçut 
de lui le nom de sa sœur. Il contenait une riche bibliothèque, qui 
devait être dévorée par le feu sous le règne même de Titus. Devant 
le portique, on avait dressé une estrade portant des sièges d'ivoire, 
où les princes prirent place au milieu des acclamations enthou- 
siastes des soldats. Vespasien leur imposa silence par un signe, 
puis, au milieu d'un profond recueillement, il ramena sa toge sur sa 
tête et récita les prières accoutumées. Titus suivit son exemple. 
Enfin, Vespasien adressa une courte harangue aux troupes et les 
invita à se rendre au festin qui avait été préparé pour elles. Pen- 
dant ce temps, il gagna avec Titus la Porte dite triomphale, dont 
l'emplacement exact est malheureusement incertain l ; ils y prirent 
leur repas et se revêtirent de leurs habits triomphaux. 

Auprès de la Porte triomphale étaient les autels de plusieurs 
divinités auxquelles les princes offrirent d'abord un sacrifice. Puis 
le cortège se forma pour l'entrée dans la ville. Josèphe ne donne 
pas de détails sur l'itinéraire que l'on suivit ; on a pu cependant le 
restituer avec vraisemblance d'après les descriptions de triomphes 
nalogues. La Porte triomphale ne do nn ait pas directement accès 
adans Rome: c'était un arc, datant de l'époque de la République, 
qui formait la limite entre le Champ de Mars et le faubourg du 
Cirque flaminien. C'est à travers cette porte que l'on fit passer 
la dépouille mortelle d'Auguste, lorsqu'on la transporta du Palatin 
à son mausolée, situé sur les bords du Tibre au nord-ouest du 
Champ de Mars. 



i v 



oir Preller, Regionen Roms, p. 239. 



L'ARC DE TITUS LXIX 



Dans le voisinage immédiat de la Porte triomphale étaient le 
théâtre de Pompée et le Cirque flaminien, où une innombrable mul- 
titude avait pris place pour voir passer le cortège. Il entra proba- 
blement dans Rome par la Porta Carmentalis, puis traversa le 
Forum boarium, le marché aux bœufs, pénétra dans le grand Cirque 
et, suivant la vallée qui s'ouvre entre le mont Palatin et le mont 
Cœlius, alla rejoindre la Voie Sacrée, qu'il remonta. Cette voie, la 
plus ancienne de Rome, passait par le Forum et conduisait jusqu'au 
Capitole. C'est à son point culminant, là où elle franchit le col de la 
Velia, que devait s'élever plus tard l'arc de Titus. 

La pompe triomphale fit halte devant le temple de Jupiter Capi- 
tolin. Un usage antique voulait qu'on y attendît jusqu'à ce qu'un 
héraut vînt annoncer la mort du chef des ennemis. Paul Emile avait 
épargné Persée ; Pompée et Tibère, vainqueurs, avaient laissé la vie 
à leurs captifs ; mais Jules César ne pardonna pas à Vercingétorix, 
et Vespasien ne se montra pas plus généreux que César. Nous 
ignorons ce que devint Jean de Gischala, mais Simon, fils de Gioras, 
qui avait figuré dans le cortège des vainqueurs, fut traîné la corde 
au cou dans le Forum, battu de verges et exécuté. Quand on an- 
nonça que Simon avait vécu, des clameurs et des applaudissements 
retentirent ; puis on offrit des sacrifices solennels et les princes se 
retirèrent dans leur palais, où les attendait un magnifique festin. 
Toute la ville, pendant le reste du jour, se livra à de bruyantes ré- 
jouissances. On ne fêtait pas seulement la victoire de l'empire sur 
les Juifs, mais la fin des guerres civiles et le commencement d'une 
ère de prospérité. 

La description du triomphe que donne Josèphe n'est pas exempte 
de rhétorique et d'enflure, mais elle est pourtant assez précise pour 
qu'on puisse reconstituer par l'imagination le brillant cortège dont 
il fut témoin. 

En tête, l'on portait les images des dieux, sculptées dans des 
matières précieuses. Puis venaient de nombreux animaux, réservés 
au sacrifice sur le Capitole ; ceux qui les conduisaient étaient vêtus 
d'habits de pourpre brodés d'or. Les captifs , qui suivaient au 
nombre de sept cents, étaient eux-mêmes si richement vêtus que 
l'éclat de leur parure effaçait la tristesse de leurs visages. A la 



LXX ACTES ET CONFÉRENCES 

suite venaient de grands cadres divisés en plusieurs registres, en- 
richis d'ivoire et d'or, où étaient représentées par la peinture les 
scènes les plus mémorables de la guerre. On y voyait, entre 
autres, la prise de Jérusalem et l'incendie du temple, avec tous les 
sanglants épisodes des derniers jours de la lutte. Le défilé des dé- 
pouilles venait ensuite. Au milieu de trésors de toute espèce, qui 
excitaient l'admiration de Josèphe, les regards étaient surtout atti- 
rés par les objets du culte que les Romains avaient pris dans le 
temple de Jérusalem. C'étaient la table d'or, du poids de plusieurs 
talents, et — je traduis exactement Josèphe, qu'on a souvent mal 
interprété dans ce passage * — « un candélabre également en or, 
» mais différent des candélabres ordinaires par sa forme appro- 
» priée à nos usages. Il se composait d'une tige centrale fixée 
» sur un pied ; de cette tige se détachaient des rameaux plus 
» minces, disposés comme les dents d'un trident. Chacun d'eux se 
» terminait par une lampe de bronze. Il y avait en tout sept 
» lampes , qui symbolisaient la sainteté de la semaine chez les 
» Juifs. » A la suite des autres dépouilles venait le volume de la 
Loi, la Thora, puis un grand nombre de statues de la Victoire, 
en ivoire et en or. La marche était fermée par deux chars : dans le 
premier se tenait Vespasien, dans le second Titus. Domitien, le 
frère cadet du triomphateur, montait un magnifique cheval blanc et 
caracolait autour d'eux. 

Suétone nous a fait connaître, sur cette journée mémorable, un 
détail piquant que Josèphe n'a pas recueilli. Vespasien trouva, pa- 
raît-il, la cérémonie bien longue et ne cessa de grommeler pendant 
qu'elle s'accomplissait. « C'est bien fait ! disait-il, pourquoi avoir 
souhaité, à mon âge, les honneurs du triomphe ! » Et il lui tardait 
de voir la fin de ces pompes, dont la rusticité de sa nature de 
soldat s'accommodait mal. 

Après le triomphe, Vespasien rebâtit le temple de la Paix, qui 
fut dédié en 75, et y fit placer, au milieu d'autres trésors, la table 
et le chandelier du temple de Jérusalem. Le temple de la Paix était 
situé au nord-est du Forum et comptait parmi les plus magnifiques 

1 Josèphe, Bell. judaic.,yu, 5. La traduction cTAmauld d'Andilly, réimprimée 
par Buchon dans le Panthéon littéraire, fourmille de contre-sens. 



L'ARC DE TITUS LXXI 



monuments de Rome; son emplacement est aujourd'hui couvert par 
un réseau de ruelles étroites et il n'en subsiste presque plus de 
vestiges. Le volume de la Loi et les voiles de pourpre du sanctuaire 
furent conservés dans le palais impérial. 

Vespasien mourut le ^3 juin ^9. Son iils Titus ne régna pas 
même deux ans et mourut le 13 septembre 81. De son vivant, on 
avait élevé dans le grand Cirque un arc de triomphe pour célébrer 
sa victoire sur la Judée, mais cet arc, peut-être resté inachevé, qui 
était encore debout au vn e siècle, a disparu sans laisser de traces. 
Nous le connaissons par la mention d'un manuscrit anonyme, con- 
servé au monastère d'Einsiedeln, qui contient un recueil d'inscrip- 
tions et un itinéraire dans Rome. C'est la plus ancienne collection 
d'inscriptions latines qui soit parvenue jusqu'à nous. Dans le 
nombre s'en trouve une de sept lignes, avec la mention « in areu 
in circo maximo », dont voici la traduction : « Le Sénat et le peuple 
o Romain, à l'empereur Titus César, fils du divin Vespasien, Ves- 
» pasien Auguste, grand pontife, revêtu de la puissance tribunice 
» pour la dixième fois, imperator pour la dix-septième, consul pour 
» la huitième, père de la patrie, à leur prince; parce que, suivant 
» les préceptes et les conseils et sous les auspices de son père, il a 
o dompté la nation des Juifs et a détruit la ville de Jérusalem 
» que tous les généraux, tous les rois, tous les peuples antérieurs 
» avaient vainement attaquée ou qu'ils n'avaient même pas essayé 
» de réduire. » 

Cette inscription superbe montre assez dans quelle ignorance de 
l'histoire vivaient les Romains du I er siècle. Deux rois d'Egypte, 
trois rois d'Assyrie, les Ptolémées, les Antiochus, Pompée lui- 
même, s'étaient tour à tour emparés de Jérusalem, et l'on ne 
craignait cependant pas d'écrire sur la face d'un arc de triomphe 
que la conquête de cette ville par Titus avait été la première 1 Les 
œuvres des historiens de l'antiquité sont pleines d'erreurs et de 
mensonges, mais il est rare de trouver ainsi en faute une inscrip- 
tion officielle. Cette fois, le marbre a été plus patient que le par- 
chemin. 

La dédicace que nous venons de citer date de Tan 81 ; elle n'a 
donc pu précéder que de quelques mois la mort de Titus. Par un 



LXX1I ACTES ET CONFÉRENCES 

motif que nous ignorons, un second arc de triomphe fut élevé, sous 
le règne de Domitien, en mémoire des mêmes événements; c'est 
celui qui subsiste encore aujourd'hui. L'inscription qu'on y lit est 
plus simple ; elle se trouve sur la face de l'arc qui regarde le Co- 
lisée : « Le Sénat et le peuple romain au divin Titus, fils du divin 
» Vespasien , Vespasien Auguste ! . » Comme Titus y est qualifié de 
divin, il est certain que cette dédicace est postérieure à sa mort, 
mais il n'est pas impossible que la construction du monument ait été 
commencée sous le règne même de Titus. 

Un arc de triomphe est essentiellement une porte ornée de bas- 
reliefs et de statues. Les architectes romains ont su varier ce type 
primitif dont les modernes se sont inspirés à leur tour. Les nom- 
breux arcs dont il subsiste des restes — on en a compté plus de cent 
dans tout l'empire — peuvent être répartis en trois classes, repré- 
sentées chacune par plusieurs monuments dont la date exacte nous 
est connue. Le premier modèle, le plus simple de tous, est celui de 
l'arc d'Auguste à Suse; c'est une porte unique, donnant accès à une 
voûte et encadrée d'une construction quadrangulaire dont les angles 
sont ornés de colonnes engagées qui supportent l'architrave. Le 
second type est celui de l'arc de Titus, le plus ancien et le plus 
simple de ceux qui subsistent à Rome ; il se distingue surtout du 
précédent par la présence de colonnes engagées qui supportent l'arc 
central. Le troisième est brillamment représenté par l'arc de Cons- 
tantin, où la grande porte du milieu est flanquée de deux portes 
plus basses et où les éléments purement constructifs sont comme 
écrasés par la richesse de la décoration sculpturale. 

De tous les arcs qui nous restent, il n'en est pas un seul qui ait 
conservé les statues de bronze placées sur son sommet, mais nous 
pouvons nous en faire une idée précise par la représentation de ces 
monuments sur les monnaies. Je citerai comme exemptes un arc de 
Néron et un arc de Domitien, l'un et l'autre gravés sur de grands 
bronzes ; le second est particulièrement remarquable par les deux 
chars attelés d'éléphants qui le surmontent 2 . 

Il subsiste encore quelque incertitude sur l'origine de ces cons- 

1 Voir la zincogravure dans les Denkmaler de Baumeister, t. III, p. 1868. 
8 Donaldson, Architectures numismatica, p. 222. n os 56, 57. 



L'ARC DE TITUS LXX1I1 



tructions, que la Grèce classique n'a pas connues et qui deviennent 
si nombreuses dans l'empire romain à partir du n° siècle avant l'ère 
chrétienne. 11 est probable qu'il faut y reconnaître, comme dans 
l'architecture romaine tout entière, le résultat de la combinaison 
de deux éléments, l'un fourni par l'art étrusque, l'autre emprunté à 
la Grèce alexanclrine. Les portes voûtées existaient certainement 
en Étrurie, puisque nous en possédons encore, et les portes ornées 
de statues et de bas-reliefs n'étaient pas inconnues des grandes 
cités grecques à l'époque des successeurs d'Alexandre. 

L'arc de triomphe, élevé de préférence sur un des points de la 
voie que la pompe triomphale avait suivie, est destiné à rappeler le 
passage du cortège à travers la porte qui donnait entrée dans la 
ville. C'est un monument durable d'un spectacle éphémère, l'expres- 
sion lapidaire d'une cérémonie imposante entre toutes, dont elle est 
destinée à perpétuer la mémoire. Les grands tableaux que l'on 
porta au triomphe de Titus étaient exécutés avec tant d'art et 
d'exactitude qu'ils pouvaient donner, à ceux mêmes qui n'avaient 
pas quitté Rome, l'idée des victoires que l'on célébrait dans cette 
fête. La procession des captifs, l'étalage des dépouilles enlevées au 
temple, complétaient la vivacité de cette impression. Mais la pierre 
seule, avec la dureté qui lui permet de braver les siècles, pouvait 
recevoir l'empreinte presque impérissable de ces souvenirs. C'est 
par ce principe que s'explique aisément la décoration des arcs de 
triomphe romains ». Tantôt, comme sur l'arc de Constantin, dont les 
sculptures proviennent en partie d'un arc de Trajan, on voit des 
scènes de combats qui rappellent la guerre heureusement terminée ; 
tantôt, comme sur celui de Titus, c'est le triomphe lui-même, tel 
qu'il passait au milieu des acclamations sur la Voie Sacrée, qui est 
représenté par ses plus éclatants épisodes. 

L'arc de Titus n'est qu'un petit monument, dont la hauteur ne 
dépasse guère 15 mètres 2 . On répète à tort qu'il est en marbre 
pentélique : la partie intérieure est en travertin, tuf calcaire des 
environs de Tivoli, et le marbre a été réservé, avec une sage éco- 

1 Voir Philippi, Ueber die Romischen Triumphalrcliefs, Leipzig, 1872. 

2 Exactement 15 m ,4ù; largeur 13 m ,5i); profondeur 4 m ,75. Voir Fr. Reber, Die 
Ruineti Roms, 2° éd., Leipzig, 1877, p. 397-400. 



LXX1V ACTES ET CONFERENCES 

nomie, pour les revêtements extérieurs et pour l'attique. Les 
assises sont posées à sec et ne sont pas jointes par du mortier. Les 
caractères de l'inscription qui subsiste du côté du Colisée étaient 
certainement en bronze doré : ce qui le prouve, c'est que certaines 
lettres sont entaillées dans le marbre plus avant que d'autres 1 . 
Nous savons du reste que les inscriptions des monuments romains 
étaient en bronze et que le bronze y était souvent revêtu d'une 
couche d'or très épaisse, puisque, au témoignage d'un antiquaire 
italien du commencement du xvni e siècle, un seul M retrouvé sur 
le forum deTrajan donna pour un sequin d'or fin (environ 12 francs 
de notre monnaie) '-. 

L'endroit où s'élève l'arc de Titus est le point culminant de la 
Voie Sacrée, Summa sacra via, où passaient les cortèges des triom- 
phateurs au moment de pénétrer dans le Forum. Ce point, situé à 
19 mètres au-dessus du Tibre, marque le sommet d'une arête, 
nommée Velia, qui réunit les deux collines du Palatin et de l'Es- 
quilin. Une des faces de l'arc regarde le Colisée, l'autre est tournée 
vers le Forum. 

Si l'arc de Titus est le plus petit et le plus simple de ceux qui 
subsistent à Rome, c'est aussi, sans contredit, le plus intéressant 
pour l'art, tant par les particularités de son architecture que par 
l'excellence de sa décoration sculpturale. Les colonnes engagées, 
placées de part et d'autre de la porte, fournissent le plus ancien 
exemple connu de l'ordre composite, c'est-à-dire de cette forme 
bâtarde, particulière à l'art romain de l'époque impériale, où un 
chapiteau corinthien est surmonté de volutes ioniques. Avant d'en- 
trer dans la description des bas-reliefs de l'arc, nous devons dire 
quelques mots de son histoire depuis le moyen âge jusqu'à nos 
jours. 

Aucun auteur de l'antiquité n'a fait mention de l'arc de Titus. 11 
existe cependant un curieux bas-relief du second ou du troisième 
siècle après l'ère chrétienne, découvert sur la Voie Latine^ où il 
ornait un des tombeaux des Haterii ; on y voit figuré, au milieu 
d'autres monuments romains, un arc de triomphe à une seule porte 

1 Desgodets, Les édifices antiques de Rome, éd. de 1822, p. 75. 

L> Platner, Bunsen, etc., Beschreibung Roms, t. III, p. 309 et suiv. 



L'ARC DE TITUS LXXV 



avec l'inscription ARCUS IN SACRA VIA SVMMA ». Bien que le 
dessin et la décoration de cet arc soient absolument de fantaisie, il 
n'est pas douteux que l'artiste ait bien voulu représenter celui de 
Titus. Au commencement du moyen âge, nous trouvons une première 
mention de l'arc de Titus dans le manuscrit anonyme«d'Einsiedeln, 
dont j'ai eu l'occasion de parler plus haut. A cause du chandelier à 
sept branches, qui est le détaille plus caractéristique de sa décora- 
tion, le peuple l'appelait 1' « arc des sept lampes », arcus septem 
lucemaruni. On aimerait à connaître les légendes qui se sont atta- 
chées à ce monument, si précieux pour l'histoire de Rome comme 
pour la nôtre, mais ce que l'on sait à cet égard se réduit malheu- 
reusement à peu de chose. Un voyageur allemand du xv e siècle, 
Nicolas Muffel, raconte qu'il y avait dans cet arc une pierre murée 
et que les Romains durent venir y prendre du feu, un jour qu'un 
magicien avait éteint tous les feux dans Rome 2 . Peut-être s'agit-il 
ici du candélabre à sept branches et des lampes qui y étaient 
représentées. 

Comme presque tous les monuments de Rome, l'arc de Titus 
fut très maltraité au moyen âge. Vers la fin du xi e siècle, la puis- 
sante famille romaine des Frangipani avait construit une vaste 
forteresse près de Sainte-Marie-Nouvelle, sur les ruines de la 
Maison Dorée de Néron ; elle y avait élevé la tour nommée Tunis 
cancellaria ou cartularia, dont les derniers vestiges n'ont disparu 
qu'en 1829. L'arc de Titus était englobé dans cet ensemble de 
défenses et en gardait l'issue sur la Voie sacrée. C'est là qu'Urbain II 
habita sous la garde du consul Jean, fils de Cencius, petit-fils de 
Léo Frangipani, qui avait été, vers l'an mil, le fondateur de cette 
illustre maison 3 . Au treizième siècle, on trouve encore les Fran- 



1 Mofwmenti deW Instituto, t. Y, pi. vu ; Annali, 1849, p. 370 (II. Brunn). 
AI. Brunn pense que l'arc Gguré sur ce bas-relief n'est pas celui de Titus, mais 
un arc disparu sur remplacement duquel s'est élevé la Turris cartularia. J'ac- 
cepte l'opinion de Jordan (I, 2, p. 277; , qui est contraire à celle de M. Brunn. 

* Nicolas Muffel, Beschreibuny der Stadt Rom, Tubingen, 1876, p. 57. Je 
supprime quelques détails de ce texte, dont je dois l'indication à M. Mùntz. 

3 Voir Reumont, t. III, p. 402, 420; Gregorovius, t. IV, p. 2GG, G40 ; t. Vil, 
p. 720. 



LXXVI ACTES ET CONFERENCES 

gipani maîtres du Cœlius et du Palatin : les Annibaldi, dont le 
centre était le quartier du Latran, leur disputaient le Colisée. Cet 
amphithéâtre, le Septizonium, la Turris cartularia, l'arc de Titus et 
celui de Constantin, d'autres édifices encore, formaient la grande 
citadelle des- Frangïpani, où les papes vinrent souvent chercher' 
refuge. Vers 1500, au témoignage des dessins de l'époque, l'arc de 
Titus, à demi écroulé et surmonté de constructions parasites, était 
soutenu à l'est par le mur du couvent de Santa Maria Nova. Ce 
couvent était lui-même une dépendance d'une des plus anciennes 
églises de Rome, celle de sainte Françoise Romaine, dont l'exis- 
tence est déjà attestée au vm e siècle sous le nom de S. Maria 
Antiqua et qui s'appela S. Maria Nova vers la fin du moyen âge. 
C'est là que fut ensevelie Francesca de'Ponziani, morte en 1440 et 
canonisée en 1608, qui donna à l'église le nom qu'elle porte encore 
aujourd'hui. 

Derrière l'arc était la Turris cartularia, le reste de la forteresse 
féodale des Frangipani, qui tombait en ruines depuis le quinzième 
siècle. L'arc servait encore de passage à la voie dallée qui s'était 
appelée Via sacra et que tant de généraux triomphants avaient 
foulée. 

Cet état de choses persista jusqu'à notre temps. De nombreuses 
gravures antérieures à 1822 montrent l'arc de Titus tel qu'il était 
avant les travaux qui l'ont dégagé et remis à neuf. Les colonnes 
d'angle avaient disparu, ainsi que les fenêtres ; il ne restait qu'une 
trace de l'une d'elles, du côté qui regarde le Colisée. Au-dessus de 
l'arc s'élevait un parapet d'une construction grossière, qui rappelait 
son rôle stratégique dans la vieille forteresse des Frangipani. Une 
curieuse gravure, datant du milieu du xvm e siècle, nous montre 
une vue du Forum, prise des environs du Capitole, avec l'arc de 
Titus au fond, relié à l'église de Françoise Romaine par le couvent 
dont nous avons parlé. Sur le premier plan sont les trois magni- 
fiques colonnes du temple de Castor et Pollux, réédifié par Tibère 
sur l'emplacement d'un des plus anciens temples de la Ville. A 
gauche, on voit successivement le temple cl'Antonin et de Faustine, 
devenu l'église de San Lorenzo in Miranda ; l'église des saints 
Cosme et Damien, construite par le pape Félix IV au vi e siècle sur 



L'ARC DE TITUS LXXV11 



les ruines d'un temple circulaire élevé par l'empereur Maxence à 
son fils Romulus ; àl'arrière-plan, une autre construction de l'empe- 
reur Maxence, une basilique colossale, qui, achevée par Constantin, 
le vainqueur de Maxence, a gardé le nom du premier César 
chrétien. 

En 1821, comme le couvent de Francesca Romana avait été 
abattu, l'arc qu'il soutenait menaçait ruine. C'est alors que le pape 
Pie VII chargea l'architecte français Valadier, qui avait déblayé le 
forum de Trajan en 1811, de procéder à un travail de réparation 
devenu urgent. Valadier, quoi qu'on en ait dit, s'acquitta très 
habilement de sa tâche l . Désireux de rendre sensible aux specta- 
teurs la différence entre les parties antiques et celles qu'il était 
obligé d'y ajouter, il fit exécuter ces dernières en travertin, alors 
que le reste du parement extérieur est en marbre ; il se contenta 
d'esquisser les ornements des colonnes qui furent placés aux angles 
de l'arc et des demi-colonnes qui complétèrent celles du milieu. Une 
inscription, faisant face à celle que j'ai traduite plus haut, rappelle 
ce travail en ces termes : « Cet illustre monument de la religion et 
» de l'art, pliant sous le poids de la vétusté, a été consolidé et 
» réparé par ordre de Pie VII grand pontife, au moyen de travaux 
» nouveaux, faits à l'exemple des anciens, l'an xxiv de son prin- 
» cipat sacré. » 

En somme, il ne reste plus de l'arc de Titus que la partie centrale, 
mais on ne peut qu'approuver la restauration qui, par l'adjonction 
des parties manquantes, par l'éloignement des superstructures du 
moyen âge, assure pour une longue durée de siècles la conservation 
de ce que le moyen âge a épargné. Il est du reste assez facile, en 
faisant une petite part à la conjecture, de restituer l'arc de Titus 
tel qu'il devait être sous Domitien. C'est un travail qui a déjà tenté 
plusieurs architectes 2 ; la gravure au trait exécutée d'après les 
dessins de Canina est assez précise pour qu'on y distingue tous les 



1 Je n'ai pu me procurer l'opuscule de Valadier cité par Reber : Narrazione 
del ristauro dell" arco di Tito, Roma, 1822. 

- La meilleure restitution, celle de Guénepin, faite en 1811, est encore inédile 
à la Bibliothèque des Beaux-Arts. Pour les détails de l'ordre, voir les belles gra- 
vures de Desgodets, pi. lxxix. 



LXXVIH ACTES ET CONFÉRENCES 

détails essentiels *. J'ai à peine besoin de faire observer que du qua- 
drige conduit par Titus, et qui était certainement en bronze doré, 
il ne subsiste plus le moindre fragment. Les étendards indiqués 
par Canina à droite et à gauche de l'attique sont également dus à 
la fantaisie du dessinateur. 

Nous devons nous occuper maintenant de ce qui constitue l'intérêt 
capital de l'arc de Titus, c'est-à-dire des bas-reliefs mutilés qui le 
décorent. 

Il y a peu de chose à dire des figures, l'une et l'autre très endom- 
magées, qui font saillie sur les deux clefs de voûte . Du côté du 
Colisée, on voit un personnage sans tête, dans le costume d'une 
Amazone ou de Diane chasseresse, que l'on considère généralement 
comme une personnification de la déesse Rome ; Canina l'a restituée 
en lui donnant une lance dans une main et un globe dans l'autre. 
Du côté du Forum sont les restes d'une figure tenant une corne 
d'abondance, sans tête comme la précédente, où l'on a proposé de 
reconnaître la Paix ou le Génie du peuple romain. 

Les quatre Victoires sculptées dans les tympans sont heureu- 
sement mieux conservées 2 . Ce sont d'excellentes figures décora- 
tives, d'un type qui reparaît très souvent dans Tart romain. Sur la 
façade qui regarde le Colisée, on distingue encore très nettement 
leurs attributs. L'une et l'autre semblent prendre leur vol en s'éle- 
vant au-dessus d'une boule qui représente la terre ; celle de gauche 
tient des deux mains un étendard, celle de droite une palme et une 
couronne. Elles portent des tuniques flottantes qui laissent un sein 
et une jambe à découvert ; c'est le costume de course des jeunes 
filles Spartiates, qui les faisait appeler phènomêrides et excitait les 
railleries d'Euripide. Ceux qui ont parcouru des recueils de gravures 
contemporaines du Directoire, savent que cette mode de la Grèce 
antique n'a pas toujours été dédaignée des Parisiennes. 

La voussure de l'arc est décorée de caissons ornés avec beaucoup 
de richesse et présentant chacun au centre une grande rosace. A la 

1 Canina, Architettura romand, pi. Clxxxviii. Reproduite à petite échelle dans 
les Denhnœler de Baumeister, t. III, pi. lxxxiii, fig. 1969. 
' Voir Montfaucon, Antiq. Bxpliq.^ t. IV, pi. cvm, p. 170. 



L'ARC DE TITUS LXXIX 



partie culminante de la voussure se trouve un bas-relief qui n'a 
jamais, à ma connaissance du moins, été photographié, vu les con- 
ditions défectueuses de l'éclairage en cet endroit. Force nous est 
donc de l'étudier à distance d'après des gravures d'une douteuse 
fidélité '. Ce bas-relief, qui représente l'apothéose de Titus, enlevé 
au ciel sur un aigle, suffirait seul à prouver que l'achèvement de 
l'arc est postérieur à la mort de cet empereur. L'idée de diviniser 
les empereurs défunts est un des nombreux emprunts que la Rome 
impériale a faits à l'Egypte des Ptolémées. Lorsqu' Auguste mourut, 
son corps fut exposé sur un gigantesque bûcher au Champ de Mars, 
et pendant que les flammes le dévoraient, on vit un aigle s'en 
échapper, comme pour porter avec lui dans l'Olympe la partie impé- 
rissable du nouveau dieu. Cette scène, rapportée par les historiens, 
a souvent inspiré les graveurs des monnaies impériales, les sculp- 
teurs des bas-reliefs et des camées. Le défunt est alors assimilé à 
Ganymède, que l'oiseau des dieux enlève au palais de Jupiter. Mont- 
faucon a déjà rapproché du bas-relief de l'arc de Titus un magnifique 
camée, aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale 2 , où l'on croit recon- 
naître l'apothéose de Germanicus. Le vainqueur de la Germanie ne 
fut pas empereur, mais ses amis et ses admirateurs, nombreux dans 
l'Empire, lui rendirent après sa mort les mêmes honneurs qu'aux 
Césars de sa famille. Couronné par une victoire, tenant le bâton 
augurai et une corne d'abondance, Germanicus, sur le camée de 
Paris, est enlevé aux cieux par l'aigle, qui tient la palme du 
triomphe entre ses serres. Le bas-relief de l'arc de Titus, dont le 
motif est analogue, ne soutient pas la comparai